LA LIBERTE DE LA PRESSE
Partout la liberté de la presse est l'expression complète de la mentalité des peuples, sous toutes les formes.
La presse est une force qui contrôle toutes les forces nationales. Elle est l'interprète et le juge de tous les procédés gouvernementaux.
La bonne presse est le guide de l'esprit public. Elle peut devenir en même temps, par ses succès, une preuve de l'estime que les journalistes inspirent à leurs compatriotes.
L'élection des journalistes au Parlement, et leur ascension au pouvoir est une preuve aussi de la hauteur des jugements qu'on leur reconnaît.
Beaucoup de dirigeants des peuples ont été et sont des journalistes.
En Egypte, la presse existe depuis plus d'un demi siècle. Des égyptiens éclairés, des français, des italiens, des grecs, des syriens ,ont fondé des journaux quotidiens, hebdomadaires, bi-mensuels et des revues de toutes valeurs.
Les caractères arabes sont, depuis longtemps, fabriqués en Egypte.
Les administrations du Lewa et des Etendars Egyptiens que j'ai visitées en 1904, sont des modèles perfectionnés des administrations de la presse dans le monde.
La presse égyptienne est considérée comme la plus passionnante de toutes dans le monde Arabe.
Les Egyptiens considèrent la presse comme l'aliment le plus nécessaire des esprits, et ont un grand respect pour les journalistes patriotes, comme ils ont un grand mépris pour les journalistes sans convictions.
Depuis mon séjour en Egypte, j'ai appris que partout, les cultivateurs, les ouvriers et tout Egyptien illettré, se réunissent chaque jour après leur labeur, pour entendre la lecture des journaux.
Un ami égyptien, feu Abou Nadaru, m'a dit un jour :
« Il n'y a pas un peuple qui se passionne pour la presse, plus que le peuple égyptien... »
J'ai constaté plus d'une fois, malgré l'infidélité des traductions, la beauté de la forme des articles dans la presse égyptienne. Leur argumentation, la largeur d'idée et la puissance courageuse du patriotisme, sont stupéfiants-
En 1881, le Gouvernement Egj^ptien a promulgué
une loi arbitraire contre la presse, après la révolte d'Arabi. Cette loi, après avoir été dominatrice durant plusieurs années, s'adoucit peu à peu.
Mon fils de choix, Aly Bey Kamel, m'écrivit, le 25 mars 1909, la lettre^ suivante :
« Ma très chère mère, «... Les occupants nous traitent aujourd'hui comme vivants au moyen âge. Pour étouffer la voix de l'opposition, qui est la vie de tous les peuples, Us ont cherché la loi la plus atroce sur la presse pour la ressusciter ces jours-ci!
« Le gouvernement égyptien avait codifié une loi arbitraire en 1881, pendant la révolte d'Arabi, pour enchaîner la presse locale et étouffer les voix de la vérité ! Cette loi fut négligée durant près de quinze ans et Lord Cromer put s'enorgueillir dans ses rapports d'avoir donné à la presse ég^-ptienne la liberté dont jouit la presse anglaise, qu'il n'a aucune peur de ses critiques et qu'elles sont, d'ailleurs, plus utiles que nuisibles!
« Aujourd'hui, un arrêt ministériel étouffe stupidement cette liberté et ressuscite une loi criminelle, loi qui autorise le pouvoir administratif à suspendre, à supprimer, n'importe quel journal sans jugement!
« Cet arrêt vise particulièrement le Lewa, qui est notre organe national. Mais, coûte que coûte, nous ne cesserons jamais de dénoncer les injustices, les cruautés et les crimes que les occupants et leurs misérables partisans commettent contre la Patrie Sacrée... »
Aly F. Kamel.
Oui, cette loi criminelle qui étouffe la liberté et qui fait subir une perte colossale à tous les fondateurs des journaux patriotes en Eg\'pte, elle reste en exercice jusqu'à cette heure ! !
L'ironie est cruelle, à l'heure où les occupants anglais répètent effrontément que l'Egypte est, et fut toujours indépendante !
Et cela, alors que ses journaux sont supprimés, pour la moindre critique du Gouvernement de l'Occupation !
Abdul Rahman Bey El Raflei, l'un des meilleurs disciples de mon fils Moustafa Kamel et éminents avocats d'Egypte, a fait un discours au Congrès National Egyptien de Bruxelles en 1910, discours qui a conquis l'approbation unanime de tous les Européens, et même celle des Anglais qui assistèrent à ce congrès. Je citerai de nombreux passages de ce discours :
" Lord Cromer, après avoir pris eu mains le rouage administratif du Pays, et dompté l'opposition de l'élément indigène contre le Gouvernement, songeait à restaurer la liberté de la presse, dont l'Egj'pte avait joui sous le règne de Tewfik Pacha avant la révolte d'Arabi.
« Ce n'est point par libéralisme qu'il accorda cette liberté, puisqu'il fut, pendant tout son séjour en Egypte, l'ennemi le plus acharné des aspirations nationales; il croyait alors la presse égyptienne incapable de créer une opinion, dangereuse pour le protectorat britannique.
« Mais la presse, une fois délivrée de ses entraves, jeta le discrédit sur la politique anglaise et réveilla le sentiment national. Lord Cromer ne s'en soucia pas tout d'abord; maintes fois, il déclara, dans ses rapports, qu'il était partisan de la liberté de la presse, disant qu'elle est un contrôle de la moralité du Gouvernement.
<' C'est seulement à l'occasion de l'incident de Tabah où l'Angleterre et la Turquie furent aux prises au sujet de la frontière turco-égyptienne, que l'Aj-^-mt britannique commença à redouter l'influence de la presse. Le Lewa, journal de Moustafa Pacha Kamel, avait, en effet, violemment atta-
que l'attitude exclusivement impérialiste de Lord Cromer dans c«t incident et réussi à former une puissante opinion générale hostile à la politique anglaise.
<' La sanglante affaire de Denchawai, dont les jouru.xux ont poblié les atrocités, devint pour la presse d'opposilim une arme redoutable contre Lord Cromer. J'ai nommé Denchawai; en passant qu'il nous soit permis de saluer ces martyrs de la cruauté anglaise, leur sang crie à la barbarie de l'occupation. Gloire aux martys de Denchawai. Les campagnes de cette presse ébranlèrent la situation; Lord Cromer lui garda rancune, mais il n'osa prendre des mesures de répression contre elle. Le moment n'était pas favorable. La tâche fut réservée à son successeur Sir Eldon Gorst.
" Lord Cromer respectait la liberté de la presse; ce n'était que pur© diplomatie, car il se croyait capable d'affaiblir, sinon de détruire l'influence de la presse d'opposition. Dans son rapport de 1906, il avertit l'Egypte que cette presse lui cause de graves préjudices.
" Il rejetait par là la responsabilité de l'augmentation de l'armée d'occupation (et par suite l'accroissement des dépenses dans le budget égyptien) au langage prétendu violent de la presse.
i< D'autre part, il ne voulait pas se heurter contre le sentiment national en combattant la liberté de la presse. Sa situation devint critique après l'affaire de Denchawaï. L'Europe condamnait sa politique. L'occasion n'était pas favorable pour donner le coup décisif. Il se contenta de discréditer l'Egypte dans son dernier rapport.
'< La politique de l'occupation anglaise changea avec le nouvel Agent britannique. S. Gorst crut d'abord qu'il pouvait affaiblir l'influence de la presse nationale en suivant une politique d'apaisement et de conciliation qui atténuerait la légitime surexcitation de l'Opinion. Il inaugura alors la politique d'entente avec le Khédive, croyant que S.A. était Vinspirateur des résistances nationales.
« Mais la presse. Le Lewa en tête, alors organe officiel du parti national, ne fut nullement affecté par cette nouvelle politique et resta fidèle à l'idée-mère du mouvement national, contre l'Occupation anglaise.
« La presse neutralisa ainsi l'effet de cette entente qui tendait à affaiblir et détruire le mouvement, toujours croissant de l'opposition.
« Désappointé, S. Gorst se décida à déclarer la guerre à la presse du Parti National.
« Déjà, au début de son entente avec le Khédive, il avait essayé d'intimider le grand journal. Le Lewa, par sa poursuite devant les Tribunaux. Le Cheih Abdoul Aziz Chaouich, rédacteur en chef du dit journal fut accusé d'avoir troublé la paix par un de ses articles. Les Tribunaux l'acquittèrent montrant, par là, une indépendance à laquelle S. Gorst ne s'attendait point.
« Trouvant que les Tribunaux n'étaient pas, à cette époque, un instrument docile à sa politique» il pensait recourir à d'autres mesures plus efficaces pour combattre l'influence de la presse nationale. C'est alors qu'il résolut de ressusciter la loi draconienne du 26 novembre 1881, connue sous le nom de « Loi sur la presse », élaborée jadis par le Gouvernement à une époque où le Pays était à la veille de la révolution d'Arabi. Cette loi est la négation même de la liberté de la presse puisqu'elle fait dépendre son existence d'une tolérance purement administrative.
" Trouvant que le rétablissement de cette loi était une monstruosité, l'Agent britannique, ne voulant pas en assumer seul la lourde responsabilité, la partagea avec le Khédive et ses ministres. A la suite de leur accord, cette loi réapparut le 25 mars 1909, malgré les violentes protestations d'alarme poussées par la Nation entière.
« L'attitude de la presse a-t-elle changé depuis la loi de 1881?
« Sans doute, les journaux d'opposition ont à souffrir de la menace de suppression; mais bravant le danger qu'ils encouraient, ils ont continué la lutte et n'ont pas cessé d'être les guides sincères et courageux des aspirations nationales.
« Le bâillonnement de la presse, produisit des effets radicalement contraires à ceux projetés par l'occupation. Le prestige du Parti National y gagna une cohésion plus grande entre lui et la Nation en fut le résultat.
« Quelques mois après le rétablissement de la loi de
1881, le Gouvernement cherche à l'appliquer au journal Al Lewa, le champion de l'opposition.
<i D'un coup Cheik Chaouich fut condamné à 3 mois de prison et le Lewa reçut le 1" avertissement qui précède la suppression. L'emprisonnement de Cheik Chaouich fut loin de causer la débandade dans les rangs des nationalistes ou d'humilier la presse d'opposition. Ce coup double n'a fait que donner plus de vie et plus d'élan au Parti National; et 1 Histoire en fait foi» la persécution du droit fait naître les héros de la résistance.
«' Deux camps étaient dressés, et la lutte engagée; la presse d'une part et l'occupation de l'autre. Surgit alors la question de vie ou de mort pour l'Egypte : le projet de prolongation de la concession du Canal de Suez. La presse d'opposition mit en évidence les préjudices graves qui résulteraient de sa conclusion pour l'Egypte et réussit à former par des campagnes successives un courant puissant d'opinion à rencontre du projet.
" Le Gouvernement, contraint par la désapprobation de l'opinion publique, soumit le projet à l'Assemblée générale réunie à cet effet. Celle-ci rejetta à l'unanimité le projet de prolongation.
« Bientôt le nouvel organe du Parti National eut à souffrir de ces mesures de rigueur; El-AIam fut suspendu.
« Voulant justifier devant l'Europe sa politique. S. Gorst prétendit, dans son dernier rapport, que le Gouvernement avait été indulgent envers la presse d'opposition...! Il préconisa ainsi l'idée de recourrir à des mesures plus sévères pour réprimer les prétendus abus de la presse.
« A la suite de ce rapport, le Gouvernement établit une série de lois qui eurent pour but de restreindre la liberté individuelle. Une de ces lois défère les délits de la presse aux Cours d'assises.
" Cette loi, copiée de la législation française en vigueur, est tellement mutilée qu'elle paraît une monstruosité dans la législation moderne.
<. Mais le jurj' (qui en France représente l'opinion publique), le juge suprême des délits de la presse fait défaut dans la législation égyptienne.
<< La presse était donc livrée aux mains du Gouvernement, sans garantie aucune.
« La politique néfaste suivie par l'occupation anglaise a eu pour conséquence le rapprochement d'une grande partie de la presse européenne, française surtout, de la cause nationale.
« Cette presse libre et sage a commencé à critiquer sévèrement la conduite de S. Gorst, la trouvant menaçante pour les intérêts européens en Egypte :
« 1) La crise financière qui s'abattit sur le Pays et dont les colonies européennes ont le plus souffert, n'a point été tempérée par le Gouvernement de l'occupation.
« 11 resta impassible à cette calamité. Alors que la France alimentait le marché égyptien par l'intermédiaire du Crédit Foncier, l'Angleterre, elle, prétendant être la protectrice des intérêts de l'Egypte, ne fit rien pour les soulager.
« Ce snobisme dont l'Angleterre a fait preuve pendant la crise fit naître la méfiance des colonies européennes dans la politique de l'occupation et leur presse l'a bien exprimée.
<< 2) L'administration financière du Pays, après l'accord Anglo-Français de 1904, qui a laissé les mains libres aux Anglais en Egj'pte, a dégénéré en anarchie.
" Des millions de livres ont été en effet gaspillées au Soudan et dans la construction des bâtiments, pour la plupart inutiles, qui s'écroulèrent peu de temps après leur inauguration.
« Le Pays fut ainsi privé, à cause de l'occupation, de sommes considérables qui auraient pu être dépensées à augmenter la richesse publique.
« Les colonies européennes ainsi que la Nation ont eu à supporter et à se plaindre de ces conséquences désastreuses et la presse locale, tant indigène qu'européenne, s'en fit l'écho.
* 3) Les colonies européennes comprirent que le malaise qui s'emparait alors de toutes les classes de la Nation n'était dû qu'à la politique suivie par les Anglais en Egypte. Leurs abus continuels ont eu pour résultat la fermentation de l'esprit de trouble dans le pays. Or les intérêts européens ne peuvent être assurés que par un accord complet entre la Nation et son Gouvernement.
<■ Voyant la presse européenne se rallier à la cause nationale l'occupation tendait à la museler. Certains journaux européens anglophiles, le Progrès entre autres, préconisaient cette idée et parlaient de la possibilté d'établir une loi ayant force de juridiction contre les journaux européens.
« Ainsi l'occupation anglaise ne se contentait pas de supprimer la liberté de la presse indigène en Egypte, elle cherchait encore à supprimer celle de la presse européenne.
« Mais peut-elle arriver à réaliser ce but? J'en doute fort. Car comment concevoir que des citoyens qui ont conquis leur liberté au prix de leur vie, s'en laissent dépouiller? Ce serait asservir à nouveau leur condition juridique.
<< A supposer même que les Gouvernements européens préconisent l'idée anglaise, ce serait violer les droits sacrés de leurs nationaux, chose que les Parlements d'Europe n'accepteront jamais.
« Quant à nous autres infortunés, l'oppression britannique ne saurait jamais ralentir notre marche vers la conquête de notre liberté, car nous savons bien que l'éclosion de la liberté est toujours le fruit de l'effort pénible pour les âmes, de la souffrance, et dans cette période que nous traversons, nous nous rappellerons cette belle parole toute de force du célèbre poète :
« La liberté et la vérité ont cela d'excellent que tout ce qui se fait pour elles et contre elles les servent également ».
« Mais, avant de finir, nous devons pousser un cri d'alarme afin d'éveiller l'opinion européenne quant aux intérêts de l'Europe menacés pour lesquels leurs Gouvernements semblent rester indifférents.
<i L'Europe confie ses intérêts en Egypte à une administration qui concentre ses efforts pour réprimer les aspirations nationales et qui -fait abstraction des intérêts vitaux du Pays.
<< Il est bien naturel qu'une telle administration qui perd la notion même de son devoir est incapable d'être l'initiatrice du relèvement moral et matériel d'un Pays.
" Nous devons en outre attirer l'attention du monde civilisé sur cette politique qui crée la division entre gouvernants
et gouvernés dans un pays où les intérêts internationaux les plus divers sont en jeu et en péril.
« La sauvegarde de ces intérêts exige l'existence d'un Gouvernement qui possède la confiance pleine et entière de la Nation pour que la sécurité, une des bases fondamentales de la prospérité, règne dans le Pays. L'intérêt de l'Erfrope exige donc qu'elle n'approuve en Egypte aucun Gouvernement ennemi de la Nation, ennemi des intérêts propres des égyptiens et des étrangers. Vous qui représentez si dignement au milieu de nous les nobles puissances du globe, dites-le nous, que pense l'Europe?
« Compte-t-elle laisser en Egypte cette puissance qui joue des intérêts du Pays et donner carte blanche à son administration et à sa politique?
(I Là est tout le problème 1
« Si l'Europe continue à laisser la main libre à l'occupation dans la Vallée du Nil, nous n'en serons pas les seules victimes; les intérêts de l'Europe seront aussi compromis.
« Ne voyez-vous pas que l'indifférence de l'Europe, quant à l'Egypte, a permis à l'occupation de répandre les mensonges les plus alarmants destinés à faire croire à l'Europe que le pays est en ébullition révolutionnaire? Et bien des étrangers ont été induits en erreur et ont pensé que l'Egypte n'est plus cette terre hospitalière qui s'adapte à leurs intérêts économiques.
« Notre question n'est donc pas, comme vous le voyez, une question purement nationale qui concerne seulement un peuple luttant pour son indépendance. C'est une véritable question internationale qui intéresse l'Europe tout entière.
« Que l'Europe veille donc à ses intérêts et qu'elle mette un frein à l'arbitraire britannique qui la menace!
'< En poussant ce cri d'alarme nous croyons accomplir un devoir envers l'Egypte et envers l'Europe. Envers l'Egypte parce qu'elle est notre chère patrie usurpée et opprimée; envers l'Europe parce que l'Histoire nous a appris qu'elle a toujours versé le sang de ses enfants pour l'émancipation, la libération des peuples opprimés, pour la liberté du monde!
« Or, depuis plus d'un quart de siècle, un crime de lèsehumanité, le crime de l'occupation de l'Egypte, est perpétré
à la face de l'Europe. L'Histoire a déjà enregistré ce crime continu.
« Nous ne voulons même pas que cette indifférence de plus d'un quart de siècle lui soit reprochée. Si jusqu'ici l'Europe a fait mine d'ignorer la vérité, elle ne pourra la nier aujourd'hui.
« Le cri d'alarme que nous jetons à la face de l'Europe est là pour attester sa connaissance de la réalité des faits. Nous avons accompli notre devoir; l'Europe continuera certes, comme par le passé, de faire le sien. Elle doit laver au plus tôt cette tâche, dont le crime de l'occupation a noirci l'histoire de la civilisation européenne, l'histoire de l'Humanité... »
Les contradictions de la politique anglaise sont parfois stupéfiantes. Comment admettre que l'Angleterre, qui s'enorgueillit des libertés complètes dont jouit sa presse, libertés absolues et qui reconnaît par là, qu'elle donne au monde un grand exemple de tolérance, profitable à sa politique, comment admettre, dis-je, qu'elle supprime ou limite, scandaleusement, cette liberté, dès qu'elle domine un autre pays. N'est-elle pas doublement responsable de son injustice criante et de sa tyrannie ?
L'Egypte, est plus que baucoup d'autres, révoltée des injustices anglaises et des méfaits de sa tyrannie. Les gérants des journaux étant presque toujours des hommes de loi, conscients des droits de leur pays, droits qui s'appuient sur des arguments légaux.
J'ai reçu de M* Mohamed Hafez Bamadan, avocat éminent au Caire, partisan éclairé de Moustafa Kamel et de ses principes, le 2 mai 1912, une lettre émouvante, dont je crois devoir citer un passage :
«... Par suite de la publication du discours de notre président Farid Bey à l'assemblée du Parti, dans nos journaux Al-Lewa et El-Alam, et les commentaires qu'Aly Bey Kamel a publiés, celui-ci, avec l'administrateur d'Al Alam, ont été condamnés par une cour d'assises, dont le président est grec, à trois mois de prison. L'opinion publique chez nous est 1res indignée d'une telle injustice ! »
Aly Kamel lui-même, m'écrivait de son côté, le 3 septembre 1912, le suivant :
Un mois après avoir été mis en liberté» le gouvernement de l'occupation vient de supprimer notre Lewa définitivement. Les motifs, sur lesquels il a fondé cette suppresssion, vous paraîtront incroyables; les voici :
« L'un des rédacteurs de notre journal a été condamné à quinze ans de prison à la suite d'un prétendu complot fabriqué par les chefs de police. Cette condamnation a été considérée par le gouvernement de l'occupation comme l'un des motifs de la suppression !
o Le journal a négligé d'insérer le nom de son rédacteur en chef en tête! » C'est un autre motif I
" Avez-vous jamais entendu, ma chère mère, une injustice aussi criante appu3^ée par de tels motifs?
« Hélas ! tant que l'impérialisme anglais dominera notre terre sacrée, initiatrice dans le monde entier d'une grande civilisation, on entendra de plus en plus de ces choses étonnâtes !
<< Comme accusations nous n'avons maintenant qu'à reporter un regard au passé pour juger les crimes des anglais sur les bords du Nil ! Comme exemple, je vous raconterai ceci :
« L'un des occupants anglais a assassiné, un jour, un facteur égyptien de télégraphe. Le crime de ce facteur était qu'il a insisté d'obtenir de cet anglais un reçu signifiant la réception du télégramme. Cet anglais assassin n'a subi aucune condamnation, excepté son simple renvoi du service du gouvernement égyptien ! 1 1
« Un autre jour, les occupants anglais, prétendant très civilisés!, ont brûlé à Baliana (dans la Haute Egypte)» un
groupe de huit hommes, accusés de brigandage, en allumant des monceaux de paille autour de la maison dans laquelle ils se trouvaient ! !
' Ne sommes-nous pas menacés, par ceux qui commettent plusieurs crimes semblables et plus graves aussi, de la suppression de nos journaux?
En vérité, nous» patriotes, nous nous demandons si nous allons voir ressusciter en Egypte les tyrannies do Behanzin et de Néron ! 1 1
" J'ai perdu, par suite de cette injustice, plus d'un million; mais, grâce à Dieu, je n'ai pas perdu mon courage pour lutter jusqu'à la dernière seconde de ma vie, pour une seule cause : la délivrance de l'Egypte» qui était grand empire dans le monde, tandis que l'Angleterre n'existait pas !
" La trahison, l'injustice et la violation de tout droit ne se dresseront pas toujours devant le patriotisme croyant I L'heure de la justice vengeresse et du droit triomphant sonne tôt ou tard...
« Aly y. Kamel. »
La suppression du Lewa, dont j'aimais le courage, la prévoyance et l'ardent patriotisme, fut pour moi une tristesse, apaisée par ma foi dans l'énergie combattante de mon fils de choix, Aly Kamel !
Mes lecteurs s'indigneront avec moi, si j'ajoute que la loi criminelle sur la presse en Egj^pte, est plus que jamais en vigueur !
Mais quoique la presse égyptienne soit cernée par l'Etat de Siège, menacée chaque jour par les terreurs administratives, harcelée par l'abominable censure et frappée par la Cour d'Assise sans jury, elle lutte, malgré tout cela, avec un courage, que ses ennemis eux-mêmes, sont forcés d'admirer.
Plus de treize ans ont passé depuis que cette loi est de nouveau en vigueur ! Les Anglais n'ont pas
pu éteindre ia flamme du patriotisme égyptien ! Ils n'ont pas pu faire des Egyptiens, les serviteurs soumis de la déloyauté anglaise! Ils ont, au contraire, fortifié l'âme patriotique égyptienne et rendu plus ferme la main qui tient le drapeau de l'indépendance !