CHAPITRE XI. — DÉCEMBRE 17 90-JUIN
Sur ces entrefaites, le cabinet Pitt dut se retirer : lord Hawkesbury, qui succédait à lord Grenville au Foreign Office, ne demandait qu'à signer la paix. II pressa Wickham de liquider les affaires : le 13 mai, il ne restait des corps suisses et de l'armée de Coudé qu'un bataillon et demi, qui quitta Trieste pour Malte le 5 juin. Le 25 mai, l'armée impériale n'existait plus. Wickham cessa ses fonctions de commissaire général auprès des généraux alliés. A la fin de juillet, il quitta Vienne pour revenir à Londres, après avoir pris congé de l'archiduc Charles, qu'il estimait profondément et à la retraite duquel il attribuait tous les revers que l'on avait éprouvés1.
Ainsi finit, au milieu du désordre, cette intrigue royaliste dont on avait tant espéré. La désagrégation du corps de Condé provenait de la même cause que tous les échecs précédents; sa situation mixte de corps français et de mercenaire dune puissance étrangère lui interdisait toute conduite nette et franche. Condé voulait exploiter les bonnes dispositions de l'Angleterre sans la servir : le jour où l'impossibilité de concilier deux intérêts rivaux fut manifeste, il fallut rompre.
1 Wickham à lord Hawkesbury, 25 mai 1801.
CONCLUSION
Vengée de îa guerre d'Amérique et garantie contre l'extension de la puissance commerciale de la France par l'occupation des colonies françaises, l'Angleterre, de 1794; à 1801, s'est vouée tout entière au rétablissement de la paix et à la restauration de la monarchie; son dessein était de rendre a l'Europe l'équilibre compromis par les conquêtes de la Révolution. Elle a poursuivi la Révolution par les armes, par l'intrigue et la corruption : elle a subventionné les ennemis extérieurs et secouru les ennemis intérieurs, soit dans les provinces insurgées, soit dans le corps législatif. Son acharnement n'a reculé devant rien; l'assassinat seul lui a répugné '.Aussi a-t-elle soulevé en France une réprobation, une haine universelle et justifiée, que la pacification de l'Europe n'a pas éteinte, et qui a longtemps fait considérer l'alliance anglaise comme dangereuse et antinationale.
Cependant, le but suprême de cette lutte si ardente était précisément de fonder sur des bases solides l'union de l'Angleterre avec la France. L'Angleterre pouvait être désintéressée, car elle était satisfaite. Toujours jalouse des progrès d'une puissance continentale quelconque, elle a vu que, dans ce courant de centralisation politique et de condensation nationale qui entraînait les États européens, il fallait d'abord rame-
1 Voir le désaveu de Talbot en 1799.
-29G CONCLU S ION
ner la France à ses anciennes limites, puis se servir d'elle pour résister aux convoitises des autres cabinets. Politique essentiellement conservatrice, qui amena la Grande-Bretagne à chercher un point d appui dans les partis monarchistes, parce qu'au milieu du désordre que les idées nouvelles jetaient dans le droit public européen, le principe monarchique, et surtout le principe de la monarchie légitime et de droit divin, offrait un centre autour duquel on pouvait se rallier. On s'y est rallié après 1815, plus peut-être que ne l'eût souhaité l'Angleterre, pour faire respecter les droits du roi de Saxe, empêcher l'Autriche de s'étendre aux dépens de la Sardaigne, restituer à Ferdinand IV le trône de Naples, et rendre enfin à 1 Furope, dans une large mesure, la configuration qu'elle avait avant la Révolution. Voilà pourquoi, entre divers candidats à la couronne de France, l'Angleterre choisit Louis XY1II : seul il représentait dans toute leur pureté la cause de la légitimité, les principes qui triomphèrent au Congrès de Vienne.
Ainsi, rétablissement de la paix en Europe par la restauration de la monarchie des Bourbons : ce but une fois posé, on doit reconnaître la constance que mit l'Angleterre à accomplir la tâche qu'elle s'était proposée à l'égard des émigrés. Si rien ne l'arrêtait dans ses efforts contre la Révolution, rien ne l'arrêta dans l'aide qu'elle prêta aux royalistes : ni leur méfiance, ni leur mesquinerie, ni préjugés, ni ingratitude. File alla toujours devant elle, essayant de calmer les passions, d'aplanir les difficultés, de rendre possible ce qu'elle désirait, ce qu'eux aussi disaient vouloir; correcte dans tous ses actes; fidèle à son programme de ne point imposer telle ou telle forme de gouvernement, mais de persuader aux princes la modération et les concessions; trop clairvoyante pour des hommes de parti; trop prodigue de son argent pour n'être point suspecte; trop logique peut-être pour des temps agités où la souplesse est le premier des dons. De 1794 à 1801, les efforts de l'Angleterre n'aboutissent qu'à des échecs répétés. A cela deux causes principales : les ambitions qui inspirèrent à
CONCLUSION
l'Autriche sa politique hésitante et double; l'aveuglement des royalistes qui leur fit toujours méconnaître la réalité.
«Tout projet contre la France même sert la Révolution... avait dit Mallet du Pan '. Tous les moyens moraux manquent, du moment où l'on cesserait de proposer aux mécontents la restauration de la France même... Dans cette position <>ù vous combattriez la France et subsidiairement la Révolution, vous manqueriez la Révolution et la France. »
Jamais l'Autriche ne comprit ou ne voulut comprendre cette vérité. En dehors de ses justes préoccupations sur la Pologne, où elle craignait de voir la Russie dominer, la cour de Vienne ne cessa de caresser des vues d'annexion, soit en Italie, soit en France : l'Alsace et la Lorraine, la Vénétie, la Franche-Comté, la couronne de France même furent tour à tour l'objet de ses rêves. Cette soif de conquêtes, toujours inassouvie, se traduisit par une instabilité constante dans la politique de l'Autriche. Si l'Angleterre eut un système, l'Autriche n'en eut d'autre que d'en changer sans cesse : suivant que sa fantaisie lui montrait les charmes de telle ou (elle annexion, elle allait à l'Angleterre ou à Bonaparte, à Madame Royale ou à Louis XVIII; encore, lorsqu'elle se donnait à quelqu'un, se ménageait-elle avec soin l'occasion de se reprendre.
En 1705, elle a peur de donner trop d'influence au prince de Condé en l'envoyant en Alsace, et de perdre à jamais cette antique province « germanique » ; en 1700, elle chasse brutalement Louis XVIll de l'armée du prince ; en 1800, ses tergiversations empêchent l'insurrection d'éclater au jour voulu dans les provinces méridionales de la France.
Quant aux royalistes, n'étaient-ce point, comme on l'a dit,
«des gens noyés et qui ont peur d'un roseau flottant5»? Ils ignoraient la Révolution; ils soupçonnaient l'Angleterre. Le parti royaliste n'existait pas en France : il n'y avait
1 Mémoire adressé au comte tle Mercy, ."> mars 179V. — Mémoires, II, p. 73.
2 Mémoires de Mallet du l'an, II, p. 277.
CONCLUSION
d'autres éléments pour le former que « l'intérêt et les sentiments les plus généraux parmi les partisans du régime monarchique ' » . Encore ceux-ci n'admettaient-ils pas que la terrible secousse traversée par la France pût rester complètement inutile : ils voulaient au moins la Constitution de 1791 avec quelque accroissement des prérogatives royales. La politique à suivre était tout indiquée : saisir le point de conciliation où Ton pouvait amener les esprits ; promettre des garanties effectives, et non pas seulement des réformes livrées à la merci des favoris du roi; sacrifier du droit divin ce qu'il fallait pour rentrer dans le droit humain.
Louis XVIII, au contraire, alors même qu'il consentit à profiter d'un mouvement de l'opinion publique en sa faveur, n'abandonna jamais cette idée que ses «droits» étaient «indépendants du vœu de ses sujets 3 » . Rien n'v fit : ni les conseils de ses amis les plus éclairés, ni les avis du gouvernement britannique. Il attribua toujours les premiers à une lente et pernicieuse infiltration du poison révolutionnaire chez les hommes les plus dévoués, les mieux intentionnés à l'origine; il doutait de la sincérité des seconds.
Louis XVIII et les royalistes s'étaient placés dans une situation absolument fausse. Aujourd'hui que la notion des devoirs envers la patrie s'est, pour le salut de la Fiance, répandue dans toutes les classes de la société, il est difficile de les juger avec impartialité. Et cependant, leurs contradictions sont là pour prouver qu'eux-mêmes n'étaient pas certains d'avoir suivi la bonne voie.
Français, ils recherchèrent l'alliance de l'étranger; adversaires d'une Révolution qu'ils disaient impure, ils contribuèrent plus que tant d'autres à répandre en France, avec l'argent étranger, l'esprit de corruption, de bassesse et d'intrigue. Ils démoralisèrent leur pavs et tentèrent d'en ouvrir les portes à l'ennemi du dehors.
1 Mémoires de Mallet du l'an, II, p. 156.
2 Lettre» au comte de Saint-Priest, p. GO.
CONCLUSION. 299
De temps à autre, néanmoins, la pensée leur vint que leur conduite n'était pas sans danger pour l'avenir de la France. «Nous sommes royalistes, mais Français avant tout!» s'écrie Lameth dans un moment d'animosité contre Wickham1. Une autre fois, Louis XVIII dit que l'Angleterre a payé les commencements de la Révolution, que maintenant encore la jalousie lui fait craindre que la monarchie n'hérite des forces de la Répuhlique a. Constitutionnels ou ahsolutistcs, tous entrevoient les périls d'une action commune avec l'étranger ; nul ne les discerne assez nettement pour y renoncer. A regret, et à défaut d'autres ressources, ils recourent à l'appui de l'Europe ; mais ils compensent le sacrifice queux-mêmes s'imposent par des préventions outrées contre leurs protecteurs. Tout conseil leur paraît un ordre; tout secours, un asservissement; tout plan de campagne, un projet de démembrement. Hantés par ces idées, ils veulent agir par eux-mêmes ; impuissants, ils reviennent à leurs premiers errements. Trop tard, car l'indécision a paralysé leurs forces.
Cette opposition d'intérêts entre l'Angleterre et les royalistes causa la faiblesse de l'alliance, la stérilité de l'entreprise. D'ailleurs, à supposer même qu'une union plus intime leur eût donné la vigueur, l'histoire démontre que l'effort eût avorté : une conjuration, si habilement ourdie qu'elle tût, n'aurait pas suffi à triompher des formidables élans de la nation pour défendre son indépendance. Mais on ne peut méconnaître que les rivalités des alliés, les préventions des royalistes ont aussi servi la Convention : tandis que l'on discutait à Vérone la restauration de l'ancien régime, à Vienne le morcellement de la France, la France s'armait, organisait la victoire et repoussait l'étranger.
1 Wickham à lord Grenville, 14 mars 179G. * Lettres an comte de Saint-Priest, p. 88-95.
PIÈCKS JUSTIFICATIVES
Instructions de lord GrenviUe à Wickham.
Downiqg street, 15 octobre 1794.
[La seule partie de ces instructions qui ait été conservée aux Archives anglaises débute ainsi :]
Dans les discussions sur ce troisième point, les idées principales que M. W. ne doit pas perdre de vue sont les suivantes :
1° Que le Roi n'a jamais désiré intervenir dans le but de donner à la France une forme particulière de gouvernement, sinon dans la mesure où cela était devenu nécessaire à sa propre sécurité et à celle du reste de l'Europe. Mais, attaqué par la Convention, et voyant dans les principes que tous les partis républicains en France ont uniformément professés la ruine certaine de toute société civile en Europe, si l'on souffrait que ces principes prissent définitivement racine dans un pays aussi puissant que la France, il est naturellement amené à recourir, comme moyen d'obtenir la paix, au rétablissement dans ce pays de quelque principe légitime de gouvernement : il ressort de l'état actuel des choses que l'on ne peut chercher ce principe que dans la restauration de la monarchie en la personne de l'héritier incontestable du
trône.
La Constitution de 1789-91 a toujours été considérée ici comme vicieuse et funeste, comme contenant en elle-même les germes de sa propre destruction, et comme ayant conduit par une progression naturelle à tout ce qui est arrivé depuis. Aussi ne pourrons-nous jamais donner aucune approbation à un gouvernement qui repo-
serait sur la même base. Mais si, sur ce terrain ou sur tout autre, on peut offrir aux puissances étrangères une juste sécurité contre les efforts faits pour détruire leurs gouvernements, celui-ci n'aurait aucun motif de désirer le renversement du gouvernement français, bien qu'il puisse penser que ce renversement assurerait le bonheur du pays.
Ces principes ont conduit à accepter la reddition de Toulon aux conditions qui ont été faites alors, et ils sont exposés avec plus de détails dans la déclaration faite par le Roi au mois d'octobre dernier.
2" Il faut cependant faire observer que, même pour offrir les sécurités dont il a été parlé, la forme de gouvernement qui sera établie doit présenter îles chances de stabilité.
Si, par la restauration de la monarchie, on n'entend autre chose que la proclamation du jeune Roi, en le maintenant encore dans une prison virtuelle et en plaçant l'exercice de son autorité dans les mains de la Convention et de ses comités, ce système ne différerait que nominalement du svstème actuel, et toutes les causes qui produisent maintenant l'instabilité du pouvoir en France continueraient à agir avec la même force.
La restauration de la monarchie, si on la veut réellement, suppose de toute nécessité le rappel des princes, la remise des pouvoirs que l'on entend laisser au Roi à quelque personne intéressée à les maintenir et à les défendre. On ne peut faire aucune objection raisonnable contre Monsieur, et toute autre combinaison rencontrerait des difficultés insurmontables.
Dans son mémoire, .M. Mallet du Pan insiste particulièrement sur certaines dispositions qui porteraient les princes à des mesures de vengeance et de proscription : cela ne semble reposer sur aucune preuve. Les princes ont évidemment un intérêt directement opposé à une telle ligne de conduite; on ne peut admettre qu'ils y soient aveugles; ils ont au contraire donné à ce gouvernement les assurances les plus formelles qu'ils avaient des vues de conciliation et de modération, conformes aux représentations qui leur ont été laites. Si cependant on pouvait supposer l'existence de semblables dispositions de leur part, on pourrait aisément s'assurer des garanties suffisantes contre leurs effets. Mais on ne saurait donner à la France aucune tranquillité permanente par un système qui exclurait la famille royale de sa légitime part dans l'exercice de l'autorité souveraine durant la minorité du Roi.
3° Dans l'une des pièces que M. W. a eu sous les veux, on indique, sous forme de menace, qu'il serait possible que le fils du duc d'Orléans fût appelé au trône.
Si ce n'est là qu'une simple menace, il n'y a rien à dire, sinon qu'une telle mesure ne conduirait qu'à perpétuer en France les horreurs de la guerre civile. Mais il est difficile de croire que l'on ait sérieusement songé à ce plan ou qu'un certain nombre de personnes soient disposées à l'appuyer.
•4° En ce qui concerne la religion et le culte public, Ton croit que, quel que soit le parti qui désire véritablement rétablir la paix intérieure en France, ce parti doit reconnaître que le peuple ne pourra jamais être rendu aux habitudes d'ordre et de travail, si ce n'est par le secours de la religion; celle-ci est donc un élément indispensable du rétablissement d'un gouvernement calme et bien ordonné3
[Sur la question des assignats et des biens nationaux, il faut :j
Poser seulement des principes généraux, de façon à
chasser les inquiétudes que la probabilité d'une contre-révolution répandrait en France pour la sécurité des propriétés de tous genres actuellement détenues par les personnages dirigeants de Paris.
Ces points ne sont traités ici qu'en tant qu'ils sont nécessairement corrélatifs à tout plan de restauration de la monarchie. Il n'est pas désirable que ce gouvernement soit trop compromis dans la discussion des détails d'application, et cela ne saurait être utile au premier abord
Pièce B.
Wickham à lord Grenvi/le .
Berue, 6 avril 1795.
Il v a trois cas où, autant que je puis le prévoir, je
pourrais être appelé à agir très-soudainement; je vais dire à Votre Seigneurie la ligne de conduite que j'ai résolu d'adopter dans chacun de ces cas.
1° Il me semble que je ne dois, sous aucun prétexte, m'immiscer dans les petites intrigues de parti qui naîtront probablement
drnis ies provinces voisines. Je ne sais même si je dois encourager directement on indirectement la participation ouverte des royalistes dans les élections, soit pour poser des candidatures, soit pour donner leurs votes, à moins qu'il ne soit évident qne leur résolution de se montrer ainsi soit généralement adoptée dans le royaume; car on ne peut s'attendre à ce qu'ils influencent tonte la France par leur exemple, et toute tentative partielle de ce genre n'aurait pour conséquence que d'attirer aux provinces compromises le nom d'aristocrates et peut-être quelque chose de pire, ainsi que de gaspiller prématurément une force que l'on peut mettre en réserve pour une occasion meilleure.
Je ne veux pas dire cependant que, si d'autres décident de faire cet essai, je m'y opposerais, mais seulement que je ne le conseillerais ni ne l'encouragerais.
Quand je dis que les forces de ces provinces devraient être réservées pour une meilleure occasion, je prévois le cas soit d'une protestation hardie et générale de toute la province, assemblée s'il est possible conformément à son ancienne constitution, contre la mesure elle-même (?) et tout ce qui la concerne en tant qu'illégal depuis le début, soit d'une prise d'armes pour appuyer une attaque du prince de Gondé.
Ce sont les deux autres cas que je suppose, et je ne crois ni l'un ni l'autre irréalisable. Il y a maintenant dans ce pays assez d'hommes de talent et de propriétaires pour donner tout son poids à une telle mesure, et si je vois la moindre tendance à ce qu'elle soit adoptée à l'intérieur, je partirai immédiatement pour le quartier général du prince de Coudé, afin de le consulter sur les moyens d'exécution, ou je demanderai à Son Altesse Royale de m'envoyer ici une personne ayant pleins pouvoirs de se concerter avec moi. Je ne sais pas au juste maintenant si la première de ces mesures n'est pas recommandable, en vue d'alarmer un parti et d'encourager l'autre. D'après les dernières informations que j'ai reriies, particulièrement ces trois derniers jours, il semble que la population de l'Alsace attend anxieusement une preuve publique de l'intention qu'a le prince de Condé d'agir à la tête de son armée.
Je me dévouerais entièrement à encourager et à appuyer l'une quelconque de ces deux mesures, si je leur reconnaissais quelque chance de succès; je suis intimement persuadé que j'agirais ainsi en stricte conformité avec les vues des ministres de Sa Majesté
A cette heure, l'apparition sur les frontières de l'année du prince de Condé, secondée par une force autrichienne puissante, aurait, je n'en doute pas, l'effet le pins heureux. Il est excessivement regrettable que son armée ne soit pas encore en état d'agir
En même temps, je suis aussi convaincu que jamais qu'à moins que la première impulsion ne vienne de ^intérieur, rien ne doit être entrepris de l'extérieur sans une force des plus respectables'
Pièce C.
Wickham à lord Grenvil le.
Berne, 6 juin 1T95.
J'avais reçu une information que je^considère comme
authentique, et d'après laquelle certains chefs du parti constitutionnel essayaient d'exciter dans les différentes cours européennes la jalousie contre l'Angleterre; en même temps, ils cherchaient à amener une réconciliation avec le prince de Condé, sur la base d'une défiance complète à l'égard des vues des puissances alliées et particulièrement de l'Angleterre, et d'une union à établir pour contrecarrer ces vues... Nul ne peut être sur ses gardes mieux que je ne le suis à l'endroit des desseins et des principes de ce parti; nul ne sait mieux que moi ses tendances très-dangerenses, surtout en ce qui concerne notre pays.
D'autre part, je suis persuadé qu'en ce moment les chefs de ce parti sont extrêmement puissants, ou plutôt qu'ils ont les moyens de le devenir, s'ils savent seulement s'en servir.
Heureusement pour leur pays et pour le reste de l'Europe, ils n'ont aucune ressource pécuniaire; ils ont besoin d'un centre d'union, et, par l'effet de leurs propres intrigues, ils sont divisés; le désir de se concilier l'opinion des personnes respectables dans les divers pavs où ils résident les empêche de faire tout le mal auquel leurs inclinations les conduiraient naturellement, j'en suis convaicu.
Reçu à Loudrei le 23 avril.
Cependant, ils sont vraiment puissants et je ne puis ne pas les regarder en ce moment comme dignes de l'attention la plus soutenue et de la méfiance de toutes les puissances européennes, et du gouvernement de Sa Majesté plus que de tout autre.
Les considérant sous ce jour, outre leurs relations avec les puissances étrangères, leurs talenls, leur esprit d'intrigue, leurs amis de l'intérieur, il faut toujours se rappeler que le trait principal de la situation actuelle en France est une extrême mobilité, une sorte d'incertitude qui prévaut très généralement dans l'esprit du peuple sur la nature éventuelle du futur gouvernement. En prenant la chose à ce point de vue, il n'est nullement improbable qu'une contre-révolution se fasse, sinon par eux, nu moins d'accord avec leurs désirs et leurs principes avoués; cela, soudainement. S'il en était ainsi, la première conséquence serait que les princes joueraient un rôle secondaire, et que les chefs du parti constitutionnel seraient les maîtres absolus de toutes les forces et, je crois pouvoir ajouter, de l'opinion du royaume.
La seconde, ou je me trompe fort sur le compte de ces messieurs, serait qu'ils tiendraient à l'égard de l'Angleterre le langage le plus altier et le plus insolent, et qu'ils feraient tous les sacrifices à toutes les autres cours européennes, pourvu qu'on leur laissât les moyens de l'humilier et de la forcer à accepter des conditions de paix qui seraient déshonorantes ou inégales à ses justes prétentions.
Je ne veux pas dire qu'ils réussiraient dans cette tentative, mais je ne doute pas qu'ils ne la feraient, parce que je suis certain qu'une disposition de ce genre existe très-généralement dans le parti.
Il me parait dès lors de la première importance de s'opposer à leurs vues d'une façon ou de l'autre, alors même qu'il faudrait, dans une certaine mesure, employer contre eux leurs propres moyens. Et je crois que rien n'y contribuerait si efficacement que de séparer du reste du parti quelques-unes des personnes les mieux disposées, qui en même temps ne manquent ni d'influence ni de talents; de les attacher sincèrement, s'il est possible, à la cause «le leurs princes, ou, si l'on ne peut y arriver, de les faire se compromettre de telle façon qu'il leur soit impossible de reculer.
Selon moi, il est absolument nécessaire de désagréger le parti de quelque façon, et je crois que les moyens qui viennent d'être proposés seront non-seulement les plus efficaces, mais aussi les plus
utiles à la cause commune, en tant qu'ils assureront aux princes français les services et les relations de tous ceux qui abandonneront le parti.
Cela repoussera aussi ces messieurs à l'arrière-plan, de sorte que, s'ils sont encore disposés à mettre en action leurs vieux principes et leur esprit d'intrigue, ils devront d'abord s'employer contre leur propre gouvernement et seront forcés de laisser en repos ceux des autres pays
H y a... une autre raison, qui me parait décisive, pour agir de cette manière.
Après les investigations et les observations les plus complètes, je suis maintenant parfaitement convaincu qu'il sera ifnpossible de rien faire d'efficace dans le Jura sans l'assistance de quelques membres de ce parti.
Le prince de Coudé est persuadé lui-même de cette vérité
et y conformera sa conduite.
Ce n'est pas que je considère aucunement leur intérêt et leur influence comme étant aussi puissants qu'ils se plairaient à les représenter, mais ils peuvent faire un mal infini en semant des jalousies et des méfiances de toutes sortes et en contrecarrant en secret toutes les mesures qui seront prises. Je ne doute pas qu'ils n'aient les moyens de le faire.
Aussi, en vertu de ces deux considérations, mon intention est de donner suite à la réconciliation entre le prince de Coudé et M. de Monciel '
Pièce D.
Sir Mo ri on Eden à Wickham.
Vienne, 22 août 171)5.
J'ai eu une longue conférence avec le ministre autrichien, à qui j'ai exposé avec beaucoup de force les divers points traités dans vos lettres. — Il était certainement utile, pour vous permettre de régler votre correspondance avec l'intérieur, de connaître avant
1 Iteçu à Londres le 17 juin.
votre retour en Suisse les plans d'opérations que l'année autrichienne se proposait de suivre. Le but généra], comme il appert des lettres du colonel Crawfurd, a été indiqué par le général Bellegarde. Mais vous devez savoir qu'il eût été malséant de sa part de s'être définitivement arrêté à un plan de conduite, lorsqu'il savait, au moment de l'entrevue, que des officiers d'un grade supérieur au sien étaient en route pour venir prendre le commandement de l'armée. Votre idée de diriger les opérations de façon à mettre en avant les royalistes et à attaquer la France au cœur même du pays est si avantageuse et a toujours été si conforme à mes désirs, que je n'ai pas hésité un instant à la soumettre encore une fois à la considération du ministre autrichien, en l'appuyant des arguments fournis par votre lettre sur les dispositions favorables du pavs ; j'ai suggéré pour son exécution le plan du colonel Crawfurd. M. Thugut répondit que l'intention était de procéder par une marche en avant régulière; — que les échecs essuyés en Alsace, et causés par une croyance peu sage à la véracité des promesses des émigrés, rendaient cette précaution plus que jamais nécessaire; — qu'il considérait le plan du colonel Crawfurd comme trop hasardeux pour être adopté, surtout au moment où les Français ont de grands renforts dans la haute Alsace; car, en cas d'échec, l'armée serait précipitée dans le Rhin, faute d'avoir les sécurités que lui donneraient la possession de lîrisach ou de Schlettstadt avec celle de Huningue ; — que, quant à l'emploi de l'autre corps principal dans la haute Alsace, comme l'avait proposé le colonel Crawfurd, en ne laissant sur la rive droite du Rhin que trente mille hommes seulement, il le considérait à tous les points de vue, tant politiques que militaires, comme absolument inadmissible.
Le plan adopté, dit-il, parait donc le seul sage, et rien, ajoutat-il, ne déciderait Sa Majesté Impériale à y renoncer, sinon des preuves certaines que le pays se soulèverait immédiatement à l'approche d'une armée... Tout ce qui a été communiqué sur ce point se réduit à des assertions, sans que ce qui leur a servi de base soit indiqué1. Après les malheurs passés, il déclara ne pouvoir entreprendre <le recommander un plan dont le succès reposerait sur des données aussi vagues et dont l'insuccès détruirait une si grandi
' Wickham écrivit en marge de ce passage : « Ceci est assez inexact (rallier •mpeifrcij . *
partie de l'armée impériale... Ce raisonnement, dit-il, doit s'appliquer aux renforts à donner à Condé, tant que les progrès de l'année principale ne lui auront pas assuré protection. Si cependant, ajouta- t-il, Son Altesse Si'ré nissi nie se croit assez forte pour avancer seule aussitôt après le passage du Rhin, on o'y fera ici aucune objection...
Je ne vois aucune chance que les Autrichiens agissent, connue vous le demandez, au nom du roi de France. — On permettra sans ■doute une proclamation du prince de Condé ou du duc de Berry; mais tant que les négociations de l'Empire en vue de la paix continueront, et que les deux cours ne seront pas déterminées à reconnaître Monsieur comme roi, on ne peut attendre rien de plus, ■à moins d'un grand succès.
Pièce E.
Lord Gr envi/le à Wickham.
% Downing slreet, S septembre 1795.
... Je regrette de dire que le langage de la cour de Vienne, quoique parfaitement amical pour Sa Majesté dans son ensemble, n'est cependant, en ce qui concerne les opérations de la campagne, que trop semblable à celui... que vous dites vous avoir été tenu par le général Bellegarde... L'idée d'envoyer le prince de Condé en Italie a été récemment communiquée à l'ambassadeur autrichien à Londres, sa cour désirant la voir suggérée à l'attention du Roi. Il suffit de remarquer la date à laquelle on fait cette suggestion pour être certain de la réponse. La timidité et l'incertitude du gouvernement autrichien est certainement, comme vous le supposez, la vraie raison de l'inactivité de son armée, quoique la conduite de AI. Clerfayt à ce point de vue ne puisse être excusée par là. En vérité, un gouvernement plus énergique n'aurait pas été servi de cette manière ; un général plus actif n'aurait pas été abandonné sans moyens pour exécuter les ordres qu'il recevait. Tout ce qu'il reste à faire aux ministres de Sa Alajesté, soit en Angleterre, soit à l'étranger, c'est de stimuler, par tous les efforts possibles, le gouvernement et les généraux de
cette puissance, qui est seule à même île travailler avec efficacité sur le continent... Dans ces conditions, il est impossible de ne pas approuver la ligne de conduite que vous dites avoir adoptée à l'égard de l'intérieur. Une révolte qui ne serait pas appuyée n'aboutirait qu'à l'écrasement du parti qui l'aurait entreprise. Mais si la situation des affaires, qui a tant de chances pour changer en France d'un jour à l'autre, permet d'espérer qu'un parti royaliste puisse se maintenir dans le Midi sans assistance étrangère, ou si, sans que vous y avez poussé, un événement de ce genre se produit de ce côté, dans les deux cas, Sa Majesté approuvera pleinement tous les efforts que vous pourriez faire pour appuyer et assister les royalistes de l'intérieur.
Sa Majesté, comme vous l'apprendrez peut-être avant que cette dépêche vous parvienne, a envoyé Monsieur1 avec un corps de troupes anglaises pour faciliter son débarquement sur la côte de France; il doit joindre l'armée de M. de Charette. Les opérations sont probablement déjà commencées ; des informations récentes et sûres touebant l'état des affaires de ce côté semblent confirmer l'espoir que, même dans les circonstances les plus détestables que Ton puisse raisonnablement concevoir, M. Charette se maintiendra dans le pays qu'il occupe durant tout le cours de l'automne et de l'hiver, jusqu'à ce que les républicains soient mis à même, par une paix conclue avec l'Àutricbe, d'amener contre lui une force considérable avec les approvisionnements et les fournitures nécessaires pour organiser en règle la conquête d'un pavs où tout habitant est leur ennemi. Dans l'intervalle, vu l'état de l'opinion en France, bien des événements peuvent se produire, qui conduiraient à des résultats plus favorables; et autant que l'on peut y parvenir de votre côté par l'intelligence et le zèle, je suis certain que cela sera fait. On attend ici quelque effet du mécontentement excité par le décret qui place dans la nouvelle législature les membres de la Convention. Mais les rapports qui nous sont envoyés sur les dispositions du pays ne sonl pas assez étendus pour nous permettre déjuger avec certitude sur ce point. Il serait certainement très-avantageux que les assemblées primaires rejetassent ce décret et qu'elles nommassent tous les membres, surtout parce que l'on peut espérer que beaucoup d'élections seraient favorables à
1 C était la première fuis rjnc le fjouvenirment anglais donnait ce titre an comte d'Artoi». Cela semblait impliquer une reconnaissance de Louil XVIII.
ceux d'entre les royalistes qui se sont déjà introduits dans les
fonctions municipales Il faut poursuivre ce but par tous les
moyens en votre pouvoir...
Pièce F
Extrait de la réponse de M. le prince de Condé à la note de M. de Wurmser du 15 novembre 17i)5.
(Texte français.)
A Miillheim, ce 18 novembre 1793.
Quant à la proclamation, à Dieu ne plaise que je n'aide pas de tout mon pouvoir les succès des années de Sa Majesté Impériale. Je crois avoir fait mes preuves à cet égard en 1 703 ; à plus forte raison quand Votre Excellence va déclarer vraisemblablement, puisqu'elle me le propose pour moi-même, que l'Empereur n'a en vue ni envahissement, ni démembrement , et j'espère qu'elle voudra bien me communiquer sa proclamation. Je ne fais donc aucune difficulté sur le fonds de celle que Votre Excellence me propose, si elle est conforme à la sienne pour cette assurance importante, comme je n'en doute pas. Ce n'est donc que sur la tournure d'une phrase ou deux que je me permets une représentation. Votre Excellence veut que je dise : Le Roy connaissant, de la manière la plus positive, etc. Je connais trop l'exacte probité de Votre Excellence et la loyauté de la cour de Vienne pour croire qu'on exige de moi que j'affirme aux yeux de l'univers une ebose que je ne sais pas. Le Roy, qui m'bonore de sa confiance, ne m'a point fait part que l'Empereur lui eût rien fait connaître de ses intentions. J'ai reçu même bier une lettre de Sa Majesté, qui ne m'en dit pas un mot; et Votre Excellence sentira sûrement que, ne doutant même pas d'un fait comme particulier, on ne peut l'affirmer comme homme public que quand on en a la certitude. D'ailleurs, cette phrase le Roy connaissant, etc., est si peu intéressante pour l'effet que Votre Excellence se promet de ma proclamation, quand le général de Sa Majesté Impériale assure lui-même par la sienne qu'elle ne veut ni envahissement, ni démembrement, ce qui ne laisse aucun doute dans l'esprit de personne, que je pro-
pose d'y suppléer cette tournure dans la mienne : La proclamation du général de l'Empereur me prouvant de la manière la plus positive, etc., et j'ose être certain que Votre Excellence n'y trouvera aucune difficulté et qu'elle ne cherchera pas à nie compromettre inutilement vis-à-vis de mon pays et de mou Roy, qui pourrait me dire : Pourquoi assurez-vous aux yeux de mes sujets que j'ai connaissance d'un fait, quand je ne vous en ai rien mandé? Je le répète, Votre Excellence est trop juste pour m'exposcr à ce reproche, et j'ose être sûr que l'intention de la cour de Vienne n'est pas de nie faire affirmer de force ce dont je n'ai aucune connaissance, même quand cela lui serait utile, «à plus forte raison quand cela devient parfaitement inutile à l'effet de ses projets. Je crois que la manière dont j'ai servi la cause ne doit pas me mériter cette violente rigueur de la part d'un souverain à qui je n'ai cessé de marquer tout l'attachement, tous les respects dont je suis pénétré pour lui et la soumission que je devais au constant honneur que je me suis fait de servir sous ses drapeaux, n'ayant jamais douté de la pureté de ses vues.
Par la même raison de vérité, cette vertu à laquelle le cœur d'un honnête homme ne manqua jamais, je prie Votre Excel ience de permettre que je supprime ces mots : Par ordre exprès du Roy, n'en ayant point reçu, et que par la confiance que Votre Excellence m'inspire, je mette simplement, ce qui est la même chose : Nous enjoignons, au nom. de Sa Majesté, à tous les habitants, etc. Je prie encore qu'on me permette d'ajouter après ces mots : Aux opérations de l'armée impériale et royale, ceux-ci : et du corps que nom commandons ; ce qui me parait utile aux succès même de cette armée, puisque j'en fais partie. Je ne demande plus pour ce qui suit que deux mots, qui ne peuvent souffrir aucune difficulté; c'est d'ajouter : des braves Français qui, COMME nous, sont restés fidèles à leur religion et à leur Roy. — Je suis si empressé de concourir aux vues désintéressées de Sa Majesté Impériale, que j'envoie à Votre Excellence le comte de Lageard (?), qui est au fait de tout, et en qui elle peut prendre toute confiance pour me rapporter tout de suite ses ordres. Je ne doute pas qu'ils ne soient conformes à mes justes demandes fondées sur la loyauté, la prohité et sur tout ce que je dois à mou Roy, à ma nation convertie, à Sa Majesté Impériale et à moi-même.
Signé : Louis-Joseph de Boukbox.
Pièce G.
Changements proposes pur M. le prince de Comté à M. le comte de Wùrmser.
Sa Majesté l'Empereur étant
dans le cas de faire entrer son armée en Alsace, par une suite de la yucrre injuste que des factieux lui ont suscitée au nom de la France, et la proclamation du ij encrai de Sa Majesté Impériale me prouvant de la manière la pins positive qu'elle ne se propose point d'envahissement et de démembrement, et n'a au contraire pour objet que de contribuer au rétablissement de l'ordre public, nous enjoignons au nom de Sa Majesté à tous les habitants sans distinction, non-seulement de ne mettre aucun obstacle aux opérations de l'armée impériale et royale et à celle du corps que nous commandons, mais de regarder ladite armée comme celle d'un souverain allié, de la seconder de tous leurs moyens dans ses entreprises, contre un ennemi commun, et de coopérer par tous leurs efforts au salut de la France, à l'exemple de ces braves François, qui comme nous sont restés fidèles à leur religion et à leur Roy.
Proclamation proposéepar .1/. le comte de Wùrmser à M. le prince de Condé.
Sa Majesté l'Empereur étant dans le cas de faire entrer son armée en Alsace, par une suite de la guerre injuste que des factieux lui ont suscitée au nom delà France, et le Roy connoissant de la manière la plus positive que Sa Majesté ne se propose point d'envahissement et de démembrement, et n'a au contraire pour objet que de contribuer au rétablissement de l'ordre public, nous enjoignons, par ordre exprès du Roy et au nom de Sa Majesté, à tous les habitants sans distinction, non-seulement de ne mettre aucun obstacle aux opérations de l'armée impériale et royale , mais de la regarder comme celle d'un souverain allié, de la seconder de tous leurs moyens dans ses entreprises contre un ennemi commun, et, en remplissant ainsi les intentions de S'a Ma/esté, de coopérer par tous leurs efforts au salut de la France, à l'exemple de ces braves François qui sont restés fidèles à leur religion et à leur Roy.
Pièce H.
Note remise par lord Grenville au duc d'Harcourt.
(Texte français.) •
Londres, ce 22 juin 1795.
D'après le désir témoigné par M. le duc de Harcourt, lord Grenville a l'honneur de lui faire part des sentiments du gouvernement britannique sur les différents points qui ont fait le sujet de leur dernier entrelien.
Le rétablissement de la monarchie française ayant toujours été envisagé comme le moyen le plus efficace d'assurer la tranquillité de la France et le repos de l'Europe, la nouvelle perte que la famille royale de France vient d'éprouver n'a certainement rien changé à ces sentimens. Le droit de la succession est incontestable, et la majorité du Prince que cet événement y appelle. Sa résidence hors de France, et surtout son caractère personnel, offrent de nouvelles sûretés pour les avantages que son rétablissement sur le trône de ses ancêtres procureroit à la France et à l'Europe entière. L'Angleterre doit dont désirer cet événement avec ardeur, et son gouvernement ne manquera pas d'y contribuer autant que ses forces et sa situation le lui permettront.
Ce n'est pas qu'il pût être question d'imposer à la France par la force extérieure une forme de gouvernement qui fût réellement contraire aux vœux de ses habitans. Mais ce peuple, détrompé des vaines chimères auxquelles il a tout sacrifié, doit enfin se montrer disposé à revenir sur ses pas, et à se tourner vers son souverain légitime. Ce seroit alors aux puissances étrangères qui désirent le retour de l'ordre public, de seconder ce vœu et de faciliter autant que possible à la saine partie de la nation le seul moyen qui leur reste pour se mettre à l'abri de tant de maux.
II s'agiroit donc en premier lieu de concilier et de rassurer la grande masse des habitans de la France, en leur montrant dans le rétablissement de la royauté l'assurance de cette tranquilité dont les i; nations qu'ils éprouvent depuis plus de cinq ans leur font un besoin h urgent. Si, par des mesures prématurées, par des démonstrations formelles, les puissances étrangères se donnoient
l'apparence de vouloir dicter à la Franco dans ce moment de crise, de vouloir décider pour elle cette grande question de laquelle dépend son bonheur et sa tranquillité, peut-être cette conduite ne serviroit-elle qu'à retarder L'accomplissement de nos vœux, peutêtre nuiroit-elle essentiellement à la cause commune en donnant lieu à des insinuations perfides, et en excitant des jalousies mal fondées. Il seroit difficile qu'une démarche de cette nature produisit des suites favorables, pendant qu'il n'y a nulle part en France un parti assez considérable pour soutenir l'autorité légitime d'un Roi que des étrangers seuls auraient reconnu et proclamé. Si, au contraire, par l'effet des divisions intestines, par la triste expérience des maux passés ou par la perspective effrayante des malheurs dont le régime républicain paroît encore les menacer, les François, dans quelle province que ce fût, venaient à reconnoître les droits de leur Souverain en l'appellant parmi eux, et en lui montrant la possibilité de s'y soutenir par leurs efforts, aidés par les secours qu'ils pourraient espérer du dehors, une reconnoissance formelle et publique se rapportant à cet événement seroit un coup d'éclat dont on pourrait dans de pareilles circonstances retirer les avantages les plus solides.
Le duc de Harcourt n'ignore pas les mesures qu'on a déjà prises ici pour préparer cet événement en Bretagne et dans les provinces qui l'avoisinent. Si le succès répoml à nos espérances, le cas dont il est question pourrait bientôt y être réalisé, et la présence de Son Altesse Rovale, Monseigneur le comte d'Artois, servirait à v affermir le parti royaliste, jusqu'au moment où le Roi pourrait s'v trouver. Il s'empresserait sans doute alors de hâter son départ, à moins qu'au même moment les provinces méridionales ne lui offrissent les mêmes devoirs à remplir dans cette partie de son Royaume. Dans un pareil cas, il ne s'agirait plus que de s'assurer du concours des alliés, sans lesquels l'Angleterre ne devrait pas prendre une démarche décisive : mais il n'y a aucun lieu de douter que la magnanimité de ces souverains et leur zèle pour la cause commune ne les porteraient alors à se joindre volontiers à cette démarche; et on pourrait peut-être s'assurer d'avance de ce consentement pour qu'il n'y eût pas de délai, quand le moment favorable fût arrivé (sic).
De l'autre côté, il ne faut pas se dissimuler combien la réussite de ces plans doit dépendre de la conduite et des déclarations du Roy, dans un moment où il s'agit de concilier tous les esprits et de
tranquilliser toutes les craintes, les jalousies, les intérêts et les passions particulières. C'est pourquoi il seroit de la plus haute importance que le Roi, en réclamant, par une déclaration formelle et publique, la succession qui lui appartient, se prononçât ouvertement sur les points les plus capables de lui susciter des obstacles. On ne manqueroit pas d'appuyer dans une pièce de cette nature sur les vertus et les infortunes du feu roi Louis XVI, sur sa justice, son humanité et sa religion, et surtout sur cet amour qu'il n'a jamais cessé de montrer pour son peuple égaré. On s'étendroit sur la longue suite de crimes et de malheurs auxquels la France est en proie, depuis que des ambitieux, en prétextant le bonheur du peuple, sont parvenus à renverser le trône et l'autel, et à réprimer soit par la force, soit par la terreur, les sentiments de loyauté et de religion qui n'ont jamais cessé d'animer le cœur des vrais François. Il seroit surtout très-important qu'en parlant des meurtres exécrables qui ont déshonoré la France, de l'assassinat du Roi, de la Reine et de Madame Elisabeth, on eût le plus grand soin d'attribuer ces crimes, non pas à la masse du peuple françois, mais à quelques individus, qui se sont aussi rendus coupables des mêmes atrocités envers toutes les classes de leurs compatriotes, et qui devroient seuls expier tous ces forfaits par une punition juste et exemplaire. Pour tout le reste de la nation françoise, pour tous ceux qui n'ont pas trempé leurs mains dans le sang de leur Roi et de sa famille, on ne peut trop se hâter d'écarter toutes les haines et les vengeances, de proclamer une amnistie générale, un pardon de tous les crimes, un oubli de toutes les erreurs. Le Roi ne doit pas hésiter à suivre à cet égard l'exemple d'Henri IV et le vœu de Louis XVI.
Peut-être qu'il seroit même à désirer qu'on ne jetât pas dans un état de désespoir absolu tous ceux qui, dans une assemblée où les délibérations n'ont jamais été libres, ont manqué du courage nécessaire pour s'opposer au régicide, et qu'on pourroit donner des espérances que, même pour eux, de grand services pourroienl expier le plus grand de tous les crimes.
Eu rejetant de cette manière toute idée de vengeance, il ne faut pas croire que l'on veuille proposer au Roi de se rendre complice des injustices particulières, sur lesquelles les factieux ontvoulu fonder loute la fortune publique du peuple françois. Il faut sans dont*; que. si la monarchie se rétablit en France, elle amène avec elle la religion, le culte public, la justice, les lois, et les
droils essentiels de propriété. Il faut non-seulement que la justice qui leur est due soit rendue à ceux qui ont été dépouillés de leurs biens, suis d'autre crime que leur attachement à leur religion, à leur Roi et aux lois de leur patrie, mais que tout les François retrouvent dans un gouvernement monarchique cette protection pour les personnes et propriétés, que la République leur a toujours refusée.
Le retour de la monarchie revêtue de ses droits et de son autorité légitime, le rétablissement du culte public et la restitution des propriétés ne sont nullement incompatibles avec les arrangements futurs qu'une saine politique et un juste égard pour les intérêts de la France pourroient prescrire relativement à tous les objets qui concernent son administration intérieure et les droits civils des différentes classes de ses habitants. Si des abus se sont glissés par le temps dans cette administration, si des usages, des lois même, qui ne s'accordent plus avec l'état actuel de la société, ont établi des distinctions onéreuses, ont maintenu des droits territoriaux ou des principes personnels nuisibles à l'intérêt général de la nation, rien n'empêche que le Roi n'y porte un remède tel que les circonstances l'exigeront, en s'aidant pour cet effet des conseils et du zèle de ses sujets, comme l'ont fait ceux de ses prédécesseurs dont la mémoire est la plus cbère aux François. Ce n'est pas dans un moment de danger et de calamité publique qu'il serait possible de s'occuper de ces détails, dont la discussion exigeroit un examen calme et réfléchi, dont l'exécution demande la tranquillité publique et le concours général de toutes les parties de la nation Françoise. Les lois fondamentales de la monarchie et les exemples de ses temps les plus heureux offrent pour cet effet toutes les facilités nécessaires. Le Roi ne peut avoir de vœu plus ardent que celui d'y contribuer de toutes les manières et d'affermir sur la base la plus solide le bonheur et la tranquillité de son peuple.
On ne parle pas dans ce moment des conditions d'une paix équitable, que le Roi s'empresserait sans doute de procurer à ses sujets et dont il voudrait assurer à l'Europe la jouissance non interrompue. L'agression que les nations étrangères ont éprouvée de la part de la France n'a été certainement qu'un effet naturel des principes qui y ont été établis. Et on se repose, avec une confiance bien fondée sur la justice du Roi, qu'agissant sur des principes opposés, il ne se refusera pas à ce que la justice et l'équité lui
320 l'IECES JUSTIFICATIVES.
prescriront dans une pareille situation. La perspective de la tranquillité extérieure ne pourra manquer de concilier encore plus l'esprit de ceux qui n'ont que trop souffert par les conséquences d'une guerre causée par l'injustice de leurs oppresseurs, mais dont les malheurs ont retombé sur toute la nation.
Pièce I.
Note r émise par le duc d'Harcourt à lord Grenville.
Londres, 26 juin 1795.
En rendant aux principes et aux vues du gouvernement britannique, développés dans le mémoire que Son Excellence lord Grenville a fait au duc d'Harcourt l'honneur de lui communiquer toute la justice qui leur est due, il se permettra quelques observations, ainsi que Son Excellence l'y a autorisé, sur des points d'un intérêt commun à la Grande-Bretagne, à la France et même à l'Europe.
C'est avec autant de satisfaction que de vénération pour la justesse des opinions du ministère britannique que l'on voit établir dans ce mémoire le droit incontestable de Louis XVIII à la succession de la couronne, les avantages que Sa Majesté, sa résidence et son caractère personnel promettent à la France et à l'Europe entière, ainsi que le désir que marque l'Angleterre de son rétablissement et l'espérance que son gouvernement donne d'y contribuer autant que ses forces et sa situation le permettront.
0 • conçoit qu'il ne doit pas être question d'imposer à la France par la force extérieure une forme de gouvernement qui fût réellement contraire aux vœux de ses habitants; mais on a droit d'espérer que ce vœu ne peut être démontré par une révolution dont les auteurs n'ont eu aucun droit au changement de gouvernement, et se sont fondés sur la force seule pour consommer la ruine de la France, renverser sa constitution, dont quatorze siècles ont démontré non-seulement l'existence, mais les solides avantages, et couronner leurs crimes par le plus effroyable régicide.
Ce n'est pas contre le vœu de ses sujets que le Roi légitime
de France a réclamé les secours des souverains; et lorsque Fouis XVI a vu leurs armées proclamer la justice de sa cause et prendre sa défense, l'émigration des ordres reconnus dans l'Etat et la violence employée par les factieux pour armer les Français contre leur Roi ont bien démontré que la majorité de la nation ne partageoit pas le système atroce des révolutionnaires.
Les puissances de l'Europe ont voulu préserver leurs États de cet incendie; pas une n'a pris le parti des révoltés, et leurs succès n'ont pas dû altérer les mêmes principes.
Il est sans aucun doute que Fouis XVIII, qui a employé tous les moyens de conciliation, prendra toutes les mesures propres à éclairer ses sujets sur leurs devoirs et sur leur intérêt au prompt rétablissement de Tordre; mais rien n'est plus capable de seconder ses efforts que de leur montrer les souverains, dont le gouvernement rend leurs peuples les plus heureux, s'empresser de reconnoitre son droit à la couronne, menacer les rebelles et protéger les sujets fidèles.
S'il n'y a nulle part en France un parti assez considérable pour soutenir l'autorité légitime, ce n'est pas que dans le plus grand nombre des provinces la partie saine de la nation n'ait plus ou moins démontré sa fidélité, ses regrets, et succombé souvent, parce qu'elle n'étoit ni armée, ni soutenue, et que les révolutionnaires s'étoient emparés des fonds, des armes et de tous les moyens de défense.
Mais le changement même des opinions est trop démontré pour que le désir général des Français ne soit pas pas prouvé jusques à l'évidence.
Aucune province ne s'est portée à combattre celles qui se sont réunies, qui ont secoué le joug insupportable de la tyrannie; et ce n'est que par la terreur et la crainte que les stipendiés de la prétendue République ont pu être forcés à attaquer sans triompher de simples habitants dont l'héroïsme présente l'heureux effet du courage joint à la religion et à la fidélité. Ces soldats de l'honneur et de la vertu attendent avec ardeur les princes qu'ils ont demandés; ils espèrent que le gouvernement britannique ajoutera aux secours qu'ils en ont obtenus la démarche importante d'unir la reconnaissance du Roi à leur proclamation, et regardent cet acte de bienveillance comme le plus décisif pour solemniser l'intérêt de l'Angleterre à leur sort.
3J-2 l'IÈCES JUSTIFICATIVES.
D autres provinces sont attentives au parti que prendront lepuissances, et sont réunies d'intention à celles qui seront plus prononcées; elles saisiront le moment et profiteront de l'exemple, m celui de L'Angleterre est suivi par les souverains alliés.
Dès que le droit est incontestable et reconnu, la reconnoissance n'est plus qu'une affaire de forme, et ce n'est pas, à ce qu'il semble, d'un grand coup d'éclat que l'on doit prendre l'ordre de cette mesure, mais de cette mesure que l'on peut se promettre un grand éclat.
Le gouvernement sent bien que le Roi, dépouillé de toutes ses propriétés, isolé en terre étrangère, privé de tout revenu au point de ne pouvoir rassembler autour de lui les personnes que sa confiance et leurs talents y appellent, -se choisir une résidence, se porter où sa présence seroit le plus utile, ni faire aucune des dépenses les plus indispensables pour former, soutenir, accroître son parti, n'en peut recevoir les moyens que des avances de l'Angleterre. Elle ne >e privera pas de la ebance que doit lui donner le parti de Sa Majesté ; elle ne négligera pas d'y ajouter tout ce que sa puissance lui assurera de consistance et d'influence contre l'ennemi qui lui a déclaré la guerre; certaine de la prépondérance à l'époque de la pacification générale, dont l'bonneur appartiendra à sa triple alliance, elle relèvera la couronne du Roi pour l'aire rentrer la France dans la balance de l'Europe.
Quand la morale, les principes, l'élévation des sentiments de Sa Majesté Britannique et de ses ministres ne porteroient pas Sa Majesté Très-Chrétienne à continuer de s'y confier entièrement, forcée de s'appuyer de quelques puissances, quel autre choix auroit-elle à faire? Ces considérations assurent l'Angleterre de ses intentions et du concert qu'elles établiront.
L'esprit de vengeance, que les ennemis de l'État ont faussement et traîtreusement supposé à Sa Majesté pour la desservir parmi ses alliés et ses peuples, est une atroce calomnie, que la connoissance parfaite du caractère de Sa Majesté et de celui du prince son frère détruit entièrement. On en peut appeler à leur vie passée, au temps de leur jeunesse, à l'union qui régna toujours dans l'intérieur de la famille royale, à la douceur de leurs moeurs, aux exemples constants de la bonté, attestés par tous ceux qui ont approché de leurs personnes. Punir serait un malheur pour eux; pardonner est le mouvement et le vœu de leur cœur. La loi seule jugera les crimes irrémissibles; (die ne sera pas provoquée
contre les égarements et les crimes révolutionnaires; la main du souverain sera toujours tendue au repentir.
La conduite sage et paternelle si bien tracée dans ce .mémoire est un gage précieux pour Sa Majesté de l'intérêt du gouvernement, comme l'exemple de Sa Majesté Britannique est un modèle pour elle.
La dynastie régnante en France a toujours considéré le maintien de la religion, des lois, des propriétés et l'amour des peuples comme les bases essentielles de la monarchie et du bonheur public; la douceur des gouvernements de nos Rois est attestée môme par les malheurs de Louis XVI, comme elle est contrastée par la violence et la barbarie du régime républicain, dont la mort, la misère et la dévastation ont été les seuls résultats.
C'est à eux cpie sont dus le retour de l'opinion, le regret des égarés , l'appel fait aux autorités légitimes et ce désir toujours croissant de se réfugier sous l'égide de la monarchie.
C'est aux alliés à rompre la barrière que les forces républicaines tiennent encore fermée entre le Roi et ses sujets; un seul effort détruiroit ce seul obstacle à la restauration.
C'est par cet acte décisif pour les successions des souverains, pour le calme de l'Europe, pour Je bonheur public, qu'ils acquerront des droits de la justice, à la reconnoissance du Roi et un prix égal aux services rendus, que Sa Majesté s'empressera d'acquitter.
La déclaration de guerre des révolutionnaires a provoqué les puissances, occasionné leurs efforts, amené les invasions. La reconnoissance du Roi peut tout terminer.
Qu'il soit permis de placer ici quelques réflexions politiques, qui certainement n'ont pas échappé à la sagacité du ministère, et qu'on ne lui présente que comme une preuve de la similitude de ses idées et de celles de Sa Majesté Très-Chrétienne, dont le rapprochement est si nécessaire pour établir un concert permanent entre eux.
La triple alliance a raffermi l'Espagne, la reconnoissance affermira l'Empire au commencement de cette campagne, parce que la guerre déclarée par les révolutionnaires cesse du jour où Louis XVIII sera sur le trône, et qu'il en sera plus près étant reconnu.
Le caractère qu'a pris la Russie dans les affaires de l'Europe assure qu'elle adoptera cette mesure sans hésiter.
L'Espagne ne peut s'y refuser sans encourir le blâme général; elle conservera toujours ses frontières, soit qu'elle fasse la paix avec le Roi, soit qu'elle fût forcée de la conclure avec la prétendue République ; les Pyrénées lui sont des limites assurées; et tant qu'elle restera alliée de l'Angleterre, la marine républicaine ne lui disputera pas ses possessions d'outre mer.
La reconnoissance ne peut qu'être nuisible à la Prusse; en diminuant l'existence de la prétendue République, elle abrégera sa durée ; le Roi de Prusse reste sans alliés dès que le Roi de France régnera, et la paix de l'Europe est faite au même instant et d'une manière honorable pour toutes les puissances. Ainsi, tout ce qui tend à relever la monarchie tend à remplir le vœu de tous les États.
La Vendée et les provinces voisines proclameront le Roi. C'est le plus grand moyen qui puisse leur servir à réunir les Français contre leur ennemi commun. Si l'Angleterre n'adoptoit pas cette mesure , elle accréditeroit la défiance que les révolutionnaires s'efforcent d'insinuer depuis longtemps sur ses intentions; et quelque absurdes que sovent ces soupçons, ils sont utiles à dissiper. Il n'est pas douteux que ces armées royalistes attacheront un grand prix à celte marque d'intérêt personnelle au Roi, qui leur assure l'appuy du gouvernement. En suivant cette impulsion des royalistes, il sera bien sûr de n'être désavoué ni de l'intérieur, ni de l'extérieur.
Après avoir mis sous les yeux du gouvernement toutes les raisons que l'on pense qui peuvent parler en faveur de la reconnoissance du Roi, on ne peut que se soumettre avec confiance aux combinaisons qui le décideront à en fixer l'époque.
Pièce J.
Instructions de lord Grenville à lord Macarlney.
Downinç sireet, 10 juillet 1795.
Votre Seigneurie ayant entrepris d'aller à Vérqne en mission confidentielle auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne, j'ai ordre de vous transmettre les instructions de Sa Majesté pour votre conduite-
l> 1 1 . CES JUSTIFICATIVES. 325
Je joins ici copie d'une note que j'ai remise au duc d llarcourt, et qui contient un exposé général des sentiments de Sa Majesté sur les points principaux de la situation actuelle. Cette note, ayant dû être communiquée au nouveau Roi, constituera, bien entendu, le tlième de vos conversations avec lui et avec ceux dont les avis pourront vous sembler avoir sur lui quelque influence.
Avant d'aborder le fond, je dois vous faire remarquer que votre principal objet sera d'obtenir la confiance du Roi, et, autant que possible, la direction de sa conduite sur toutes les questions importantes qui peuvent se présenter, en laissant le règlement des détails de l'intérieur à ceux qui ont des renseignements plus circonstanciés que ce gouvernement n*en saurait avoir. Votre Seigneurie n'ignore pas les diverses causes qui ont distrait les esprits du nouveau Roi et de son frère de cette confiance que la correction de la conduite de Sa Majesté et la justice de ses vues auraient dû lui assurer. Il y a cependant des raisons de croire, quant à présent, que tous deux ont conscience de leur erreur et qu'ils regrettent les démarches précipitées par lesquelles tous deux, à diverses époques, ont prêté aux justes réclamations de Sa Majesté; d'autre part, le Roi n'a pu retenir de ces affaires que le désir de voir mieux conseillées à l'avenir des personnes dont la conduite importe tant aux intérêts de l'Europe et dont le bonheur lui tient si fort à cœur. Le duc d'Harcourt nous a donné les assurances les plus positives au nom des deux princes, qu'ils savent que c'est de l'Angleterre seule qu'ils peuvent attendre le rétablissement de la paix et du bon ordre dans leur malheureux pays, et qu'ils désirent dès lors s'abandonner entièrement à Sa Majesté en lui remettant la direction de leur conduite. Votre Seigneurie fera tousses efforts pour développer ces dispositions et pour amener le Roi de France à conformer sa conduite à ses promesses. Je ne sais pas encore si M. de Castries a rejoint le Roi; mais, autant que nous puissions connaître les intentions et le caractère des diverses personnes que le Roi est disposé à écouter, nous croyons qu*il v a chez M. de Castries plus de capacités et plus de fermeté de principes que chez les autres.
Le premier point qui viendra en discussion est celui de la reconnaissance du nouveau roi. La note remise à M. d'Harcourt expose les vues du Roi à ce sujet : j'ai seulement à ajouter que les débuts de l'expédition de Bretagne ont été jusqu'ici si favorables,
3>6 nÈCES JUSTIFICATIVES.
que l'on peut espérer que l'époque n'est pas trop éloignée où quelque mesure de reconnaissance formelle pourra être prise avec convenance et profit. Vous expliquerez dès lors que Sa Majesté a bien voulu ni'ordonner d'instruire ses ministres près les différentes cours en guerre avec la France qu'il fallait arguer de ce fait pour solliciter leur participation à une mesure de ce genre, que prendrait Sa Majesté aussitôt qu'en Bretagne ou dans les provinces voisines apparaîtra un parti royaliste suffisamment puissant pour se maintenir, événement que l'on peut maintenant prévoir et espérer vivement.
Dans l'intervalle, Sa Majesté a pris ses dispositions pour amener le comte d'Artois sur les côtes d'Angleterre, de façon à ce que, si aucune circonstance défavorable ne se présente, il puisse aller se mettre sans retard à la tête des rovalistes de Bretagne ou de Vendée, suivant que l'occasion l'exigera. Ce fait doit être considéré comme un témoignage suffisant des gracieuses intentions de Sa Majesté à l'égard des princes, et permettra à Votre Seigneurie de satisfaire dans une certaine mesure l'impatience que l'on doit naturellement avoir à Vérone de voir se décider la question de la reconnaissance officielle.
Les raisons qui, d'après nous, s'opposent à une reconnaissance immédiate ne sont pas applicables à une affirmation publique que ferait de son droit le Roi de France lui-même. Au contraire, il semble, à divers points de vue, désirable que le Boi publie un manifeste dans ce sens1. Une occasion se présentera bientôt pour l'expression autbcntique des sentiments que Ton attribue au Boi, et dont la publication en France aurait les plus grands résultats pour la cause commune.
Les traits généraux de ce manifeste sont indiqués dans la note dont il a été fait mention plus liant, et Votre Seigneurie fera ses efforts pour que les termes en soient aussi conformes que possible aux idées qui sont exprimées dans cette note. Vous observerez certainement qu'elles embrassent la considération de trois points principaux.
Le premier est l'amnistie. Nous avons toute raison de croire, étant donné les dispositions actuelles qui prévalent en France, que 1' plus grand obstacle à la restauration de la monarchie est l'appréhension que l'esprit de revanche et d'animosité ne soit tout-
1 Voir sur l.i question du manifeste j>. 108-113.
puissant cbez les partisans dos princes; des informations rérentes montrent que celte crainte s'accroît, à cause des imprudences des officiers du prince de Coudé. Il faut également observer que ce sentiment n'est pas borné à la crainte d'être puni pour les méfaits commis, mais comprend encore celle d'avoir à souffrir le mépris et l'insolence avec lesquels les émigrés, s'ils reviennent, traiteront peut-être ceux de leurs compatriotes qui ont embrassé un parti opposé au leur dans les divisions qui ont déchiré la France. Il est donc de là plus haute importance de ebasser ces préventions, tant par le langage du manifeste dont il est question que par une attention constante à conserver l'attitude la plus conciliante et à réprimer avec vigueur et autorité toute apparence d'une disposition contraire parmi les royalistes de l'intérieur et de l'extérieur.
Votre Seigneurie verra que l'on propose d'étendre l'amnistie à tous pour toutes les offenses passées, à la seule exception des meurtriers du Roi et de sa famille. Cette dernière catégorie de personnes paraît môme trop vaste pour permettre l'application de la peine capitale, à supposer que le Roi ait le pouvoir de décider la ebose; aussi la façon dont ce point est traité dans la notelaisset-elle le loisir d'étendre le pardon à ceux des membres de la Convention qui, après avoir voté la mort du Roi, peuvent encore s'en rendre dignes par leur conduite présente ou future.
Le second point concerne la forme du gouvernement à établir en France; il est très-délicat, parce qu'il existe à ce sujet une grande variété d'opinions parmi les partisans de la royauté. D'un côté, il serait peu sage au Roi de dégoûter les constitutionnels de toutes nuances, les défenseurs d'une monarebie limitée sous diverses formes; d'un autre côté, rien ne serait plus impolitique que de s'engager à établir une forme quelconque de limitation et de se mettre par là à la tête de l'une des petites fractions du parti rovaliste, au lieu de tenter de les réunir toutes sous le drapeau de la monarebie héréditaire.
Dans ces conditions, la ligne de conduite qui semble préférable est que le Roi essaye d'amener tons les partis à sentir la nécessité d'ajourner ces questions à une époque où il y aura en France plus d'ordre et de tranquillité, en ayant soin en même temps de faire entendre clairement qu'il n'écartera la prise en considération d'aucun changement, d'aucune modification à apporter à l'ancien gouvernement , lorsqu'il sera assisté de son
peuple, convoqué de quelque façon constitutionnelle, ce qui peut être utile, soit pour corriger d'anciens abus, soit pour établir et pour garantir le bonheur et la prospérité de la France.
Ce point est, dans un sens, lié à la troisième question, qui concerne la propriété privée. Le système des assignats était fondé, comme Votre Seigneurie le sait, sur les confiscations les plus injustes des propriétés de la couronne, d'abord, puis de celles du clergé, et enfin de celles de presque tous les propriétaires de France, sous divers prétextes d'émigration on d'hostilité contre la forme républicaine. Ces confiscations ne sauraient être consacrées par le Roi, lors de sa restauration, sins que la propriété foncière par toute l'Europe en fût ébranlée; l'admission de ce principe serait incompatible avec la paix future de la France. Mais, d'un autre coté, il faut considérer que les assignats forment, quant à présent, presque toute la fortune des particuliers dans ce grand royaume, et qu'il peut dès lors être nécessaire d'avoir quelque attention pour ces intérêts, ce qui sera bien facilité par le discrédit où sont tombés les assignats. En outre, la restitution au clergé et aux émigrés des propriétés qu'ils avaient avant la Révolution ramènerait ces exemptions personnelles si odieuses, dont tous les cahiers de la première Assemblée demandaient l'abolition, et ces droits féodaux dont le poids, dans beaucoup de provinces, a amené le paysan à s'armer contre les propriétaires du sol.
Sur ce point, la remarque que j'ai faite à propos de la délimitation de la monarchie est applicable. On ne peut avoir aucun espoir raisonnable qu'avant d'entrer en France, au milieu d'une guerre civile, le Roi ou ses conseillers puissent construire un système irréprochable sur des questions aussi difficiles et aussi délicates. Mais il importe de ne pas faire croire aux habitants de la France qui y sont intéressés que la restauration exclurait pour eux toute espérance de voir tenir compte de leurs intérêtsdans une certaine mesure.
A supposer qu'un manifeste convenable soit rédigé à ce sujet, la question qui viendra ensuite sera celle de la résidence du Roi. Bien des circonstances concourent à rendre Vérone tout à fait impropre; il faut même craindre qu'après la publication du manifeste, le Roi ne soit exposé à des difficultés, à des affronts, dans un Etat qui a accueilli le ministre républicain de France.
Si les plans de campagne actuels réussissent, on peut croire qu'un parti royaliste d'une force considérable se formera , tant
au nord-ouest qu'au siul-cst de la France. Avec l'une de* deux armées, celle du comte d'Artois ou celle du prince de Condé, la situation du Roi serait telle qu'il convienl à l'étal des affaire-. Mais, pour la seconde, il y a des difficultés provenant de la <our de Vienne, sous les ordres de laquelle sert le prince de Condé, et dont le concours est indispensable pour l'exécution de tous les plans dans ces parages. Des mesures ont été prises à Vienne pour voir s'il est possible de les écarter. Si cela est impassible, la Bretagne et la Vendée seront avant longtemps, on l'espère, en état de recevoir le Roi, et la manière pour lui d'y aller serait la voie de mer; la supériorité des flottes de Sa Majesté offre pour cela toutes les facilités désirables. Mais jusque-là, si le Roi est forcé de quitter Vérone et n'obtient pas de l'Empereur ou du Roi d'Espagne la permission de résider en Allemagne ou en Espagne, Rome semble l'endroit préférable, Turin et Naples étant tous deux incommodes, à cause de l'animosité de la population contre les Français. Le Roi consentirait volontiers à Gibraltar, si on le désirait; il y aurait à cela beaucoup de difficultés en ce qui concerne l'Espagne.
Votre Seigneurie remarquera qu'à la fin de la note, il est question de la paix. Il est certainement raisonnable, pour Sa Majesté comme pour l'Empereur, d'espérer que lorsque la reconnaissance officielle aura lieu, le Roi de France entrera dans quelques explications au sujet des indemnités auxquelles les deux pavs ont des droits si évidents, après l'agression injuste qu'ils ont subie, les dépenses et les pertes auxquelles ils ont été exposés. Vous poserez donc les bases de ces propositions, mais sans aborder le détail avant d'avoir reçu de nouvelles instructions. En général, vous ferez observer que les indemnités doivent être eberebées pour l'Angleterre bors d'Europe, où les armes du Roi ont fait des conquêtes si considérables, et que la tranquillité future de l'Europe exige que la frontière défensive de l'Autriche soit renforcée surtout dans les Pavs-Ras.
Votre Seigneurie est autorisée à faire à Sa Majesté Très-Chrétienne toutes avances d'argent pour ses besoins immédiats jusqu'à concurrence de cent mille livres sterling Mais vous devez
vous efforcer de vous maintenir en dt'cîi de cette somme, les dépenses occasionnées par les entreprises militaires étant si considérables qu'elles laissent peu de loisir à Sa Majesté de faire pour
Sa Majesté Très-Chrétienne ce que lui conseillent sa générosité et sa libéralité.
Pièce K .
Lord Grenville à lord Macartney.
Downiiig street, 8 septembre 1795.
Les principaux points sur lesquels il me semble nécessaire de donner de nouvelles instructions à Votre Seigneurie sont les suivants : 1° le voyage en Allemagne, dont il est question pour le Roi, et son désir d'être transporté de Cuxhaven en Vendée; 2° les termes du manifeste publié par lui avant votre arrivée à Vérone, et les effets que l'on peut, attendre de cette pièce, surtout dans la situation actuelle des affaires.
Il est impossible de ne pas voir dans ce qui s'est passé sur ces deux matières que, tandis que le Roi et son entourage professent de vouloir se laisser guider par nos conseils, ils sont en fait obstinément attachés à leurs propres idées, à leurs propres systèmes; qu'ils n'ont qu'un souci, celui de les mettre à exécution de façon à prévenir l'intervention des autres puissances. Je ne dois pas cacher à Votre Seigneurie, quoiqu'il ne faille certes pas le répéter aux intéressés, que le prince de Coudé a, dans une conversation avec M. Wickham, donné la preuve la plus décisive que tel a été le cas pour le manifeste.
Quant au voyage du Roi, le duc d'IIarcourt a reçu l'ordre
de faire ici la même demande qui vous a été adressée avec tant d'insistance. Il a été clairement avisé qu'il paraissait très-douteux au gouvernement de Sa Majesté que le Roi de France eût consulté sa dignité ou son intérêt en songeant à quitter une résidence tranquille, obscure peut-être, avant de s'assurer d'abord que l'occasion fût vraiment bonne pour se mettre en avant dans une situation plus conforme à ses prétentions et à ses désirs. Il est au moins incertain que l'Empereur approuve la présence du Roi dans le cercle de Souabe; cette présence accroîtrait peut-être les difficultés et les méfiances qui n'existent déjà que trop de ce côté, qui n'ont
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déjà produit que trop de mal et qui n'en produiront que trop, on peut le craindre.
La présence en territoire impérial, au moment môme où des négociations s'engagent pour conclure la paix avec la République, convient peu à la dignité et à la sécurité du Roi. Ces objections ne peuvent être écartées de la manière qu'il vous a proposée. H y a longtemps que vous devez connaître le malheureux échec essuyé à Quiberon. Cet événement n'a pas empêché le Roi d'écouter les vives supplications de Monsieur pour débarquer sur la côte de France; Sa Majesté a envoyé, afin de protéger ce débarquement et de maintenir ouvertes, si cela est possible, les communications avec lui, un corps de troupes qui, quoique très-peu considérable en lui-même, est tout ce que l'on peut consacrer à de tels desseins dans la situation créée par la paix de l'Espagne aux possessions lointaines de Sa Majesté. En agissant ainsi, Sa Majesté n'ignore pas le risque auquel Monsieur est nécessairement exposé, mais elle ne se croit pas libre de réprimer le désir exprimé par ce prince d'affronter les dangers qui lui ont été clairement signalés pour servir son Roi, sa famille et sa patrie.
Ayant pris cette décision, Sa Majesté ne peut que sentir qu'il en est tout autrement quand on lui propose de confier au hasard la vie du Roi actuel, sans aucune apparence davantage ou d'utilité. Elle ne peut croire que cette démarche convienne au prince jusqu'à ce que le résultat de la première tentative soit connu et montre la véritable situation et l'avenir du parti royaliste dans ces provinces. Elle ne saurait dans ces conditions participer à une mesure qu'elle désapprouve; il est en outre évident qu'elle ne pourrait, dans l'état actuel de la Vendée, y envoyer le Roi sans s'engager implicitement à fournir des secours qu'elle se voit dans la nécessité de ne pouvoir donner.
Après avoir exposé toutes ces considérations à Votre Seigneurie, je dois laisser à votre discrétion le soin d'en faire tel usage qu'il conviendra, de façon à ne pas blesser les sentiments d'un prince que ses malheurs rendent digne de plus de ménagements qu'il n'en faut d'ordinaire, mais aussi de façon à décourager fermement, décidément chez lui toute espérance de voir le Roi se prêter à ses projets, jusqu'à ce que les événements prouvent que l'on peut les adopter avec profit.
Votre Seigneurie a dû prévoir les objections que nous faisons au manifeste du Roi. Les exceptions apportées à l'amnistie sont
certainement trop compréhensivcs quand le Roi dit qu'il ne pourra jamais pardonner à ceux qui, dans la Convention, ont. voté la mort de Louis XVI, parce que cette déclaration a une tendance évidente à décourager des hommes ayant la faculté et la volonté de rendre service. Par des informations récentes venues de Paris, j'ai su que l'effet était déjà produit. Si, dans ces conditions, j'avais cru devoir me confiner aux termes du manifeste, le mal aurait sans doute été sans remède. Mais ce que Votre Seigneurie m'a dit dans ses dépêches, ce qui s'est passé entre le duc d'IIarcourt et moi à ce sujet, m'a permis de dire à quelques-unes des personnes en question que, malgré les termes du manifeste, l'intention du Roi était que de grands services contre-halanceraient le plus grand de tous les crimes, et que notre gouvernement était même disposé à donner des assurances dans ce sens si l'éloignement ne permettait pas de les obtenir du Roi. Votre Seigneurie ne manquera pas de parler de ce fait. Il est douteux que cela ait quelque résultat, mais il convient que tout ce qui a été dit soit connu de Louis XVIII.
Les parties du manifeste qui concernent la forme du gouvernement à établir en France prêtent à des interprétations fort diverses. On peut supposer que lorsque le Roi parle d'une constitution déjà existante qu'il ne saurait modifier, il entend ce que l'on nomme généralement l'ancien régime, la monarchie absolue, comme sous Louis XIV et Louis XV. II est à craindre que tel soit le sens qu'on attribuera le plus communément à ses déclarations. Il peut au contraire vouloir parler de cette constitution qui résultait des anciennes institutions féodales en France, et qui comprend tout ce que les Rois ont peu à peu abandonné depuis des siècles. Il peut encore entendre tout état intermédiaire entre ces deux extrêmes.
Si ce point avait été intentionnellement laissé dans le doute, comme peu propre à être réglé dans un moment de confusion générale et de calamités, on ne pourrait faire une objection raisonnable contre le langage nécessaire à ajourner la décision sur toutes les questions de cette nature. Mais le pire qui pût être fait était de prétendre parler explicitement et d'une façon définitive sur un tel sujet, et d'einplover ensuite des expressions douteuses que plusieurs catégories de personnes peuvent considérer comme contraires ;i leur propre svstème.
Si, d'an autre côté, on entendait réclamer la restauration ab-
solue et complète de la monarchie française telle qu'elle existait avant les convulsions qui ont amené sa ruine, et si les expressions ambiguës ne servent qu'à atténuer dans une certaine mesure le caractère outré de cette prétention, il est très- nécessaire (pie Votre Seigneurie fasse comprendre combien cette idée diffère des sentiments de notre gouvernement. On a toujours pensé ici qu'en conséquence de la confusion générale et du désordre qui régnent en France, la main d'un gouvernement très-fort, peut-être même celle d'un gouvernement tout militaire, serait nécessaire comme moyen temporaire de rétablir Tordre convenable et de préparer le pays a recevoir les bienfaits d'un régime plus doux et plus modéré. Maison va songé comme moyen temporaire seulement, et l'on ne croit pas ici que la tranquillité puisse être rétablie en Fiance d'une façon durable sur la base d'une monarchie absolue et arbitraire. Il est donc extrêmement désirable, si l'occasion se présente d'exposer ces idées au Roi, de les lui faire adopter, pour détruire les impressions que le manifeste doit avoir données. Votre Seigneurie aura vu dans la note remise au duc d'IIarcourt des idées que l'on croyait alors devoir mettre en avant; après nouvel examen, il ne semble pas qu'il y ait lieu de revenir sur cette opinion.
...Dans l'état actuel des cboses, il ne parait pas utile d'augmenter vos pouvoirs sur le cbapitre des secours monétaires, et les dépenses indispensables que la lutte impose à cette cour. ne permettent guère à Sa Majesté de suivre son sentiment. Je désire cependant savoir de Votre Seigneurie quelle serait la somme nécessaire pour les objets importants, tant que le Roi de France devra persister dans l'inaction à laquelle le réduisent les circonstances présentes.
Pièce L.
Mémoire d'un royaliste (sans date ni signature).
Août 1795 (?).
Les circonstances actuelles devenant de jour en jour plus délicates et plus intéressantes pour le Roi et pour les princes de son
sang, il m'a para de la plus grande importance de s'éclairer sur les vues intéressées de l'Angleterre et des différentes puissances, et. sur les espérances bien ou mal fondées quelles peuvent avoir de réussir dans leurs projets.
On peut prononcer avec certitude qu'elles ne cherchent toutes qu'à se tromper. La base de leurs différents traités a moins pour objet de se secourir que de se liguer pour empêcher aucune d'elles de s'agrandir. La France a lait trop longtemps l'objet de leur envie, et la maison de Bourbon celui de leur jalousie, pour que toutes les puissances n'aient pas désiré son humiliation et son démembrement. La jalousie jusqu'ici a préservé la France de ce dernier; la valeur naturelle des Français, quoique devenue régicide et scélérate, a fait perdre aux souverains l'espoir de la démembrer; mais pour y parvenir peut-être un jour, ils ont imaginé d'y entretenir l'anarchie et d'y allumer la guerre civile en favorisant tantôt un parti, tantôt l'autre; mais, comme on veut conserver un peu de décence dans une pareille conduite, l'Angleterre et l'Autriche ont imaginé d'afficher une générosité apparente, la première en donnant asile à Monsieur et des secours passagers aux Français; la seconde s'est épuisée en belles paroles avec Monseigneur le prince de Coudé en lui liant les mains.
Ces puisssances cependant sentent bien qu'il est temps que ce jeu politique prenne fin : leurs trésors s'épuisent, la dette nationale est portée au plus haut degré; les peuples se lassent, les armées se fatiguent et s'épuisent, et les souverains commencent à sentir qu'ils sont eux-mêmes en danger. Comment sortir de ce labyrinthe? L'Angleterre voudrait attendre qu'elle eût subjugué l'Amérique et dépouillé la Hollande de toutes ses possessions dans les grandes Indes, car son avidité est si insatiable qu'elle ne considère pas si sa population la met en état de garder ce qu'elle aura pris. Elle commence cependant à s'en apercevoir, et, pour y remédier, elle veut se servir des Français à sa solde, en dépit de leur capitulation, et réforme les corps qui l'invoquent. Dans ce beau plan, elle trouvait deux avantages : l'un, de se procurer les bras qui lui manquent; l'autre, de séparer du Roy et des princes la noblesse fidèle, qui peut seule contribuer à son rétablissement : cette marche découvre donc Irès-claircment que les puissances en veulent à la maison de Bourbon, qu'elles espèrent la forcer d'aci pter par lassitude des conditions humiliantes, de faire convenir le Boy que ses prédécesseurs ont régné quatorze cents ans sans
constitution, et de le déterminer enfin d'en accepter une de leur main et de leurs sujets révoltés, car ils ne sont tons qu'un.
Au milieu des malheurs inouïs qui accablent le Roy et toute la famille royale, sa fermeté étonne l'Europe. Ne pouvant vaincre sa constance et celle des bons Français, on a imaginé d'avilir le chef et les membres dans l'esprit des nations : « Tant que le Roy « et les princes, dit-on, ne se montreront pas, tous nos efforts se- « roîit inutiles, et nous dépenserons des trésors en pure perte. » Monsieur arrive; on se rend enfin à ses sollicitations les plus pressantes; mais c'est pour voir arriver à Portsmouth les débris de Quiberon et être témoin du désastre qui lui a fait perdre ses plus fidèles sujets : c'est à mes yeux le second (un mot illisible) de Toulon. Les ministres tiennent cependant toujours le même langage : « 11 est « impossible, disent-ils, de prétendre à aucun succès tant que les u princes ne se montreront pas au peuple de leur parti; leur « présence ralliera sous leurs drapeaux les bien-intentionnés, in- « timidera les autres, et leur autorité une fois reconnue par les a amis de la Vendée et par les chouans dispersés dans les diffé- « rentes provinces, les divisions entre les chefs s'évanouiront lors- « qu'il n'y en aura plus qu'un seul. » Ce sont les propos qu'on m'a tenus à moi-même, comme si la chose dépendait de Son Altesse Royale; mais lorsque j'ai eu présenté à un ministre un aperçu des moyens qui devraient précéder l'apparition du Roy et des princes, l'état des sommes qui doivent leur être fournies et les accompagner, ainsi que celui des armes et des munitions de guerre dont ils doivent être pourvus, et qu'on a vu surtout que j'insistais sur la nécessité de débaucher par argent partie des troupes de lig ne pour former un noyau d'armée bien soldée et bien équipée, je vis clairement, par un mouvement de tête involontaire sans doute, que ce n'était pas l'avis du ministre; on plia le mémoire, et M. \V. (?) a gardé ce petit extrait. Je ne l'ai pas revu non plus que le ministre.
Dans une situation aussi embarrassante, quel parti Monsieur peut-il prendre et quel usage peut-il faire de son courage et de son dévouement pour le bien de l'État? Il ne peut rien à lui seul. Sans argent, sans armes et sans munitions, que pourra faire sa présence? l'exposer en pure perte, lui et les siens, aux plus grands dangers, peut-être à une retraite humiliante et décourager son parti, ce qu'on désire peut-être. Cependant, pour avoir toujours l'air de s'intéresser pour sa personne et de s'occuper de lui, le
gouvernement fait passer sans cesse et à grands frais une nuée d'émissaires qui se rendent aux différentes années, et qui, à leur retour, par la différence de leurs récits, ne font qu'augmenter l'incertitude au lieu de la dissiper. Chaque chef de parti veut être indépendant, chacun cherche à attirer Monsieur dans son année et désire L'y fixer, pour avoir tout l'honneur de l'entreprise et des succès. Depuis longtemps, chacun de ces chefs agit séparément, et la Convention, qui n'a pu les vaincre les armes à la main, a réussi à les affaiblir en Jes divisant : des trêves frauduleuses ont donné aux factieux le temps et les moyens de corrompre quantité d'individus, et nous en voyons dans l'arrestation de Stofflet un bien triste exemple. Le secret, d'ailleurs, est si mal gardé par le grand nombre d'individus qui se présentent au gouvernement pour passer aux chouans, qu'on sait à la Convention leur départ, leur marche et leur arrivée aussitôt qu'à Londres; je demande au surplus si Monsieur est instruit bien fidèlement des ordres secrets que tous les envoyés reçoivent du gouvernement. Dans une affaire de cette espèce, ce serait à Monsieur seul à les donner et à en recevoir le rapport. La raison est que dans les bureaux il peut se trouver des jacobins, et que sûrement il y a des espions.
Mais les allées et venues, qu'on paye bien, et que la plupart de ceux qui en reçoivent la récompense n'ont entrepris que pour ce seul objet, font gagner du temps au ministre, qui a l'air de s'occuper de nous, et qui négocie peut-être pendant ce temps-là la perte de la France et l'anéantissement de son souverain légitime.
Je veux bien vous accorder tout cela, me dira-t-on ; mais quel remède proposez-vous donc à tant de maux et de difficultés qui paraissent insurmontables? Quels remèdes? Je réponds : C'est d'opposer la finesse à la mauvaise foi; c'est que Monsieur, avec quelques fidèles serviteurs dont le principal talent et la seule prétention seront de travailler à sa gloire et au salut de l'État, forme en secret un plan dont Monsieur se chargera seul de l'exécution '...
' Brîtitb Muséum, Mss., Add. 8065. Ce mémoire est par erreur dans la correspondance de 1"!)3. Il est postérieur à juillet 17!>ô.
Dans le volume, il est accompagné de deux lettres de Blangy (en minute comme le mémoire), l'une au comte d'Artois, l'autre ;i un duc, ministre du comte et évidemment postérieures à la mort de Louis XVII; mais il n'est pas question ciu mémoire dans ces lettres : Ulangy n'y parle que d'une demande d'emploi en Russie.
11ÈCES JUSTIFICATIVES. 33"
Pièce M.
Lord Macartncy à lord GrenviUe.
Vérone, 27 septembre 1 TOTi.
...Le Roi est certainement intelligent: il possède des connaissances nombreuses et variées, une manière aisée de s'en servir et de les communiquer. Il ne manque pas non plus de jugement, quand il n'est pas influencé par les préjuges de son éducation; ces préjugés eux-mêmes sont d'ailleurs considérablement atténués et adoucis par le malheur et la réflexion. L'adversité semble avoir eu sur son esprit un effet utile : elle l'a amélioré sans l'exaspérer. On le croit sincère dans sa foi ; il est certainement attentif à accomplir les devoirs qu'on imagine être imposés par sa religion. Il ne manque jamais d'entendre la messe chaque jour, ni d'observer les fêtes de son Eglise, ne mangeant de viande ni le vendredi ni le samedi. On affirme qu'il n'a jamais montré de dispositions pour la galanterie pratique (practical yallantry), et que son attachement pour madame de Balby était simplement un lien formé par une longue amitié, sans qu'il y eût entre elle et lui la moindre chaîne d'un genre plus électrique (tlie smallest link of a more eleclric nature). Il est susceptible d'avoir des amitiés privées, et sait leur être fidèle. Ce côté de son caractère est fortement marqué parles sentiments invariables qu'il porte au comte d'Avaray, et aux serviteurs qui l'ont accompagné dans sa fuite et ne l'ont jamais quitté depuis. On parle différemment de leurs mérites; mais lui seul peut les juger. Il écrit régulièrement une fois par semaine à la Reine; mais, ce qui m'a paru assez singulier, je n'ai jamais entendu prononcer ce nom ni par lui, ni par aucune personne de son entourage. Elle est encore à Turin, bien entretenue par son père; elle mène une vie très-retirée et ne voit guère personne, sinon une madame de Courbillon, qui a été sa femme de chambre et qui, comme presque tous les favoris, est généralement détestée de ceux qui ne sont pas dans la même situation ou qui n'ont pas les mêmes qualités pour les recommander.
Les gentilshommes qui entourent le Roi ont, comme tous les courtisans, les mêmes prétentions à la faveur, aux distinctions;
quoique de mérite inégal, ilsse considèrent comme égaux en droits; aussi sont-ils jaloux et envieux les uns des autres, quoiqu'ils vivent encore ensemble sur un pied d'affabilité et de cordialité apparentes.
L'évêque d'Arras, peu après mon arrivée, a été passer nue semaine à Venise; il revint, puis, quelques jours après, se rendit à Turin, où il est maintenant : que ce soit pour affaires publiques ou privées, je l'ignore. Peut-être se sent-il un peu éclipsé par le maréchal de Castries , qui va beaucoup mieux maintenant et semble puiser cbaque jour dans ce climat de nouvelles forces, un nouveau courage. Le maréchal et le baron de Flacbslanden sont les principaux hommes d'affaires, et j'ai toujours trouvé le Roi parfaitement d'accord avec eux sur toutes les questions politiques, quoique plusieurs d'entre les autres courtisans aient leurs opinions propres, leurs correspondances et leurs secrets. Tous cependant semblent maintenant assez d'accord sur cet article de foi que le seul gouvernement capable de maintenir dans l'ordre leur vive et impétueuse nation doit être une monarchie forte et vigilante. Dans la conversation néanmoins, ils émettent quelquefois des idées fort peu mûries sur le gouvernement; ils parlent de restrictions, de limitations et de je ne sais quoi; mais j'ai rarement pu découvrir beaucoup de consistance dans leurs pensées ou une notion exacte de leur véritable situation et des circonstances. Comme ils apprennent tout si vite qu'ils apprennent rarement sérieusement, il n'est pas peu divertissant de les entendre discourir sur le bonheur passé de toutes les classes sociales en France; ils ne conçoivent pas que les classes inférieures aient pu aspirer à s'élever, ni que des talents quelconques, sans d'autres avantages fortuits, puissent donner à un homme le droit de prétendre aux distinctions qui sont souvent conférées à ces avantages fortuits sans qu'aucun talent les accompagne. Je dois observer cependant que les notions qu'a le Roi sont beaucoup moins confuses, moins teintées de préjugés, et que sur ce snjet, coin me sur presque tous les événements de la Révolution française, il m'a semblé raisonner avec justesse et avec une grande modération ; je crois que, s'il venait au pouvoir, ses dispositions naturelles ne le conduiraient pas à en abuser; mais, comme on le croit très-dévot, je ne répondrais pas que sa foi religieuse ne le poussât à des actes de sévérité qu'il prendrait pour des actes de justice et de devoir. De quelle façon il rétablirait ou modifierait les parlements, je ne puis le dire, parce que j'avoue n'être encore
qu'insuffisamment au courant de leurs institutions, pouvoirs et privilèges, et ne comprendre qu'imparfaitement ce que l'on a dit à ce sujet; mais je me rappelle lui avoir entendu dire un jour que le premier coup porté à l'autorité royale venait du compte rendu publié par Necker, qui découvrit au peuple ce qui devrait toujours lui être caché, à savoir la faiblesse du gouvernement, et amena les parlements à désirer la convocation des états généraux.
Il admit en même temps que Ton aurait pu tirer grand profit des étals si son frère eût été assez ferme pour employer son pouvoir à maintenir l'ancienne division de cette assemblée, au lieu de la laisser niveler et réduire à une masse immonde et confuse (a mass of rubbish and confusion). Il penserait donc, je le crois, à convoquer les états généraux sous leur ancienne forme, si l'on peut déterminer cette forme, et en prenant toutes les précautions imaginables pour les empêcher de dégénérer et de tomber dans l'anarchie et la licence.
Le souvenir de la puissance et de la prospérité anciennes de la France est encore puissamment gravé dans l'esprit de presque tous les émigrés que j'ai vus. Peut-être subsisle-t-il avec une force égale dans les cerveaux échauffés de beaucoup de conventionnels et hante-t-il encore leurs politiciens et leurs philosophes. Français de France et émigrés prennent feu à la moindre pensée d'un démembrement de la France, quels que soient les autres sacrifices auxquels ils pourraient consentir. Je me souviens qu'on exprimait un jour certaines méfiances contre la cour de Vienne et ses dispositions à conclure la paix avec la Convention; je dis que je n'y croyais point; car, que peut lui donner la Convention pour l'acheter? les Pays-Bas? L'Empereur semble y tenir médiocrement; ils sont à peine dignes de lui, à moins qu'une forte barrière ne les garantisse. J'exprimai le doute que la Convention pût être amenée, sans de grandes difficultés, à lui céder Lille et Valenciennes. On répondit à cela que ni le Roi, s'il le pouvait, ni la République, si elle le voulait, n'oserait faire de telles cessions, et que l'on savait parfaitement que les pires conventionnels eux-mêmes étaient irrévocablement décidés à ne jamais laisser sous aucun prétexte entamer la frontière. Il y a, j'imagine, bien des royalistes qui, revenus au pouvoir, auraient assez peu de scrupules pour participer aux crimes de la Convention, profiter de ses conquêtes et étendre le territoire plutôt que de le diminuer. Quant à la cour, nonseulement elle repousse ces prétentions en ce qui la concerne,
mais j'ai des raisons de croire qu'elle se montrera disposée, quand le temps en sera venu, à nous indemniser dans les Indes occidentales ou orientales, dans ces deux colonies peut-être; mais elle s'avoue assez défiante des desseins et des prétentions de la maison d'Autriche, dont la malencontreuse alliance est vue avec peine et regret, comme un obstacle à son autorité et l'une des causes de ses malheurs actuels. La récente conduite de l'Empereur est représentée ici comme insidieuse et alarmante, et j'ai observé que, depuis mon arrivée, on n'a laissé échapper aucune occasion, même la plus minime, pour me confier l'opinion peu favorable qu'on entretient à ce sujet. L'on m'a fréquemment dit que l'une des principales raisons de l'inaction de l'Empereur et de son refus de mettre l'armée du prince de Condô sur un pied convenable était l'impossibilité où il s'était trouvé d'arracher au roi de France une offre explicite d indemnité après la guerre. J'entends une indemnité en villes ou en territoire, car, quant à l'argent, cette petite cour n'hésiterait pas à faire des promesses; mais comme le payement serait peut-être difficile, même au cas d'une restauration complète de la monarchie, FEmpereur préférerait naturellement une possession plus effective, qui lui servirait de gage. Le Roi, en réponse à cela, demande que l'Empereur parle et déclare ce qu'il attend. Celui-ci se tait, mais l'on devine ses désirs; et le Roi dit que rien n'aurait un plus fatal effet sur ses affaires qu'un engagement ou la moindre trace d'un engagement de céder des villes ou du territoire, parce que cela révolterait également tous les Français, royalistes ou républicains.
Parmi les premiers, il en est beaucoup qui préféreraient que le Roi ne recouvrât jamais sa couronne plutôt que de la voir dépouillée de ses fleurons, et qui aimeraient mieux voir en France une république puissante qu'une monarchie mutilée. Quant aux seconds, comme ils se vantent qu'une puissance comme la France moderne a été créée par la liberté et l'égalité, ils affirment qu'elle ne peut se maintenir que par l'union inébranlable de tous ses éléments. Le Roi ne peut donc, dit-on, s'engager à une mesure qui, pour le moment, serait également désapprouvée par ses amis et par ses ennemis. Louis XIV, ajoute-t-on, en pleine possession de la souveraineté, ayant accru ses domaines par ses conquêtes, avait le droit, au congrès de Gertruydenberg, d'offrir des cessions, des restitutions de villes et de provinces, dont plusieurs étaient déjà perdues par ses défaites; mais de Louis XVIII, roi sans' oyauine,
exile sans foyer, la maison d'Autriche peut-elle décemment .attendre à cette heure des propositions de cette nature? Rien de spécifique ne peut donc être maintenant promis ni même murmuré ; mais ceux qui ont des droits sur le Roi peuvent compter sur un retour juste et raisonnable; sa gratitude en est garante, quoique le règlement ne puisse se faire qu'en temps de trêve et de tranquillité, par des négociations et des causeries amicales; la sanction sera dans un traité solennel et des garanties effectives. Tel est le langage que l'on me tient ici, et ces idées semblent si arrêtées que le Roi lui-même m'a dit qu'étant donné la situation relâchée, désordonnée et bouleversée de l'Europe, il croyait que, pour ramener la stabilité, il faudrait le temps et le travail nécessités par le Iraitô de Westphalie, et que son seul désir était d'y arriver, sans chercher pour lui-même d'autre avantage que sa restauration; que c comme homme d'Etat, ni comme homme de bien » , il ne pouvait approuver la politique qui avait poussé certains princes à conspirer entre eux, sans autre raison, provocation ni motif que leurs intérêts respectifs et leurs convenances, pour dépouiller un voisin sans défense et se partager ses dépouilles. La facilité avec laquelle la maison d'Autriche a trouvé satisfaction en Pologne amènerait peut-être cette cour à former des projets analogues d'un autre côté et à escompter le concours des autres puissances pour favoriser ses empiétements; mais il espère que celles-ci trouveront plus sage, plus honorable, de suivre une autre ligne de conduite, et que l'équilibre européen deviendra le guide des souverains et ne sera plus le jouet des railleurs et des novateurs.
Le maréchal de Gaslries a insisté sur toutes ces considérations et les a développées; de même le baron deFIacbslanden. Ils disent que l'Empereur sait que Lille et Valenciennes sont les seules villes dignes d'être prises à la France dans les Pays-Bas; qu'il ne peut les avoir, parce qu'il faudrait cinquante mille hommes pour maintenir l'ordre parmi les Flamands; qu'il croit que la Grande- Bretagne ne consentira jamais à ce que les provinces maritimes des Pays-Bas restent à la France ; aussi se flatte-t-il de pouvoir, grâce à des circonstances favorables et à des combinaisons habiles, se débarrasser avec'avantage de cette partie de son héritage pour être libre de poursuivre d'autres desseins avec des forces plus concentrées, moins distraites.
Ses vues, autrefois dirigées vers la rétrocession de l'Alsace et de la Lorraine, objet absolument impossible à atteindre suivant cette
potite cour, seraient maintenant tournées vers une extension en Italie, que la Russie et la Prusse verraient sans doute avec moins de défiance que les projets sur la Bavière ou sur la partie seplentrionaledes Alpes. Ce lait qu'il a si puissamment fortifié Mantoue, place très-importante pour ses desseins, semble confirmer cette opinion, et la conduite de Venise montre suffisamment les appréhensions qu'elle éprouve. La partie de la terra firma qui est située à l'ouest de l'Adige serait certainement une acquisition de hante valeur, parce qu'elle unirait le Milanais au Tyrol, réalisant ainsi le rêve que l'on a si longtemps caressé : la réunion de l'Italie et de l'Allemagne, la reconstitution de l'empire romain.
Toutes ces spéculations, peu favorables à l'Empereur, ont été aggravées par son hésitation à confier Madame Rovale à son oncle, hésitation que l'on attribue à des motifs d'une politique profonde, et qui, si elle persiste, détruira les projets du Roi sur le compte de sa nièce. Rien que Henri IV ait réuni dans sa personne à la couronne de France ce qui lui restait du royaume de Navarre, et que Lonis XIII ait déclaré la Navarre partie intégrante et inséparable du territoire français, il semble que le Roi actuel, pour écarter tous les doutes, toutes les discussions désagréables, veut marier sa nièce à son neveu, le duc d'Angoulême, fils du comte d'Artois; et cela, parce que la Navarre était autrefois transmissible aux femmes, à défaut de mâles, que c'est ainsi que Henri IV en hérita de sa mère, et que les états de Navarre n'ont jamais confirmé l'acte de Louis XIII modifiant l'ordre de succession. Aussi le Roi est-il impatient de voir sa nièce, sitôt mise en liberté, pour se rendre compte des soins que l'on a donnés à son éducation et à sa santé (l'c'fat. de son esprit cl du physique de. son corps sont les mots qui ont été employés), et pour prendre ensuite d'autres mesures; mais l'on suspecte que l'Empereur songe à la marier à l'un de ses frères, et à attacher par là à la maison d'Autriche tous les droits que la princesse peut éventuellement tirer de sa qualité de seule fille de France. L'Empereur a déclaré que l'argent et les diamants pris sur M. de Semonville dans le Milanais, et évalués à huit cent mille livres, sont gardés par lui pour la princesse, comme sa propriété en tant que seule héritière de ses père et mère. Mais ce n'est pas tout : on croit que l'Empereur a l'intention, à un moment donné, de transférer les Pays-Bas à son frère, le futur mari de la princesse, avec l'assentiment de la France et de l'Angleterre : de l'Angleterre, parce qu'ils ue resteraient pas aux mains des Français;
<Ie la France, parce qu'ils n'iraient pas à des mains dangereuses. Cependant, il ne faut p;is soupçonner l'Empereur de beaucoup de désintéressement dans ce sacrifice, son dessein étant d'obtenir en échange quelque cbose de plus considérable, ni plus ni moins que le grand-duché de Toscane, dont il voudrait annuler en sa faveur Tordre de succession, non-seulement pour en tirer profit, mais pour punir son frère, dont la conduite ne peut depuis longtemps avoir été vue sans déplaisir, ni par lui, ni par aucun des alliés, et qu'il voudrait par conséquent réduire au rang d'un gouverneur de province autrichien, pour lui assigner une résidence à sa convenance. Afin d'engager ses divers alliés à approuver cet arrangement, il renoncerait à toutes ses prétentions sur les territoires et les fiefs du Milanais, autrefois cédés au roi de Sardaigne, maintenant réclamés et promis par la convention conclue à Valenciennes l'an passé ; ou, s'il était admis à réunir ces territoires et ces fiefs, il serait tout disposé à indemniser le roi de Sardaigne aux dépens des Génois en lui donnant la partie occidentale de la Rivière, de Savone à Monaco.
Cette partie du plan semble toute récente, car la compensation originairement imposée par MM. de Mercy et Thugut à Valenciennes était une extension de la frontière du côté du Dauphiné et de la Provence; mais, comme ce serait toujours là une possession peu agréable, peu sûre, et que les principes français sont tellements retentissants au sujet de ces frontières nolî me tangere (sic), une telle extension serait peu désirable pour la personne qui y est le plus intéressée, et l'on a dû inventer un nouvel expédient, mieux à sa convenance.
Qu'une grande partie de ce que je viens d'exposer à la suite de diverses conversations, allusions et insinuations, soit le rêve de politiciens malades, ou une apprébension bien fondée; que ce soit une amorce pour m'inviter à une confiance réciproque, à une attitude franche et ouverte, ou une épreuve imposée à mon discernement : tel que cela est, j'ai cru qu'il ne fallait pas le négliger; je me suis donc risqué à le soumettre à votre attention.
Mais quelles que soient les objections, quels les obstacles qui peuvent se présenter pour accommoder la maison d'Autriche et de Savoie, soit par une cession de territoires génois, soit par un morcellement des possessions françaises dans le Dauphiné ou dans les Pays-Bas, j'imagine qu'il y aura bien moins de difficultés pour nos demandes d'indemnité hors d'Europe. Aucun royaliste ne peut
se dissimuler le droit que nous avons acquis pour nous-mêmes dans cette guerre de découper (carve) telle portion des Indes occidentales françaises qui conviendra le mieux à nos intérêts immédiats et à notre sécurité future. Peut-être y aurait-il plus d'empêchements provenant de quelques planteurs de nos propres colonies, mus par un sentiment égoïste, que dune négociation avec la monarchie française. Je ne dois cependant pas omettre à cette occasion un ou deux mots qui sont tombés de la bouche du maréchal de Gaslries dans une conversation familière. Eu lisant un paragraphe de quelque journal, où Ton disait que la Grande- Bretagne ne permettrait sans doute jamais aux Espagnols de transférer à la France îa partie d'Hispaniola qu'ils occupent, il fit observer qu'en cas de guerre avec l'Espagne nous pourrions bien plus aisément nous rendre maîtres de Porto-Rico, qui, par sa situation auvent d'Hispaniola, commande la navigation et nous procurerait un avantage qui manque à la Jamaïque. Il ajouta avec un sourire que cela nous rendrait peut-être moins déraisonnables dans nos prétentions sur les Indes occidentales françaises.
Quant aux Indes orientales, je ne sais dans quelle mesure on doit souhaiter de les réunir à l'empire que nous avons déjà en Asie; mais, comme elles ne sont pas très-fortifiées contre nous pour les cas de guerre, et que les dépenses d'entretien sont de toutes façons énormes, j'imaginerais qu'on ne considérerait pas comme un grand sacrifice de nous en donner une part importante.
Ce que je viens d'écrire au sujet des indemnités ne vaut que comme une opinion, une conjecture, car je n'en ai jamais parlé sous forme de proposition ou d'argument politique. Il sera sans doute temps de le faire quand le reste sera plus avancé.
En ce qui concerne la Corse, le maréchal de Castries et le baron de Flachslanden y ont servi, et semblent être bien au courant du pavs, mais je ne leur ai jamais entendu dire, pas plus qu'à aucun autre Français, que cette île fût pour eux d'une grande valeur; non que je croie qu'ils aimeraient à la voir rester entre nos mains, mais ils tendent à la faire considérer comme une île italienne soit indépendante, soit appartenant à quelque puissance italienne.
Votre Seigneurie sait sans aucun doute les convulsions actuelles de la Sardaigne, et combien peu celte île a été avantageuse à ceux qui la possédaient, même dans ses moments de tranquillité el de soumission. Il y a plus de trente ans, on m'assura de bonne source, à Turin, que le défunt roi de Sardaigne, les dépenses civiles et
militaires une fois payées, ne recevait pas plus de 5,000 liv. sterL par an de ce côté, et j'ai été informé que le roi actuel reçoit encore moins. Si, lors de la paix générale, nous gardons la Corse, nous serons nécessairement intéressés aux affaires de la Sardaigne. On a dit que beaucoup d'habitants de cette dernière lie seraient assez disposés à adopter une constitution semblable à celle de la première; auquel cas il serait possible qu'ils ne voulussent pas garder leur souverain actuel , ou que celui-ci ne fût pas trèsdésireux lui-même de conserver sa royauté. En tout cas, si les projets de la maison d'Autriche sont tels qu'on me l'a insinué, peutêtre le roi de Sardaigne ne serait-il pas très-opposé à l'idée de disposer de ses droits en faveur de quelque puissance pour qui, si elle était maritime et commerciale, la Sardaigne pourrait devenir une dépendance précieuse. La maison d'Autriche et la cour d'Espagne ne sont pas sans avoir des prétentions sur l'île; quoique supprimées par des traités, ces prétentions ne sont pas éteintes et peuvent être réveillées.
Quant aux Espagnols et aux Prussiens, bien que le roi de France soit exaspéré de leur défection et de leur réconciliation avec les meurtriers de son frère, de sa belle-sœur, de sa sœur et de son neveu (car il est convaincu que celui-ci a été empoisonné), il parle cependant de cette question avec plus de ménagements et de réserve que de la conduite de la cour de Vienne. Du roi d'Espagne il devait recevoir par l'entremise du marquis Serpos, banquier grec de Venise, et du signor Angeli 30,000 pauls, soit environ 1, 500 liv. sterl. par mois; cette somme devait servira son entretien avec une somme égale fournie par l'Empereur; mais je crois que ni l'une ni l'autre ne sont payées ponctuellement. Antérieurement, mais non récemment, il reçut de l'argent de Berlin et de Saint-Pétersbourg, mais je n'ai pu savoir combien; néanmoins, tout ce qu'il peut soutirer (exlract) de tous côtés ne suffit pas à ses besoins, parce qu'il a de nombreux fidèles, des personnes de haute qualité, qui ne vivent que sur la petite pitance qu'il peut leur donner. Les frais d'espions, de courriers, d'agents, etc., à l'intérieur et à l'extérieur, absorbent nécessairement une part considérable de son Trésor, qui reste souvent sans un sequin. M. de Hautefort, qu'il a envoyé en Angleterre en juillet dernier, a été retardé plusieurs jours, faute de 50 liv. sterl. pour payer son voyage.
J'ai honte d'avoir abusé de Kattention de Votre Seigneurie, et je
vais terminer; niais je vous demande d'abord la permission de vous assurer que, ayant toujours vos instructions par devers moi, j'ai essavé de les suivre de mon mieux, particulièrement en ce qui concerne le rôle que je dois prendre dans la confiance et dans la direction des affaires du Roi. Sa Majesté et ses ministres m'ont toujours écouté avec la plus flatteuse attention, et, en toute occasion, m'ont montré beaucoup de considération et de respect.
Ils affectent (et je crois qu'ils sont souvent sincères) de me parler de la manière la plus franche, mais, sans aucun doute, ils ont leurs plans, leurs secrets; aucun art, aucune adresse ne pourrait les leur arracher. On ne peut donc les deviner que par une observation attentive de leurs discours, et de la conformité de leurs paroles avec leurs actes. On ne peut me cacher que les unes et les autres dépendent surtout des consultations du duc d'Harcourt avec le ministère britannique. Le contenu de ses dépêches, et souvent les dépêches elles-mêmes in extenso, me sont communiqués aussitôt que le Roi en a pris connaissance, et il me paraît que le duc est un serviteur fidèle de son maitre, un homme raisonnable, zélé sans être trop confiant, un observateur attentif des faits et, je le crois, un lovai rapporteur de ce qui lui est dit. Dans l'une de ses dernières lettres, il dit qu'il a su de la cour de Londres combien l'on est satisfait des récentes informations venues de Vienne; il ajoute qu'il ne peut admettre que la cour de Vienne, dans des circonstances aussi critiques, se joue de la Grande-Bretagne. Il dit encore que Votre Seigneurie a en général approuvé le manifeste du Roi, quoique vous eussiez désiré le voir un peu moins précis sur la question des régicides. Sa Majesté m'a dit que, pour eux, Votre Seigneurie et le comte d'Artois pouvaient faire telles exceptions que leurs services vous paraîtraient mériter1.
1 Reçu à Londres le 11 novembre.
PlKCE N.
Extrait d'une lettre de M. le,prince (le Condc à M. Pcuéque d'Arras.
( Tc\te français. )
10 septembre 17'Jj.
Sachant quelle est la prépondérance de la cour de Vienne dans joutes les cours d'Allemagne, j'aurois bien parié qu'aucun prince fie recevroit le Roi dans ses Etats sans savoir l'avis de l'Empereur :i cet égard; le margrave surtout, dont tous les Etats sont occupés par l'armée impériale. Mais j'avois espéré que l'Empereur luinême ne se montreroil pas si contraire aux justes désirs du Roi. j— Cela est fort fàclieux; qu'allez-vous faire à présent? Voilà donc e Roi confiné à Vérone, chez une puissance qui entretient publiquement un ambassadeur auprès de ses sujets rebelles! J'avoue que cela me parait de la plus monstrueuse indécence. Le roi de Prusse disoit, il y a quelque temps, dans son intimité : Le roi de France a beau faire, il ne se tirera jamais de là, qu'il ne se mette, <en vrai gentilhomme français, à la tète de sa noblesse et de ses sujets fidèles, et qu'il ne combatte avec eux, et comme eux. Faut-il l'avouer, mon cher évoque"? il a raison. Qu'on diffère, qu'on hésite, qu'on tourne tant qu'on voudra, ce sera toujours par là qu'il faudra finir. Je sais bien que les idées de Versailles s'y opposeront toujours, mais j'en gémis pour le Roi; on n'est pas à Vérone à la yuiutcur des circonstances; on sacrifie le fonds de la rovauté aux petites formes de la dignité. Eh bien! je dis, moi, que cette dignité même se centupleroit aux yeux de l'Europe, si celui qui en est revêtu la sacrifioit à l'énergie de son âme. Mais comment, dirat-on, le Roi peut-il être dans l'armée de l'Empereur, quand il lui refuse même un asile? C'est précisément parce qu'il le lui refuse, que le Roi n'a d'autre ressource que de se procurer lui-même le seul qui lui convienne. Que le Roi se fasse comte de Lille dans le seul endroit où il puisse tirer son épée, et je vous réponds que le comte de Lille redeviendra bientôt lioi, l'épée à la main. Je disois, pas plus tard qu'hier, au ministre anglais, avec qui je causois de tout ce qu'on fait éprouver à ce malheureux prince : Mais si le
Roi élolt parti de Vérone, comme de Versailles , avec son seul capitaine des gardes, qu'il eût passe' le Salnt-Golhard, traversé la Suisse incognito, qu'il me fût tombé des nues icy, qu'il m'eût déclaré qu'il ne voulolt aucune espèce d'honneurs; qu'il m'eut dit publiquement que l'Empereur permettant à tous les gentilshommes françois de se réunir à cette armée, Il n'avolt pas voulu être le dernier à s'y rallier, qu'il venait combattre à leurs côtés et chercher avec eux, et par eux, ou son trône, ou la mort : qu'aurolt fait l'Empereur? M. Wickham a baissé la tête, ouvert les bras et m'a répondu : Je conviens... que cela l'eût fort embarrassé. En effet, on n'eût pas pu dire qu'il fut à charge à personne; on n'eût pas pu dire que le comte de Lille ne se rendit pas plus digne encore, s'il est possible, du rang que Dieu lui a donné. L'eût-on enlevé «m milieu de nous? Aurait-on osé lui manquer"? Quel effet cela n'auroit-il pas fait de l'autre côté du Rhin et dans toute la France! Que dis-je, dans toute l'Europe! Lui refusera-t-on la qualité de gentilhomme françois? Si on la lui accorde, si on a cette bonté-là, doit-on (cela ne feroit peut-être pas grand' chose), mais peut-on l'empêcher de se battre pour le Roi? Toute Farinée autrichienne viendra-t-elle nous livrer le combat pour nous l'enlever? Nous le soutiendrons, et je ne serois pas étonné que les trois quarts de l'armée patriote avertie ne vinssent à notre secours. Quel est le pis qui puisse arriver? C'est que le Roi, après s'être laissé presser pendant quelques mois par là cour de Vienne de se retirer, y consentît de sa propre volonté. Alors nous lui obéissons; mais pour le décider, on ne manquera pas de lui désigner une ville à portée de nous : eh bien! il y sera plus décemment, sans aucune doute, qu'à Vérone, et, par l'énergie de son courage, il aura arraché ce qu'il n'auroit jamais obtenu. Au reste, ce n'est qu'à vous, qu'à vous seul, mon cher évêque, que je confie ce que je n'aurois pas manqué de faire, si j 'a vois eu le malheur d'être à la place du Roi, et je vous aurois prié alors de venir diriger ma conscience. J'espère bien que vous ne quitterez pas Sa Majesté; car à présent, avant que vous eussiez pu joindre Monsieur, tout sera sauvé ou perdu. Romanzow part pour la Russie; cela m'étonne bien. Je vous renvoie pour le reste des nouvelles à mes lettres au Roi et à d'Avaray. Tout ceci ne va pas bien. Je ne vois qu'une seule ouverture pour se sauver; elle n'est pas encore fermée, et je ne doute pas que la présence du Roi icv n'eût fait ouvrir les deux battans. Mais il ne faut plus penser, je ne le vois que trop, à faire usage de ce passe-
nï-CES JUSTIFICATIVES. 319
partout. Nous ferons comme nous pourrons, mais qu'on n'oublie ;p:is à Vérone que je ne suis pas le maître d'empêcher le mal, et ique, s'il y en a, tout ce que je puis faire est de ne rien négliger [pour passer à travers ce mal, afin d'arriver au bien. Mais je ne puis répondre que de ma bonne et loyale volonté.
Pièce 0.
Extrait dune lettre écrite à M. tévêque d'Arras par un officier
général employé à l'armée de M. le prince de Condé.
( T exte Français.)
Novembre 1"9.">.
Notre prince, général, est toujours le même, toujours imperturbable, malgré les contrariétés sans nombre qu'il éprouve journellement. Je ne suis pas dans sa confidence, mais je ne doute pas qu'il ne lui arrive provision du côté de Vérone. Vous savez mieux que personne, Monseigneur, tout ce que vaut la manière dont il sert le Roy et la cause; vous lui êtes attaché, et vous n'avez sûrement pas besoin d'être pressé pour travailler à ce qu'on ait une confiance entière en lui; cela est indispensable pour le succès de nos affaires. Comme vous jugez bien qu'il ne me fait aucune ouverture, que vous savez qu'il est peu disposé à m'en faire, je ne suis pas suspect quand je vous tiens ce langage. Les réticences dont j'ai lieu de croire qu'on use avec lui nous font grand tort, mais c'est le moindre de nos maux. Ce qui nous tue, c'est le grand éloignement du Roy. Ce séjour si prolongé à Vérone fait un effet terrible dans l'intérieur. Une personne qui en est arrivée depuis peu m'a assuré, à l'appui de mille autres rapports, que les trois quarts au moins du royaume sont royalistes, et qu'après s'être bien dit qu'il faut un Roy, on se demande : Mais où est-il? Est-ce que vous ne tremblez pas que les constitutionnels, qui s'agitent en tous sens, ne finissent par s'entendre avec les meneurs de la Convention, qui ont trop d'esprit pour croire à l'établissement et au maintien surtout de leur République, et que ces partis réunis ne proclament un Roy de leur façon? Ils se rallieront ensuite tous
3^0 pièces justificatives.
les grands criminels, les terroristes de tontes les classes, les acquéreurs des biens du clergé et de la noblesse, et même l'armée, eu promettant impunité aux uns, jouissance aux autres de leurs usurpations, et confirmant les officiers dans la possession de leurs grades. S'ils avoient le bon esprit d'établir un gouvernement seulement tolérable, le peuple, qui ne soupire qu'après la paix et du pain, s'embarrasseroit fort peu entre les mains de qui résideroit la souveraine puissance, si elle lui procuroit le repos qui lui est si nécessaire. Que deviendrons-nous alors? Il faudroit une seconde révolution, invraisemblable et inespérée, pour nous tirer de l'abyme profond où nous serions tombés. Tous ces calculs ne peuvent pas vous avoir échappé; ayez la gloire, Monseigneur, de les empêcher de se réaliser. Tirez Vérone de l'apathie apparente où Ton a l'air d'y végéter, et de l'oubli auquel on paroît s'être dévoué. Je vois avec peine qu'on y regarde le Roy comme on feroit à Versailles, dans sa toute-puissance, et qu'on lui fait craindre à chaque pas de compromettre sa dignité. Peut-être des conseils intéressés cherchent-ils à l'y retenir pour le circonvenir plus facilement. Sa dignité est de faire une grande démarche aux veux de la France et de l'Europe entière, qui prouve s'il est prisonnier ou non à Vérone. Il n'en sortira pas de longtemps, s'il attend l'agrément du cabinet de Vienne. Il faut qu'il parte, et qu'il fasse part en même temps à l'Empereur de son projet. Jamais ce prince n'osera le faire arrêter en route; un éclat pareil ne peut pas entrer dans les combinaisons tortueuses de la politique autrichienne. Il faut que Louis XVIII se rende a son armée. Le calcul le plus désavantageux pour lui, c'est qu'il se trouve dans la dépendance des Autrichiens; mais il n'y est pas moins à Vérone, sans aucun profit pour lui, et vous le savez beaucoup mieux que moi. Supposons cependant que l'Empereur se prête à l'infamie de s'assurer de sa personne; qu'en résultera-t-il de plus fâcheux que ce qu'il éprouve aujourd'hui? La chance me paroit absolument la même; j'y trouve même un avantage à ce que le Roy aura démontré la perfidie de son allié, qu'il aura prouvé qu'il ne tient pas à lui de se montrer à son armée et de combattre à sa tête, qu'il redoublera l'énergie de ces partisans que son éloignement refroidit et paralyse sensiblement; enfin qu'il fera tomber les calomnies dont on ne cesse de l'accabler.
Je sais que le cabinet de Vienne peut prendre de l'humeur, menacer de licencier notre rassemblement, cesser de nous payer,
nous refuser des subsistances, etc. Mais d'abord, qnel avantage y trouverait-il, si ce n'est de manifester à tonte ['Europe ses vues ambitieuses, et de lui rendre la maison de Hourbon éternellement irréconciliable? Il n'est donc pas à présumer qu'il se porte à une extrémité trop sensible. On éprouvera de la part de ses ministres et de ses généraux mille chicanes et mille contrariétés; mais c'est notre régime depuis quatre ans; ainsi il n'y aura rien de changé. Le comte de Lille s'exposera à quelques désagréments, mais Louis XVIII sur le trône aura de quoi les oublier, et c'est le plus sûr moyen pour lui d'y remonter. Sa personne sur les bords du Rhin fera un effet incalculable dans l'intérieur et même dans l'armée patriote, où les officiers ne se cachent pas pour dire qu'il leur faut un llov, parce que dans une République le militaire ne jouit d'aucune considération. Le général Du four l'a dit à qui a voulu l'entendre, en passant dernièrement à Fribourg. On ne peut pas profiter à deux cents lieues d'une pareille disposition. Qui sait si dans trois mois l'armée patriote ne seroit pas à nous, si elle vovoit le Roy à portée de la recevoir? Il faut donc, Monseigneur, nous amener Sa Majesté. Tout retard peut faire perdre des moments précieux et irréparables. Je sens parfaitement qu'un conseil aussi vigoureux donné au Rov ne peut-être que l'effort d'un grand caractère, mais vous êtes plus capable que personne d'en développer un de ce genre, et c'est le cas, ou jamais, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de sauver la France, le Rov et les autels.
Pièce P.
Deuxième rapport de Bayard à Wîckham '.
(Texte français.)
Madame Thérèse, dans sa route depuis Bàle, a écrit à son oncle à Vérone une lettre que j'ai lue et qui a été apportée, je crois, par Cléry ;... elle y faisait au Roy un tableau rapide des malheurs de sa famille et du plaisir qu'elle aurait eu en quittant la France, sinon de se réunir à lui, au moins de pouvoir l'embrasser; elle donne
1 Saus date. Envoyé par Wickham à lord Grenville le 8 avril \1 6
légèrement une idée très-juste et très-bien sentie de l'état physique et moral de la France; elle parle avec intérêt et sensibilité des malheurs qui affligent ce pays; elle conjure son oncle de faire cesser la guerre, qu'il n'y a que ce moyen de rappeler sa patrie à son antique splendeur; elle invite son oncle à la clémence, et finit cette tirade intéressante par ces mots, que j'ai copiés : « Oui, mon oncle, c'est moi, c'est celle dont ils ont laissé périr le père, la mère et la tante, qui vous demande à genoux leur grâce et la paix. »
La lettre continue par des démonstrations de sensibilité et de reconnaissance envers l'Empereur, qui se conduit à son égard d'une manière si noble et si généreuse; par un coup d'ceil sur le genre de vie qu'elle va avoir à la cour de Vienne comparativement à celle qu'elle avait au Temple, et elle ajoute que l'amertume de sa situation et tous les malheurs auxquels elle a été en butte ne laissent plus son âme ouverte aux jouissances des grandeurs, et que, quelque avantage qu'il y ait pour elle de résider dans une cour brillante, son cœur serait encore plus flatté de partager avec son oncle et le reste de sa famille leurs succès ou leurs revers. Elle ajoute quelques mots de souvenir sur ses cousins et son autre oncle, et finit sa lettre par dire que M. Beneseck, minisire de l'intérieur, qui a toutes sortes d'égards pour elle, l'a priée de mettre aux pieds de son oncle l'hommage de son respect, et qu'il hii a ajoulé qu'il était très-connu du père de M. d'Avarav.
Pièce Q.
W ickham à lord Grenville .
Berne, 1 avril 1796.
Je voudrais me tromper, mais je suis fortement porté à
craindre qu'il ne faille faire aucun fondement à cette heure sur les efforts des Autrichiens, et je prie Votre Seigneurie de m'écouter avec son indulgence babituelle tandis que j'expliquerai, avec un peu plus de développement que je ne l'ai fait jusqu'ici, mes raisons de penser ainsi
J'ai longtemps été persuadé de deux choses : l'une, c'est que la
cour de Vienne, durant les douze ou quinze derniers mois, a négocié, non pas directement avec le gouvernement français, niais avec quelqu'un de ses membres individuellement, et que M. Pelin
a été le principal agent de ces négociations; — la seconde, c'est que, depuis quelque temps, et particulièrement depuis la mort du malheureux Louis XVII, cette cour a toujours caressé un projet ou des projets secrets en vue de s'agrandir, projets qu'elle ne pouvait communiquer à ses allies.
Je ne puis donner aucune preuve directe de ces deux faits; j'avoue que je n'ai jamais pu découvrir avec certitude comment le premier s'est produit, moins encore à quoi l'on prétendait; je n'ai jamais pu non plus savoir l'objet précis du second. En vérité, je doute que la cour de Vienne ait jamais su elle-même exactement ce qu'elle voulait, et que, parmi ses spéculations successives, aucune ait jamais abouti, sauf l'affaire de Pologne, où elle était puissamment secondée par l'activité intéressée des autres. Je prie cependant Votre Seigneurie de se souvenir que je vous ai com mu nique à diverses reprises plusieurs faits, isolés, plusieurs incidents, qui, combinés et comparés entre eux, semblent constituer un ensemble de preuves bien établies qui tend à justifier mes craintes et mes soupçons. Si quelque doute était resté dans mon esprit an sujet des négociations auxquelles j'ai fait allusion, les lettres de M. Pelin, que j'ai vues et lues moi-même dans le courant de l'été dernier, auraient, suffi à me convaincre pleinement. Quant à l'autre point, mettant à part l'affaire de Pologne et les intentions attribuées à la maison d'Autriche sur la Bavière, la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté ou en Italie, à supposer même qu'il ne faille ajouter aucune foi au rapport de madame de Soucy, peut-on douter, en jugeant seulement d'après ce qui est connu de tous, que Je cabinet de Vienne ait eu quelque dessein secret, quand il a si vivement insisté pour l'échange de la princesse?
Pour moi, je suis parfaitement convaincu, grâce à plusieurs petits faits parvenus à ma connaissance et trop peu importants pour les détailler ici, que l'on a pensé qu'il n'était nullement impossible de donner la couronne de France à un archiduc par un mariage avec la princesse. Je suis sur que cette idée a été considérée comme réalisable par divers chefs des factions populaires, tant en France qu'au dehors, et je doute à peine qu'un grand nombre de mémoires et de notes aient été envoyés à Vienne en
3ÔI PIÈCES JUSTIFICATIVES.
partie dans ce but, eu partie aussi pour inoutrer l'improbabilité qu'il y avait à ce quû la France acceptât la succession légitime du trône.
L'existence d'une idée et d'une espérance de ce genre expliquera seule bien des eboses, qui sans cela paraîtraient mystérieuses, dans la conduite de cette cour à l'égard du roi de France, du prince de Condé et des royalistes en général, malgré les nombreuses extravagances dont ceux-ci se sont souvent rendus coupables. Cela donnera aussi la clef de bien des événements qui manquent de clarté et se sont produits l'an passé, tant sur le Rhin qu'eu Italie.
Si je ne me trompe pas dans l'ensemble de ces conjectures ou sur quelque point important, ne faut-il pas craindre sérieusement qu'une politique analogue à celle qui a été si désastreuse pour Sa Majesté et pour la cause commune l'an dernier, ne soit encore suivie par la cour de Vienne dans la campagne actuelle? Ne seraitil pas au moins très-imprudent de former un plan militaire ou politique, en se basant sur toute autre considération?
Je suis d'autant plus persuadé que tel sera le cas que, quoique les mêmes plans, les mêmes projets, les mêmes espérances puissent ne pas exister, rien ne prouve que d'autres plans également dangereux pour les intérêts de Sa Majesté ne leur succéderont pas; — au moins, tant que la cour et le cabinet de Vienne ne seront pas différemment composés, je ne puis espérer un changement d'attitude : car jusque-là la cause radicale du mal subsistera, et je crains que nous ne puissions compter que sur des desseins faibles, incomplets et irrésolus; — ces desseins mêmes, tels qu'ils sont, seront à chaque instant sujets à être modifiés, rejetés, changés, puis peut-être repris, sur les menaces comme sur les offres perfides et les suggestions de l'ennemi, qui ne manqueront pas, nous pouvons en être certains. Jusque-là, nous ne pouvons espérer de voir adopter une politique digne de la gloire et de la situation de la maison d'Autriche et des alliances grandes et puissantes qui maintenant accroissent ses forces, ni conforme à l'attitude ouverte, virile et généreuse, et à la bonne foi qui président et, je crois, ont toujours présidé aux rapports de Sa Majesté avec ce cabinet.
Lu m'exprimant en termes aussi nets, je n'entends nullement faire quelque critique injuste de la personne que l'on considère maintenant comme le chef du ministère autrichien, ni déprécier les talents qu'elle peut avoir; tout ce que je veux dire, c'est qu'elle n'a pas Y espèce de talents qui conviendraient à la situation actuelle,
ou. ce qui est peut-être plus probable, ce ne sont pas tant talents qui manquent que Vin' ; — j'entends une
intelligence capable d - -er el de diriger des objets et des
intérêts au~-i nouveaux, aussi vari -: éten lus. aussi i om-
plexes que l'Europe en présente de tous côtés, et de mait: toute opposition dans un cabinet dont la formation est nécessairement vicieuse, et dont la composition, si j'en crois mes renseignements, n'e-t abandonnée entièrement et ne saurait être abandonnée ni à ce ministre ni à l'Empereur lui-même.
Pea te V re Seigneurie ne supposera pas un instant q
dans tout ce que j'ai dit, j'aie voulu m ttre en question la a et l'utilité politique de l'alliance de Sa Majesté avec la cour de Y ..ne; loin de là. à supposer que les Autrichiens, durant toute la campagne, ne fassent qu'aller de 1 - Je à
-eldorf. je dirais que cela seul justifie des sacrifices considérables de la part de Sa Majesté. La seule présence de cette armée formidable sur les frontières de France contribue certainement plus que toute autre chose â faire dépenser rapidement et quotidiennement à ce pavs toutes ses J turelles et touteressources, et à le rendre de jour en jour moins capable de faire des efforts redoutables contre la Grande-Bretagne, ses colonies et ses alliés. Je désire seulement que les avantages de cette alliance soient estimés à leur juste va : que l'on n'entretienne pas rancesqni, selon toute probabilité, ne se réaliseront jamais.
Il y a bien d'autres raisons qui, jointes à celles que je viens d'ènumèrer. contribuent puissamment à aviver mes craintes, parce qu'elles tendent à accroître l'embarras et la timidité du cabinet autrichien. Je fais particulièrement allusion aux affaires de Pologne, qui ne sont pas encore terminées, je crois: à la méfiance et au malaise avec lesquels la maison d'Autriche regarde la cour de Berlin; à la conduite très-équivoque de certains princes de 1 Empire, auprès desquels les Français continuent à intriguer: sans parler de la conduite si peu judicieuse des princes français et des émigrés, dont les violences indécentes et l'indiscrétion notoire rendraient tout concert entre eux et la cour de Vienne impossible, à supposer qu'il n'y eût à cela aucune autre cause.
Il me semble cependant difficile de supposer que, si l'affaire de Pichegrn promet une heureuse conclusion, la maison d'Autriche ne se laisse pas immédiatement entraîner par les immenses avan-
tages que cela offrirait à cette cour en particulier, aussi bien qu'à
la cause commune
La conséquence nécessaire de ces observations... est que je ne ferai aucune avance et ne donnerai aucun encouragement aux rovalistes qui puisse les mettre en état de prendre les armes, tant que mes craintes et mes soupçons n'auront pas été entièrement dissipés par les preuves les moins équivoques que Ton entend commencer les bostilités et les poursuivre avec vigueur*
Pièce R.
Premier rapport de Boyard à Wickham sur la cour de Vérone) 2.
(Texte français.
Le Roi m'a parlé spécialement des agents de Paris, de sa confiance en eux Il m'a fait beaucoup de questions sur la Vendée...; il ne tenait pas excessivement à Gbarette, c'est-à-dire d'une manière plus particulière qu'aux autres...; il l'a bien prouvé en invitant Gbarette à ne pas faire usage de la suprématie qui lui était accordée, si elle pouvait contrarier l'esprit des autres
cbefs ; il ne m'a pas été difficile de connaître qu'il était, ou
mal instruit, ou qu'il se faisait illusion (sic) sur l'état réel de ce pays. Il m'a beaucoup parlé de Lyon : il y établit de très-grandes espérances
Il m'a demandé encore ce qu'on pensait de lui en France; c'est une question, m'a-t-on dit, qu'il fait à tous ceux qui viennent, et sa peine la plus amère est de voir combien on le juge différemment de ce qu'il sent si bien qu'il est. Il témoigne une envie démesurée d'aller à l'armée de M. le prince de Condé ou de passer en Vendée. Il est déjà même consolé des accidents qui pourraient lui survenir, parla persuasion où il est qu'un événement de cette nature plus que tout autre dessillerait les yeux des Français, et produirait au moins un effet tel qu'on pourrait juger dès lors sur quoi on peut compter
J'ai voulu quelquefois jeter la conversation sur ce qu'ils pou-
1 Reçu i Loadret Le 24 avril.
'J Sans date; envoyé par Wickham à lord Grenville le 8 avril 1"'J6. — Reçu à Londrei le 24 avril.
vaient savoir des intentions des puissances à leur égard ; on ne m'a jamais parlé que vaguement à ce sujet; il m'a paru que le cabinet de Tienne était celui qui causait le plus d'inquiétudes; ils sont convaincus des dispositions les plus favorables pour eux de la part du cabinet de Saint-James, et ils m'ont assuré que lord Macartney avait avec lui ses lettres de créance pour la reconnaissance; quand je suis parti de Vérone, on y était dans la joie, parce que, disait-on, l'impératrice de Russie envoyait un ministre à Vérone. M. d'Avaray se charge spécialement de détromper les esprits sur le compte du Roi, et les eboses dont on s'entretient
particulièrement avec lui ont ce but
Avec M. le duc de La Vanguyon, la conversation avait ordinairement pour objet la situation présente de la France , et l'organisation intérieure d'une force qui pût résister à la pression du gouvernement.
M. de Flacbslanden, que j'ai beaucoup moins vu, parlait dans le même sens, mais plus que M. de La Vanguyon s'appesantissait sur l'insuffisance des moyens et les dangers de ces dispositions illusoires sur lesquelles on fait trop de fondement et qui, au moindre eboe, s'évanouissent comme nue fumée légère; il ne veut pas néanmoins qu'on se décourage, mais croit qu'il y a plus de danger à hasarder des choses pour lesquelles on n'a pas un certain degré d'assurance, que de les laisser entraîner par le torrent lui-même. J'ai peu vu, et seulement pour la forme, M. de Jaucourt, avec qui je me suis abstenu d'avoir des conversations sérieuses et avec qui je ne parlais que de la pluie et du beau temps des affaires. M. d'Antraigues est celui qui m'a paru juger le mieux les choses et ne pas se faire d'illusion ; il est convaincu que les Autrichiens, ou plutôt le cabinet de Vienne, délestent souverainement les royalistes, et qu'il fera pour leur nuire tout ce qui pourra être en sa puissance; il est de l'avis que le gouvernement anglais est intéressé à la restauration de la France comme monarchie, et, sous ce rapport, c'est celle des puissances sur qui on peut compter davantage. Il est de l'avis qu'il faut faire pour la cause tout ce qui est possible, comme Français et comme royaliste, mais qu'il ne faut pas en devenir ou la dupe ou la victime; il pense que si l'on sait profiter des secours des puissances, des efforts des agents et des dispositions de l'intérieur, on pourra tirer parti de tous ces mobiles pour amener le bien, mais qu'il n'y a pas beaucoup à faire encore pour le rendre impossible
Rotes sur Vérone, le roi, ses entours, leurs moyens et leurs projets.
La situation du Roi à Vérone est d'autant plus malheureuse que de là il lui est impossible de parer aux inconvénients nombreux qui en sont à chaque instant la suite, soit par rapport à sa personne, soit relativement aux affaires.
Là, sous les yeux de l'envoyé de France à Venise, ses moindres démarches sont connues... Il y a deux mois qu'on avait la plus grande envie de le prier de choisir hors du territoire de la République un lieu où il allât fixer sa demeure...; la délibération prise à ce sujet dans le Sénat a passé à une majorité en sa faveur de 7 ou 8 voix. Voilà à quoi tient aujourd'hui son existence; ajoutez qu'il n'est aucun endroit ailleurs où il lui soit possible de fixer son séjour.
Si des circonstances impérieuses se présentaient, telles qu'il lui fût important d'en sortir pour se rendre en France, par exemple, il est impossible de prévoir quels moyens il aurait de le faire secrètement. La distance énorme et pénible où il se trouve de chacun des points où les affaires peuvent se traiter avec quelque succès ne met pas une moins grande entrave à leur réussite. Convaincu qu'il lui est important de s'occuper de son royaume ,
les choses auprès de lui sont montées de telle manière que celles qui ne passeront pas par cette voie ne pourront être justifiées que par le succès.
M. de Jaucourt est un homme nul; on en convient chez le
Roi; cependant il est le tiers du conseil; quand on demande pourquoi on l'y conserve puisqu'il est nul, on répond qu'ayant tenu à madame de Ralbv, qui a été renvoyée, il aurait pu paraître, en ne conservant pas M. de Jaucourt, qu'il est enveloppé dans la disgrâce de madame de Balby.
M. de Flachslanden jouit ajuste titre de plus de considération et de plus d'estime; il a été membre des deux assemblées de notables et des états généraux; il v a été remarqué par ses bons principes et par des idées sages et bien combinées; il était membre du conseil des princes à Coblentz, et depuis il n'a pas quitté le Roi, non plus que M. de Jaucourt; ainsi, jusqu'à l'arrivée de M. le duc de La Vau;;uvon, M. de Flachslanden a été le principal ministre de Louis XVIII. Le Roi, à son avènement au trône, appela auprès de lui M. de La Vauguvon, qui était alors en Espagne, et M. de
PIÈCES HSTIFICATIYES. 359
Saint-Priest, qui était en Russie, et qui y arrivera lorsqu'il aura terminé quelques négociations qui lui sont confiées.
M. de La Vauguyon, depuis ce moment, a toute la confiance et tout le crédit; on n'a pas craint de témoignera M. de Flàchslanden
qu'il ne; devait pas s'en étonner et que sans doute il ne prétendait pas aller de pair. Je ne sais si celui-ci conserve dans le cœur tout
le désintéressement qu'il annonce à cet égard ; mais, au moins,
j'ai lieu de croire qu'il sent que l'on ne lui tient pas assez compte en cela de ses services, tant qu'il a été seul auprès du Roi. Je n'ai pas été à même de juger si M. de La Vauguyon est d'un talent supérieur; seulement je lui ai remarqué une très-grande habitude et une très-grande facilité pour le travail ; il sent bien les choses bonnes qui lui sont proposées; il les croit peut-être un peu trop légèrement; il croit pouvoir juger la révolution française comme la révolution de Hollande, et souvent il mettra, à la place de ce qu'on lui dit être, ce qu'il présumera, lui, devoir être par l'expérience qu'il croit avoir de situations semblables
À Vérone, il est très-difficile d'être entendu, quand on y parle de l'extrême détresse des rovalistes
Le Roi ne s'en rapporte pas toujours à eux, et, comme dit M. d'Àvarav, ce ne sont point des ministres qu'il a voulu nommer, mais des coopérateurs qu'il associe à ses travaux; il demande, il écoute leurs conseils, mais il pèse les avis et se décide par luimême.
M. d'Avaray est l'ami et en quelque façon le conseil privé du Roi. Tous les soirs à huit heures, le Roi descend chez lui, et ils décident, changent et rectifient ensemble ce qui s'est proposé, dit ou fait pendant la journée. Avec la nécessité au Roi (sic) d'avoir un favori, chacun dit qu'il est heureux que ce soit plutôt M. d'Avaray qu'un autre, parce qu'il est probe, droit, intelligent et raisonnable. Sans doute M. d'Avaray est désintéressé sous tous les rapports et n'a d'autre but que la gloire et les intérêts de son maître; mais quand je vois que M. d'Avaray, qui annonce ne vouloir pas se mêler d'affaires et n'être que l'ami du Roi, a cependant le mot sur tout, je crains qu'il n'en connaisse pas assez ou l'étendue ou les rapports pour en juger avec assurance, précisément par cela même qu'il dit ne vouloir pas s'en mêler.
Tous les ministres sont si bien convaincus de son crédit sur le Roi et de leur attachement mutuel que tous le consultent sur leurs projets avant et après, et lui également a le mot avant et après
300 riÈCES JUSTIFICATIVES.
On reproche au Roi... sa déclaration, à laquelle il s'occupe
de donner des développements; M. de La Vauguyon a insisté pour que l'endroit où il parle de la punition des meurtriers de son frère fût adouci, et voici l'addition qui y a été faite : « que sa justice n'exceptera de sa clémence que les assassins du Roi son frère, de la Reine, de Madame Elisabeth, et que ceux mêmes cT entre eux qui essayeraient de reparer leurs crimes par des services importants continueraient à lui inspirer une telle horreur pour leur irrémissible attentat qu'il les livrerait à toute la rigueur des lois, si, dans ce cas-là même, ils osaient continuer de souiller leur patrie par leur présence ' »
Les agents du Roi à Paris ne veulent correspondre qu'avec
le comte d'Antraigues et nullement avec le Roi et ses ministres, parce que, disent-ils, ils craignent les indiscrétions. Les avis de Paris ainsi adressés à M. d'Antraigues sont par lui envoyés à Vérone, et de là on lui renvoie la base des réponses à faire.
Le comte d'Antraigues a peu d'habitudes avec. Vérone; il n'aime pas leurs manières, le genre de leur travail et les petites menées qu'il faut suivre. Il voit avec impatience M. d'Avaray diriger les affaires; il est presque en rixe avec lui, et c'est, je crois, pour se soutenir, qu'il a insisté auprès des agents à Paris pour que la correspondance ne sortît pas de ses mains.
Il y a encore M. l'évêque d'Arras qui se propose d'aller à
l'armée de Coudé et de là rejoindre Monsieur à Edimbourg; il m'a paru qu'il n'était pas aimé à Vérone; on le croit très-menteur, bavard, mal instruit, jugeant mal et voulant tout faire sans moyens ni raisons... Ils ont quelques relations dans les diverses cours, mais je crains bien qu'ayant leur essor d'une source peu instruite de ses intérêts les plus directs, elles ne tournent à leur détriment
m Les sermons sool tous rédigés ici, écrivait de Vérone le secrétaire de l'évéquc d'Arras; il ne s'agit que de trouver des Eglises pour les débiter; les filets sont tendus: reste à savoir s'il viendra du poisson; on est bien en arrêt autour du buisson; mais si le gibier ne se trouve pas? — L'ancienne Constitution dans toute sa pureté, dégagée des rouillures dont le temps et les passions l'ont encroûtée : voilà l'aperçu. » Cité dans une dépêche de Trcvor à lord Grenville, Turin, 28 mais \~'.W>.
nÈCES JUSTIFICATIVES. 361
Pièce S.
Wickham à lord Grenville .
Berne, 'i mai ]','. i>.
Nous étions présents clans trois occasions très-importantes : la première fois, lors de la discussion de la note relative à Pichegru... ; la seconde, à propos des affaires de Précy et luibert; la troisième, au sujet de la réponse à faire à la dépêche envoyée de Vienne par M. de Saint-Priest et annonçant le refus de l'Empereur de consentir à ce que Sa Majesté reste à l'armée.
Sur le premier point, il était aisé de voir que l'opinion de Pichegru sur la nécessité qu'il y a à ce que le Roi passe par les mains de quelques-unes au moins des personnes qui détiennent actuellement le pouvoir, les avait plus affligés que la certitude de son impuissance à assister l'armée, et qu'ils s'effravaient plus encore à la pensée que cette opinion fût connue des cours de Vienne et de Londres. On parla très-peu de cette question, et, en général, j'ai décliné autant que possible de donner mon avis sur ce qui devrait être fait de ce côté, parce qu'il semble qu'il n'y a pas lieu de prendre une prompte résolution, et parce que mon opinion de la nullité actuelle des movens dont Pichegru dispose est très-décidée. Je leur suggérai cependant qu'il serait sage de dire à Pichegru en termes généraux qu'il peut assurer ses amis de Paris que les intentions du Roi sont absolument modérées et conciliantes, et qu'il sera toujours disposé à faire les sacrifices personnels compatibles avec le véritable bonheur de son peuple. On fit à cette proposition moins d'objections que je ne m'y attendais, le mot véritable étant regardé par toutes les personnes présentes comme leur laissant toute liberté de substituer à tout ce que l'on proposerait leurs propres systèmes, véritablement avantageux pour le peuple.
Je ne suis pas sûr cependant que l'on ait strictement suivi ce conseil, quoique cela ait été fait en substance, je crois, et que l'on ait donné à Pichegru de nouvelles assurances de la confiance qu'ont en lui le Roi et le prince de Condé. Dans l'ensemble, nous avons tout lieu, le colonel Grawfurd et moi, d'être satisfaits de la
loyauté et de la modération que chacun a montrées dans cette occasion, de même que sur l'affaire Précy et Tmbert, qui fera l'objet d'une dépêche spéciale.
J'ai le regret de dire que, sur le troisième point, à savoir les instructions à envoyer à M. de Saint-Priest, nous avons eu toute raison de déplorer que le Roi n'eût pas dans son entourage, dans une occasion aussi critique et aussi délicate, quelque personne supérieure en tous points à celles qu'il a appelées dans son conseil. Je crois cependant que c'est un devoir pour moi, étant donné l'illustration et le caractère des principaux personnages présents, ainsi que leurs infortunes, d'éviter d'entrer dans aucun détail sur J'entretien qui a eu lieu à ce sujet et les opinions qui ont été émises. Je le fais d'autant plus volontiers que la résolution prise ce soir-là ne faisait honneur ni à leur prudence, ni à leur bon sens, ni à leur modération, et qu'elle a été définitivement rapportée : les instructions envoyées à M. de Saint-Priest sont parfaitement raisonnables...
Je dirai seulement en général qu'on a conseillé au Roi d'adopter une mesure, d'employer un langage qui l'auraient compromis fatalement à l'égard de la cour de Vienne en le mettant entièrement dans son tort, et auraient inévitablement amené une rupture ouverte avec l'Empereur; le Roi était détourné de céder à nos remontrances par la chaleur et la pétulance enfantine du corn te d'Avaray, qui, sans avoir la moitié des talents, de l'instruction et du bon sens de Sa Majesté, exerce sur son esprit un empire absolu ; et aussi par la timidité et la souplesse du duc de La Vauguyon, qui n'ose donner son opinion, crainte de se faire du tort auprès de M. d'Avaray...
Il serait sérieusement à désirer que le Roi fût autorisé à rester à l'armée. Sa présence y sera, dans les circonstances actuelles, extrêmement avantageuse; son éloignement, au contraire, que son peuple ne lui permettra jamais de présenter comme un acte volontaire, peut produire un mal infini... Je suis convaincu que la cour de Vienne n'y accédera point et que son intervention, considérée comme inopportune et officieuse, ferait plus de mal que de bien... Je n'ai donc fait qu'insister pour qu'il soit admis à rester dans le voisinage de l'armée1
1 !'.<;< u à Londres le 4 juillet. — L'an précédent, sir Morton E.len avait tveu l'ordre de ne pas trop insister à Vienne pour fpie Louis XVI11 accompagnât Condé au passage du Rhin.
nÈCF.S JUSTIFICATIVES. 361
Pièce T.
Wickham à lord Grenville .
liiTiic, 8 mars 17 >7.
Je suis persuadé que la véritable force du Directoire (j'entends cette force dont dépend son existence même) ne vient pas tant de ses armées, de ses victoires et de son influence en Europe que de la situation actuelle de l'opinion publique... et de l'adresse singulière avec laquelle il continue à tourner cette opinion à son profit. Ses armées peuvent être battues, mais tant que le peuple, par choix, par mauvais calcul ou par crainte d'un plus grand mal, continuera à donner sa confiance au gouvernement actuel, on trouvera de nouvelles ressources, on créera de nouvelles armées1, et il regagnera bientôt son influence en Europe. Mais que la conviction se généralise que le gouvernement peut être renverse sans danger pour le public, dès lors, il sera perdu; car, étant par luimême odieux et impopulaire, il n'aura plus d'autre ressource que de s'unir à ses ennemis les plus implacables, les Jacobins, ce que le Directoire sait être absolument impossible ...
Pour prendre la chose à un autre point de vue, il est évident que le gouvernement actuel est, de sa nature, un gouvernement de confiance, et forcé d'agir comme tel la plupart du temps.
Malgré les pouvoirs extraordinaires dont il est investi et les nombreux actes de cruauté dont il s'est rendu coupable, ses ministres renoncent rarement aux formes prescrites par la constitution sans être rappelés à leur devoir par la puissante voix de l'opinion, et ceux de leurs ennemis qui les attaquent avec ces formes, bien qu'ils ne soient guère heureux, sont cependant certains de rester impunis;... les pouvoirs extraordinaires ne sont d'ailleurs jamais accordés au Directoire, les actes de tyrannie ne sont jamais commis par lui qu'à la suite d'une attaque imprudente, mal conçue et illégale de ses ennemis.
1 «Je ne crois pas que cette opinion soit en opposition avec celle de Pichegru, car lorsqu'il parle de la destruction des armées républicaines et des conséquences d un tel événement, il suppose toujours que l'on a pris des mesures pour mettre fin à la confiance du peuple dans sou gouvernement... » (Sote de Wickham.) — [Pichegru disait en effet que les Autrichiens devaient surtout chercher à fatiguer et à détruire les armées républicaines.]
36i PIECES JUSTIFICATIVES.
Si cette façon de considérer les choses est juste, il est très-évident que le pouvoir et la force du Directoire ne peuvent être diminués efficacement qu'en influençant et en corrigeant l'opinion publique sur les points où elle est hostile aux intérêts des alliés, et par conséquent favorable au Directoire.
Parmi ces points, celui qui, à cette heure, mérite une attention particulière est la conviction « que les alliés cherchent à détruire la France en excitant de nouveaux troubles à l'intérieur du pays... n Avec les forces que l'on emploie maintenant, il est pour moi évident que nous ne réussirons jamais à ébranler la puissance du gouvernement tant que nous n'aurons pas conquis les faveurs et la bonne opinion du peuple. Gagner ce point est devenu encore plus important depuis qu'il a gracieusement plu à Sa Majesté d'exprimer son désir de signer une paix honorable avec la République.
Car, bien que l'objet directement visé (j'entends la ruine du gouvernemeni) puisse ne pas être atteint, cependant la tentative elle-même, faite de cette façon, tend à confirmer, à fortifier l'espérance et le désir du peuple d'avoir la paix et à lui fournir les moyens de forcer le Directoire à la conclure.
Je crois aussi pour ma part (quoique je ne sois pas prêt à développer ce sujet) que la ligne de conduite à laquelle je fais allusion contribuera à combattre et à atténuer les dangereuses conséquences qui pourraient résulter pour les domaines de Sa Majesté de relations ouvertes avec la France après la conclusion de la paix
Si le roi de France pouvait être amené à sanctionner des
instructions dans ce sens et à les motiver sur son impuissance momentanée à prêter aucun secours effectif ù ses sujets, sur son affection pour son peuple et son indifférence pour ses propres droits et ses propres intérêts comparés au bonheur et à la tranquillité de la France, je suis bien convaincu que ce ne serait pas seulement la voie la plus courte pour reprendre sa couronne, mais que cela contribuerait encore efficacement à donner au trône restauré beaucoup de splendeur et de stabilité '
1 Beçu ;i Londres le 30 mars.
PIECES JUSTIFICA1 IVES. 363
Pièce U.
Wickham à lord Grenvitle .
Berne, "27 août 17. 'T.
II serait aussi peu sage que dangereux d'amener directement un débat sur l'objet désiré dans l'un des deux Conseils, et particulièment dans celui des Cinq-Cents, le seul où je serais certain de pouvoir le faire.
Il semble bien préférable, pour atteindre noire but dans les circonstances actuelles, que le Directoire vive, comme il le fait maintenant, au jour le jour, dans la crainte d'une tentative de ce genre, plutôt que de lui montrer la faiblesse de ses adversaires par l'incapacité absolue où ils se trouveraient de conduire un semblable débat à une fin déterminée.
Un effort faible, mais bien intentionné, a été fait par le comité chargé d'examiner le traité conclu avec le Portugal, et on a directement intimé au gouvernement la ferme résolution de l'Assemblée de ne plus accorder de crédits pour continuer la guerre ; toutes les occasions ont été mises à profit par plusieurs chefs de partis dans les deux Conseils pour exprimer leur opinion sur ce point de la façon la plus claire et la moins équivoque. A ces moyens on peut ajouter les journaux, dans lesquels Votre Seigneurie aura sans doute vu récemment avec grande satisfaction un changement total d'opinions et de langage à l'égard du gouvernement de Sa Majesté et une clameur continue vers la paix, presque à n'importe quel prix .
C'est à des faitsde ce genre, si faibles qu'ils paraissent et si mal appuyés qu'ils soient(en en exceptant seulement le refus de crédits), que nos efforts doivent nécessairement se borner pour le moment. L'effet de ces mesures est graduel et lent, mais il est perceptible; que ces mesures elles-mêmes ne doivent pas être entièrement méprisées, cela résulte évidemment de l'aigreur avec laquelle on les signale, tant dans les adresses militaires que dans le dernier message du Hirectoire t i'Assemblée.
S'il y avait seulement un homme d'un esprit supérieur, un véritable homme d'Etat dans chaque Conseil, les choses pourraient aller
autrement; mais il faut nous contenter d'employer les instruments que nous avons, si faibles qu'ils soient, de tenter de les aider là où ils sont le moins forts, de patienter quand ils agissent contrairement à nos désirs, et de laisser le reste au temps, qui a déjà si étonnamment travaillé en France à la destructiou graduelle de la Révolution, de ses auteurs et de ses principes.
A moins qu'il n'y ait une entente parfaite entre les gouvernements respectifs à l'intérieur, un intérêt commun à s'entr'aider pour supprimer le mal d'où qu'il puisse venir, il est clair que les actes de vigueur qui seront nécessaires amèneront en Fiance du mécontentement et des plaintes et plongeront peut-être l'Angleterre et la France dans les horreurs d'une nouvelle guerre. C'est pourquoi, dans tous mes rapports avec des personnes telles que Berger et Pichegru, je n'ai jamais essayé de mettre en avant les intérêts directs de la Grande-Bretagne ni de stipuler en leur faveur; j'en ai toujours parlé comme d'intérêts essentiellement connexes à ceux de la France, cherchant ainsi à pénétrer l'esprit des personnes auxquelles je parlais ou j'écrivais de la nécessité d'une union étroite entre les gouvernements, comme entre les propriétaires et toutes les personnes intéressées au maintien de l'ordre et de la paix dans les deux pays, quelle que soit la forme de gouvernement sous laquelle la France continue à vivre ; j'ai toujours vu que les arguments de cette espèce étaient les seuls qui fissent impression et fussent reçus sans méfiance, alors même que la haine contre le gouvernement de Sa Majesté était la plus ardente.
C'est aux ministres de Sa Majesté seuls qu'il appartient de dire jusqu'à quel point ce principe devra être appliqué; j'ai seulement essayé , sans compromettre mon gouvernement ni moimême, de le poser et de m'en servir pour atteindre d'autres objets1
1 Picçu à Londres le 17 septembre.