‹ L'Angleterre et l'impérialisme: Avec 1 ct. en couleur hors texteChapitre 96 sur 143 · Blue Book, G-8881, p · texte numérisé non relu

Blue Book, G-8881, p

2. Rapport d*un ingénieur belge, M. P. Travenster, reproduit par le Comité des Forges de France. (Circulaire du 15 juin 1897.)

LE PANBRITANNTSME 267

deux usines de TAlabama, plantées à 400 kilomètres de la côte, ont pu expédier en Europe 75 000 tonnes de fonte pendant le second semestre de 1896 et 15 000 tonnes en janvier 1897, et que des aciers américains sont offerts en Angleterre et en Belgique. A Theure qu'il est, la fonte de TAlabama a pénétré en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Espagne, en Italie, en Autriche, dans rinde et au Japon, et des marchés sont en négociation avec la Russie, l'Afrique du Sud etTAustralie. Des billettes, des rails fabriqués à Pittsburg, à 500 kilomètres du port le plus rapproché, paraissent vouloir suivre le même chemin : le colosse yankee va-t-il disputer sa part du marché du monde à l'industrie du vieux continent?

Géographiquement, les États-Unis ne sont pas plus mal partagés que l'Europe. Pour la concurrence avec l'Europe, il n'y a guère à considérer que deux grands groupes d'usines. Le premier, relativement jeune, comprend les hauts^ fourneaux du Sud, situés dans l'Alabama, le Tennessee, la Virginie. 11 produit une excellente fonte de moulage qui se vend jusqu'à Chicago, Pittsburg et New- York; on commence à l'exporter au dehors; mais elle doit parcourir quatre cents kilomètres de chemin de fer pour arriver au port de Mobile, qui est peu fréquenté. Aussi ce groupe méridional, malgré ses avantages naturels, se développe très lentement; il n'intervient que pour 1,5 million de tonnes dans la production de 9,5 millions de tonnes des fourneaux américains.

Le second groupe, de beaucoup le plus important jusqu'ici, est alimenté par le minerai du lac Supérieur et par le coke de Connelsville et de Pittsburg. La grande couche de Connelsville, puissante de 3 mètres, affleure à flanc de coteau sur 70 kilomètres et renferme encore 440 millions de tonnes à exploiter. La houille sortant des galeries est culbutée dans les fours, et telles sont les facilités de l'exploitation qu'avec des salaires de dix francs par jour pour les mineurs, on est arrivé à produire la tonne de coke pour un dollar, soit environ 5 francs. Les 18 000 fours du district ont produit, en 1895, près de 7 millions de tonnes de coke. Presque tout ce coke est employé à fondre le minerai du

268 i/angleterrk et l'impérialisme

lac Supérieur, dont la production a dépassé 10 millions de tonnes en 1895 et en 1896. Le lac Supérieur est le Bilbao américain, deux fois plus productif, au moins, que son rival espagnol. Sous la latitude de Paris, on y trouve de puissants amas de minerai cristallin d'une richesse supérieure à 60 0/0, c'est-à-dire comparable à celle des meilleurs minerais suédois. C'est ce minerai qui alimente aujourd'hui les deux tiers environ des fourneaux américains. Il occupe le premier rang parmi les producteurs de fonte et d'acier.

Le coke de Connelsville et les gisements du lac Supérieur sont éloignés Tun de l'autre de 850 à 1 250 kilomètres à vol d'oiseau : c'est la distance qui sépare Bilbao des hauts fourneaux anglais, belges ou allemands. En réalité, la distance est plus considérable à cause des sinuosités de la voie à suivre. Mais, si le minerai de Bilbao se transporte par mer, le minerai du lac Supérieur, embarqué à Duluth, Ashland, Marquette sur le lac Supérieur et Escanaba sur le lac Michigan, arrive par eau aux ports du lac Érié, Cleveland, Ashtabula, d'où on le réexpédie par rails vers Pittsburg et autres centres de consommation.

Le mouvement de la navigation sur les grands lacs américains, véritables mers intérieures, est prodigieux. Le canal du Sault-Sainte-Marie, qui relie le lac Supérieur au lac Huron, a livré passage, en 1896, à 18 615 navires portant 16,8 millions de tonnes de marchandises : c'est plus du double du tonnage du canal de Suez. La rivière Détroit, qui relie le lac Huron au lac Erié, accuse un mouvement annuel de plus de 30 millions de tonneaux, sensiblement supérieur à celui de la Tamise en aval de Londres. Les transports s'effectuent, sur les lacs, par de véritables navires chargeant 4 000 ù 5 000 tonnes de minerai et à des conditions plus avantageuses même que les transports maritimes en Europe. Au plus fort de la crise, on a vendu des quantités importantes de minerai franco Cleveland à 4,75 dollar pour le minerai phosphoreux, 2,25 pour le minerai Bessemer. Ou annonce que la firm Carnegie se flatte, par une nouvelle organisation, d'obtenir le minerai il 2 dollars franco Pittsburg, à plus de 200 kilomètres au sud des ports du lac Erié.

LE PANBRITANNISME 269

Les 10 millions de tonnes de minerai extraites de la région du lac Supérieur ont été fournis par cinq districts, dont quatre exploités depuis plus de dix ans, et un nouveau venu, le Mesabi, ouvert en 1892 et dépassant déjà les autres, qu'il paraît appelé à éclipser complètement. Le minerai forme des amas recouverts de gravier. La plupart de ces amas s'exploitent à ciel ouvert; on peut se servir d'excavateurs à vapeur, dont la grande pelle arrache, à chaque oscillation, environ un mètre cube de déblai ou de minerai ; l'une de ces steam shovels a enlevé et chargé sur wagons 250 000 tonnes de minerai en vingt-cinq jours de travail de dix heures, soit une moyenne de i 000 tonnes par heure. Le plus riche des milliardaires américains, M. Rockefeller, le « roi du pétrole », s'est rendu acquéreur du Mesabi et a construit une flottille de navires pour transporter le minerai à Cleveland. M. Carnegie, le « roi de l'acier », s'est entendu avec lui : sur ses propres navires, l'association Carnegie-Rockefeller pourra peut-être obtenir le minerai à 1,50, 1,60 dollar, wagon Cleveland. De Cleveland à Pittsburg, il y a 226 kilomètres de chemin de fer. Rockefeller et Carnegie ont construit une ligne directe, sur laquelle ils comptent remorquer des trains de minerai composés de 40 wagons de 25 tonnes. Ils ont garanti à cette ligne, qui sera inaugurée avant la fin de l'année 1897, un transport annuel de 5 millions de tonnes de minerai pendant vingt-cinq ans.

Il est encore heureux, pour la vieille Europe, que les volcans de gaz naturel ouverts il y a une dizaine d'années s'épuisent. Mais la construction de grands canaux entre la mine et la houillère, d'une part, la houillère et New- York d'autre part, n'est plus qu'une question d'années; lorsque ces travaux seront exécutés, le lac Supérieur, Cleveland et Pittsburg seront rapprochés du vieux monde d'une inquiétante façon.

Avec de pareilles richesses et de pareilles facilités naturelles, les États-Unis se sont mis en ligne et, dès la fin de 1897, les journaux anglais commençaient à pousser des cris d'alarme. On savait, depuis long-

270 l'angletehre et l'impérialisme

temps, que, transportant la doctrine de Monroê dans le domaine économique, V Association ofManufacturers de Chicago avait entrepris la conquête des deux Amériques. Mais, après le Canada, après TAmérique centrale et TAmérique du Sud, voici les colonies anglaises, à leur tour, et la Chine, et le Japon, et rinde, et TEurope, et TAngleterre même convoitées et entamées par les métallurgistes américains. D'après une correspondance adressée de New-York au Morning-Post de Londres * :

Le steamer Sahara, le premier navire d'une nouvelle ligne entre New- York, Bombay et Calcutta, via Aden, a quitté le port américain le 5 décembre 1897, avec une cargaison de 1 700 tonnes de rails en acier. Ces rails, fabriqués dans les usines de la Maryiand Steel Compagny, sont destinés à Tun des chemins de fer du Gouvernement de rinde. Sur une interpellation faite à la Chambre des Communes, le Secrétaire d'État pour l'Inde, sans indiquer le prix exact des rails américains, s'est contenté de dire qu'il était notablement inférieur à celui des soumissionnaires anglais. Les Américains eux-mêmes n'ont pas voulu divulguer leurs prix. Cette commande n'est, du reste, pas la seule dans les possessions britanniques. Un envoi de 2 000 tonnes de rails est également en route pour Sydney. Les rails pour l'extension du réseau canadien sont en cours de fabrication aux États-Unis, — d'où la diminution constatée dans les exportations anglaises de matériel de chemin de fer vers le Canada : pendant les neuf premiers mois de 1897, l'Angleterre n'a expédié que 9 177 tonnes de rails au Canada, contre 37 196 et 29 762 tonnes pendant les périodes correspondantes de 1896 et 1895. On signale l'expédition récente d'une cargaison complète de tuyaux en fonte pour conduites d'eau, fabriqués à Auniston (Alabama) et destinés à Auckland (Nouvelle-Zélande). En Angleterre, même pendant les huit premiers mois de Tannée 1897, 56000 tonnes de fonte de l'Alabama et du Tennessee

j . Résumée dans le Bulletin CommereiaL

Page 1