LA FEMME EGYPTIENNE
La femme égyptienen m'a été révélée en 1904, lors de mon voyage en Egypte.
Ce qui domine tout d'abord en elle c'est l'extrême distinction. Plus que toute autre elle a ce que j'appelle de la race. Est-ce parce que j'évoque en elle le souvenir d'une aristocratie séculaire, mais je la vois Reine dans ses gestes, dans la noblesse d'une allure fière, je le répète, royale.
Il faut entrer dans le salon d'une grande dame au Caire pour avoir conscience du degré que peut atteindre la distinction féminine.
Je me surprenais, seule, à refaire certains gestes de « dame » égyptienne ; je me questionnais sur les causes de l'incomparable grâce de ces gestes et j'y trouvais une réponse. A cette époque, les dames égj^ptiennes ne recevaient que leurs amies et les hommes de leur famille, de là une aisance dans l'accueil, une confiance dans la nouvelle entrevue, je dirai une attirance exquise.
Je ne cesse de questionner aujourd'hui mes amis égyptiens à ce sujet. Ont-elles perdu, en voyant, en recevant des étrangers à leur famille, cette confiance
gracieuse qui donnait, même aux femmes âgées, des gestes jeunes et familiaux? On me dit : non. Elles restent les mêmes, confiantes, attrayantes, d'une élégance de gestes toujours la même, y ajoutant un esprit de conversation, une intelligence instruite exceptionnelle.
La « dame » égyptienne est aujourd'hui aussi instruite qu'on peut l'être. Elle parle plusieurs langues, mais elle reste inspirée par la sienne seule.
Ce qui domine en elle à cette heure, c'est le patriotisme, c'est la conscience de la valeur de sa race, de l'élévation de l'esprit égyptien, du droit qu'elle a de revivre sa grandeur passée, d'affirmer sa valeur intellectuelle et morale supérieure devant les oppresseurs de son pays qu'elle juge souvent inférieurs.
La surprise pour une femme française, c'est qu'elle trouve dans toutes les femmes ég\'ptiennes, à quelque degré social ou mondain qu'elles appartiennent, une même supériorité. L'une d'elles me disait : il n'y a d'inégal parmi nous que la richesse. Celle qui donne en a conscience et ses dons ont une forme, une valeur particulière que les dons des étrangers n'ont pas.
Les femmes égyptiennes, musulmanes ou chrétiennes, sont d'une élégance aussi grande dans leurs toilettes, dans la tenue de leurs maisons, que dans leur accueil et dans leur allure. Deux mots les traduisent mieux que tous autres: l'élégance et le charme
Elles ont été et sont restées pour moi des amies sûres. Je les aime comme je n'ai aimé aucune autre étrangère. Deux visages, deux souvenirs égaux me
restent en l'esprit et au cœur. Deux visages de mères qui m'ont dit le même mot, resté pour moi émouvant, la mère de Loti et celle de Moustafa Kamel, qui m'ont répété chacune : « Il est à nous deux î »
Le gouvernement anglais, dans sa conception brutale d'occupation, n'a point songé à créer le nombre qu'il eût fallu d'écoles féminines. Seuls les égyptiens riches, associés aux conseils provinciaux et à de prévoyantes sociétés, ont fondé de nombreuses écoles de filles.
Pour juger de l'état de choses quelques chiffres suffiront :
Le gouvernement de l'occupation anglaise n'a que quatre écoles de filles dans toute l'Egypte où la population féminine dépasse à cette heure plus de sept millions d'âmes, que leurs bienfaiteurs et surtout leurs bienfaitrices, ont doté de 400 écoles
Le même chiffre, 4, superbement grandi et humiliant pour l'Angleterre.
Dans son discours du 29 janvier dernier à Paris, Aly Bey Kamel, chef du Parti National égyptien, nous disait:
« A la tête des protestations suprêmes contre les violences anglaises en Egypte, il y avait celles de nos mères, de nos sœurs, et de nos filles.
« Les présidentes des sociétés féminines de toutes les classes ont fait des appels émouvants, appels dont tous les européens habitant l'Egypte se sont émus et auxquels ils ont répondu avec une généreuse sympathie.
« Qu'on se souvienne que la première Impératrice sur la terre était égyptienne, il y a de cela trente
cinq siècles. Mais jamais depuis la plus ancienne histoire d'Egypte, les femmes ne s'étaient associées aux hommes dans les manifestations publiques comme elles l'ont fait depuis ces trois dernières années.
« Elles ont eu ces révélations patriotiques, par le martyre de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris, de leurs fils.
« Elles ont compris les droits d'une patrie à la liberté et elles se sont montrées elles-mêmes dignes de sa défense, de ses revendications et elles ont résolu d'aider à leur conquête ».
Les journaux, les revues, les livres, ont tant parlé ces dernières années du mouvement féminin que les échos en sont venus en Egypte et que les femmes égyptiennes ont compris le devoir d'instruire leurs enfants comme le comprennent les hommes.
Mes amies d'Egypte m'écrivent trop rarement à mon gré, mais parmi les plus intimes, je place au premier rang Mme Charaoui Pacha.
J'ai reçu d'elle, après les événements de décembre et de janvier dernier, à propos de mon article publié dans le Figaro du 19 janvier, une lettre qu'il faudrait ajouter à cet article.
Mme Charaoui Pacha est une grande patriote d'une haute intelligence. Elle est très instruite et sa bonté n'a d'égal que son patriotisme.
Elle est la fille de Sultan Pacha, président du Parlement égyptien en 1881-1882, dont la mort a laissé tant de regrets. Son mari, le tant regretté Aly Pacha Charaoui, était l'un des plus grands patriotes égyptiens.
Mme Charaoui Pacha est aussi la sœur de l'un de mes jeunes amis le plus regretté, Omar Pacha Sultan, l'ami et le frère de mon bien aimé fils, Moustafa Kamel.
Il me semble que pour mieux faire connaître l'âme patriotique et haute de la plus noble des femmes égyptiennes, dut-elle m'en vouloir, je dois pubier sa dernière lettre :
« Je ne saurais vous dire combien j'ai été émue et touchée de votre souvenir affectueux. Il m'est arrivé comme un réconfort moral, dans un de ces moments où la lutte devenant plus ardente, nous avons besoin de nous sentir soutenues et encouragées.
« Fière et honorée de votre témoignage de sympathie, permettez-moi, au nom de toutes mes sœurs égyptiennes, de venir vous remercier, Madame, de l'intérêt que vous continuez à porter à la cause de notre malheureux pays.
« Fortes de nos droits et confiantes dans l'avenir, nous sommes décidées à lutter jusqu'au bout, à conquérir notre liberté, coûte que coûte.
« Nous tenons à rester dignes de ceux qui ont sacrifié tout à leur patrie et qui travaillent avec nous jusque dans l'exil.
« Veuillez agréer, Madame, avec l'assurance de notre profonde gratitude, l'expression respectueuse de nos meilleurs sentiments.
HoDA Charaoui.
« Le Caire, le 27 janvier 1922. »
Madame Charaoui Pacha préside le comité féminin de la délégation égyptienne qui prit une si grande part au relèvement de la jeune fille égyptienne en fondant des écoles, des ateliers, d'innombrables œuvres de charité.
Malgré la mort de son regretté mari, elle a assisté, le 5 mai, à une réunion patriotique, où elle a fait l'un des plus fiers et l'un des plus courageux discours qu'on puisse entendre pour affirmer les droits usurpés de sa patrie.
La population égyptienne est formée de 95 pour cent de musulmans.
Les femmes égyptiennes musulmanes sont donc les plus nombreuses en Egypte. Voilà ce qui va stupéfier les femmes françaises: la femme égyptienne musulmane jouit de tous les droits civils de l'homme.
Maître Jacob bey Hanki, l'éminent avocat à la Cour d'appel du Caire, qui habite actuellement la France, vient de publier, dans notre Gazette des Tribunaux du 20 mai 1922, un article sur la législation de la capacité de la femme en droit musulman, dont voici les termes:
« De tout temps on s'est imaginé la femme musulmane comme un être inférieur, tenue en état de réclusion perpétuelle, presque en esclavage, ne jouissant d'aucun droit civil. J'avoue que cette opinion est une erreur profonde et une charge des plus fantaisistes de quelques voyageurs qui ont simplement traversé l'Orient sans approfondir la question.
« La femme musulmane mariée ou la femme chrétienne vivant sous la loi musulmane telle que la femme copte, arménienne, syrienne, etc., diffère de la femme française dans tous ses droits.
« La femme française mariée est régie par les articles 215 et 217 du Code civil qui édictent que: « La femme mariée ne peut ester en jugement sans l'autorisation de son mari quand même elle serait marchande publique, ou non commerçante, ou séparée de biens. Elle ne peut donc donner, aliéner, hypothéquer, acquérir à titre gratuit ou onéreux sans le concours du mari dans l'acte ou sans son consentement par écrit. »
« Deux articles bien redoutables !
« Deux armes à double tranchant pour le mari!
« La femme française en se mariant accepte donc une réduction considérable de sa capacité civile, et sa loi la jugeant incapable la place en tutelle et la frappe d'une sorte de capitis diminutio; elle est en un mot privée de l'administration de sa propre fortune, de ses propres biens.
« La femme française mariée est obligée, par sa loi, de quémander la signature ou l'autorisation de son mari pour tout acte qu'elle désire passer, même les actes les plus simples de la vie, tels que de retirer des fonds d'une banque, quelques minimes qu'ils soient, ester en justice, donner une procuration, etc.
« Il lui faudra encore, si son mari est étranger et qu'elle en soit séparée de corps, cette autorisation maritale pour se faire réintégrer dans sa nationalité française.
« Il est vrai que le législateur français a prévu
pour la femme mariée la possibilité de citer devant les tribunaux le mari qui refuse de donner son autorisation pour passer un acte (art. 218 et 219 du Code civil) .
« Mais ce droit représente-t-il un avantage quelconque?
« Non, car il faut penser aux frais énormes qu'une telle procédure peut entraîner, il faut s'imaginer le temps qu'une instance engagée peut prendre et se souvenir de la lenteur proverbiale de la justice.
(( Rien de tout cela dans la législation musulmane.
« En effet, la loi musulmane accorde à la femme mariée une liberté entière, sans aucune restriction.
« Ainsi le mari n'a aucun pouvoir sur les biens de sa femme.
« La femme peut disposer de la totalité des biens qui lui appartiennent sans le consentement de son mari et sans que celui-ci puisse lui opposer sa puissance maritale.
« Elle peut recevoir les loyers et les revenus de ses propriétés et confier à un autre que son mari l'administration de ses biens.
« Si elle est majeure et jouissant de ses droits civils, elle n'a aucun besoin d'une autorisation quelconque pour valider les actes civils qu'elle a pu accomplir sans avoir à consulter son mari, son père ou son aïeul.
« Quelle que soit sa fortune, la femme n'est pas tenue de contribuer aux charges du mariage (art. 206 du Code du Statut personnel musulman par Kadri Pacha).
« Les meubles meublant la maison habitée par les
conjoints appartiennent exclusivement à la femme comme provenant de la dot qu'elle a reçue de son mari (art 74 du même Code de Kadri Pacha).
« La femme musulmane a donc la liberté absolue de ses actions; elle jouit de tous ses droits civils; elle est capable, dans le sens juridique du mot, de faire tous les actes d'administration ou d'aliénation sans qu'elle ait besoin pour cela d'obtenir l'autorisation de son mari ou du tribunal. Elle tire sa capacité de sa personnalité même, et la puissance maritale n'a ainsi qu'une signification tout à fait morale.
« Veut-elle vendre, acheter, donner, recevoir, ester en justice, elle n'a qu'à se consulter elle-même, tandis que la femme française ne peut faire aucun de ces actes que s'il plaît à son seigneur et maître de l'autoriser à le faire. »
Aussi toutes les femmes qui ne sont pas musulmanes, habitant les pays musulmans, préfèrentelles être traitées par la législation musulmane qui réalise, à tous les points de vue, le respect de leurs droits.
La législation musulmane est donc fondée sur une justice parfaite et une équité absolue.
De plus les hommes musulmans d'Egypte sont solidairement d'accord avec leurs femmes. Ils les aiment et les respectent Toutes les fois que les hommes reçoivent leur rente annuelle, ils offrent des cadeaux précieux à leurs femmes et cherchent à les satisfaire et à gagner leur cœur. La confiance et le bonheur régnent entre eux et leur donne la vie heureuse.