CHAPITRE PREMIER. — OCTORRE I794-MARS H
sont tous deux trop tins pour ne pas voir que la confiance que j'ai en eux n'est rien moins qu illimitée » , disait le ministre anglais à lord Grenville l. D'ailleurs, l'imprudence du langage que les constitutionnels tenaient en public ne permettait guère les confidences diplomatiques : « L'antipathie ou plutôt la haine que leur portent les Bernois est maintenant si prononcée qu'il sera presque impossible, je le crains, de rester avec eux sur un pied de confiance supportable9. » Wickliam cependant fit tous ses efforts pour éviter une rupture complète : il réussit même à s'unir à Mallet par une sérieuse amitié qui profita à la cause commune3. Quant aux chefs du parti constitutionnel, leur conflit avec Wickham menaça un instant de devenir dangereux, et l'on verra par la suite comment Wickham fut amené à appeler l'attention du gouvernement helvétique sur les agissements de Lameth. Pour le moment, l'opposition de ce dernier à la politique anglaise ne se traduisait encore que par quelques efforts pour se rapprocher de l'Espagne et séparer cette puissance de la Grande-Bretagne. Une correspondance adressée de Bâle à Wickham le G mars 1705 le montre pleinement :
« Le club dos Français constitutionnels qui se tient en Suisse a donné un mémoire à l'ambassadeur d'Espagne, divisé en trois parties :
« La première tend à prouver la monstruosité de l'alliance de l'Espagne avec l'Angleterre, et que la nation française, de quelque manière qu'elle soit gouvernée, est l'alliée naturelle de l'Espagne.
« La seconde démontre la facilité et la possibilité de la conquête de tout le royaume d'Espagne par les armées et le jacobinisme, qui doit faire les plus grands efforts pour anéantir cette branche de la maison de Bourbon.
«La troisième contient lesmovensde prévenir ces malheurs. Us consistent à faire la paix... et on offre de la faire conclure par les intelligences qu'on a dans le Comité de Salut public. »
1 8 décembre 1794.
2 12 janvier 1795.
3 Mémoires de Mallet du Pan, II, passim.
Le document dont il est ici question était manifestement inspiré des mêmes idées que le mémoire de Mounn'er à lord Grenville. Il allait même plus loin : ses auteurs demandaient la constitution d'un conseil de régence que présiderait La Fayette. Ce que les constitutionnels recherchaient avant tout, c'était la paix extérieure pour la France et la neutralité des alliés dans les réformes intérieures dont ils croyaient pouvoir amener la prompte réalisation. Ce plan n'avait rien que de très-pratique : il n'était nullement déraisonnahle de croire que les mesures de répression, auxquelles le gouvernement français avait été contraint de recourir en face des menaces d invasion et de trahisons nombreuses, disparaîtraient peu à peu dès que la cessation des hostilités permettrait l'établissement d'un régime plus libéral, plus favorable à la poursuite par les voies légales de modifications constitutionnelles. Malheureusement, pour amener ce résultat, il eût fallu trouver chez les puissances une générosité qui leur était nécessairement étrangère; chez les royalistes, une modération dont ils étaient incapables. Les constitutionnels aimaient à se figurer que les éléments ne feraient pas défaut pour l'exécution de leur plan, mais le moindre heurt, la moindre résistance à la réalisation de leurs demandes suffisait à les ramener à la réalité ; la désillusion qu'ils avaient éprouvée rendait alors leurs récriminations plus âpres et leur faisait perdre de vue que les puissances pouvaient, malgré leurs visées égoïstes, leur être de quelque utilité.
A peine arrivé en Suisse, Wickham avait donc à lutter contre l'un des sentiments qui ont eu le plus d'influence sur l'insuccès de la coalition : si désireux qu'ils fussent d'obtenir en France une restauration monarchique, au prix même de l'alliance et de l'invasion étrangères, les royalistes de toutes nuances conservaient encore un certain patriotisme qui leur causait d'assez vives appréhensions sur l'issue de la lutte et la manière dont il faudrait payer les services rendus par les puissances. Comment celles-ci, dans ces conditions,