‹ L'Angleterre en EgyptChapitre 61 sur 73 · COMMUNICATION · texte numérisé non relu

COMMUNICATION

du Haut-Commissaire de Sa Majesté à Sa Hautesse le Sultan

La Résidence, Le Caire, le 3 décembre 1921.

Hautesse,

En conformité d'instructions reçues du Gouvernement de Sa Majesté, j'ai l'honneur de placer sous les yeux de Votre Hautesse l'exposé des vues de ce Gouvernement au sujet des négociations qui ont récemment eu lieu avec la Délégation envoyée par Votre Hautesse sous la Présidence de Son Excellence Adly Pacha. Le Gouvernement de Sa Majesté ayant présenté à Adly Pacha le projet des propositions en vue d'un traité entre l'Empire Britannique et l'Egypte, qu'il était prêt à recommander à Sa Majesté le Roi et au Parlement, a appris avec un vif désappointement qu'Adly Pacha ne les jugeait pas acceptables. Il le regrette d'autant plus qu'il regardait ces propositions comme libérales dans leur caractère et très étendues dans leurs effets, et qu'il ne peut donner aucune perspective que le principe suivant lequel elles ont été établies puisse faire l'objet d'un nouvel examen. C'est pourquoi il convient de mettre Votre Hautesse au courant d'une façon complète des considérations principales qui ont guidé le Gouvernement de Sa Majesté, et de l'esprit dans lequel ont été faites ces propositions.

Un fait dominant a régi l'association de la Grande- Bretagne et de TEgypte pendant quarante années et doit la régir toujours, c'est celui que les intérêts de la Grande-Bretagne en Egypte et les intérêts de l'Egypte elle-même s'accordent étroitement. Lindépendance et la prospérité du peuple Egyptien sont l'une et l'autre de grande importance pour l'Empire Britannique. L'Egypte se trouve sur la ligne principale de communications entre la Grande-Bretagne et les dominions du Roi en Orient. Le territoire entier de l'Egypte est en effet essentiel à ces communications, car les destinées de l'Egypte sont inséparables de la sécurité de la zone du Canal de Suez. Il est donc d'importance primordiale pour les Indes, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, et pour toutes les colonies et dépendances de Sa Majesté en Orient, que l'Egypte soit à l'abri de l'influence dominante de toute autre Grande Puissance ; cela affecte le bienêtre et la sécurité de près de 350.000.000 de sujets de Sa Majesté. La prospérité de l'Egj^te leur importe aussi, non pas simplement parce que la Grande-Bretagne et l'Egypte sont les meilleurs clients l'une de l'autre, mais parce que toute circonstance mettant en danger sérieux les intérêts financiers ou commerciaux existants en Egypte constitue une invitation à l'intervention d'autres Puissances et une menace pour l'indépendance de l'Egypte. Tels ont été les motifs dominants de l'association de la Grande-Bretagne avec l'Egj'pte, et ils sont aussi puissants maintenant que par le passé.

Le succès général de cette association pendant la génération qui a précédé la grande guerre a été uni-

versellement reconnu. Lorsque la Grande-Bretagne a commencé à prendre un intérêt actif dans les affaires de l'Egypte, le peuple Egyptien était la proie du chaos financier et de l'anarchie administrative. Il se trouvait à la merci du premier venu, et n'aurait pas pu faire de résistance à ces formes fatales d'exploitation étrangère qui sapent la dignité d'une nation et détruisent jusqu'à sa fibre. Si le peuple Egyptien est aujourd'hui une nation vigoureuse et digne, il doit largement cette renaissance à l'assistance et aux conseils de la Grande-Bretagne. Elle l'a garantie contre l'intervention étrangère ; elle l'a aidée à créer un système d'administration efficace; beaucoup d'Egyptiens ont été formés dans l'art de gouverner ; la puissance de l'Egypte a grandi d'une façon constante, ses finances ont prospéré au delà de toute attente ; le bien-être de toutes les classes a été établi sur des fondations solides. Et pas l'ombre d'exploitation dans ce développement rapide ; la Grande-Bretagne n'a recherché pour elle-même aucun profit financier ni aucun privilège commercial; c'est la nation Egyptienne qui a recueilli tous les fruits de ses conseils et de son aide.

La guerre éclatant entre les Grandes Puissances Européennes en 1914 rendit nécessairement l'association de la Grande-Bretagne et de l'Egypte plus étroite. Lorsque l'Empire Ottoman se rangea aux côtés de l'Allemagne, non seulement les communications de la Grande-Bretagne mais aussi l'indépendance de l'Egypte furent immédiatement mises en péril. La déclaration du Protectorat fut alors une reconnaisance du fait que c'était seulement par une

action commune sous un commandement unique que la commune menace contre l'Empire et contre l'Egypte pouvait être efficacement repoussée. Dans cette extension de la guerre que provoqua la Turquie, des milliers de sujets du Roi, des Indes, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande aussi bien que de la Grande-Bretagne, ont été mutilés ou tués. Leurs tombes à Gallipoli, en Palestine, dans l'Irak attestent le grand effort que l'intervention de la Turquie a coûté au « Commonwealth » Britannique. Couverte par les soldats britanniques, l'Egypte a traversé sans dommage cette période d'épreuves. Ses pertes ont été légères; sa dette n'a pas été augmentée; sa richesse est maintenant plus grande qu'avant la guerre, tandis que le marasme économique pèse lourdement sur beaucoup d'autres pays. Il n'est pas sage de la part de son peuple de perdre de vue ces faits ou d'oublier à qui il en est redevable. N'était la puissance mise en œuvre par l'Empire Britannique dans la guerre, l'Egypte serait forcément devenue un champ de bataille pour les forces en conflits, lesquelles auraient foulé aux pieds ses droits et détruit sa prospérité. Sans la victoire des Alliés elle ne serait pas maintenant une nation revendiquant un statut national souverain à la place du protectorat d'une puissance étrangère. La liberté dont elle jouit et les perspectives de liberté plus grande à laquelle elle aspire, elle les doit également aux hommes d'Etat et aux armes britanniques.

Le Gouvernement de Sa Majesté est convaincu que l'accord étroit des intérêts entre la Grande-Bretagne et l'Egypte qui a rendu leur association si réci-

prcquement avantageuse dans le passé est la clef du système de relations qu'elle devraient encore maintenir. Maintenant, comme par le passé, l'Empire Britannique doit endosser en dernière analyse la responsabilité de la défense des territoires de Votre Hautesse contre les menaces extérieures, comme aussi celle de telle assistance que le Gouvernement de Votre Hautesse pourrait à un moment donné requérir pour le maintien de Son Autorité à l'intérieur. Il doit revendiquer, en outre, le droit exclusif de donner au Gouvernement de Votre Hautesse les conseils dont ce Gouvernement pourrait avoir besoin dans l'administration du pays, la conduite de ses finances, le développement de son système judiciaire, et la poursuite de ses relations avec les Gouvernements étrangers. Cependant ces revendications ne sont pas formulées avec le moindre désir de faire obstacle à ce que l'Egypte jouisse des droits complets d'un self-government national. Elles sont mises en avant uniquement contre les Puissances étrangères, et elles sont basées sur le fait que l'indépendance, la tranquillité et la pospérité de l'Egypte sont un élément essentiel de la sécurité de l'Empire Britannique. Le Gouvernement de Sa Majesté regrette que pendant toutes les négociations les délégués de Votre Hautesse aient fait pratiquement peu de progrès dans la voie conduisant à reconnaître les titres légitimes de l'Empire Britannique à ces droits exclusifs et à ces responsabilités.

Les clauses du traité que le Gouvernement de Sa Majesté juge nécessaires pour maintenir ces droits et couvrir ces responsabilités ont été formulées dans le

projet de propositions qu'Adly Pacha communiquera à Votre Hautesse. De ces clauses les plus essentielles sont celles ayant trait aux troupes Britanniques. Le Gouvernement de Sa Majesté a examiné avec le plus grand soin les arguments mis en avant par la Délégation Egyptienne sur cette question, et s'est vu dans l'impossibilité de les accepter. Ni les conditions où se trouve actuellement le monde, ni le cours des événements en Egj^pte depuis l'armistice, ne permettent de modifier d'une manière quelconque en ce moment la disposition des forces Britanniques. L'Egypte, il est nécessaire de le répéter, fait partie des communications de l'Empire. C'est à peine si une génération a passé depuis qu'elle a été sauvée de l'anarchie, et il y a des signes que les éléments extrémistes du parti Nationaliste sont capables, même aujourd'hui, de la plonger de nouveau dans l'abîme dont elle a été si récemment retirée. L'anxiété éprouvée par le Gouvernement de Sa Majesté sur ce point a été aggravée par la répugnance des délégués de Votre Hautesse à reconnaître qu'il faut que l'Empire Britannique soit fermement garanti contre toutes menaces de cette nature à ses intérêts. Jusqu'à ce que le temps vienne où l'histoire de l'Egypte donnera confiance dans des mesures de garantie égyptiennes, l'Empire Britannique devra maintenir luimême des mesures de garantie suffisantes. De ces mesures la présence des troupes Britanniques en Egypte est la première et la principale. Le Gouvernement de Sa Majesté ne peut ni l'abandonner ni l'afïaiblir.

Il répète, cependant, et avec force, que ses reven-

dications à cet égard n'ont pas pour but d'impliquer la continuation d'un protectorat effectif ou virtuel. Au contraine, l'idéal qu'il a sincèrement à cœur est celui d'une Egypte jouissant des prérogatives nationales et de la situation internationale d'un Etat Souverain, mais étroitement unie à l'Empire Britannique par un traité garantissant leurs aspirations et leurs intérêts communs. Avec cet objet en vue, il a proposé de mettre fin immédiatement au Protectorat, de reconnaître l'Egj'pte comme « un Etat Souverain sous une monarchie constitutionnelle », et de substituer aux relations actuelles entre l'Empire et l'Egypte « un traité perpétuel et un lien de paix, d'amitié et d'alliance. » Il avait l'espoir que l'Egj'ple, avec un Ministère des AfiFaires Etrangères reconstitué, enverrait immédiatement ses propres représentants auprès des Cours Etrangères ; et il aurait été prêt à appuyer une demande d'admission de l'Egj^pte à la Ligue des Nations. La Nation Egj'^ptienne se serait ainsi assuré immédiatement les pouvoirs et les privilèges d'un Etat Souverain.

Le rejet de ces propositions par le présent Gouvernement de Votre Hautesse crée une situation nouvelle. Elle s'influera pas sur les principes de la politique Britannique, mais elle réduit nécessairement les mesures qui peuvent maintenant être mises à exécution. C'est pourquoi le Gouvernement de Sa Majesté désire exposer clairement sa position.

En ce qui concerne le présent immédiat, il ne peut pas mettre à exécution ces propositions sans le consentement et la coopération de la Nation Egyptienne, mais il conserve le désir, qu'il a entretenu depuis

longtemps, de pourvoir au développement toujours en progrès des Egyptiens de talent en augmentant leur nombre dans les emplois de toutes les branches de l'administration, et notamment dans les postes supérieurs occupés jusqu'ici dans une trop large mesure par des Européens. Il est disposé à poursuivre auprès des Cours Etrangères, en consultation avec le Gouvernement de Votre Hautesse, les négociations nécessaires pour l'abolition des Capitulations, afin que la situation internationale soit nette lorsque la législation Egyptienne qui doit remplacer les Capitulations sera prête à être publiée. Il souhaiterait que les pouvoirs exercés actuellement par le Commandant en Chef en vertu de la Loi Martiale, soient exercés uniquement sous le régime de la Loi Civile Egyptienne, par le Gouvernement Egyptien, et il sera heureux d'abroger la loi martiale aussitôt que l'Acte d'Indemnités, qui est indispensable pour protéger tant le Gouvernement Egyptien que les autorités Britanniques en Egypte, aura été édicté et sera exécutoire pour tous les Tribunaux Civils et Criminels en Egypte.

En ce qui concerne le futur, le Gouvernement de Sa Majesté désire énoncer en termes nets la politique qu'il entend suivre. Il a appris que les propositions présentées aux délégués de Votre Hautesse ont été rejetées pour le motif que les sauvegardes qu'elles contenaient pour les intérêts Britanniques et étrangers, seraient funestes au pur exercice du selfgovernment. Il regrette profondément que le maintien des troupes Britanniques en Egypte et la collaboration de fonctionnaires Britanniques aux Minis-

tères de la Justice et des Finances aient donné lieu à une aussi grave méprise. Le progrès de l'Egypte vers son idéal sera non seulement retardé, mais tout à fait compromis, si son peuple est poussé à se laisser aller à ses aspirations nationales, quelque saines et légitimes qu'elles soient en elles-mêmes, sans avoir suffisamment égard aux faits qui gouvernent la vie internationale. On ne gagne rien à vouloir faire paraître moindres les obligations d'une nation et d'exagérer ses droits. Les meneurs extrémistes qui prêchent dans ce sens ne stimulent pas, mais menacent le développement de l'Egypte. Par leur influence sur le cours des événements, ils ont, à plusieurs reprises, mis les intérêts des Puissances étrangères en question et provoqué leurs craintes ; ils ont aussi cherché pendant ces dernières semaines à influer sur l'issue des négociations au moyen d'appels subversifs à l'ignorance et à la passion populaires. Le Gouvernement de Sa Majesté ne pense pas qu'il agirait pour le bien de l'Egypte en faisant des concessions à une agitation de cette nature : l'Egypte ne pourra faire de progrès que lorsque ses chefs responsables montreront qu'ils ont la volonté et la force de réprimer cette sorte d'agitation. Le monde souffre en ce moment dans bien des lieux du culte que l'on professe pour un type de nationalisme fanatique et purement destructeur. Le Gouvernement de Sa Majesté lui tiendra tète aussi fermement en Egypte qu'ailleurs. Ceux qui lui cèdent ne font que rendre plus nécessaire, et par conséquent prolonger, le maintien de ces sanctions étrangères qu'ils veulent dénoncer.

Dans ces conditions, tant dans l'intérêt de l'Egypte que dans le sien propre, le Gouvernement de Sa Majesté poursuivra fermement le but qu'il vise comme conseiller et « trustée » de l'Egypte. Il ne lui suffit pas de savoir qu'il pourrait exercer le droit de revenir en Egypte, si, abandonnée sans assistance à ses propres conseils, l'Egj'pte allait retourner au gaspillage et au désordre du siècle dernier. Son désir est de voir l'œuvre de la génération de Lord Cromer complétée, et non pas de la recommencer. Il ne vise pas à garder l'Egypte en tutelle. Au contraire, il désire fortifier les éléments constructeurs qui se trouvent dans le nationalisme Egyptien, leur donner carrière, et rendre plus proche le moment où l'idéal national sera pleinement atteint. Mais il doit insister pour conserver des droits et des pouvoirs etïectifs en vue de sauvegarder à la fois les intérêts de l'Egypte et les siens propres jusqu'à ce que le peuple Egj'^ptien ait montré qu'il est lui-même capable de préserver son pays du désordre intérieur et de son inévitable corollaire, l'intervention des Puissances étrangères.

Le vrai chemin du progrès pour l'Egypte est dans sa coopération avec l'Empire Britannique, et non dans leur antagonisme. Dans cet esprit de coopération le Gouvernement de Sa Majesté, pour sa part, est disposé d'examiner toute méthode qui pourrait être suggérée pour mettre à exécution ses propositions en substance, à n'importe quel moment que le Gouvernement de Votre Hautesse puisse le désirer. Il ne peut pas cependant modifier le principe sur lequel ses propositions sont basées, ni relâcher les

sauvegardes essentielles qu'elles contiennent. D'après ces propositions l'avenir de l'Egypte serait entre les mains du peuple Egyptien lui-même. Plus votre peuple reconnaîtra clairement que les intérêts Britanniques et les siens sont identiques, moins ces sauvegardes deviendront nécessaires. Il appartient aux chefs responsables de l'Egypte, au cours de cette seconde génération, de son associement à la Grande- Bretagne, de prouver, par leur acceptation du statut national qui leur est offert et par l'usage mesuré qu'ils en feront, que les intérêts vitaux de l'Empire dans leur pays pourront être progressivement à leur garde.

J'ai l'honneur d'être , etc.

(Signé) : ALLENBY, F. M.

Page 1