Second Report on Dépression of Trade, p
aux gêneurs du dedans. La prospérité du royaume et la grandeur de TEmpire sont incompatibles avec ces mutineries et ces exigences toujours grandissantes. Après six mois de luttes, les charbonniers du pays de Galles ont enfin mis leurs ouvriers à la raison; avec un peu de poigne, on viendrait pareillement à bout de tous les autres.
Ainsi pensent ces Messieurs en repliant leur Daily Post^ et ils prennent le Financial News, Bonnes nouvelles : les mines du Transvaal continuent de monter; les affaires du Klondyke s'annoncent bien. Ces Messieurs supputent leurs gains : en six ou sept ans, leurs actions du Transvaal ont quintuplé de valeur. Voilà des affaires qui « paient » et qui dispensent de se mettre en quatre pour plaire à un nègre des Antilles ou à un Boer de TAfrique australe, et de faire un métier de boutiquier pour gagner quelques livres avec six mois d'escompte I II n'y a décidément que les grandes affaires. C'est folie désormais de gâcher sa vie derrière un comptoir ou derrière un grillage, à vendre quelques paquets de scies ou quelques grosses de rivets. Le métier est perdu par ces boutiquiers d'Allemagne et d'Amérique, qui commercent à la petite semaine et qui se contentent de bénéfices ridicules I...
Le Financial News a deux ou trois colonnes pour les Companies Limited, Ces Messieurs sont tous membres de dix ou quinze de ces compagnies, dont le nombre a décuplé durant les vingt années dernières. Aujourd'hui, dès qu'une affaire commerciale ou industrielle semble prospérer, un promoter, un lanceur, vient trouver le propriétaire ou le patron et lui propose de mettre la chose en société. On évalue les bénéfices actuels ou futurs. On en déduit la valeur
réelle ou possible du capital à souscrire. Le promoler achète le tout, et paie, moitié argent, moitié actions de la future société; à lui, ensuite, par les journaux, les conférences, les visites et toutes les réclames, de lancer les actions dans le public et de réunir les fonds nécessaires. Le public souscrit sans peine : les actions sont de cinq livres (125 francs) ou moins, d'une livre parfois (25 francs). Chacun veut prendre son billet à la loterie. Car, pour tous, ce n'est bien qu'une loterie. Si le succès répond aux promesses, l'exemple du Transvaal est là pour montrer les énormes bénéfices possibles; si l'affaire échoue, c'est à passer à la colonne des profits et pertes. La souscription n'engage ni le nom ni la responsabilité des actionnaires ou des directeurs; la compagnie est limited, à responsabilité limitée; en cas de déconfiture, il est bien entendu que ses créanciers ne peuvent rien exiger d'elle au delà du capital déclaré.
A Birmingham, jadis, l'industrie et le commerce étaient aux mains de petits patrons. Connaissant par un long apprentissage et par une pratique journalière les moindres détails du métier, ils cherchaient et trouvaient sans cesse un perfectionnement, une simplification, une économie, une idée. Sachant aussi les besoins, les goûts et les époques des marchés divers, ils s'ingéniaient à satisfaire tel ou tel client, à le garder par des concessions aux époques difficiles, à le relancer aux époques favorables, à le ramener en cas d'infidélité. Aujourd'hui, tout Birmingham est en compagnies limited, l'épicerie et la banque, la pharmacie et les modes, et surtout les fabriques et les maisons de commission. On veut moins de responsabilité individuelle. On épargne le zèle. Tous désirent moins de risques et plus de profits. On obtient seule-
lement moins de besogne. Le commerce et Findustrie deviennent une sorte d'État à la française : une armée de fonctionnaires soldés et de ronds de cuirs asservis à la paperasse y travaille sans ardeur, mal commandée de loin par un trop nombreux et trop coûteux état-major, qui ne siège en conseils d'administration ou en assemblées d'actionnaires que rarement, brièvement, et seulement pour connaître en gros de la situation financière.
Rien n'a contribué, je crois, autant que les compagnies limited, à ce « conservatisme insulaire » dont se plaignent les consuls anglais. Car ces affaires, sans âme et sans pensée, poursuivent à travers les années leur marche mécanique. Du jour où la machine est montée, nul ne se met plus en peine de Taméliorer en cas de défaut, de la refaire en cas d'usure, ni même d'en surveiller l'allure et le rendement. Elle va par la force acquise. Elle fabrique aujourd'hui ce qu'elle fabriquait il y a vingt ans, des lampes à huile quand tout le monde s'éclaire au pétrole, et des perruques quand on ne porte plus que de fausses dents. Elle jette sur le marché, avec une constance et une régularité inintelligentes, les articles que personne ne demande aujourd'hui et qui auraient leur vente demain, ou les produits qui jadis se demandaient en abondance et qui aujourd'hui ne se vendent plus. Elle maintient les vieux modèles et les prix d'autrefois.
Ajoutez qu'elle a un rendement minimum pour une dépense maxima, avec des charges inutiles et de multiples frottements. Le capital souscrit, dont elle doit gagner l'intérêt, n'est pas en réalité le capital utile, qui pourrait suffire à son fonctionnement. Le promoter^ d'habitude, et les premiers actionnaires se
L'IMPÉRIALISME ill
sont taillé une grosse part, et, dans Tachât puis dans l'organisation de Taffaire, leur appétit a plus coûté à satisfaire que les demandes des intéressés : telle fabrique de tubes à bicyclette, achetée mille livres (25 000 francs) à son propriétaire, a été revendue au public dix-huit mille livres (450000 francs). Il faut que les bénéfices entretiennent ce capital ! Aussi Ton fabrique et Ton fabrique ; on prend un très nombreux personnel; on ne veut que de grosses affaires; on méprise et Ton néglige le petit client, dont Birmingham vivait autrefois; on laisse aux Allemands et aux Américains les petites commandes, qui finissent toujours par emmener aussi les grosses *. Et les capitaux, drainés par ces loteries, ne vont plus à Taide du petit artisan... Sous une autre forme, c'est le fléau de l'épargne française n'allant qu'aux fonds d'État et aux entreprises officielles. Quand un débutant demande quelques milliers de livres pour une nouvelle affaire, il ne trouve pas un préteur; mais quand Lipton (le Boucicaut de Birmingham) en demande deux millions, le public lui en offre cinquante.
Le récent et scandaleux procès du grand promoter Hooley a montré que toute l'Angleterre est rongée par ce mal *. Mais Birmingham et sa petite industrie en ont été ou en seront les premières victimes. Nulle
1. Blue Booky C-8499, p. 8 et suiv. Annual Séries, n" 1863 : en Chine, la coutellerie allemande est apportée de Singapore, et la bimbeloterie allemande envahit le marché de Hong-Kong : British fii^ms will not sell in sufficiently small quantities ; German and Chinese firms will book an order for a few pence. De même, Annual Séries, n*" 1864, 1882, etc.
2. Voir dans VEngineenng du 18 novembre 1898 le discours de lord Russell, lord Chief Justice, sur les désastres des compagnies limited. 11 estime à 28 millions de livres sterling (700 millions de francs) le capital perdu par elles durant les sept années dernières.
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part, le goût de ces loteries n'a été plus populaire. Nul terrain aussi n'était mieux préparé à leur établissement. La génération précédente avait étranglé déjà les petits industriels, en fondant, à l'exemple de J. Chamberlain, quelques grandes maisons qui conquéraient de haute lutte le monopole des boutons ou des vis. Cette génération de conquérants avait du moins le goût de l'action et du commandement eflectif, le souci et la connaissance des affaires. La génération actuelle, fille de ses accapareurs, a voulu vivre de ses privilèges hérités, sans plus rien faire qu'ordonner de haut et diriger de loin, en nobles maîtres. Ce n'est pas impunément que l'on s'allie aux nobles lords. Celte génération, unioniste en politique, l'est aussi devenue en affaires, et Birmingham est aujourd'hui la capitale de cet unionisme commercial.
De tout le royaume et même de l'étranger, les promoters se sont abattus sur elle, traînant à leur suite une nuée d'hommes de chiffres et de contentieux, d'accountants^ autre sorte d'oiseaux qui pullulent toujours sur les organismes et sur les commerces morts, et qui achèvent les mourants. Birmingham est devenue la proie de ces promoters. Ils se sont installés dans son industrie, dans ses bureaux, dans toute la vie des particuliers, et ils voudraient mettre la griffe sur la ville elle-même et sur les affaires communales. Tel d'entre eux, débarqué hier d'Allemagne ou d'Autriche comme notre grand Cornélius Herz, est déjà candidat aux élections pour le Conseil municipal, en attendant la Chambre des Communes... Ces Messieurs voteront pour ce baron allemand, à peine naturalisé, parce qu'il est noble et parce qu'il se dit unioniste et impérialiste : on comprend maintenant que tous ces Messieurs soient pour
la formation de celle gigantesque compagnie limited, England and Sons^ dont Joe est le promoter et dont les bénéfices, pensent-ils, les dispenseront à jamais de travail...
Ces Messieurs ont replié leurs journaux, donné quelques ordres, signé des lettres, puis, une heure sonnant, ils ont pris la route du club. Le temps s'était un peu gâté, et la rue boueuse était pleine d'ombre et de froid. Mais, au club, la tiédeur du feu, dont les reflets vacillent sur le chaud tapis d'Orient, les gagne dès le seuil. Ils se mettent à table, en belle humeur; ils s'y installent; ils s'y attardent. Leurs pères se contentaient A' aie et de rosbif froid, et lunchaient debout, au premier bar de rencontre. Il faut à ces messieurs les vins de France ou de Californie, des vins de luxe, des crus titrés, du Champagne armorié, du bordeaux des comtes de Ravez et des marquis de Barsac, des vins « pour la noblesse », comme les gros cigares qu'ils vont allumer tout à l'heure. Ils dépensent à leur lunch le quadruple du temps et de l'argent que leurs pères y donnaient. Cinq Allemands se contenteraient de ce qu'il leur faut à chacun d'eux, et, si l'Américain est une bête aussi dispendieuse, il fournit en réalité le quintuple de travail^
Après le lunch, le cigare et la partie de billard les retiennent encore. Puis, c'est une assemblée d'actionnaires, où ils vont apprendre que telle compagnie limited suspend ses affaires ou ne donne pas les bénéfices espérés. Les administrateurs proposent de liquider ou de réduire. Avant d'en arriver là, on a
1. Second Report on Dépression of Trade, p. 84 : The frugalily which is necessary to bring up our labour to foreign labour is ihe dispensing with many of the luxuries which our artizans of récent years hâve been in the habit of enjoying,
l'anglbterbe bt l'impérialisme. o
végété plusieurs années, promettant toujours aux actionnaires des dividendes qui ne venaient jamais, offrant toujours de nouvelles concessions au client pour Tamorcer et boucler des affaires quand même, dilapidant le capital et gâchant les prix, cachant sous des inventaires fictifs la décadence, puis la déconfiture. Aujourd'hui on est au bord du fossé, que Ton s'obstinait à ne pas voir...
Les compagnies « limited » ont encore eu ce rôle
fâcheux : par leurs promesses d'avenir et par leurs
fausses espérances, elles ont endormi là vigilance
de tous et n'ont pas laissé voir à toute minute le péril
imminent. Elles sont allées répétant que la crise
actuelle était passagère et qu'il fallait seulement
tenir, « avoir de l'estomac ». Et l'on a continué sans
plus d'enquête... Demain, les accountanis vont se jeter
sur le cadavre. C'est une usine qui fermera ses portes,
une maison qui disparaîtra, remplacée après-demain
par deux maisons en Amérique et en Allemagne...
C'est toute l'histoire en raccourci de l'industrie des
bicyclettes dans les Midlands. On se vantait d'en
avoir le monopole ; on en exportait pour 26 millions
en 1893, 30 millions en 1894, 34 millions en 1893,
46 millions en 1896; des centaines de sociétés se
fondaient et continuaient de fabriquer, bien que de
toutes parts les marques anglaises, trop lourdes et
trop coûteuses, fussent remplacées par des marques
américaines *. En 1897, l'exportation est descendue
à 33 millions ; en 1898, elle est tombée à rien ; Coven-
try, qui n'était plus qu'une usine à bicyclettes, s'est
trouvée ruinée de la veille au matin : tout son
peuple est dans les rues, sans ouvrage, crevant de
misère....