APRÈS L'ARMISTICE
Le lendemain de l'armistice, le 12 novembre 1918, le comité directeur du Parti National réuni, décida de remplacer le premier article des principes du Parti, par ce qui suit :
Le Parti National réclame l'indépendance complète de l'Egypte, de son Soudan et de ses dépendances, indépendance non qualifiée non d'occupation, non de protectorat, ni d'une demie souveraineté étrangère, ni enfin d'aucune condition ou restriction, que pourrait enchaîner cette indépendance.
Au mois de Mai 1919 j'appris, par nos journaux, qu'il y avait, à Paris, une délégation égyptienne, sous la présidence de Saad Zaghloul Pacha.
Ne connaissant personnellement aucun membre de cette délégation, j'écrivis en Egypte pour me renseigner, voici ce qui me fût répondu :
Après l'armistice il y eut deux délégations formées, la délégation du Parti National et celle de Saad Pacha Zaghloul.
Les deux délégations essayèrent de partir pour présenter leurs revendications à la Conférence de la Paix, mais les autorités britanniques s'opposèrent au départ de ces délégations.
Le ministère de Hussein Rouchdy Pacha dont ie connaissais l'esprit, soutenait la délégation de Zaghloul Pacha, insistait pour qu'elle allât à Londres accompagnée de Rouchdy Pacha et d'Adly Pacha, mais cette demande ne put aboutir.
Le ministère ayant donné sa démission le 18 décembre 1918. Cette démission ne fut accepté par le Sultan que le 3 mars dernier. A la suite de cette acceptation, le Parti National et la délégation de Zaghloul Pacha protestèrent contre cette acceptation en même temps que le départ des Egyptiens pour l'étranger.
Le Parti National adressa aux représentants des puissances en Egypte sa protestation en même temps que la délégation se rendait au Palais d'Abdine, pour remettre au Sultan sa protestation.
Le 6 Mars, le Commandant en Chef des troupes anglaises au Caire, général Watson appela Zaghloul Pacha et ses collègues à son Office et les avertit insolemment des conséquences de leurs actes contre la procédure du Sultan et contre le Protectorat.
La délégation de Zaghloul Pacha ne se soumit pas aux menaces anglaises. Elle adressa au Général Watson une protestation énergique. Le dit Général après avoir consulté Lord Allenby qui était dans la Haute-Egypte fit arrêter, le 8 mars, Zaghloul Pacha et trois autres Pachas ses partisans qui furent déportés avec lui à Malte.
Le Comité de la délégation Zaghloul ne répondit à cet acte que par une simple protestation, mais le peuple tout entier et avec lui les Professeurs et les Etudiants s'indignèrent.
Le 9 mars les manifestations furent pacifiques, mais le 10. les violences commencèrent. Les 10.000 étudiants d'Al Azhar se virent fermer l'Université. Ils se mirent à la tète des manifestants.
Ces manifestants donnèrent la mesure du courage des étudiants égyptiens. Sur la place du Gouvernorat du Caire, il y eut plus de quinze mille manifestants sans armes. Ils criaient à bas le mensonge, à bas la trahison 1 Vive l'Egypte libre et indépendante !
Les policiers armés d'énormes bâtons sortirent par centaines de la grande porte du Gouvernorat. Ils attaquèrent la foule avec une violence sauvage. A ces attaques, la foule répondit avec une discipline parfaite en désarmant la police. Ce fut alors le tour de la police de recevoir les coups. Plus de quarante agents de police furent tués ou blessés.
Jusque là les soldats anglais ne s'étaient pas mêlés aux bagarres, mais le commandant anglais voyant la police désarmée ordonna à ses troupes de charger.
Les troupes anglaises armées pénétrèrent dans les rues du Caire, mirent en batterie leurs canons et ouvrirent le feu
sur les manifestants. Bientôt on compta des blessés et des morts nombreux.
Tous les ouvriers cessèrent de travailler et les ateliers de l'administration du chemin de fer furent fermés. Les nouvelles de ces violences, transmises, se répandirent dans tout le pays. Les rails des chemins de fer, les arbres furent arrachés. Touts les administrations fermèrent leurs bureaux. Aucun fonctionnaire ne put remplir ses fonctions, la grève générale fut complète.
Les ruines provoquées par la violence criminelle anglaise contre des manifestations pacifiques sont innombrables. L'agitation qui a suivi, a duré un mois. Durant la grève les violences ont été générales. Les pertes des Egyptiens, absolument désarmés furent vingt fois plus nombreuses que les pertes britanniques.
On peut conclure de tout ce qui s'est passé durant cette révolution que le peuple égyptien est un peuple héroïque car il a prouvé sa vaillance contre les brutalités criminelles de l'Angleterre. Mais la haine dans les cœurs égyptiens, l'amour et la passion de la liberté ne cessent de grandir.
Moustafa Kamel en prévoyant ces luttes fatales avait été prophète.
Rouchdj' Pacha déclara sur l'heure qu'il regrettait beaucoup et souffrait de ces tueries. Il ajoutait que l'Egypte ayant servi l'Angleterre et ses alliés avec dévouement pendant la guerre, devait réclamer librement ses droits à la justice au Gouvernement anglais.
Ce qui a été vraiment admirable au milieu de ces désordres, c'est que les Egyptiens n'ont pas cessé un instant leur devoir de protestation et leur amitié même envers toutes les colonies étrangères, sauf pour quelques Arméniens qui avaient tiré sur les manifestants et qui ont été tués par les Egj'ptiens.
Les funérailles des victimes de l'Angleterre, hommes, femmes, enfants, ont été émotionnantes. Tous les prêtres, les Chefs religieux, les étudiants accompagnés par les musiques et les drapeaux y ont pris part.
On se demande ce que, durant ces accidents, le Comité exécutif de la délégation Zaghloul a fait et on affirme que
ses membres sont restés prudemment chez eux. Le Parti National ayant à sa tête Aly Bey Kamel, frère de Moustafa Kamel, a protesté contre les tueries anglaises auprès des Chefs des Gouvernements du Monde entier.
Lundi 7 avril dernier fut un jour de joie. Lord Allenby publia une circulaire par laquelle il annonçait la mise en liberté des quatre déportés à Malte et l'autorisation générale aux Egyptiens de partir pour n'importe quel pays étranger.
Après cette déclaration quelques incidents déplorables eurent lieu, provoqués par la conduite de plusieurs soldats anglais, conduite pour laquelle Lord Allenby lui-même exprima ses regrets.
Le 11 avril tous les membres de la délégation de Zaghloul Pacha partirent pour l'Europe en passant par Malte afin d'accompagner les déportés.
Pour quelle raison la délégation du Parti National ne partit-eîle pas en même temps ? Sans doute parce qu'elle trouvait excessif que l'Egypte fût représentée par deux délégations.
Le 8 avril Rouchdy Pacha reformait un ministère nouveau, mais dès le 21 il donnait sa démission. Les employés du Gouvernement ayant décidé de ne pas reprendre leur travail, convaincus que leur grève serait une protestation pratique contre l'occupation britannique, aucun ministère ne peut donc fonctionner à cette heure en Egypte...
Le Caire 16 Mai 1919. B. A.
Après la lecture de cette lettre, je regrettai que les hommes égyptiens initiés à la politique, dont la majorité a reçu l'éducation supérieure de Moustafa Kamel, ne se soient pas mis à la tête de ce mouvement patriotique.
Malgré l'inexistence d'une délégation du Parti National Egyptien en Europe, ce Parti a rendu de
grands services à son pays, et il en rend encore. Il appelle sans cesse l'attention du peuple sur les actions nuisibles à l'Egypte, par la publication d'œuvres éveillant la clairvoyance, par la parole, par des articles documentés, par des protestations énergiques, par des appels émouvants au patriotisme.
Quoique les journaux du parti national aient été supprimés par le Gouvernement, l'un après l'autre et que ses adversaires politiques aient en mains la majorité de la Presse, ce Parti, par ses brochures nourries de faits précis, guide la nation égyptienne dans la juste voie de ses revendications.
Ni les manœuvres anglaises, ni les persécutions, ni le temps n'ont pu refroidir, ou décourager son ardeur patriotique. Le Parti National a combattu les projets Milner, et il a triomphé. Ses conseils de ne pas entrer en négociation sans premiers accords, ont été des conseils justifiés par les faits et par leur résultat. Ce parti a beaucoup souffert.
Son chef Mohamed Bey Farid, son Vice-Président Aly Bey Kamel, le Rédacteur en Chef de son journal Cheikh Shawish, ses membres les plus éminents ont été emprisonnés, déportés, ou expulsés plusieurs fois avant, pendant et après la guerre.