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y renonceront trop facilement. Mais sur la liberté civile, ils ne transigeront pas; il leur faut la sécurité des personnes et des propriétés, la certitude que l'on ne rétablira point les droits féodaux et qu'on ne troublera point les acquéreurs des biens confiscpiés. Les Anglais s'en rendent compte; mais sur ce point justement les émigrés, loin de se prêter à rassurer les Français, ne négligent aucune occasion de les inquiéter, u II n'est pas peu divertissant, écrit Macartney, de les entendre discourir sur le bonheur passé de toutes les classes sociales en France; ils ne conçoivent pas que les classes inférieures aient pu aspirer à s'élever, ni que des talents quelconques, sans d'autres avantages fortuits, puissent donner à un homme le droit de prétendre aux distinctions. » « C'est une calamité publique, écrit de son côté Wickham, que, dans un moment comme celuici, il n'y ait auprès du roi de France personne qui connaisse l'état réel de l'intérieur et de l'opinion, et les causes secrètes qui ont produit la révolution et lui ont assuré des partisans, personne qui ait une notion exacte de ce qu'est une assemblée populaire ni du gouvernement mixte. Il est inutile de parler de ces questions avec ceux qui entourent le roi : ils ne les comprennent pas et ne peuvent pas les comprendre. »
C'est ce qui creuse un abîme chaque jour plus profond entre l'émigration et les royalistes de l'intérieur. Cette résistance irrite les émigrés. Leur colère, comme naguère celle des terroristes, s'exaspère par l'effet même de leur impuissance. De là les menaces, les cris de vengeance, ce que Mallet appelle « le délire des mesures » , carmagnoles retournées de ces « Marat
xxiv PRÉFACE.
à cocardes blanches ». Le comte de Provence montrait pins de modération et de sens politique que ses compagnons d'exil ; il avait des notions « moins confuses en matière de constitution » . L'envoyé anglais estimait que s'il a arrivait au pouvoir, ses dispositions naturelles ne le porteraient pas à en abuser » . Le prétendant n'en concluait pas moins, avec son frère le comte d Artois, que « ce n'était qu'en rentrant dans ses droits par la force des armes que le roi pourrait gouverner un grand peuple1 ». Or, cette force, le prétendant nela possède point; il ne la trouve pas dans la nation française, il faut donc qu'il l'emprunte aux étrangers. Il le fait, et l'on voit alors se poser entre la royauté exilée et ses alliés de l'Europe des conflits tout aussi insolubles, des contradictions tout aussi irréductibles que ceux qui se sont déclarés entre la cour de Vérone et les rovalistes de l'intérieur de la France.
Les étrangers sur lesquels compte le prétendant ne le soutiennent ni par attachement à sa personne ni par fidélité à ses principes. Il y a longtemps qu'ils ont renoncé à la « croisade » , si tant est qu'ils l'aient jamais sincèrement entreprise. La Russie, la plus ardente à la prêcher, n'y a point pris de part; la Prusse, la plus ardente à l'entreprendre, a fait défection. L'Autriche n'a cure des principes : elle surbordonne la restauration à la paix et la paix à ses ambitions. Elle entend se faire paver en territoire le concours qu'elle prêterait à la mon.irchie; pourvu qu'elle s'agrandisse, la forme du
1 Le comte d'Artois à Mallet du Pan, 25 juillet 1798. Mallet. II, p. 50.">.
PHKFACE.
gouvernement lui est assez indifférente1. L'Angleterre,
plus attachée à la cause royaliste, ne l'est pourtant que dans la mesure où la royauté restaurée pourrait lui garantir la paix, c'est-à-dire dans la mesure où la royauté a des chances de se rétablir par un mouvement de l'opinion et de se maintenir en Francepar ses propres forces. Ainsi le prétendant n'a rien de ce qu'il faut pour obtenir le concours qu'il sollicite de l'Angleterre et que l'Angleterre seule est disposée à lui donner. Bien plus, tout en le réclamant, il le redoute; au fond de l'âme, il conserve une rancune sourde, une méfiance invétérée contre cette alliée qui est son unique espoir. C'est ici un des traits les plus curieux de la mission de lord Macartney.
L'histoire de l'émigration est très-sévère pour les émigrés. Les documents publiés dans ce livre ne sont pas faits pour atténuer la rigueur du jugement. Il n'est que juste d'y relever ce qui leur peut faire honneur et de dégager lesliens qui, au milieu même de leurs complots, de leurs alliances étrangères, de leurs aberrations, les rattachent encore de loin à cette France avec laquelle ils sont engagés dans une guerre sans merci.
La haute idée que « le Roi » se fait de son droit et qui l'empêche de transiger avec la nation, tout en prétendant se faire rappeler par elle, l'empêche aussi de transiger avec les étrangers dans le moment même où il reçoit leurs subsides et réclame leur appui. Il entend demeurer « rey netto » de ce côté comme de l'autre. Il ne veut point prendre d'engagements avec eux ; il
1 Voir p. 44 la lettre de Trevor du 2G mai 1795.
PREFACE
est ombrageux et susceptible avec leurs agents; leurs conseils lui semblent des ordres, il les repousse et les récuse. Le grand différend entre l'Angleterre et lui, c'est que l'Angleterre veut se servir de lui pour obtenir une paix conforme à l'intérêt anglais, tandis qu'il veut se servir de l'Angleterre pour restaurer la monarchie dans l'intérêt de la dynastie, qu'il confond avec celui de la France. Il partage contre la diplomatie anglaise les soupçons des révolutionnaires. Il l'accuse d'avoir, par son argent et ses émissaires, encouragé, même provoqué les premiers troubles. Il est convaincu que, toujours jalouse de la France, elle craint par-dessus tout que la monarchie n'hérite des forces de la République1. Cette arrière-pensée, qu'il attribue, non sans raison d'ailleurs, aux ministres anglais, est à ses yeux le vice caché de tous les projets d'entente qu'ils lui présentent. S'il se livre à eux, ils abuseront de leur protection pour paralyser la France, la tenir sous leur férule et entraver le relèvement de « cette seule et ancienne rivale, dont l'Angleterre connaît trop bien les inépuisables ressources pour ne pas la redouter, même au milieu de ses ruines ~ » .
S'il se méfie de l'Angleterre, qui cependant ne prétend conquérir que les colonies, qu'est-ce de l'Autriche, qui prétend se faire payer par l'Alsace, la Lorraine et peut-être la Flandre? Nous retrouvons ici toute vivante dans l'émigration cette haine tradi-
1 Lettret un comte de Saint-Priett, 88-95.
' Instruction* du conseil du Roi aux agents, 1705. publiées par M. L. Blanc, XII. p. 4*0. d'après les papiers de Puisaye. — Manuscrits du J!iiti-!i Muséum.
PHEFACE.
tionncllc de la maison d'Autriche que l'ancienne tour avait léguée à la Révolution. Le comte de Provence, avant 178Î), était connu pour son hostilité contre l'alliance de 175G. On la partageait autour de lui, à Paris. On la conserva dans l'émigration. Le comité autrichien de Brissot était aussi vivement dénoncé à Goblentz qu'à la tribune de l'Assemblée législative. En 1795, à Vérone, on parlait de la u faction autrichienne » avec autant d'âpreté qu'au Comité de salut public. Comme à Paris, on préférait à l'Autriche la Prusse et l'Espagne. « Quant aux Espagnols et aux Prussiens, écrit Macartney, bien que le roi de France soit exaspéré de leur défection et de leur réconciliation avec les meurtriers de son frère, de sa belle-sœur, de sa sœur..., il en parle cependant avec plus de ménagement et de réserve que de la conduite delà cour de Vienne1. » L'Autriche demeure l'ennemie héréditaire, la rivale insatiable. Ce ne sont que plaintes et récriminations contre sa politique « insidieuse et alarmante ». « Sa malencontreuse alliance est une des causes des malheurs de la monarchie. » Le prince de Condé, dont l'armée est à la solde de l'Autriche, pense sur ce point comme la cour de Vérone. « Les Autrichiens, dit-il, sont nos ennemis depuis cinq cents ans2 ! » Dans toutes ses tentatives de contre-révolution dans l'Est, on le voit agité, mais, hélas! non contenu et arrêté par la crainte, très-justifiée d'ailleurs, que l'Autriche n'ait des vues sur l'Alsace. Ils savent que sa brouille
1 Rapport de Macartney, 27 septembre 1795, p. 345.
2 Crétiseau-Joly, Histoire des trois derniers princes de la maison de Condé, I, p. 107.
PREFACE
avec la Prusse vient uniquement d'un conflit sur le partage des bénéfices. Elle veut des provinces. Sur ce point les émigrés sont décidés à résister. « Je ne puis, écrit Macartney1, dissimuler à Votre Seigneurie ni me dissimuler à moi-même que toute cession ou renonciation à une ancienne acquisition en faveur de la maison d'Autriche, sera difficile à digérer, bien que je voie fort peu de moyens de satisfaire autrement cette cour. » « On m'a dit fréquemment, écrit-il encore, que l'une des principales raisons de l'inaction de l'Empereur et de son refus de mettre l'armée du prince de Gondé sur un pied convenable était l'impossibilité où il s'était trouvé d'arracher au roi de France une offre explicite d'indemnité après la guerre. J'entends une indemnité en villes ou en territoire. Le roi dit que rien n'aurait un plus fatal effet sur ses affaires qu'un engagement ou la moindre trace d'un engagement de céder des villes ou du territoire, parce que cela révolterait également tous les Français, royalistes ou républicains2. »
Il en résulterait, dit le prince de Condé, une guerre « complètement nationale » ; quelle que soit la forme du gouvernement, l'Autriche ne peut espérer « que ce qu'elle gagnera à la pointe de l'épée, contre un ennemi résolu à lui contester, jusqu'à la dernière extrémité, chaque pouce de son territoire3 ». Il ne faut point leur parler des frontières. C'est un noli metangere absolu4.
1 15 Dcrembre 1795, p. 146
* 27 septembre, p. 340.
s Rapport de Wîckbam, 17 novcmhre 1793, p. 81.
* Macartney, 27 septembre 1795, p. 343.
PRÉFACE. xxii
Le " Roi » ne méconnaît point la nécessité de faire quelques concessions à l'Autriche, mais il ne faut pas que ce soit aux dépens de la France. Ses vues et celles de son entourage sur la paix future sont très-intéressantes à relever :
a Parmi les royalistes, écrit Macartney1, il en est beaucoup qui préféreraient que le Roi ne recouvrât jamais sa couronne plutôt que de la voir dépouiller de ses fleurons, et qui aimeraient mieux voir en France une république puissante qu'une monarebie mutilée. Quant aux républicains, comme ils se vantent qu'une puissance comme la France moderne a été créée par la liberté et l'égalité, ils affirment qu'elle ne peut se maintenir que par l'union inébranlable de tous ses éléments. Le Roi ne peut donc, dit-on, s'engager à une mesure qui, pour le moment, serait également désapprouvée par ses amis et par ses ennemis. Louis XIV, ajoutet-on, en pleine possession de la souveraineté, ayant accru ses domaines par ses conquêtes, avait le droit, au congrès de Gertruydenberg, d'offrir des cessions, des restitutions de villes et de provinces, dont plusieurs étaient déjà perdues par ses défaites ; mais de Louis XVIII, roi sans royaume, exilé sans foyer, la maison d'Autriebe peut-elle décemment attendre à cette heure des propositions de cette nature?... Le Roi lui-même m'a dit qu'étant donné la situation relâchée, désordonnée et bouleversée de l'Europe, il croyait que, pour restaurer la stabilité, il faudrait le temps et le travail nécessités par le traité de Westpbalie, et que son seul désir était d'y arriver, sans chercher pour lui-même d'autre avantage que son rétablissement ; que « comme homme d'Etat, ni comme homme de bien », il ne pouvait approuver la politique qui avait poussé certains princes à conspirer entre eux, sans autre raison, provocation ni motif que leurs intérêts respectifs et leurs convenances, pour dépouiller un voisin sans défense et se partager ses restes. La facilité avec laquelle la maison d'Autriche a trouvé satisfaction en Pologne l'amènerait peut-être à des projets analogues d'un autre côté et à espérer le concours des autres puissances pour favoriser ses empiétements ; mais il espère que
1 Macartney, 27 septembre 1795, p. 340.
xxx PREFACB.
celles-ci trouveront plus sa {je, plus honorable, de suivre une autre ligne de conduite ; que l'équilibre européen deviendra le guide des souverains et ne sera plus le jouet des railleurs et des novateurs. »
C'est une belle conception ; Louis XVIII la fera, en partie, prévaloir en 1814, et ce sera son grand titre d'honneur. Autour de lui, on va plus loin. Non-seulement on ne veut rien céder de l'ancien territoire, mais on voudrait conserver le nouveau. La politique que Chateaubriand soutiendra sous la Restauration a déjà ses partisans à Vérone :
« Le souvenir de la puissance et de la prospérité anciennes de la France est encore puissamment gravé dans l'esprit de presque tous les émigrés que j'ai vus. Peut-être subsiste-t-il avec une force égale dans les cerveaux échauffés de beaucoup de conventionnels et hante-t-il encore leurs politiciens et leurs philosophes. Résidants et réfugiés prennent feu à la moindre pensée d'un démembrement de la France, quels que soient les autres sacrifices auxquels ils pourraient consentir. Je me souviens qu'on exprimait un jour certaines méfiances contre la cour de Vienne et ses dispositions à conclure la paix avec la Convention ; je dis que je n'y croyais point; car que peut lui donner la Convention pour l'acheter? Les Pays-Bas? L'Empereur semble y tenir médiocrement; ils sont à peine dignes de lui, à moins qu'une forte barrière ne les garantisse. J'exprimai le doute que la Convention pût être amenée, sans de grandes difficultés, à lui céder Lille et Valenciennes. On répondit à cela que ni le Roi, s'il le pouvait, ni la République, si elle le voulait, n'oserait faire de telles cessions, et que l'on savait parfaitement que les pires conventionnels eux-mêmes étaient irrévocablement décidés à ne jamais laisser sous aucun prétexte entamer la frontière. Il y a, j'imagine, bien des royalistes qui, revenus au pouvoir, auraient assez peu de scrupules pour participer aux crimes de la Convention, profiter de ses conquêtes et étendre le territoire plutôt que de le diminuer1. »
1 Macartney, 27 septembre 1795, p. '•Y-'»).
p ai: F a ce.
Telle est la force des traditions que les émigrés et les hommes de la révolution, si profondément divisés pur tous les points, se rencontrent sur celui-là. A l'intérieur, l'abîme est trop large et creusé depuis trop (longtemps; les passions sont trop violentes, les haines sont trop acharnées ; ils ne peuvent plus se comprendre, et les problèmes posés sont d'ailleurs trop complexes pour qu'ils puissent, à la distance où ils sont les uns des autres, entrevoir une solution qui les rapproche. Mais lorsqu'ils regardent l'Europe, les problèmes se simplifient; les termes en sont plus absolus et plus évidents. La révolution n'a modifié ni la carte de France ni les rapports fondamentaux des puissances [européennes. Les chefs de la révolution reprennent à leur compte et appliquent avec violence les traditions Ide Louvois et de Louis XIV. C'est un brevet de patriotisme que d'être partisan de la « barrière du Rhin » . |Le 22 octobre 1795, Doulcet de Pontécoulant, suspecté ne royalisme parce que son nom s'est trouvé dans les papiers d'un agent de l'émigration, Lemaître, invoque pour se justifier son zèle à préparer le passage du Rhin. « Je n'ajoute qu'un mot à tant de témoignages favorables, s'écrie un ancien membre du Comité de [palut public, Marec; je déclare que Doulcet n'est point pe la faction des anciennes limites. » Si Marec avait pu Mire les rapports de Macartney, il se serait moins hâté pe donner comme une preuve de civisme le désir d'annexer la Belgique et les territoires de la rive gauche iflu Rhin. Joseph de Maistre, dans ses Considérations (//• la France, qui parurent en 1796, a exprimé sous une orme étrange et saisissante les sentiments que Ma-
xxxi! PREFACE.
cartney constatait en 1795 dans l'entourage dn prétendant :
« Que demandaient les royalistes, lorsqu'ils demandaient une contre-révolution telle qu'ils l'imaginaient, c'est-à-dire faite brusquement et par la force? Us demandaient la conquête de la France ; ils demandaient donc la division, l'anéantissement de son influence et l'avilissement de son roi, c'est-à-dire des massacres de
trois siècles peut-être ^Iais nos neveux, qui s'embarrasseront
très-peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle ; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. Tous les monstres que la révolution a enfantés n'ont travaillé, suivant les apparences, que pour la royauté. Par eux, l'éclat des victoires a forcé l'admiration de l'univers et environné le nom français d'une gloire dont les crimes de la révolution n'ont pu le dépouiller entièrement; par eux le roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance... Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la république, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.»
Ce n'est pas seulement sur cette question des frontières que royalistes et républicains, poussés par la force des choses et le courant de la tradition, se rencontrent ainsi sans le vouloir et sans le savoir. En matière de constitution et de gouvernement, leurs idées sont moins éloignées qu'on ne serait tenté de le croire et qu'ils ne le pensent eux-mêmes. Le futur auteur de la Charte de 1814 fait d'étranges confidences à Macartney sur la monarchie mixte et le régime parlementaire. Autour de lui le système des deux Chambres, la responsabilité des ministres surtout paraissent des bérésies dangereuses. Un roi qui régnerait sans gouverner leur semble un monstre inutile et ridicule. A
PIIF.FACE.
Paris, dans le Directoire, on en est au même point, et à les entendre discuter quelques jours avant leur coup d'État, on s'explique comment les auteurs du 18 fructidor ont préparé le 18 brumaire et le régime de l'an VIII. Le 28 messidor (26 juillet 1797), 1rs directeurs délibèrent sur la composition du ministère l. Les Conseils demandent le renvoi de plusieurs ministres, Merlin de Douai, Delacroix, Ramel, dont la présence au gouvernement les inquiète, et qui n'ont pas leur confiance. Carnot, qui préside le Directoire, propose de les remplacer, parce que, dit-il, « tel lui paraît être le vœu du corps législatif » . A ces mots, Rewbell se récrie et proteste : « Il lui est impossible de connaître ce vœu qui n'a jamais été exprimé et ne peut pas l'être. Que si, par malheur, il pouvait exister une majorité qui voulût se mêler du renvoi et de la nomination des ministres, la République serait par cela même dans une véritable anarchie, puisqu'un seul pouvoir aurait usurpé tous les autres. Il présume trop bien de la sagesse de la majorité patriote du corps législatif, pour pouvoir se persuader qu'elle voulût influencer en rien le Directoire exécutif sur un objet aussi important, et qu'elle pût, dans le cas où l'on n'aurait pas pour sa volonté toute l'obéissance passive qu'on paraît désirer, se porter à faire des lois désastreuses pour le Directoire exécutif et pour la République. » Tout en reconnaissant que le droit strict et la constitution sont avec Rewbell, Carnot insiste pour qu'on donne cette preuve de déférence à la majorité. La Révellière réplique que ce serait une
1 Proces-verbaux des séances du Directoire exécutif. — Archives nntionales.
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conception pernicieuse : la majorité peut être corrompue; fût-elle probe d'ailleurs, « il est au moins évident qu'il résulterait de l'admission des principes dont on vient de parler, qu'il y aurait une telle versatilité dans les maximes du gouvernement, et des changements si fréquents dans les chefs des différentes administrations, que l'anarchie serait la suite inévitable de cette seule cause » .
J'ai tenu à citer ce singulier document pour donner le ton de l'époque et montrer où l'on en était, dans ces temps agités, en matière de droit constitutionnel. On apprécierait mal les vues de la cour de Vérone à ce sujet si l'on ignorait celles du Directoire. L'obstacle à la restauration ne venait pas de là, le 18 brumaire le prouve trop clairement. Ce n'était pas la liberté politique qui était en jeu; de part et d'autre, elle était également méconnue et sacrifiée. La liberté que les émigrés mettaient en question et que la France était résolue à défendre par tous les moyens et à toute extrémité, c'était la liberté primordiale et élémentaire, la liberté des personnes et des biens, conquêtes essentielles de 1789, qui pour l'immense majorité des citoyens résumaient toute là révolution. Tous ceux, et c'était la majorité des Français, qui avaient profité de la suppression du régime féodal, tous ceux, et c'étaient pour la plupart des paysans laborieux, des bourgeois économes qui avaient acquis des biens nationaux , tous (eux qui travaillaient et possédaient, c'est-à-dire l'élément même du parti conservateur, l'élément essentiel et indispensable d'une restauration de la monarchie, considéraient cette restauration comme inconci-
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liable avec la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. « L'opinion générale, écrivait Mallet du Pan, se représente les princes et les émigrés comme des ennemis implacables et irréconciliables, de qui il n'y a pas plus à attendre de traités, de sûreté, de merci qu'en Robespierre '. » Quant aux royalistes constitutionnels, restés en France et demeurés fidèles aux idées de 1 789, l'émigration, par ses forfanteries et ses manœuvres, leur causait autant de mépris que d'horreur. Us ne voyaient dans les émigrés et dans leurs agents que « des intrigants en discorde ». « Leur inexpérience, écrivait Rover-Collard, l'imprudence de leur conduite, l'extravagance de leurs plans, le mépris des intérêts nationaux qui s'y fait remarquer, la préférence donnée aux moyens d'intrigue, d'espionnage et de brigandage, la dénomination ineffaçable de comité anglais... élèveraient une barrière insurmontable entre les serviteurs du Roi et ces personnes. »
Cette impression de Rover-Collard et de ses amis est celle que l'on garde de la lecture des correspondances anglaises. Les traits de passion française, les échappées de sentiment national qu'on y rencontre, ne sont, comme le disait madame de Staël2, que de nobles inconséquences et ne sauraient modifier le jugement d'ensemble. Quelques scrupules qu'ils se fassent de subir la protection des étrangers, les émigrés ne sollicitent pas moins leurs subsides et leur alliance. Leurs méfiances, leur hauteur, leurs velléités d'indépendance les ren-
1 Note pour Louis XVIII, 1795. II. p. 164.
2 Considérations sur la Bévolu'.ion française, troisième partie, c!i. I, De l émigration.
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dent suspects à leurs alliés, sans les rendre pour cela moins odieux aux Français. Repoussés par la France, isolés au milieu de l'Europe, ils sont condamnés à la déception continue, à l'abandon, à la ruine. L'alliance des étrangers achève de leur aliéner les Français, la haine des Français finit par leur aliéner les étrangers. La restauration de la monarchie est le seul objet de l'alliance entre les émigrés et les étrangers ; cette alliance a pour effet de rendre la restauration impossible. De là l'inévitable échec de la mission confiée à Wickham et à lord Macartney.
Albert Sorel.
INTRODUCTION
Pour s'opposer aux progrès des idées nouvelles et à l'extension territoriale de la France, l'Angleterre, le plus ardent ennemi de la Révolution française, a mis en œuvre tous les moyens qui s'offraient à elle. Dissensions intestines créées en France par la Révolution, craintes suscitées dans les cours de l'Europe par la propagande de la liberté et de l'égalité , haines nationales éveillées par les conquêtes des armées républicaines : elle a su profiter de tout. Elle usa surtout du parti royaliste, d'abord faible et impuissant, mais qui se ranima plus tard, grâce à la lassitude où des crises gouvernementales trop souvent répétées avaient jeté les esprits. Rechercher de quelle manière, dans quelle mesure et dans quel dessein l'Angleterre se servit des royalistes; comment et pourquoi elle ne sut ou ne put retirer d'eux tout ce qu'elle en attendait : tel est l'objet de cette étude.
Il y avait des royalistes insurgés en Rretagne et en Vendée; il y en avait d'autres prêts à s'insurger dans les provinces de l'Est et du Midi, dont les frontières