Board of Trade Journal, 25 janvier
nissaieni l'Allemagne d'objets manufacturés, machines, instruments, outils, quincaillerie, etc. C'étaient les districts côtiers du Yorkshire, du Cumberland ou du Northumberland qui envoyaient le métal brut, fer, acier ou fonte. Grâce au Rhin, le Pays Noir westphalien se trouve aujourd'hui plus proche de la mer et des marchés indigènes ou exotiques, que le Pays Noir anglais. Birmingham et Sheffîeld, centres des Midlands, sont en plein continent, à la merci des chemins de fer. Dusseldorf, Essen, Barmen, Elberfeld sont à quai, sur le passage des bateaux. Et l'on sait quelle différence de prix énorme met pour ces lourds produits, encombrants et peu coûteux, la différence de fret par terre ou par eau. Favorisés en outre par les tarifs protecteurs, les fers allemands ont d'abord tenu tête aux fers anglais sur les places de l'Empire, puis ils ont débordé sur le monde. Les menus objets surtout de quincaillerie et de bimbeloterie, où l'Allemand a mis son ingéniosité scientifique et sa patience artistique, ont peu à peu conquis tous les marchés. Les rapports consulaires anglais nous ont montré cette conquête à travers l'Europe et jusque dans l'Amérique du Sud et dans les colonies anglaises. Les Midlands en ont été à demi ruinés.
L'Angleterre pourtant, grâce à l'abondance de ses houilles et de ses minerais, continue à détenir le monopole européen des fers bruts; de même, grâce aux chantiers de la Clyde, le monopole des constructions maritimes semble pour longtemps encore réserver à ses usines une énorme consommation de fers. Mais qui sait combien d'années ce monopole durera? L'Allemagne aujourd'hui se tourne vers les constructions navales comme elle s'est tournée il y a vingt ans vers les autres industries, comme
elle s'est tournée depuis dix ans vers le commerce maritime. Elle entreprend la conquête de cette nouvelle province industrielle, avec les mêmes méthodes qui lui ont réussi déjà pour l'annexion des autres profits. Car c'est une méthode nouvelle qu'en ces choses l'Allemand semble avoir introduite ou ressuscitée. Voici du moins comment la majorité du commerce anglais aperçoit les choses.
L^ANGLETSRRE ET l'iMPÉRIALISME. H
La dépêche de M. Chamberlain aux gouverneurs des colonies marque une date importante dans l'histoire économique de ce pays. C'est le premier abandon officiel de la doctrine du laisser faire. C'est aussi la première preuve officielle que le danger de la concurrence étrangère est pris en sérieuse considération par le gouvernement de Sa Majesté.
Journal des Chambres de Commerce : Blue Book, C-8432, p. 1.
Quand on regarde de haut et de loin cette lutte à mort, — pense aujourd'hui l'Angleterre marchande, — sur tous les marchés du monde, ce n'est pas seulement le commerce et l'industrie germaniques qui sont aux prises avec l'industrie et le commerce de l'Angleterre. Mais, en présence, apparaissent deux systèmes de vie, deux évangiles économiques, dont l'un avait été la loi des temps barbares, et dont l'autre semblait devenu la loi des temps nouveaux : d'un côté, la liberté de Manchester, de l'autre le militarisme des HohenzoUern : « La fortune et le bonheur ne s'acquièrent que par l'eflort individuel, et la prospérité est fille de la liberté, avaient dit les gens de Manchester. Dans nos luttes commerciales, le col-
bertisme, armure des siècles défunts, nous serait aussi gênant que dans nos guerres modernes la cuirasse des chevaliers. » Et voici que le colberlisme restauré semble dresser une œuvre gigantesque, dont nul ne peut plus mettre en doute la solidité ni la durée. Par lui la vieille Allemagne hanséatique semble ressuscitée. Par lui, le commerce revient, de gré ou de force, aux débarcadères qu'il avait librement délaissés. Par lui, les industries se fondent et prospèrent sur un sol qui ne les avait jamais portées.
Car ce n'est pas le simple jeu des forces naturelles, dit l'Angleterre marchande, qui soudain a créé cette Allemagne nouvelle. Il semble qu'une volonté consciente ait successivement préparé et assorti toutes les pierres de l'édifice. Cette volonté d'abord a, par Téducation, transformé ce peuple de philosophes, de juristes et de pédants. Sur toute la surface du territoire, elle a organisé et payé un enseignement utilitaire, écoles techniques et écoles commerciales, laboratoires et champs d'expériences. Ce peuple en ws, qui passait sa vie à gratter des textes, a dû se pencher sur les cornues et se brûler ou se salir les doigts aux acides et aux teintures. Il aimait le grec, l'hébreu, le sanscrit, les belles vieilles langues inutiles : on lui a fait apprendre tous les langages et tous les patois modernes. Il rêvait à travers la fumée de ses pipes : on lui a ordonné d'agir et, successivement, on lui a imposé tous les modes d'action. De tout temps, il avait été soldat et laboureur : on le dressa d'abord aux nouvelles méthodes de l'agriculture scientifique et de la guerre savante et ces méthodes décuplèrent sa force et ses revenus. Mais jadis, entre deux campagnes, il pendait son sabre au crochet et, chaque année, il hivernait tranquille auprès de sa charrue
retournée : « Toute Tannée, tu travailleras », a dit la voix du Maître. Et pour obliger son peuple au travail, le Maître a usé de tous les moyens, la douceur et les coups...
Par un système douanier, écartant les produits du dehors, il Ta forcé de se suffire à lui-môme : « Tu ne souilleras plus ta langue avec les mots ni avec les vins des nations, a dit encore le Maître, et tu ne porteras ni leurs habits ni leurs instruments. » Et le peuple dut forger, tisser, fondre, coudre, tourner le bois et le fer, creuser les mines, allumer les fournaises, plier le cou sous le joug des machines. Le Maître lui-môme, pour donner l'exemple, s'astreignit à n'user que de produits nationaux. Comme la guerre alors était sa grande occupation et son grand souci, comme il avait un insatiable besoin d'armes, d'équipements et de provisions pour ses hommes, de selleries, de harnais et d'attelages pour ses chevaux, il dressa son peuple aux industries de la guerre. Il lui demanda de couler le fer en canons, de tisser et de tailler la laine en uniformes, de coudre le cuir et de conserver les vivres. L'Allemagne devint une gigantesque maison de fournitures militaires qui exécuta d'abord les commandes du Maître, et que le Maître mit ensuite k la solde de l'étranger. Ce fut avec la permission et môme sous les ordres du Maître que l'Allemagne arma la moitié de l'Europe : en une expérience décisive, le Maître s'était chargé lui-môme de prouver à l'univers la supériorité de ses usines et de ses produits; la Westphalie de Krupp, par la guerre de 1870, devint l'arsenal du monde.
Puis l'Empire fut la paix : le Maître se tourna vers les conquêtes pacifiques. D'un mot, il sembla qu'il y tournait aussi tout son peuple, et, sitôt le demi-tour
exécuté, au même pas de parade que précédemment, la lourde Allemagne se remit en branle. Le Maître décida que Ton organiserait d'abord le pays. Il lui fallait des chemins de fer, des routes, des canaux : TAllemagne en quelques années s^outilla d'hommes et de machines, coula ou étira les rails, fabriqua rivets, boulons et traverses, construisit wagons et locomotives. Dans les jets de vapeur et les cliquetis de chaînes, les convois coururent de la grève aux montagnes. Un afflux de vie, un regain de jeunesse, sembla ressusciter ce vieux corps germanique. Cette bonne vieille Allemagne, qui vivait de pain noir et de bière, et dont un festin de lard et de pommes de terre marquait les jours de fête, sentit monter en elle des appétits de vie plus large. Pressée de les satisfaire et pauvre encore, elle dut inventer les moyens les plus rapides et les plus économiques. Elle fît en quelques années, pour Tusage de son peuple, une civilisation de camelote, qui, peut-être, n'avait pas la solidité ni la qualité des vieilles civilisations anglaise ou française, mais qui en avait le vernis et les apparences...
Et quand le peuple eut contenté ses plus pressants désirs, le Maître s'aperçut que, parmi les nalions travaillées des mêmes appétits, cette civilisation de camelote trouverait une nombreuse clientèle. Il lança l'Allemagne sur les marchés du monde. Il ne se contenta pas de Tencourager de la voix et du geste. Il la conduisit lui-môme aux pays exotiques. Il l'installa luimôme sur les terres sauvages ou dépeuplées. Pour le service du commerce, il fit des conquêtes coloniales, et il fit des enquêtes consulaires. Il imposa aux nègres de l'Afrique l'alcool de Hambourg, et il glissa la carte allemande aux doigts des nations civilisées. Ce fut
lui qui se chargea de vanter à Tunivers les produits de son peuple et de renseigner son peuple sur les besoins et préférences dé Tunivers. Par les missions de ses consuls, par les rapports de ses délégués au dehors^ par les expositions permanentes ou passagères de ses musées commerciaux, par ses collections de modèles anciens et nouveaux, il se fit au dedans le conseiller d'affaires ; il apprit à son peuple quelles cotonnades Ton devait offrir aux Chinois, quelles conserves aux Australiens, quelles bouteilles aux Français, quelles soieries aux Anglais, quels draps, quels couteaux, quelle quincaillerie, quelle bimbeloterie aux Turcs, aux Marocains, aux Russes, à toutes les humanités demi-barbares. Il prit en main les voies ferrées et ses chemins d'État organisèrent les transports pour réduire les frets. Il favorisa Téclosion des grands syndicats et il se fit entre eux l'intermédiaire et Tarbitre, pour les amener aux concessions et même aux sacrifices réciproques.
A Textérieur, il fit plus encore. Profitant de sa force réelle et de son prestige un peu grandi parla crainte, il imposa ses marchandises à ses amis et à ses protégés, aux vieux empires timorés et aux jeunes nations encore faibles. La politique étrangère de l'Angleterre s'était inspirée du principe de la « porte ouverte », de la liberté de concurrence imposée ou maintenue. Il sembla parfois que l'Allemagne inclinait aux pratiques de la « carte forcée ». Non content d'écarter la concurrence étrangère par ses douanes, le Maître récompensa le travail national par ses primes à l'industrie, à la navigation, à toutes les entreprises nouvelles. Bref, il eut sa part de l'œuvre, il travailla de ses mains, il paya sans relâche, de ses peines et de sa poche. Jamais il ne resta simple spectateur. Jamais il n'ac-
cepta le rôle de roi fainéant, que les doctrines anglaises avaient imposé au souverain. Dans le domaine économique comme en politique, comme à la guerre, il voulut être le chef. En paix comme en campagne, rÉtat allemand sembla commander : TÉtat anglais se contentait de régner.
C'est ainsi qu'au dehors les choses apparaissent et que la majorité des Anglais les aperçoivent aujourd'hui. Et l'Angleterre est prise d'inquiétudes : quel démenti à tout ce que l'on croyait depuis un demisiècle être la vérité et la loi ! sur le champ du commerce, une armée apparaît, qui semble appliquer aux manœuvres économiques les procédés de la tactique militaire! pour la marine marchande comme pour la marine de guerre, dans les combats de l'avenir, qui l'emportera? est-ce une lourde et massive division de gros cuirassés peu nombreux, peu maniables, mais chargés d'hommes, de canons, de blindages et de plaques protectrices? est-ce au contraire la svelte escadre de croiseurs rapides, puissants surtout par le nombre et par la vitesse, sans protection mais sans poids inutile, voltant et évoluant au gré de l'inspiration et des chances probables, toujours en mouvement et toujours en forme?
Dès 1885, l'Angleterre se posa le problème et c'est pour l'étudier qu'elle fît sa grande enquête sur la Baisse du Commerce*. Nous avons vu comment un parti se forma pour proclamer que l'exemple de l'Allemagne était décisif : « La lutte commerciale, disaient les quincailliers des Midlands, n'est plus possible, si l'on ne veut pas renoncer aux préjugés de Manchester et prendre les armes du voisin. C'est la fédération
1. Blue Books, Dépression of Trade : G-4621, 4715, 4797, 4893.
168 L'ANGLETERRE ET L'IMPÉRIAUSME
impériale et c'est le Zollverein protectionniste qui ont fait la grandeur de TAllemagne. Il nous faut un empire anglo-saxon et un tarif protecteur. Groupons toutes nos colonies, comme ils ont groupé tous leurs petits États : bâtissons une Plus Grande Bretagne, comme ils ont bâti une plus grande Germanie. Puis favorisons au dedans et au dehors le travail anglais : que TAnglais ne consomme que du blé, du coton, de la laine, et surtout du fer anglo-saxons! Le Free Trade international nous ruine : établissons un régime de bon et franc commerce national, le Fair Trade anglosaxon. »
Cette doctrine impérialiste des Midlands ne trouva d'abord que peu d'adeptes dans le reste du royaume. Pourtant, dès 1885, le commerce de la côte orientale, ayant surtout affaii*e aux Allemands, inclinait aux mômes théories. HuU réclamait, comme Sheffield et comme Birmingham, un empire et un tarif: « Il faut, disaient ses courtiers et armateurs, des traités de commerce et une série de mesures législatives qui mettent l'industriel anglais en bonnes conditions de concurrence, on fair terms; il faut aussi des arrangements spéciaux avec nos colonies et possessions pour installer un Zollverein britannique. )>Ces fair terms de HuU pouvaient aller avec le fair trade des Midlands. Néanmoins l'accord ne se fît pas. La foi de Manchester était encore trop profondément ancrée dans les cœurs. La Chambre du Commerce américain de Liverpool se faisait l'interprète de la majorité : « Toute question commerciale doit être traitée par la liberté. Les mesures législatives, visant à exciter ou à améliorer le commerce, ne méritent aucune confiance. Toute restriction, toute pression est désastreuse. C'est un bonheur pour nous que la non-intervention de l'État.
Laissez le commerce à lui-même; donnez-lui seulement la sécurité et la paix. )> Les enquêteurs de 1885, dans leur rapport final, restèrent fidèles, eux aussi, à ces principes *. Ils ne réclamèrent aucun changement radical dans les rapports du commerce et de F État. Ils déconseillèrent même à l'État de devenir, par ses consuls ou ses gouverneurs coloniaux, promoteur de commerce et conseiller d'affaires.
Mais les Midlands ne perdirent pas courage, et ils cherchèrent ailleurs les alliés que le commerce et l'industrie leur refusaient. En France, à la même époque, certaines industries malades, surtout celle du coton, désertaient la cause du libre-échange et s'alliaient aux agriculteurs pour renflouer les vieux principes d'autorité et de protection et pour déchaîner cette tempête d'hypocrisie mystique et de chauvinisme démagogique, qu'ils appelaient, ironiquement sans doute, le règne de « l'esprit nouveau ». En Angleterre, on pouvait risquer pareille aventure : l'agriculture anglaise, opprimée depuis un demi-siècle par les décrets de Manchester, ne demandait aussi qu'à secouer le joug. Devant la Commission de 1885, les Associations agricoles avaient réclamé déjà : « Du train dont vont les choses, nous allons à la ruine du fermier, à la ruine du propriétaire, à l'émigration ou à la misère des travailleurs. Si Ton doit encore cultiver la terre, il nous faut des droits protecteurs, if land is to be cultivated, import duHes must be imposed *. » Birmingham se prit de tendresse pour le sort des malheureux paysans; elle déclara, par la bouche de son prophète, que la fortune de l'industrie était liée désormais à la fortune de l'agricullure. J. Chamber-