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Tous droits réserves
Jnive WBLlOrHfCA
PREFACE
Le nom de Y Ecole libre des sciences politiques inscrit sur le titre de ce livre explique au lecteur comment j'ai été amené à en écrire la préface. C'est dans nos études communes que M. André Lebon a puisé l'idée de l'ouvrage qu'il publie aujourd'hui. L'Ecolelul a fourni l'occasion et les moyens d'en rassembler les matériaux. Ceux qui l'ont fondée ont pensé qu'il ne suffisait pas d'offrir à la jeunesse studieuse un enseignement complet et coordonné, de préparer les élèves au travail personnel, de leur faire la main, de les pénétrer de la méthode, de les exercer à la critique ; ils ont voulu faire davantage, susciter, s'il était possible, les vocations et encourager les premiers essais. De là les bourses de voyage qui sont décernées aux plus dignes parmi les élèves munis du diplôme, après qu'ils ont fait agréer par leurs maîtres leur projet d'études à l'étranger et qu'ils s'y sont préparés sous la direction du professeur compétent. M. André Lebon, qui a été notre
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lauréat il y a quelques années, désirait se rendre en Angleterre et y chercher des documents relatifs à l'histoire de la Révolution Française. Il me consulta sur le choix d'un sujet, je lui indiquai la mission de Wickham en Suisse à la fin de 1794, les relations qu'il noua avec les royalistes de l'intérieur et avec les émigrés, les essais d'insurrection dans l'Est qui en lurent la suite et qui se mêlèrent aux intrigues de Pichegru et de Condé. Cette partie de l'histoire des conspirations et de la diplomatie anglaise était à peu près inconnue en France. Les lettres de Wickham publiées en 1870 indiquaient que les Anglais avaient tenté d'opérer en Alsace, en Franche-Comté et jusqu'à Lyon, comme ils le faisaient dans le Poitou, en Vendée, en Normandie. La correspondance de Barthélémy, celle des observateurs secrets du Comité de salut public et du Directoire sont remplies du nom de Wickham. C'est l'agent le plus actif des puissances étrangères, écrit le 27 frimaire an IV (18 décembre 1795) le citoyen Bassal, chargé d'une mission de police et de propagande à Bâle. Wickham, poursuit-il, est le centre des intrigues, des manœuvres, des émissaires, des pamphlets. Bassal épie et dénonce tout un vaste complot qui s'ourdit autour de renvoyé- anglais. 11 s'agit de fomenter des insurrections loyalistes dans les départements de la frontière. Les émigrés, abandonnés par les puissances étrangères, n'ont pas d'autre moyen de salut qu'un coup de main qui ramènerait I*.- prétendant et les rendrait utiles aux alliés '
1 Rapport du 6 nivôse an IV (27 décembre 1793). Archives des affaires étrangi
PREFACE
Le lecteur verra que le Directoire était bien informé : le complot était des plus sérieux. C'est l'âge légendaire de la police et des conspirations; il n'est pas étonnant qu'il ait tenté si souvent les romanciers e1
les dramaturges. Les documents que M. André Lebon a réunis, grâce à l'extrême obligeance de MM. les archivistes anglais ', comptent parmi les plus curieux témoignages que nous possédions sur cette époque singulière. J'ai beaucoup engagé M. Lebon à les faire connaître au public. L' Ecole, à laquelle, d'après nos statuts, les documents appartiennent, l'y a très-volontiers autorisé. Je ne pouvais refuser à un ancien élève, devenu un ami, de l'accompagner dans cette première sortie au milieu du public qui esttoujours une épreuve si redoutée. Je ne crois pas pouvoir mieux répondre à sa confiance qu'en essayant de dégager les traits généraux de son étude et d'indiquer les côtés saillants par lesquels elle se rattache à l'histoire générale de notre pays.
Dans l'été de 1795, l'Angleterre était aussi lasse que la France de la guerre acharnée que les deux nations se faisaient depuis 1793. La misère y était grande, les impôts écrasants. On y souffrait de la disette pres-
1 M. André Lcl>on avait été recommandé par l'Ecole à MM. les conservateurs du Record Office et du British Muséum. Ils me permettront de leur adresser tous les remercîments de YÉcole des sciences politiques.
pri:facf..
que autant qu'en France. A Paris, en germinal et en prairial, il y avait eu des émeutes. La foule réclamait la Constitution de 175)3, elle réclamait surtout du pain. A Londres, elle criait: Point de guerre, point de famine, point de Pitt ! On demandait la reconnaissance de la « brave République française » comme le seul remède aux maux de l'État. Lorsque le Parlement se réunit, au mois d'octobre, le roi, entouré par une foule menaçante, fut accueilli par des huées. Un forcené tenta de l'assassiner. Le Parlement vota les crédits pour continuer la guerre, mais le roi dut déclarer son désir de faire la paix dès qu'il pourrait la conclure à des conditions « justes et raisonnables1» . Pitt en était très-sérieusement préoccupé. Il n'aimait point la guerre pour elle-même. 11 ne la poursuivait que pour en retirer une paix durable. Sur les conditions de la paix entre la France et l'Angleterre, il avait des idées fermes et arrêtées. Le jour où ces conditions lui avaient paru incompatibles avec la politique du gouvernement français, il avait commencé la guerre. L'Angleterre la poursuivit avec acharnement, sauf la courte trêve d'Amiens, jusqu'au jour où les conditions qu'elle s'était assignées purent être nonseulement subies, mais acceptées et respectées par le gouvernement français. Pour s'indemniser de ses dépenses, elle comptait garder les colonies françaises qu'elle avait prises. Elle ne prétendait point conquérir sur le continent ; mais elle entendait que la France
1 Lord Stahhope, William J'iu cl son temps, traduction de M. Guizot. tome lt. <li. \x. — Ei'.skim. Mat, Histoire constitutionnelle <!<■ F Angleterre, traduction de M. Cornélu ci <• Witt, tome II, ch. ix.
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renonçât à ses conquêtes. Elle ne se croyait point en sûreté, elle ne considérait point la paix de l'Europe comme solide tant que la France demeurerait maîtresse de la Belgique et suzeraine de la Hollande. « Une des nombreuses raisons qui nous font continuer la guerre contre la Convention, écrivait à la fin de 1795 un diplomate anglais ', c'est une résolution inébranlable de ne jamais tolérer la moindre mention de leur sauvage projet de prendre le Rhin pour frontière Nous sommes sur nos gardes contre une idée
aussi monstrueuse, et nous ne pourrions jamais en entendre parler sans la désapprouver formellement. Si l'équilibre européen devait être ainsi détruit, peu importe que cela se fît sous une république ou sous une monarchie. »
Les conditions de la paix étaient donc indépendantes de la forme du gouvernement de la France; mais la forme de ce gouvernement n'était indifférente ni pour la conclusion ni pour le maintien de la paix. « Il y a, écrivait Burke à Pitt2, une chose que je demande pour vous à Dieu (car vous êtes notre dernier espoir terrestre), c'est que vous ne tombiez pas dans la grande erreur dont on ne revient pas. » L'erreur, c'était de croire que « ce qu'on appelle la paix avec les brigands de la France » pût, en vertu d'une politique quelconque, se concilier avec le repos intérieur, la force extérieure, le pouvoir ou l'influence de l'Angleterre. C'était bien au fond la pensée de Pitt. Il estimait que les républicains seraient forcés de continuer la guerre pour se maintenir au
1 Rapport de lord Macartncv, 13 novembre 1795, p. 14G. * 28 octobre 1795.
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pouvoir, que la continuation de la guerre amènerait le gouvernement d'un chef d'armée, c'est-à-dire la guerre en permanence : que, |>nr suite, il n'y avait de paix possible qu'avec la monarchie. Dans la division des partis, il considérait qu'il n'y avait de monarchie possible que la légitime. 11 croyait que si la France se réconciliait avec ses anciens rois, elle serait assez heureuse de retrouver le repos pour y sacrifier son ambition, et que les rois seraient assez heureux de retrouver leur couronne pour faire à l'Europe le sacrifice des conquêtes de la Révolution1. Mais cette restauration devait être l'œuvre commune de la maison royale et des Français : autrement elle ne présenterait point de garanties de stabilité. L'Angleterre ne songeait point à s'ingérer dans le gouvernement intérieur de la France; elle savait qu'une restauration imposée par les étrangers serait odieuse à la nation. C'était donc aux royalistes de rétablir la royauté ; toutefois la royauté n'était pas l'ancien régime. Une contre-révolution semblait aux Anglais une œuvre aussi chimérique que dangereuse. « On a toujours pensé ici, écrivait lord Grcnville2, qu'en conséquence de la confusion générale et du désordre qui régnent en France, la main d'un gouvernement très-fort, peut-être même celle d'un gouvernement tout militaire, serait nécessaire comme moyen temporaire de l'établir l'ordre convenable et de préparer le pays à recevoir les bienfaits d'un régime plus doux et plus modéré. .Mais on y a songé comme
1 Voir p. 303 !'•- instruction* de lord Grenville àWickham, 15 octobre
* A Ion! Macartney, S teptembre 170"), p. 333.
PREFACE
moyen temporaire seulement, et l'on ne croit pas ici que la tranquillité puisse être rétablie en France d'une façon durable sur la base d'une monarebie absolue et arbitraire. »
Cela posé, Pitt voulait savoir quelles chances il y avait d'atteindre ce résultat. Si le succès était possible, il était décidé à y contribuer par tous les moyens d'action dont pouvait disposer l'Angleterre. Se renseigner sur l'état des partis en France, sur les dispositions des royalistes du dedans et celles des royalistes du debors, rapprocher les uns et les autres, les réunir pour une action commune, les éclairer sur leurs intérêts, les animer, les soutenir par des conseils et par de l'argent, former dans l'Est un centre d'action analogue à celui qu'on avait formé dans l'Ouest, préparer enfin les éléments d'une restauration qui s'accomplirait sous les auspices de l'Angleterre et lui assurerait une paix conforme à ses désirs, tel fut l'objet de la mission confiée à Wickham. On l'envoya eu Suisse. La Suisse était l'asile, le rendez-vous et le laboratoire des intrigants, des conspirateurs et des diplomates. La paix entre la France et la Prusse s'y nouait à Bâle. Les émigrés y tramaient leurs complots. C'était l'officine centrale des pamphlets et des faux assignats. Les espions du Comité y coudoyaient ceux de la coalition. Tous les faiseurs de l'Europe s'y rassemblaient. Les royalistes du droit divin qui attendaient le salut d'un miracle, y rencontraient les royalistes constitutionnels qui continuaient de discuter sur la séparation des pouvoirs et le problème des deux Chambres. C'est là que Barthélémy concentrait dans
m TRËFACE.
son ambassade, qui était un vrai ministère in partibus. les renseignements destines à faire connaître l'Europe aux gouvernants de Paris. C'est là que Mallet du Pan, qui avait monté une merveilleue agence d'informations, rédigeait sur la situation de la France ces admirables rapports que les hommes d'Etat de l'Europe lurent peut-être, mais ne comprirent jamais. Il a peint « cette nuée d'émissaires, de ministres ambulants, de cerveaux timbrés, de légats qui affluaient en Suisse ", «...bavardant, intrigant, entassant sottises sur sottises, éloignant tous les gens sensés ' » . Ils pullulaient surtout dans l'émigration. C'est au milieu d'eux que tomba Wickham.
Ce monde n'était pas fait pour l'effaroucher. Une s'y trouva même que trop à l'aise. Son caractère se prétait à une mission où le diplomate devait se doubler d'un conspirateur. Le conspirateur entraîna, grisa et dérouta presque toujours le diplomate. Il n'eut pas de peine à s'entendre avec les émigrés : il y avait entre eux et lui une affinité de tempérament. Wickham était émigré de naissance. Ce n'est pas un agent de Pitt, travaillant pour le compte de l'Angleterre à une restauration des Bourbons en France, c'est un jacobite préparant pour son propre compte et par conviction le rétablissement des Stuarts. Il se passionne pour son œuvre; sa passion l'aveugle sur les moyens aussi bien que sur les hommes. Il lui suffit de payer un agent pour le croire. Tout rapporl qu'il reçoit passe pour document; !<• commérage se transforme en fait. 11 croit
1 Noie pour Looia XVIII, 1795, Mémoires, II, |>. 100.
PRLFACE.
tenir la France1, son gouvernement, ses armées, parce qu'il a des « courtiers » prêts à les lui vendre et qu'il paye d'avance la commission. Persévérant d'ailleurs, plein de ressources, d'expédients, de ressort, invulnérable aux déceptions, inépuisable en espérances, il s'en va à la dérive, comme un nageur qui croirait diriger le fleuve parce qu'il se débat intrépidement dans le courant qui l'entraîne.
Diplomatie secrète et politique d'émigré, la mission de Wickham rappelle le ministère secret du comte de Broglie. La France échappe à l'agent de Pitt, comme la Pologne échappait naguère au confident de Louis XV. Deux fois, au 13 vendémiaire et au 18 fructidor, il croit toucher le but : le résultat tourne contre lui. Il attribue l'échec à des défections, à des fausses démarches, à des contre-mines. La vérité est que son édifice reposait sur le sable mouvant, et qu'il suffit de vouloir le couronner pour qu'il s'effondreât.
La lutte dura trois ans. En 1797, le gouvernement anglais y renonça. Le Directoire avait fait expulser Wickham de la Suisse. Les conspirations contre l'Etat dégénéraient en complots contre les personnes. Le gouvernement anglais — il faut lui en faire honneur, en ce temps-là surtout et dans l'effroyable désordre des mœurs politiques de l'Europe, — refusa d'y tremper. Un agent qui était demeuré en Suisse après le départ de Wickham s'étant laissé compromettre dans une des conspirations qui furent la préface de celle de Georges, le ministre le désavoua1 :
1 A Talbot, 25 janvier 1799, |i.26~.
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u Je ne puis vous cacher que le plan qui a été forme à Paris en vue de frapper un coup, qui — si j'entends bien les phrases dont on se sert pour le décrire — De serait rien moins. qu'un attentat contre la vie des membres du Directoire, ne serait aucunement approuvé ici; il doit être rejeté immédiatement et absolument comme une mesure que Sa Majesté condamne entièrement, parce qu'elle répugne aux sentiments d'honneur et d'humanité qui, quels que soient le caractère et la conduite de l'ennemi, conviennent à une nation civilisée et sont nécessaires pour conserver à la guerre les lois et les droits que la civilisation lui a reconnus. Vous devez donc sans retard mettre clairement un terme à la négociation..., en faisant entendre que vous ne pourrez jamais être autorisé à la renouer pour un tel objet. »
Le gouvernement anglais ne croyait plus au succès du plan dont il avait confié l'exécution à Wickham. 11 ne mit plus désormais les royalistes et les princes qu'en seconde ligne. Il chercha la paix par d'autres moyens, gardant toutefois ses préférences pour la monarchie, et se réservant de contribuer à la rétablir lorsque la coalition aurait triomphé et imposé la paix à la France. C'est un changement de rôles, et il est tout au détriment de la cause royaliste. En 1794, l'Angleterre comptait que la restauration de la monarchie en I rance donnerait la paix a l'Europe; en 1799, elle ne compte plus que sur la paix de l'Europe pour amener la restauration de la monarchie en France.
Wickham échoua et devail échouer, parce que le terrain même sur lequel il opérait se dérobait sons sis
PRRFAC1 .
pas. Ni la France, ni les royalistes, ni le prétendant,
ni les alliés n'étaient d'accord sur les conditions d'une restauration. Toute l'activité de Wickham ae parvint qu'à déclarer plus nettement et à mieux déterminer les contradictions qui les divisaient.
Il dépensa beaucoup de zèle, d'efforts et d'argent pour créer à l'intérieur de la France un parti royaliste, grouper ce parti, y rallier des généraux, y rattacher des membres influents dans les conseils et dans le gouvernement de la République. Il se crut plusieurs fois sur le point de réussir, et le fait est qu'il trouva des gens disposés à seconder ses desseins. Il en trouva surtout de disposés à recevoir son argent. La vénalité est la plaie et la souillure principale de ce temps. Sans doute, elle est plus scandaleuse et plus affichée à Paris qu'ailleurs ; cependant, tout compte fait, les étrangers auraient mauvaise grâce à s'en offusquer. Ils n'affectent point une pruderie déplacée, mais ils ne se font aucun scrupule d'encourager le vice, de le nourrir et de l'exploiter. Les témoignages de Wickham sont accablants, et la correspondance des agents prussiens à Paris ne les corrobore que trop crûment. Wickham use largement de ces moyens d'influence ; ses agents en abusent à son détriment. La réputation des contemporains1 est telle que Wickham est prêt à acheter tout le monde, parfaitement convaincu que tout le monde est à vendre. Quel que soit le prix et quel que soit le marché, il paye sans se demander même si l'on refu-
1 Voir Bailleu, Preussen und Frankreich, 1795-1807, I. Correspondances de Gervinns et de Sandoz.
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sera la somme et sans soupçonner que l'intermédiaire pourrait se dispenser de l'offrir1.
Les plans les plus incohérents, les desseins les plus imprévus se mêlent et s'enchevêtrent en cette époque troublée. L'invraisemblance n'y peut être un moyen de critique. La combinaison de Wickham est encore une des plus sensées parmi toutes celles que l'on présenta alors pour le gouvernement de la France, je ne dis pas seulement dans les officines de conspiration où l'on nage en plein roman d'aventure, mais dans les chancelleries mêmes et dans le cabinet des hommes d'État. Le comte de Provence soupçonne la cour de Vienne de vouloir marier Madame, fille de Louis XVI, avec un archiduc, et d'attacher ainsi à la maison d'Autriche tous les droits que la princesse peut éventuellement tirer de sa qualité de seule fille de Louis XVI 2. Peutêtre ferait-on de l'archiduc un roi de France? On en est fort agité à Vérone. On assure que Sieyès y a songé et en a négocié avec Thugut3. On parle aussi du prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, qui a hérité auprès des élèves de toutes les faveurs dont le roi philosophe jouissait auprès des maîtres. Le nom de Sievès et celui de Pichegru sont mêles à ces tripotages'. Talleyrand , paraît-il, a aussi sa combinaison prussienne, mais ce n'est plus le frère, c'est un neveu de Frédéric qu'il songerait à placer sur
1 Voir notamment p. 64, 70, 231, 244. — Cf. Tncniau-DAUciN, Royalistes et républicains, p. 55.
2 11 jj)|i"i t de M.M .iriu'-v. 27 septembre 17'.)."). Voir sur ce curieux épisode de Had tme |>. 148 et lô(i.
3 Thubeau-Dahgik, Op. cit., p. 128.
* Voir p. 20.-, i i 20!).
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le trône de Henri IV. Le ministre de Prusse à Paris, Sandoz, écrit le 28 août 1799 ' : >< Sainte-Foy, le confident de Talleyrand, est venu me trouver et m'a tenu le discours suivant : — Le retour de la paix pourrait dépendre uniquement du rétablissement d'une monarchie constitutionnelle et héréditaire. Si cela arrivait, les suffrages des autorités et de la saine partie de la nation ne se décideraient pas pour un Bourbon. Les suffrages se déclareraient plutôt pour un prince allemand et protestant. C'est le frère du roi notre maître, c'est le prince Louis de Prusse, fils du prince Ferdinand. » Enfin ces incorrigibles intrigants, impatients d'un maître, en reviennent, faute de mieux, à l'étrange candidature qu'ils avaient déjà produite en 1792, celle du duc de Brunswick, l'auteur du manifeste, le vaincu de Valmy. Xarbonne voulait faire de lui un généralissime, et Carra le déclarait digne de régénérer la France. Talleyrand et Sieyès avaient trempé dans l'affaire. Ils sont prêts à la renouer, et plus sérieusement, en 1799 2. D'autres auraient préféré un Bourbon d'Espagne : son usurpation en aurait fait un ennemi implacable des princes de sa maison. C'était sans doute l'opinion de Tallien, s'il est vrai, comme le rapporte Mallet du Pan, qu'il songeait en 1796 à donner la couronne à un infant3. On s'étonnera moins de voir un Anglais travailler avec tant d'ardeur à ramener les Bourbons, lorsque des projets aussi insensés traver-
1 Bailleu, Op. cit., p. 330.
! Voir dans la Revue historique, I, p. 154, l'étude intitulée : la Mission de Custine à Brunswick. — Roederer, Œuvres, III. p. 419. 3 Mallet dc Pan. II, 213.
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saient l'esprit des meneurs de la politique directoriale. Les uns et les autres se trompaient grossièrement. Sans doute on marche très-vite, par la faute même des gouvernants, à la constitution d'un pouvoir despoticpie et très- vraisemblablement d'un pouvoir militaire. Ceux qui le redoutent le plus sont ceux qui s'emploient mieux à le rendre nécessaire. Les autres en attendent et en préparent la venue. Mais pour s'établir et durer, ce pouvoir doit sortir de la révolution, en garantir les résultats civils et en réaliser pratiquement les bienfaits sociaux. La nation est excédée d'anarchie, avide d'ordre, de travail, de paix. Après avoir si vaillamment lutté pour défendre la révolution, on a hâte de la voir finir. Cependant ce qui domine dans les esprits de l'immense majorité des Français, c'est toujours l'horreur de l'ancien régime, la haine de l'émigration et des étrangers, la passion de l'indépendance nationale, la crainte du démembrement de la patrie. Les Anglais le constatent; c'est pour cela qu'ils ne songent point à un prince étranger, et qu'ils voudraient réconcilier les Bourbons avec la France. Mais les Bourbons ont confondu leur cause avec celle de l'émigration, et les royalistes de l'intérieur ne veulent ni de près ni de loin pactiser avec les émigrés1, « On craint les émigrés presque autant que les terroristes » , écrit Wickham à propos des provinces de l'Est et des sections de Paris sur lesquelles il compte 2. Lord Grcnville et son agent reviennent constamment sur cette idée qu'il faut rassurer la France contre le retour de l'ancien régime et la possibilité
1 Voir Thorbad-Dahgik, Op. cit., p. 42. » 26 août 17(J."j, [). 00.
PRÉFACE. *ix
d'un démembrement des anciennes frontières. « Sinon, dit Wickham, il faut absolument renoncer à tout espoir de coopération avec l'intérieur de la France', e C'est ce que ne comprennent pas les alliés de l'Angleterre et en particulier l'Autriche. Elle ne vise qu'à des indemnités, des compensations, des échanges et des conquêtes. C'est la différence capitale entre la politique de Pitt et celle de Thugut. Mais ce n'est pas dans la coalition que la politique de Pitt rencontre les plus insurmontables obstacles, c'est dans l'émigration, à la cour même du prétendant. C'est là que se donne le >< grand refus » et que les agents anglais éprouvent la déception la plus amère. C'est aussi le point le plus nouveau et le plus intéressant du livre de M. André Lebon.
Au moment où Puisaye préparait l'expédition de Quiberon, où les royalistes de l'intérieur s'agitaient en vue des élections prochaines, Pitt envoya un agent au prétendant et fit choix pour cette mission délicate de lord Macartney "2. Ce diplomate arriva à Vérone le G août 1795, quelques jours après l'apparition du fameux
1 27 février 1793, p. 17.
- Sur l'état des esprits à la cour de Vérone et dans l'émigration, je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur aux fermes et pénétiantes études de M. Thureau-Dangin : Royalistes el Républicains. I. La Question de monarchie et de république du 9 thermidor au 18 brumaire. Cli. i, p. 15 et 42 : ch. il, p. 114.
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manifeste par lequel Louis XVIII notifiait à la France et à l'Europe ses volontés souveraines. Repoussant toute idée de pacte avec la nation, il tenait pour nulle et non avenue l'œuvre civile de la révolution; il n'offrait à la France, comme don de joyeux avènement, que la suppression de quelques abus et le rétablissement de ce qu'on appelait à Vérone « l'ancienne constitution du royaume ». Cette déclaration, qui, selon le témoignage de Mallet du Pan, ne servit qu'à « aigrir, irriter, indigner, refroidir » les royalistes, était faite pour déconcerter l'agent anglais. A vrai dire, elle avait d'avance enlevé toute raison d'être à sa mission : elle opposait un insurmontable obstacle au rétablissement de la monarcbie.
Lord Macartney trouva au comte de Provence « cette dignité calme, ce coup d'œil caressant», cette manière de causer « de haut » , dont parle Beuguot, et qui charmaient tous ceux qui approchaient le prince proscrit. L'envoyé anglais n'y est point insensible. Le prétendant lui paraît >< certainement intelligent », instruit, d'un tour d'esprit affable, aisé, communicatif ; il a du jugement quand il n'est pas influencé par les préjugés de son éducation et de son entourage. Il est très-régulier dans ses pratiques religieuses. La reine est à Turin : il lui écrit une fois par semaine. Madame de Balbi est à Vérone : il la voit tous les jours; mais honni soit qui mal y pense. « On affirme, dit notre Anglais, que le roi n'a jamais montré de dispositions pour la galanterie pratique, et que son attachement pour madame de lialbi n'est qu'un lien de longue amitié. »
La peinture que fait Macartney de la cour de Vérone
PREFACE
est singulièrement sombre et attristante. Je ne parle pas des misères matérielles : la table, « si importante pour un Français, servie sans élégance, les domestiques rares et mal vêtus > -, la maison à peine meublée, l'absence de confort, la privation mal dissimulée, l'indigence enfin, c'est le cadre de l'exil, et il a sa grandeur. La vraie misère, c'est le mal moral, le péché contre l'esprit, l'inintelligence des choses. C'est par là qu'avait péri la monarchie, c'est par là que la vieille France achève de se dissoudre à l'étranger. L'émigration , c'est l'ancien régime se survivant et se condamnant lui-même. Ce sont les causes de la révolution qui continuent de se développer à côté de la révolution, comme pour l'expliquer à ceux qui, dégoûtés par ses excès et trompés par ses déviations, ne la comprendraient plus ou en méconnaîtraient la raison d'être et la puissance. Les émigrés ont été impitovables pour Louis XVI, pour son incapacité, pour ses faiblesses. Tout le mal, selon eux, est venu de la réunion des états généraux : il n'y avait pas à prévenir ou à diriger la révolution naissante, il n'y avait qu'à la réprimer par la force. En 1795, ils en sont au même point : il ne s'agit pas de transiger avec la révolution triomphante, il ne s'agit que de l'anéantir. Le succès de la révolution ne les a pas éclairés. A cette France victorieuse dont les armées menacent l'Europe, ils n'ont qu'une proposition à faire : capituler entre leurs mains, se livrer à merci à un parti qui lui fait tant d'horreur que, pour en éviter la domination, elle a lutté contre toute l'Europe et supporté la tyrannie dégradante de la Terreur. Toute leur politique se borne à recommencer l'ancien régime,
l'RKFACE.
c'est-à-dire à recommencer la révolution. Quand on leur dit, comme le fait Portalis, que « le gouvernement ancien s'est plutôt écroulé qu'il n'a été détruit », qu'il faut compter avec le temps, reconnaître la « dépendance des choses » , ils ne comprennent pas. Les Anglais sont portés à croire que la monarchie constitutionnelle est une plante exotique qui ne saurait s'acclimater sur le continent : il lui faut les brouillards de la Tamise et la ceinture d'océans de l'Angleterre. Ils s'en font un honneur passablement mêlé de mépris pour les autres. Cependant ils sont gens pratiques, et s'ils veulent pour la France un gouvernement fort, ils ne conçoivent pas « la force », qui est, selon les émigrés, la dernière raison des rois, comme une abstraction indépendante de la nature des choses; ils n'y voient point un talisman, une pierre philosophait1 que l'on obtient au moyen d'une recette mystérieuse dans les laboratoires d alchimie politique. Un gouvernement fort est celui qui s'appuie sur l'opinion ; il puise dans la nécessité même qui l'a formé la puissance dont il use pour se soutenir et se défendre. En somme, il faut, pour être fort, que le gouvernement réponde aux aspirations essentielles de la grande masse des Français, qu'il trouve sa raison d'être dans les besoins du pays, qu'il satisfasse les paysans, les bourgeois, les propriétaires, les « conservateurs » , comme on dira plus tard, lesquels en 1705 veulent par-dessus tout conserver les droits qu'ils ont conquis, les franchises qu'ils se sont données, les biens qu'ils ont achetés, c'est-à-dire la révolution, qui s'est faite par eux et pour eux. De la liberté politique, ils n'ont connu que les paradoxes et les excès ; ils