Annual SerieSy n**' 2122, 1983, etc
Ceâ Messieurs, entre quatre et cinq, ont fait une nouvelle apparition à leurs bureaux. Us Reprennent vers cinq heures la route d'Hagley. Ils y retrouvent leur home et leurs serres. Ils y reprennent le culte de quelque hobby (manie, dada). Chacun d'eux a sa manie, — c'est la mode. — Les uns collectionnent les orchidées, les autres les timbres-poste, d'autres les éditions de Ruskin ou de Carlyle, — non pour les lire, mais pour les montrer. La plupart « s'entraînent » encore à quelque jeu ou à quelque sport, billard, tennis, boxe, etc. ; chaque jour ils y consacrent quelques heures. Il en est qui s'entraînent aussi pour la parole en public et pour la « debating society )),la société de discussion, — c'est là que Joe a débuté; c'est de YEdgebaston Debaling Society qu'il est parti pour la fortune que l'on sait... Ces manies et ces entraînements devi'ennent pour le grand nombre la grosse affaire de la vie. La culture désintéressée du muscle les détourne des intérêts vitaux de leur commerce et de leur industrie. Car, pour eux, être un bon commerçant n'est rien. Devenir un champion de la raquette ou de la bille, voilà qui pose un homme et en fait presque l'égal d'un baronet l M. Jourdain, il y a deux siècles, prenait déjà un maître de danse et un maître d'armes.
Et M. Jourdain prenait aussi un maître de philosophie et un maître de musique : il se piquait de protéger les sciences et les arts. A l'entrée de leur musée municipal, ces Messieurs ont fait graver sur le marbre • By the gain of indmtry^ we promoie art, (Avec les gains de l'industrie, nous faisons avancer l'art 1...) Ils sont promoterB d'art et de science, comme ils sont promoters d'affaires. Ils donnent parfois leur argent, jamais leur attention et leurs soins. Les Allemands et
les Américains, plus avisés, ont renversé la formule, et c'est par Fart qu'As promotent leur industrie : aussi va-t-elle sans cesse de Tavant, se perfectionnant et s'affinant, se complétant et se renouvelant, toujours prête à la lutte, toujours conforme aux derniers progrès. Le conservatisme ruine Birmingham. Elle espère encore qu'après la crise passagère, les beaux jours de 1873 reviendront d'eux-mêmes ou que la baguette magique de Joe les ramènera : elle a oublié sa propre histoire et le siècle d'efforts patients, de science et de vertu, qui précéda les bénéfices de 1860 à 1873. Car l'ancienne prospérité ne fut pas un coup de chance que le hasard et le jeu créèrent, et que le hasard peut redonner. C'est par la vertu de ses penseurs, par l'étude de ses inventeurs, par le travail acharné de tous ses fils, que Birmingham est arrivée jadis à la fortune. Elle était radicale alors, radicale d'esprit et non pas de nom seulement, sans cesse en quête de nouveau, toujours en effort de progrès. Elle avait fait la révolution de l'industrie moderne : c'était dans ses usines de Soho que Watt et Boulton avaient asservi la vapeur, et c'était chez elle aussi que Murdock avait inventé le gaz et la locomotive. Ayant la première appliqué en grand à la fabrication du fer les procédés du puddlage, elle était devenue puissante par les forces combinées du fer et de la houille. Puis chaque jour, dans le détail, ses petits patrons avaient imaginé quelque perfectionnement, inventé, simplifié, changé. Elle avait conquis la clientèle du monde en s'adaptant aux besoins du monde nouveau. Elle marchait en tête des peuples travailleurs, et non pas à la suite des lords parasites. Elle ne cherchait pas à exploiter le voisin au profit de sa paresse : son travail profitait à tout l'univers.
Depuis, Birmingham ignora le progrès du monde. Les grandes inventions se firent sans elle et contre elle. Les procédés et les emplois nouveaux de Tacier, si elle les eût connus, auraient pu lui rendre la suprématie d'autrefois. L'électricité, avec les cuivreries et les mille menus objets qu'elle emploie, aurait pu lui donner des années de travail. Le pétrole et les nouveaux moyens d'éclairage et de locomotion sollicitaient ses inventeurs... Elle a tout ignoré, parce que, détournant les yeux du présent, elle s'était éprise d'un beau snobisme pour le passé... Elle était autrefois la grande dissidente et la grande travailleuse, ne s'en rapportant qu'à son jugement, ne vivant que suivant son idéal. Elle croit aujourd'hui en la parole de ces rhéteurs aimables dont les Unionistes font leurs chefs aux Communes et qui vont prêchant l'amour des vieilles choses, l'utilité de la croyance et de la tradition, l'impuissance de la raison, la faillite de la vérité, la beauté du préjugé et la solidité des ruines! Pour vivre dans la compagnie des lords « avec l'Église et avec la Bière », dans le service des faux dieux, elle a déserté le culte du progrès, son Seigneur et Maître. Et quand Joe lui propose de construire pour sa paresse une demeure familiale et tranquille, elle oubKe ces paroles du Livre, qui jadis était toute sa loi : « Si le Seigneur n'édifie pas une maison, c'est en vain que travaillent ceux qui cherchent à la construire. »
Tous les renseignements tendent à prouver d'une indéniable façon le déplacement graduel du commerce aux dépens de l'Angleterre et au profit de Tétranger. Le phénomène, à rheure actuelle, est déjà si intense qu'il pourra surprendre bien des gens : on le croirait même difficilement possible, si tant d'incontestables autorités ne nous en prouvaient l'existence.
Chambre de commerce anglaise de la Trinité, Blue Book, C-84i9, p. 183.
De Birmingham à Liverpool, cent cinquante kilomètres de plaines ondulées mènent de la houillère centrale à la plage marécageuse. C'est d'abord l'horreur du Pays Noir, de ses gangues, de ses mares, de sa boue charbonneuse et de son ciel enténébré. Au long des canaux tout fumants de buées, les lignes de rails se décuplent et, sur les remblais de cendres et de débris, les longs convois s'enfoncent à travers chevalements de mines et cheminées. Jusqu'à Wolverhampton, une chaîne d'usines et de hauts fourneaux rive par couples les cités ouvrières, West-Bromwich et Wednesbury, Bilslon et Willenhall. Les faubourgs se sou-
dent par des champs de gravats aux faubourgs de la ville prochaine. Une humanité rabougrie, déjetée par la servitude des machines, une nature étiolée, étouffée sous les déjections de la mine et de la fournaise, nulle part au monde n'apparaît comme ici Tavilissement des êtres et des choses que semble avoir coûté notre civilisation nouvelle...
Après les usines de Crewe, la houillère cesse brusquement : on rentre en un vert pays d'arbres et de haies, de vergers, de prairies, de coteaux inclinés vers la plaine maritime. On sent déjà la mer voisine. Ses brises viennent chasser des poumons les vapeurs de la houille. Sous la calme brume irisée, parmi la verdure des champs gorgés d'eau, les troupeaux de moutons, les bandes de corbeaux et de pies, les vaches sommeillantes, les filles sarclant un coin de potager ou, derrière la charrue, le laboureur poussant un lourd attelage, toutes ces visions champêtres chassent de Tesprit les visions de servage et de mort. On peut songer à la vie facile, indépendante, humaine, que durant des siècles jadis connut la « vieille joyeuse Angleterre », aux jours déjà lointains où, pour être la maîtresse du monde, elle ne s'était pas faite encore la servante de l'humanité.
Dans cette plaine fertile, à mi-chemin des coteaux anglais et des montagnes galloises, une vieille ville, Chester, s'était assise. Entre les peupliers de sa rivière, au milieu de la prairie, elle s'était remparée de hautes tours et dentelée d'églises, de pignons aigus et de rues en arcades : l'anneau de ses murs éboulés garde encore ses maisons de bois, ses façades en colombage et sa cathédrale de grès rose. Elle vivait de ses troupeaux et de ses champs, sans regarder la mer, veillant seulement aux pillards gallois qui parfois
lui tombaient des montagnes, forteresse et ville paysanne, ville religieuse aussi, dont les apôtres marchaient à la conquête du pays welsh. Près d'elle, deux longues et larges rades enfoncées au cœur du pays n'avaient pu tenter son ambition. Contente de son port fluvial, où bateaux de pêche et marées remontent lentement, elle laissait aux gens de Bristol les périls et les gains de la traite. Elle n'exploitait de ses rades que les pêcheries et les marais salants. Elle ne leur demandait que du poisson pour ses jours déjeune et du sel pour ses jambons et ses fromages. Les deux rades s'envasaient sous la poussée des petits fleuves côtiers. La rade du nord surtout, étranglée par une étroite passe, n'était qu'un vaste marécage, un pool verdoyant, peuplé de livers^ d'oiseaux marins.
Émergeant de ce marais, au bord de la passe, une butte rocheuse porta de bonne heure une forteresse, qui défendit contre les gens du large pêcheries et marais salants. Ce fut le château de Liverpool, entouré bientôt d'un village de pêcheurs qui, en 1313, fournissait une barque et six hommes à la flotte du royaume. Les Irlandais se mirent à le fréquenter. Pour payer leurs chargements de sel, ils apportaient leurs fils de chanvre ou de lin, que travaillaient les paysans de la plaine voisine, sur les bords de la Weaver, la rivière des Tisseurs. Peu à peu d'autres clients, d'abord les pêcheurs de l'île de Man, puis les pêcheurs aux harengs de la mer du Nord, vinrent aussi chercher leur provision de sel. Au début du xvi* siècle, le bourg enrichi par ce commerce eut son église à l'ombre du château royal ; le comte de Derby y eut sa maison de pierre ; douze barques formaient la flotte ; Liverpool alors se croyait prospère. A la fin du siècle, se plaignant de sa décadence, elle invoquait
la bienveillance du roi en faveur de « la pauvre ville déchue de Liverpool ». Puis cent ans de révolutions et de guerres civiles s'écoulent et, quand avec les Stuarts disparaît l'Angleterre moyenâgeuse, Liverpool s'éveille avec l'Angleterre moderne : chaque progrès de cette Angleterre de liberté marquera un progrès de la ville commerçante.
En 1709, elle a 84 bateaux avec un tonnage de 6 000 tonnes. Elle vient de creuser son premier dock^ son premier bassin entouré de quais et d'entrepôts. Bristol est encore le grand port du royaume, le fournisseur de denrées coloniales et de marchandises étrangères. Pendant tout le xvni* siècle, Bristol demeure le Nantes de l'Angleterre, le vieux port des nègres et des épices. Liverpool s'essaie timidement aux mômes trafics : chargeant les poteries du StafTord, les couteaux, les outils et la verroterie des Midlands, les toiles de la plaine ou les lainages des montagnards, elle va sur la côte d'Afrique les troquer contre des nègres, qu'elle troque aux Indes Occidentales contre du sucre ou du rhum. Mais, obéissant déjà à certains scrupules, elle s'est tournée plutôt vers les nouveaux commerces du Canada et de l'Amérique. Car elle a fait appel ou accueil aux idées nouvelles; les dissidents, quakers, anabaptistes, catholiques et juifs, sont venus l'habiter : elle commence à flétrir la traite, comme un métier indigne d'honnêtes gens. Elle a mis en vente les produits nouveaux, café, thé, tabac, indigo, etc.
Mais Liverpool va trouver surtout la marchandise nouvelle qui fondera sa fortune en môme temps que la fortune des alentours, quand au lin de l'Irlande elle aura substitué le coton de l'Amérique. Alors, dans la plaine voisine, les paysans tisseurs se grou-
petit en villes ouvrières : Manchester commence à grandir. L'abolition de la traite en 1806 tue, pour un siècle, la concurrence de Bristol : Liverpool devient, par le coton, le premierport anglais.
A mesure que le coton conquiert le royaume, puis le monde, Liverpool conquiert le monopole commercial du royaume, puis de Tunivers. Elle creuse ses docks au fur et à mesure que le coton élève de nouvelles usines dans le Lancashire. Les premières balles arrivent vers 1760 : Liverpool, en 1770, se vante déjà d'être le premier des ports anglais, ou du moins de n'être inférieur à aucun autre. Le coton est d'exploitation difficile et son importation progresse lentement, tant que là-bas, aux pays producteurs, il faut, pour l'égrener, recourir à la main des nègres : la population de Liverpool ne dépasse guère 50 à 60000 habitants. Mais en 1792, E. Whilney invente la machine à égrener, et l'importation du coton en Angleterre décuple aussitôt: 100000 balles en 1801, 326000 en 1811, 490000 en 1821, 900000 en 1831, 1 344 000 en 1841, 1 900 000 en 1851, 3 035 000 en 1861 , 4 405 000 en 1871.
L'importation du coton en Angleterre monte constamment jusqu'à cette année 1872 qui marque un maximum avec ses 1 800 millions de livres. Puis, dix années durant, une période de recul ou de stagnation ramène en 1881 à ce môme chiffre de 1 800 millions. Puis une autre période de reculs et de reprises conduit en 1889-1891 à près de deux milliards. Et, depuis, une nouvelle stagnation revient en oscillant vers ce chiffre de 1 800 millions qui semble le maximum définitif. Suivant une courbe pareille, la population de Liverpool a monté, puis décru : 77 000 habitants vers 1800, 205000 en 1831, 225 000 en 1841,376000
en 1851, 444000 en 1861, 494000 en 1871. La progression jusque-là est continue. Elle dure quelques années encore, et le recensement de 1881 donne 553 000 habitants. Mais celui de 1891 accuse une baisse annuelle de 6 p. 100 sur le dernier chiffre : Liverpool n'a plus alors que 517 000 âmes.
Seulement, comme on ne veut pas avouer cette décadence, on crie bien haut que la population émigré vers les cottages de la périphérie et qu'il faut englober ces villages pour faire une « plus grande » Liverpool comme on a fait une plus grande Londres, comme on fera une « Plus Grande » Bretagne. Et Ton annexe Walton, West Derby, Wavertree, Toxteth, etc. Depuis 1895, la plus grande Liverpool a 630 ou 635 000 âmes ; le comte de Derby a été son premier lord-maire, car les maires de Londres et d'York ne sont plus les seuls à porter le titre de lords : en passant au camp unioniste, industriels et commerçants ont voulu que l'on donnât du lord aux maires de leurs bonnes villes, Birmingham, Glasgow, Manchester, Liverpool, etc.
Le coton, qui créa Liverpool et Manchester, influa rapidement sur tout le royaume. De proche en proche, il transforma l'Angleterre et toutes ses conditions de vie : en politique, il fît le radicalisme; en affaires, il fit le libre-échange. Exigeant une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse, il peupla de villes, autour du marécage, la plage et la plaine jadis presque désertes, et, donnant ainsi des millions de partisans aux idées radicales, il amena le triomphe des gens de l'Ouest, de l'Angleterre dissidente. Exigeant, d'autre part, une main-d'œuvre de plus en plus économique, — « dès que 5 pour 100 du capital mis en œuvre nous est assuré, nous construisons de nouvelles usines »,
disent aujourd'hui les gens de Manchester*, — il réclama pour ses travailleurs la vie à bon marché et les matières premières de travail ou de subsistance dégrevées de tous droits. L'agriculture anglaise lui fournissait le blé à 40 ou 45 shillings ï impérial guarter (le double hectolitre environ) dans les bonnes années (1822 et 1835), à 85 ou 95 shillings dans les mauvaises (1816-17 et 18), et en temps de guerre, les prix montaient à 120 ou 125 shillings (1801 et 1812 •). Pour « maintenir » les revenus des aristocrates, il fallait arrêter la concurrence étrangère : les lords, maîtres de l'agriculture et de la politique, avaient ceinturé le royaume de hautes barrières protectrices. Le premier soin du colon fut de jeter par terre ces « lois des blés » et d'ouvrir tous les ports aux arrivages. Dès 1846, il eut gain de cause. Du monde entier , grâce au libre-échange , les provisions affluèrent. Par millions de quintaux, le Continent, la Russie, l'Amérique, l'Inde et l'Argentine fournirent le blé et les farines : 12 millions de quintaux en 1851, 37 millions de quintaux en 1861, 44 millions en 1871, 70 millions en 1881, 90 millions en 1891, 107 millions en 1895, 88 millions en 1897 ^ Les autres subsistances, céréales, viande, beurre, lait, œufs, etc., arrivent de France, d'Allemagne, de Danemark et d'Amérique. Par millions de livres sterling (25 millions de francs), l'Angleterre achète sa nourriture dans tout l'univers :
i. Blue Book, G-8963, p. 24.
2. Board of Agriculture, — Agricultural retum for 1898, p.l20 et suiv. V « impérial quarter » vaut environ 2 hecl. 10, et le shilling 1 fr. 25.
3. Pour tous ces chiffres et les suivants, voir les Siatistical Abstracts.
Céréales 19,3 41 63 48 53
Beurre 2 5,85 9,54 11,88 18,40
Œufs ' 0,31 0,98 2,47 3,08 4,35
Bœufs et moutons. 1,7 4 5,9 6 11,3
Lard et jambons. 1,6 2 8,3 10,3 14,5
Viandes 0,06 0,97 4,1 4 9,5
Poisson 9,29 0,49 1,64 2 3,42
Thé 4,6 10 12,48 9,78 10,4
Café l,^2 4,36 7,76 4,24 3,58
Sucre 15,5 12,8 27 17 16,5
Vins 4,08 4,83 7,13 5,46 6,03
Fruits 2 2,.30 6 7,25 10,54
Fromage 0,97 2,55 4,77 4,51 5,88
millions de livres sterling.
L'ouvrier vécut abondamment et à bas prix. Mais ragriculteur ne trouva plus le salaire de ses peines. Uimperial quarter de blé tombant à 30 et même à 22 shillings (1894), — 13 francs l'hectolitre, — on abandonna la culture des céréales. La population de la Grande-Bretagne allait sans cesse en augmentant : de 28 millions d'hommes en 1857, elle montait à 30 en 1867, à 33 1/2 en 1877, à 37 en 1887, à 39 en 1897. La superficie exploitée ou occupée s'étendait en proportion. L'œuvre humaine, autrefois, ne s'exerçait que sur la moitié de la superficie totale, sur 30 millions d'acres à peine, alors que l'île en compte 56 millions; les marais, la montagne et la pâture inutile prenaient le reste. Aujourd'hui l'homme s'est asservi près de 3 nouveaux millions d'acres. La culture n'a rien gagné à cette extension. Depuis trente ans surtout (fin de la guerre de Sécession), les céréales ont chaque année perdu du terrain : des 9,0 millions d'acres de 1867, il reste à peine 7,5 millions en 1897. Partout -elles ont reculé devant les pâturages — qui de 11 millions d'acres en 1867 pas-
sent à 16,5 millions en 1897, — devant les terrains de chasse ou de jeux, les parcs et les cottages, les villes et leurs faubourgs. Seule Textréme Angleterre de Test, entre les golfes du Wash et de la Tamise, dans les vieux comtés féodaux autour de Londres, s'obstine à faire du blé et se ruine de jour en jour*.
La pâture nourrit encore certaines régions. Le Kent, le Northumberland et les comtés montagneux ont toujours leurs troupeaux de moutons. Le Yorkshire et les plaines herbues, voisines des grandes villes, continuent Télevage des bœufs. Mais les arrivages d'animaux vivants,
Bœufs 92 177 201 295 618 miUîers de
Moutons 177 539 874 971 611 têtes.
et les viandes salées ou gelées d'Amérique, d'Australie et de l'Argentine diminuent tous les jours les profits de cet élevage :
Importations oon8omm6«B dans le Royaume-Uni
(quantités par tête d'habitant).
Lards et jambons. ., . 8,87 H,4i 14,10 17,95 livres
Bœuf 2,14 2,55 6,70 8,83 en
Mouton 0,60 2,36 4,99 8,97 poids.
Porc 0,88 1,26 0,98 1,58 —
Autres viandes 1,69 1,38 2,10 1,72 —
Les laines du Cap ou de FAustralie inondent le marché : 130 millions de livres (en poids) en 1857; 233 millions en 1867 ; 409 millions en 1877 ; 577 en 1887 ;
1. Blue Book, Cr8540 : Report into... the Agricultural Dépression.
743 en 1892; 740 en 1897. Aussi depuis trente ans le nombre des bœufs s'est lentement accru, — 5 millions en 1867; 6,5 millions en 1897, après avoir été à 7 millions en 1892; — mais le nombre des moutons a suivi la marche exactement inverse : 29 millions en 1867; 26,5 en 1897, après avoir été à 24 millions en 1882*. Partie des rives de la mer d'Irlande, l'industrie a conquis le terrain pied à pied et refoulé la culture jusqu'à la mer du Nord. Sauf la bande côtière qui lui reste entre York et Londres, l'Angleterre agricole a partout cédé la place aux usines et à leurs dépendances. La verte Anglie, la grasse terre des moutons et des gentilshommes campagnards, n'est plus aujourd'hui qu'une cité industrielle et commerçante : elle ne tire plus du sol que le charbon et les minerais; elle demande aux champs de l'étranger presque tout ce qu'il lui faut pour la nourriture de son peuple et de ses machines. A mesure que le développement de la population et l'abandon de la culture décuplaient le nombre des bras disponibles, il a fallu créer, au dedans, des industries nouvelles et trouver, au dehors, tout à la fois de nouvelles sources de matières premières et de nouveaux débouchés pour les produits. La Grande-Bretagne n'étant plus qu'une ville industrielle, le monde entier est devenu comme la campagne suburbaine chargée de nourrir cette ville énorme et d'en consommer, en retour, les produits manufacturés.
1. De 4882 à 1897, ce regain pour l'élevage du mouton est certainement dû au changement d'alimentation que l'on peut constater dans toute l'Angleterre : le mutlon chop, depuis quinze ans, prend de plus en plus la place de l'ancien roastbeef.
LE PROTEGtIONNISME 129
Gommeroe anglais ^
(eo milliers de livres sterling), et Importations.
Animaux vivants 10 438 11380 10 385 9 515
Nourriture 172 568 178 341 193 730 195 524
Métaux 20 492 21 265 ♦ 21852 28 263
Matières textiles 74 757 70 263 71 268 65 683
Matières métallurgiques. . 47 241 52 085 52 226 56 666
Produits ouvrés 81379 85 038 87 076 91298
Chiffre total 441 808 451 238 470 378 485 075
Exportations.
Nourriture 11684 12 138 12104 12568
Matières premières 17 687 20 140 21076 26 581
Fils et tissus 105 329 96 618 94 508 99 454
Métaux et machines 50 563 50 769 51 136 59 9Ô3
Vêtements et modes 10 474 9 878 9 577 9 554
Charbons 12 156 16 654 18 135 23 105
Chiffre total 240 145 234 350 233 359 264 660
De front, pendant un quart de siècle, entre 1857 et 1872, les importations et les exportations ont monté par bonds :
Importations...... 187 225 275 354
Exportations 146 166 225 314
Millions de livres sterling.
Puis il y eut comme une rupture de cet accord et, tandis que- les importations montaient toujours, le chiffre des exportations alla diminuant ou demeura slationnaire :
Importations 354 394 413 362 423 4ol
Exportations 314 252 306 281 291 294
Millions de livres sterling.
1. Extrait du Monthly Hecord, de la Chambre de Commerce de Manchester.
L'ANGLETERRE ET l'IMPÉHIALISMë. à
La marche du phénomène apparaît encore plus clairement quand on le note dans ses rapports avec les chiffres de la population. Par tête d'habitant, importations et exportations ont suivi la même marche ascendante jusqu'en 1872 :
Importations.
Exportations
Livres et shillings.
En 1872 cet accord est rompu : les importations continuent quelque temps leur marche ascendante, puis oscillent autour de ce maximum; les exportations baissent ou stationnent :
Importations 11,2 11,6 11,17 10,16 10,10 11,2 11,3
Exportations 8 6 6,8 6,9 6,7 5,19 6,1
Livres et shillings.
Et dans ce chiffre des exportations, ne figurent encore que les articles et produits anglais. La baisse serait plus visible si Ton y joignait les articles et produits coloniaux ou étrangers. Jadis, non contente d'importer pour elle-même et d'exporter ses produits, l'Angleterre s'était faite l'intermédiaire de tous les peuples. Au seuil du monde atlantique, quand l'Atlantique était devenu le théâtre du commerce universel, elle était devenue le point d'attache ou de départ de toutes les transactions entre l'Europe et le reste du monde. C'est vers elle que d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, convergeaient tous les convois de matières premières; elle se chargeait de les distribuer ensuite aux peuples européens. C'est vers elle que convergeaient aussi tous les produits de l'Europe; elle se chargeait de les convoyer à tous les peuples de l'uni-
vers. Reine du charbon, elle avait conquis le monopole du commerce après le monopole de Tindustrie. Jusqu'en 1872, son courtage maritime prit la même extension que son progrès industriel; par millions de livres sterling, elle réexporta au dehors les marchandises et produits coloniaux ou étrangers. Jusqu'en 1872-1873, le chiffre de ses exportations totales va croissant :
Exportations totales 139 164 212 227 31 i
Millions de livres sterling.
Mais il semble qu'ici encore Tannée 1872 ait marqué un maximum et que la baisse ou la stagnation ait succédé. Sauf deux années exceptionnelles (1889 et 1890 avec 315 et 328 millions : l'Exposition universelle de Paris en est peut-être la cause, et 1899 est encore dans le même cas), le chiffre de 1872 ne fut plus jamais atteint ou dépassé qu'en 1899 :
256 286 295 298 291 296 294 294 329 Millions de livres sterling.
Et si nous prenons encore les moyennes par tête d'habitant, nous avons pour ces mêmes exportations totales :
Livres et shillings.
En 1872, l'Angleterre était maîtresse du commerce universel. Il lui faut aujourd'hui compter avec des rivaux, jadis ses clients, qui menacent d'atteindre à sa taille ou même de la dépasser. En face de la grande maison anglaise, une concurrence allemande s'est ins-
tallée sur le continent d'Europe. Une autre s'installe sur le continent d'Amérique. L'Allemagne est entrée en scène depuis 1880 environ. Le canon de Cuba et des Philippines n'est que le signal d'entrée en scène du géant yankee. Depuis quinze ans, l'Allemagne et les États-Unis ont suivi la même route. Tributaires jadis de l'Angleterre et de la France, ils se sont d'abord outillés pour se suffire à eux-mêmes : derrière des tarifs protecteurs, ils ont fondé leur industrie. Puis, quand la force ainsi endiguée eut atteint le niveau de l'écluse, on la |vit tomber brusquement sur le monde, et, tandis que les exportations de produits anglais et français diminuaient ou restaient stationnaires, les produits allemands et américains se taillaient une large place au soleil * :
Exportations de Produits onvrés (millions de livres sterling). Grande-Bretagne. France. Allemagne. États-Unis.
Et si l'on veut une moyenne, on arrive au tableau suivant :
Moyenne annuelle par oinq années (millions de livres sterling).
Accroissement 1880-1884 1891-1895 Total pour cent.
Grande-Bretagne.... 236 226 — iO — 4,40
France 73 73 • •
Allemagne 93 101 -f 8 -f 8,6
États-Unis» 26 35 -f 9 +34,6
1. Chiffres empruntés au Bluê Book, G-8332 : Mémorandum on Ihe comparative statislics, etc.
Pour le transport et Texportation de leurs produits, Allemands et Américains ont d'abord employé le courtier anglais. Alors que l'Angleterre n'était plus le seul fournisseur du monde, elle resta quelques années encore son seul agent d'affaires. Puis l'Allemagne voulut créer son commerce, comme elle avait créé son industrie. A l'abri des mêmes droits protecteurs, elle a commencé la besogne et déjà les résultats se font sentir. Les statistiques nous montrent, jusqu'en 1872, la hausse continue des marchandises allemandes transbordées dans les ports anglais à destination de l'univers, puis la baisse continue de ces marchandises à partir de 1872 :
Valeur des marchandises transbordées (milliers de livres sterling). Pays d© provenance : Allemagne Belgique Hollande France États-Unis
On voit avec quelle régularité décroissent les chiffres concernant l'Allemagne et ses deux annexes commerciales, la Belgique et la Hollande. Sur l'ensemble, d'ailleurs, le courtage maritime anglais est en baisse : 1872 accusait environ 14 millions de livres (350 millions de francs); 1897 n'a plus que 10 ou 11 millions (250 millions de francs).
Quand donc l'industrie et le commerce anglais se plaignent de malaise, quand ils se tournent avec regret vers ces années bénies qui suivirent la guerre
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franco-allemande, 1872 et 1873, il ne semble pas que leurs plaintes sur cette depresnon of trade soient mal fondées ni même exagérées : il semble que l'Angleterre ait connu en 1872 le maximum de sa fortune; pendant ce dernier quart de siècle, elle n'a fait que déchoir.
L'ouverture du canal de Suez a diminué nos profits et changé tout notre commerce. Elle nous a enlevé la situation d'entrepositaires que nous avions jadis. Je pense que le monde aurait été plus heureux et meilleur sans ce canal. Je sais bien que je vais paraître très réactionnaire. Mais sûrement nos intérêts maritimes s'en trouveraient mieux aujourd'hui...
Enquête parlementaire sur la Dépression of Trade : Blue Book, G-4797, pp. 106 et 123.
Quel caprice ou quelles raisons profondes ont pu détourner les nations de leur chemin vers le bazar anglais? On avait tout fait cependant pour les attirer et pour les retenir, pour leur aplanir la route, pour leur ouvrir toutes les portes : sur toutes les avenues, on avait affiché en grandes lettres Entrée libre. C'était encore le coton qui avait imposé cette politique commerciale. Étrangères ou anglaises, toutes les marchandises recevaient le même accueil. Sauf quelques articles sans grande importance, — alcools, vins, café, chocolat, thé, tabac et vaisselle plate, — on ne taxait rien à l'entrée et rien à la sortie. « Laissez tout passer », avaient dit les gens de Manchester, et l'Angleterre entière, sans regarder la provenance, ne se guidait pour ses achats que sur les
prix et surla qualité. De même, étrangers ou anglais, tous les hommes jouissaient des mêmes droits et de la môme liberté. Sans naturalisation, l'Allemand ou le Français établis dans le royaume étaient considérés comme membres de la communauté commerciale : ils prenaient part aux élections et aux assemblées locales, dont dépend le commerce; au premier désir, sans formalités, ils devenaient Anglais, estimés à Tégal du plus vieux citoyen. Jamais, contre les étrangers, on n'avait proféré la moindre parole de haine. Grecs à Londres, Allemands à Manchester, Juifs un peu partout avaient accaparé une bonne part des affaires. Mais tant qu'ils se conformaient aux lois et payaient les taxes, ils jouissaient de l'estime. Jamais de bouche anglaise, on n'avait encore entendu les paroles stupides, que le chauvinisme des classes en décadence invente contre les domiciliés d'une autre race. Un petjt-fîls de Juif devenait, sous le nom de lord BeaconsGeld, le leader du parti aristocrate. Le gendre des Rothschild, lord Rosebery, était le leader démocratique. « Laissez faire », avaient encore dit les gens de Manchester, et l'on ne jugeait plus chacun que sur les actes, sans scruter les intentions ni les croyances. A peine quelquefois les conventions sociales ou les préjugés religieux mettaient des frottements à la libre expansion des idées et des hommes. D'ordinaire ce peuple chrétien et conservateur tolérait toutes les doctrines et toutes les sectes. Il faisait accueil, dans la bonne et dans la mauvaise ', ortune, aux révolutionnaires comme aux rois en exil, aux princes français et aux anarchistes russes.
Ayant renversé toutes barrières matérielles ou morales, il avait encore arrangé toutes choses pour la plus grande commodité des gens du dehors. A
rentrée de sa grande cité industrielle, il avait bâti les deux portes de TOrient et du Couchant, Tune sur TEurope et Tautre sur le monde, le port de Londres et le port de Liverpool. A Londres, la nature avait fait la moitié de la besogne par le large et profond estuaire de la Tamise. Mais Liverpool fut entièrement la création de Thomme. La nature en cet endroit n'avait donné qu'un marais presque fluent et une passe encombrée de bas-fonds. L'homme creusa la passe, soutint, pendant des kilomètres, la rive boueuse de ses quais de granit et, dans le marais, coula de gigantesques cuves de pierre. Sans relâche, pendant un siècle, il a poursuivi et perfectionné cette création qu'il a adaptée à tous les désirs du commerce universel. Le trafic anglais du dernier siècle s'était contenté de deux ou trois bassins fort étroits, que l'arrivée du coton avait encombrés aussitôt. Pour loger le nouveau maître, deux grands bassins, le Dock du Roi et le Dock delà Reine, furent creusés (1788-1796). Puis chaque fois que ce souverain amena des domestiques ou des comparses, bois, blé, tabac, charbon, laine, etc., matière première ou produit ouvré, on leur prépara des logis dans des docks nouveaux.
Les deux rives de la passe furent bordées de ces refuges, tous semblables par leur disposition générale, par leur bassin fermé que ceinturent des quais et des entrepôts, mais différents les uns des autres par la taille et par la profondeur toujours croissantes. A Birkenhead, sur la rive gauche, comme à Liverpool, sur la rive droite, pendant une dizaine de kilomètres, ils s'échelonnent en une interminable ligne de granit. La surface d'eau calme et profonde, qu'à toute heure de la marée ils offrent aux navires de tous les tonnages, couvrirait près de deux milHers d'acres
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(815 hectares), et leurs quais offrent à chaque nation, à chaque denrée, la demeure qui leur convient et les serviteurs qu'il leur faut. Autour du Canada Dock, sur 1300 yards de quais, d'immenses esplanades et d'innombrables grues à vapeur attendent les bois du Canada et de la Norvège (3 260000 livres sterling en 1897). Le bétail des deux Amériques (5 500000 livres sterling) a ses planches de débarquement, ses « couloirs de la mort » et ses abattoirs autour de Wallasey et de Y Alfred Dock : bon an mal an, trois cent mille bœufs et trois cent mille moutons y sont débarqués. Viandes salées ou gelées, lards, poissons, beurres, fromages, sucres, s'entassent un peu partout, pêle-mêle avec les fruits et les drogues exotiques, oranges, tabac, caoutchoucs, huiles de palme, riz, pétroles, minerais, laines, cuirs et peaux. Ce sont, en plein air, des montagnes d'épiceries, des amas d'approvisionnements, capables de nourrir quelques millions d'hommes. Des machines diligentes empilent ou dispersent ces amas, les tirent du fond des cales ou les versent aux w^agons. he Prince' s Dock semble un gigantesque comptoir où des milliers de fourmis humaines s'épuisent à vider, brin par brin, la carcasse des monstres de fer...
A l'écart de cette promiscuité, le blé, personne délicate, a exigé des palais spéciaux, aux murs, aux plafonds et aux planchers de ciment. Autour du Wellington Dock, ses palais à six ou sept étages dressent sur leurs arches de granit leurs douze acres (5 hectares) de planchers cimentés... Mais le coton est resté le maître, l'hôte choyé entre tous et respecté. Dans l'air, où il flotte en brume presque impalpable, sur la mer, où sa bourre se confond à l'écume du flot, sur les quais et sur les entrepôts, qu'il recouvre en toute
saison de sa neige volante, il règne. Il a son domaine réservé dans le George' s et le Prince' s Docks, Mais tous les bassins ont aussi pour lui quelque reposoir. Les quais se doublent pour lui de plusieurs rue» de magasins terrestres. Partout, ses balles circulent, aux plates-formes des wagons ou des chariots, aux cordes des poulies comme aux planches des chalands. Il remplit deux quartiers de son odeur fade et de sa bourre; le vieux Back Goree n'est plein que de ses entrepôts. Car derrière la double façade maritime, qui borde la passe, c'est encore un monde de magasins, de bureaux et d'offices, des piles d'agences superposées dans leurs cubes de briques et élevant jusqu'au septième étage leurs pupitres et leurs comptoirs. Dans cette triple et quadruple ligne de docks terrestres, monte chaque matin la marée humaine qui, par le reflux du soir, retourne aux autres quartiers de la ville ou aux villages des alentours.
Au centre, deux Exchanges ouvrent leurs salles aux deux agents de la prospérité commune, le coton et le blé, Cotton-Exchange^ Corn-Exchange. Autrefois, à la vieille mode du commerce méditerranéen, c'était en plein air, sur les Flags^ au pied de la statue de Nelson, que marchands et clients venaient débattre leurs prix. Mais au bord de cet Océan de brumes, pour abriter son hôte, le commerce du monde, Liverpool a copié notre vieux Louvre : même cour dallée, un peu sombre et sévère, mômes façades de pilastres et de colonnes, mêmes pavillons un peu lourds, même triste majesté. Le palais a sa chapelle dans la Salle des Nouvelles, News Room^ dont, seule au monde peut-être, telle basilique jésuite de Rennes pourrait donner l'idée : même étalage de luxe brillant, môme profusion de pierres polies et de colonnes dorées, de
matériaux rares et de solides richesses. Sur Tautel central, aux murs, sont ouverts ou pendus les Évangiles et Canons des temps nouveaux, — recueils d'adresses, liasses de journaux en toutes langues, télégrammes, qui de minute en minute viennent traduire ici les battements du pouls de l'humanité. Et six heures par jour, c'est un vaet-vient de fidèles, disant une courte prière devant les annonces de retards et d'arrivages, ou faisant une méditation devant la cote des laines et des blés...
Pour guider jusqu'ici l'afflux du monde, les fils électriques dans l'air et sous les océans, les lignes de rails sur terre, les lignes de navires sur les mers ont été décuplés. Nul port ne semblait pouvoir rivaliser avec un pareil outillage. Six Compagnies de chemins de fer, distribuant provisions et matières premières à travers le royaume ou rabattant les produits ouvrés, ont emmaillé leurs réseaux et poussé leurs rails jusqu'à la rive. C'est Liverpool qui, la première, utilisa la vapeur et le rail et bouleversa les habitudes du commerce terrestre. Aux diligences, qui mettaient deux grandes journées pour atteindre Londres, aux chariots qui s'embourbaient sur la route de Manchester, elle substitua, dès 1830, la locomotive et le wagon. Malgré les gens d'Église, qui menaçaient de leurs foudres cette criminelle aventure de vies humaines, malgré les gardes-chasse des aristocrates et les fourches des paysans, ses ingénieurs construisirent vers Manchester le premier railway à locomotives, car la ligne de Stockton n'avait été qu'un tramway à chevaux. La fortune de Liverpool sort de cette initiative révolutionnairement féconde, qui profita à tout le royaume, à toute l'humanité, mais qui surtout,
pendant un demi-siècle, profita justement à son auteur.
Sur le pays entier, Liverpool étendit ses longs tentacules. Chaque rue, chaque ruelle de ce double port est le départ d'une ligne ferrée; un tunnel sousmarin en unit les deux rivps; un chemin aérien longe le front des docks et permet à toute heure d'en embrasser l'étalage... Des houillères du Yorkshire et du Lancashire, les files de wagons accourent au Wellington et au Nelson Docks. Au bord du quai, des grues énormes les guettent et, un par un, les saisissent et, dans un ricanement de chaînes, les culbutent au fond des cales béantes : les beaux contes qu'Ulysse aurait pu faire s'il avait connu de pareils Lestrygons et de pareils Cyclopes! Cotonnades, savons et produits chimiques du Lancashire, alcali, sels et soudes du Cheshire, lainages du Yorkshire, poteries de Stoke, quincaillerie, outils, machines, carrosserie, sellerie, coutellerie, poutrelles, mobiliers, verres et cristaux des Midlands, les convois se hâtent et se poussent.
La plus merveilleuse flotte marchande, que l'univers ait encore connue, travaille sur les Océans à la même œuvre de rabattage et de distribution. Liverpool, initiatrice encore en ces transports, avait, la première, usé de la vapeur pour la navigation, et, la première, construit les grands navires de bois et de fer. Dès 1815, sa Mersey porta des barques à vapeur; dès 1820, ses petits steamboats firent le service de l'Irlande. Puis l'exemple de son Great Western entraîna les vapeurs à travers l'océan : le premier grand transatlantique sortit de ses docks en 1838... Liverpool a sans cesse agrandi les dimensions de ses navires : aujourd'hui le Royaume-Uni possède quarante-cinq navires de plus de quatre mille tonneaux; trente-trois
appartiennent à la seule Liverpool *. Sa flotte dépasse deux mille unités (2 108) et son tonnage deux millions de tonneaux (2074 928). Londres accuse 2 735 navires et plus de 1 600 000 tonneaux. Mais elle a, petits bateaux et caboteurs de la Tamise, près de six cents (571) barques à voiles et plus de quatre cents (427) barques à vapeur de moins de cinquante tonneaux; Liverpool n'a qu'une centaine des unes et des autres (105 et 110). Pour la grande navigation transocéanique, Tarmement de Liverpool reste unique au monde :
Vaisseaux à voiles et à vapeur Liverpool Londres
De moins de 100 tonneaux 815 1 314
De 100 à 1000 — 493 649
De 1000 à 2 000 — 439 480
De 2 000 à 4 000 — 338 172
De 4 000 et au-dessus 33
Liverpool semblait donc ne pouvoir être dépassée. Elle se vantait d'être « le plus grand port de TAtigleterre, et, par conséquent, du monde ». Par ses efforts constants, elle avait mérité cette première place. Bien qu'inféodée politiquement au « vieux stupide parti », — elle a toujours eu des députés tories^ — elle s'était maintenue fidèle servante du progrès et zélatrice du travail démocratique. Elle avait tout fait, semble-t-iî, pour rester à jamais la capitale commerciale de ce monde Atlantique, qui désormais paraissait, à son tour, devoir rester le centre du monde civilisé... Et pourtant Liverpool, depuis vingt ans, semble pencher peu à peu vers la décadence. Déjà, en 1885-1886, lors de la grande enquête sur la crise commerciale, devant la Commission parlementaire, certains de ses délégués n'avaient pas caché leurs craintes :
Depuis 1873, disait un ancien président de sa Chambre
1. Chiffres empruntés au Bliie Booh, G-8884 : Annual Slafement of the Navigation.
de Navigation, nous traversons une période de crise. Il est bien certain que le développement des ports continentaux nous a enlevé une grosse part du commerce : nous avons perdu une quantité de transports qui, jadis, nous étaient réservés. La tendance naturelle des choses a été de plus en plus vers la suppression de notre courtage et vers les relations directes entre toutes les parties du monde. L'ouverture du canal de Suez a développé ces relations dans une mesure extraordinaire. L'Angleterre n'est plus l'entrepôt qu'elle était autrefois, England is not the entrepôt she was before. Le chiffre de nos transports a cessé de croître, comme il l'avait fait au cours des vingt dernières années. En même temps, l'industrie continentale se développait et de l'Australie, de l'Inde, arrivaient aux usines du continent de larges commandes de rails, par exemple, que les Belges ou les Allemands livraient à meilleur marché et plus rapidement que nos usines. Ce sont nos vaisseaux qui transportent encore ces marchandises ; mais nous devons aller les prendre au port d'origine, et, pour lutter contre les frets des marines locales, nous devons les porter à destination par la voie la plus courte, sans toucher à nos quais.
Pour ce nouveau commerce, quantité de petites compagnies, formées chez nous sous le régime de la Limited Liahility, ont ruiné les prix d'abord, leurs actionnaires ensuite. Les frets sont tombés à rien, à mesure que ces compagnies se lançaient à l'aveuglette dans les constructions et les spéculations. Notre tonnage a bientôt dépassé toute mesure et toute demande. Notre port est encombré de bateaux sans emploi. Je suis membre du Conseil des Docks et chaque mois nous dressons la liste du tonnage inoccupé. Il y a trois semaines environ (2 avril 1886), un tiers du tonnage total dans notre port était sans client. Il faut dire que deux ou trois de nos grands transatlantiques, City of Rome, America, Etruria, étaient là pour leur hivernage habituel, car ils rentrent tout l'hiver.
Les nations continentales nous ont porté un nouveau préjudice par le système de primes à la marine marchande, que la ï'rance a inauguré, que l'Italie a copié et que l'Allemagne est sur le point d'adopter. En France, il ne semble
pas que ces primes aient fait Ja fortune des Messageries et des Transatlantiques : je crois que nous battrons toujours les Compagnies françaises. Mais l'Allemagne vient de voter des subsides à deux lignes vers la Chine et TAustralie et vers l'Amérique. Or, depuis quelques années, il n'est pas douteux que les produits de l'industrie allemande aient remplacé sur bien des marchés nos produits anglais. Nos exportations sont en baisse. Il est à craindre que les progrès de l'industrie allemande n'entraînent aussi les progrès de leur commerce*.
Mais, en 1885, beaucoup à Liverpool se plaignaient de la crise qui la croyaient encore passagère :
Il est bien certain, répondait la Chambre de commerce aux mêmes enquêteurs, que de 1870 à 1875 notre commerce a été généralement plus prospère que de 1880 à 1885. Mais il est possible que deux causes aient surtout agi, les mauvaises récoltes qui dans tout l'univers ont marqué ces années dernières, et l'excès de constructions qui a mis à flot trop de navires; car les compagnies limited ont eu pour effet d'amener une énorme spéculation sur notre marché... Nous ne croyons pas à la prolongation de la crise, qui d'ailleurs a été beaucoup exagérée par les cris du public. De 1865 à 1870 et de 1871 à 1875, nous avons eu des années très profitables. De 1875 à 1880, nous avons touché un peu plus que l'intérêt de nos capitaux. De 1881 à 1885, nous n'avons touché que cet intérêt. Mais, de 1875 à 1885, on ne peut pas dire que, dans l'ensemble, nous ayons subi de grosses pertes ni que nos capitaux aient eu réellement une grosse diminution de revenus. La crise a commencé avec les étés pluvieux de 1 875 et 1 876. Elle a atteint son maximum avec les épizooties de 1883 et 1884. Le paysan ruiné a fermé sa poche... Mais ces causes ne dureront pas éternellement-.
Ces espérances ont été déçues. En 1896, le Liverpool Daily Post faisait le bilan des vingt années der-