VI TABLE DES MATIERES
II. — « L'ouverture du canal de Suez a changé tout notre commerce •> : le laisser-faire et la prospérité, p. 135-146; la crise, le canal de Suez et l'essor allemand, p. 146-161.
III. — « C'est le premier abandon officiel de la doctrine du laisser- faire... » : la théorie anglaise de la force allemande . p. 162-167; Free Trade. Freer Trade, Fair Trade, p. 167-177.
LE LIBRE-ÉCHANGE, p. 179-232.
I. — « Nous voyons dans le Libre-Echange une nécessité vitale, une nécessité impériale... • : Manchester et le coton, p. 179-185; travail, paix et liberté, 185-195.
II. — « Nous avons transformé toutes nos affaires » : l'industrie textile, p. 195-205 ; le commerce des fils et tissus, p. 205-215 : concurrence hindoue et japonaise, p. 215-223; science, efforts et internationalisme de Manchester, p. 223-232.
LE PANBRITANN1SME.
I. — « Le prêtre et le propriétaire, la terre et l'Eglise, la noblesse et la ploutocratie vont se coaliser... » : le charbon et les constructions navales derniers alliés du coton contre l'impérialisme, p. 233-239; l'Empire constitutionel et commercial, p. 239-246: l'Empire militaire, 246-256.
II. — ■ Je refuse de parler des États-Unis comme d'une nation étrangère » : la concurrence américaine, p. 257-265; la métallurgie yankee, p. 265-275; l'Amérique centre des Bretons, p. 276-287.
LE RATIONALISME ALLEMAND, p. 289-332.
I. — • Nous avons un grand exemple dans l'Empire allemand » : le succès de l'Allemagne, p. 289-294; causes véritables de prospérité, 295-306.
II. — • L'énergie, la bonne organisation, les armes toutes modernes et les manières conciliantes des Allemands... - : la science allemande, p. 317-323; les langues étrangères, p. 317-322; la solidarité allemande, p. 323-332.
L'EMPIRISME ANGLAIS, p. 333-381.
I. — ■ C'est notre paresse plus que toute autre chose qui a livré notre clientèle aux Allemands « : le conservatisme anglais, p. 333-337; l'ignorance de l'industrie anglaise, p. 338-350; l'ignorance du commerce anglais, p 351-360.
II. — « L'opinion de trente millions d'hommes pervertie par trois ou quatre cents gentlemen... » : la distinction aristocratique, p. 361-363: Végoîsmejingo, p. 378-373: la réforme nécessaire, p. 373-378: la fin de la vieille Angleterre, p. 378-381.
Je viens à vous de Birmingham, c'est-à-dire de la ville entre toutes où le radicalisme agressif a son centre, de la ville qui toujours se distingua par ses sympathies démocratiques...
Discours de J. Chamberlain à CardifT, G juillet 1886.
Birmingham, métropole des Midland* et du Black
Country, capitale du Pays Noir et des Terres Centrales, est assise au cœur de l'Angleterre. Sur le plateau bossue de collines, coupé de vallons et de marais, qui occupe le centre de l'île et qui fait seuil entre les monts Gallois et les montagnes Pennines, Birmingham est au passage naturel entre les eûtes galloises et écossaises de la mer d'Irlande et les côtes anglaises de la mer du Nord et de la Manche. Là,
prennent leurs sources tous les grands fleuves du royaume, Severn, Tamise et Trent. De là, ils s'écoulent, lents et tortueux, aux quatre coins de l'horizon. Birmingham, à la source de toutes les rivières, esta distance presque égale de tous les grands porls. C'est le carrefour des deux routes diagonales qui, du sud au nord, uniraient Exeter, Bristol, Derby, Leeds et Newcastle, et, de l'est à l'ouest, Londres, Liverpool, Manchester ou Glasgow K
Au cours de l'histoire anglaise, la route diagonale du sud au nord n'eut jamais grande importance : des bords de l'Ex aux bords de la Tyne, c'est partout la même plaine ondulée sous les mêmes couches de calcaire et de craie, partout la même verdure sous les averses venues de la mer, les mêmes cultures, les mêmes récoltes, la même race ; et ce fut toujours la même histoire sous les invasions de peuples maritimes. De l'ouest à l'est, au contraire, l'île est comme partagée entre deux natures et deux nations qui se font face. D'un côté, à l'est, c'est le pays plat de la Tamise et du Trent, la prairie trempée de brouillards, les champs humides bordant les estuaires de fleuves sinueux, la plaine des cultures et des gras paysans. De l'autre côté, à l'ouest, c'est une plage étroite de sables et de boues, quelques rades enfoncées en cul-de-sac dans le marais, et, surplombant la mer, la montagne presque désolée, aux vallons déserts, aux maigres troupeaux. Durant dix siècles, la fertilité de la plaine attire les conquérants du dehors, Romains, Saxons, Danois et Normands. Et la montagne sert de refuge, durant dix siècles, à
1. Pour tout ceci, voir V Allas général Yidal-Lablache ; l'auteur a bien voulu me permettre d'en donner un carton à la fin de ce volume.
tous les vaincus indigènes, gaëls, pietés ou gallois. La conquête normande, à la fin, semble installée pour toujours : elle est maîtresse de toute la plaine; elle y fonde sa loi, sa religion, sa langue et sa féodalité. Mais la montagne et la plage occidentale, restent insoumises ou toujours prêtes à la révolte. Il faut des siècles encore pour établir la paix et l'union entre les deux Angleterres des conquérants et des vaincus. L'histoire anglaise n'est en somme que la rivalité guerrière, puis politique, de ces deux peuples. Ce fut cette rivalité qui créa Birmingham, puis qui fit son importance et sa fortune.
Les conquérants, en elï'et, venus de l'est ou du sud, s'avancèrent toujours jusqu'à la grande forêt d'Arden, qui, couvrant alors ce pays marécageux marqua de ce coté la frontière de l'Angleterre conquise : les châteaux normands de Warwick, de Kenihvorth et de Dudley en gardèrent le pourtour. Mais, venues de l'ouest, les bandes de Welsh franchissaient avec leurs troupeaux la vallée de la Severn et s'aventuraient jusqu'à ces fourrés. Une clairière fut l'un des rendezvous extrêmes de marchés et de foires où, faisant trêve pour quelques heures, Welsh et Anglais vinrent échanger leurs produits. Ainsi débuta Birmingham. Plus tard, aux deux bouts de sa rue, la ville gardera son marché des Welsh et son marché des Anglais; les deux noms subsistent encore, Welsh Market, Bnglish Market. Le bourg naquit et vécut de ce marché, bourg d'auberges et de tournebride, de boutiques et d'auvents, d'artisans aussi, de charrons, de maréchaux ferrants et de batteurs de fer, qui hébergeaient et approvisionnaient cette population flottante et qui la fournissaient d'objets ouvrés, d'ustensiles, d'armes, de sellerie, de quincaillerie, de bimbeloterie et de
menue bijouterie. Au courant des siècles, le bazar de la forêt gagnera peu à peu la clientèle du monde : il deviendra un gigantesque magasin de quincaillerie ou, comme le disaient déjà les gens du xvne siècle, la boutique à joujoux de l'univers, the world's toyshop. Le bourg et l'industrie se développèrent ensemble, à mesure que les relations s'améliorèrent entre les deux Angleterres de Test et de l'ouest. L'union en un seul royaume et la paix civile s'établirent enfin : alors Birmingham devint une ville prospère. Mais jusqu'à nos jours la réconciliation, imposée par la force, n'était qu'apparente. L'égalité entre les deux peuples n'existait pas. La préséance demeurait toujours à l'Angleterre du conquérant. Elle, seule, avait tout le pouvoir politique. Car elle tenait la royauté émanée d'elle. Elle tenait la Chambre des Lords, assemblée de ses grands chefs devenus maîtres ou régisseurs des provinces conquises. Elle tenait la Chambre des Communes, assemblée de ses barons et chefs subalternes, auxquels on avait adjoint, par privilège, les représentants de certains bourgs et de certains corps favorisés (tous ces bourgs et tous ces corps étaient naturellement dans l'Angleterre normande : on n'avait pas appelé au conseil des conquérants les vaincus, dépouillés de tout droit et, à plus forte raison, de tout privilège). Elle tenait l'administration et le pouvoir local par l'Église d'Etat, dont les cures et évêchés étaient à la nomination de sa royauté ou de sa noblesse, par les conseils de paroisse, par les justices de paix, les shérifats. lieutenances, jurys, etc., tous instruments d'exploitation aux mains de la petite ou grande aristocratie conquérante. Elle tenait la richesse, en un temps où toute richesse venait de la culture. Elle avait enfin la supériorité du nombre
dans ses villes et bourgs populeux, dans ses fermes et châteaux, semés à travers la plaine fertile. Bref, elle avait le droit légal et elle avait la force l.
Tout changea brusquement au cours du dernier siècle. La plage et les vallons de l'ouest, jusqu'alors ' déserts ou dépeuplés, devinrent soudain une pépinière de villes. L'industrie moderne, ouvrant le sol, en fit jaillir, avec le charbon, les cités ouvrières et, parmi les fabriques des faubourgs agrandis, les foules humaines s'entassèrent. La verte Angleterre normande, qui dormait dans sa brume ensoleillée et dans ses privilèges, la plantureuse Angleterre de Durham, d'York et de Salisbury, la libre et joyeuse Angleterre de Windsor, YOld merry En gland, vit se dresser, sur l'autre bord de l'île, une nation nouvelle. Relevée par les prédicateurs de religions indépendantes, — par les a dissidents », — et par la science des grands inventeurs, noire, hâve, assombrie de fumées et d'idées puritaines, courbée sous la misère quotidienne et sous la contrainte séculaire, cette Angleterre de la houille était affamée de pain blanc et, depuis des siècles, affamée de revanche. La lutte héréditaire l'avait dressée aux patients efforts. Le souvenir de l'antique spoliation ne lavait jamais quittée. Elle avait conservé la notion de ses droits. Ses libres méditations religieuses lui avaient inculqué le souci des devoirs. Longtemps captive sous le filet des privilèges, l'Angleterre vaincue relevait enfin la tête... Dès lors, une ligne sud-nord tirée en travers de l'île, du golfe de Bristol au golfe de Newcastle, marquera de nouveau la frontière de deux peuples.
1. rnir tout ceci, voir l'admirable chapitre de Ch. Seignobos dans son Histoire politique de l'Europe contemporaine.
6 L'ANGLETERRE ET LIMPERÏALISME
Sur la plage occidentale, c'est l'Angleterre noire autour de Manchester et de Glasgow, ses capitales. Elle triple, décuple, centuple en un siècle ses énormes cités. Sa population, tout urbaine, est bariolée de races et de cultes. Tous les vaincus et tous les outlaws des siècles antérieurs, Gallois, Écossais, Irlandais, Danois et Saxons, y ont mêlé leur sang. Chacun d'eux, dans la Bible, s'est taillé une religion à sa mesure, et vingt chapelles dissidentes ont pris la place de l'ancienne église d'État. Mais ce peuple si divers s'est fait un idéal commun et, surtout, des habitudes communes. Sa pensée indépendante et sa morale puritaine lui ont donné la réflexion, le flegme, le calcul, la maîtrise de soi et la sobriété presque austère. Amaigri et affiné, il s'est lentement « entraîné » — c'est lui qui a créé le mot et la chose — vers un but librement choisi, et ce but est la conquête du bonheur matériel par le libre développement, physique et mental, des individus et de la communauté. Depuis un siècle, poursuivant cette course au bonheur, il est toujours arrivé le premier. C'est le peuple smart, actif sans agitation, alerte sans nervosité, toujours en forme », sans poids inutile et sans bagage encombrant, toujours en marche, sans hâte épuisante, vers la fortune et vers la liberté...
Dans les plaines de l'est, la vieille Angleterre verte garde à Londres sa capitale. Mais elle vit surtout à la campagne, dispersée à travers champs ou groupée dans ses vieilles petites villes et dans ses fermes. Autour de ses châteaux, elle maintient ses énormes estâtes propriétés). Autour de ses clochers gothiques, de ses évêques et de ses universités, elle maintient l'orthodoxie officielle de son Église établie. Sa race unifiée et surnourrie perpétue le type de John Bull à
l'encolure de taureau, âme violente et corps sanguin, au poing toujours tendu vers l'expansion brutale, au ventre toujours prêt pour l'absorption énorme, gros et gras homme engraissant toujours, toujours crevant de colères tyranniques ou d'aploplectiques ripailles.
Entre ces deux Angleterres, les villes d'industrie, Newcastle, Leeds, Sheffield, Cardin0, jalonnent la frontière comme autant de forteresses. Au centre de la ligne, Birmingham déborde un peu et fait coin avançant dans le pays ennemi : c'est en cet endroit que le volcan industriel a le plus approché de Londres sa poussée de déjections. Rien ne peut dépeindre la hideur actuelle de cette ancienne forêt des fées. Le peuple noir l'a saccagée, éventrée, couturée de canaux, souillée de flaques écumeuses où vacillent les reflets des fournaises : sous les débris et les gales sordides, sous la glue du charbon délayé, c'est devenu le Black Country, le Pays Noir.
Birmingham, clairière de la forêt, avait été le poste avancé des gens de l'Est; Birmingham, métropole du Pays Noir, est devenue la forteresse avancée des gens de l'Ouest. Place de rassemblement pour chaque descente contre l'ennemi, c'est ici que, depuis un siècle, l'Angleterre noire est venue se grouper ou se refaire avant et après chaque attaque contre l'Angleterre verte : c'est, comme dit M. Chamberlain, le centre du radicalisme agressif. Caria lutte installée depuis un siècle s'est poursuivie sans trêve : lutte politique, économique et sociale, tour à tour violente et modérée, mais toujours âpre et continue; lutte des dépouillés contre les beali possidentes, des fils des vaincus contre les fils des conquérants; lutte des réformateurs contre les conservateurs satisfaits; lutte des droits naturels et des devoirs personnels
contre les privilèges et les franchises hérités; agression permanente des gens de l'Ouest pour un changement radical du vieil état de choses. C'est là toute la politique intérieure de l'Angleterre depuis un siècle, et Birmingham en a été la source.
C'est que Birmingham, au milieu du dernier siècle, était devenu un rendez-vous de dissidents et de novateurs. Presbytériens, Baptistes. Unitariens, Quakers, Méthodistes, Ariens, tous les dissenters, tous les nonconformists, tous les rebelles à l'Église établie y avaient leurs temples, et les catholiques aussi et les juifs. Les apôtres de fois nouvelles, les Wesley, les Whitefield, les Priestley, y avaient conquis de nombreux adhérents, et les créateurs ou dompteurs de forces nouvelles, mécaniciens et chimistes, le même Priestley. Watt et Boulton, s'en étaient fait une patrie. Boulton groupa en une société d'amis — la Société Lunaire, qui se réunissait à chaque pleine lune — ces prédicateurs et ces inventeurs, et c'est ainsi que les deux courants de libre examen et d'applications scientifiques se mêlèrent pour le service du peuple et pour la réforme de la communauté. Le peuple, d'abord, sans trop comprendre, toléra les idées nouvelles : dans le cabaret Aux armes de Le'icester, il répétait les chansons de J. Freeth « pour les fils de l'Indépendance et les amoureux de la Liberté ». Mais survint la Révolution française et la Société de Boulton fêta le second anniversaire de la Bastille détruite : alors le chauvinisme populaire s'éveilla contre ces admirateurs de l'étranger; pieusement, aux cris de A'ing and Church for evei\ le Roi et V Église à jamais! 'le bon peuple s'en alla saccager la maison de Priestley et les temples des dissidents (1791).
Cette tempête passagère ne découragea pas les réformateurs de Birmingham. Mais elle leur fut une dure leçon dont ils profitèrent. Les « excès » de la Révolution française soulevaient autour d'eux l'indignation générale. Le préjugé conservateur s'enfonçait plus au fond de tous les cœurs auglais, et la vénération des vieilles choses, et surtout le respect de la vieille Constitution. Les réformateurs de Birmingham comprirent que nulle force humaine ne pourrait lutter contre ces sentiments, et ils adoptèrent une tactique toute différente de ceux de Manchester. Ceux-ci, révolutionnaires, exaspéraient John Bull par leurs exhibitions de drapeaux tricolores et par leurs hurlements à la française : Liberté ou la mort! Ceux de Birmingham se mirent à proclamer bien haut leur attachement inviolable à la vieille Constitution.
Cet attachement pouvait être sincère, ne les liant à rien. Cette constitution que tous vénéraient, personne ne l'avait jamais vue. Elle n'existait pas: du moins, elle n'avait jamais pris corps en un texte formulé. Les grandes lignes en apparaissaient vaguement dans la brume des siècles; mais les détails étaient laissés à la libre imagination de chacun : « Vénérez-vous hautement la Constitution de l'Angleterre, en tant que fondée sur les trois estâtes du Roi, des Lords et des Communes? » demandaient les réformateurs de Birmingham à leurs catéchumènes, et ils ajoutaient aussitôt : « Reconnaissez-vous la nécessité d'une réforme parlementaire? Êtes-vous absolument convaincus de l'obligation de poursuivre ce grand objet par les seuls moyens constitutionnels et légaux? * Pour eux donc, le Roi, les Lords et les Communes étaient les grandes lignes de l'édifice auquel on ne pouvait toucher; ils ne voulaient
changer qu'un tout petit détail, l'organisation des Communes, que les gens de l'Est avaient jadis imaginée à leur fantaisie et qu'aujourd'hui les gens de l'Ouest imaginaient autrement. Mais ce détail changé ferait une complète réforme, la Réforme, comme on dira désormais : si l'on enlevait à l'Est, qui les possédait tous, un certain nombre de sièges aux Communes et si l'on donnait ces sièges à l'Ouest, qui jusqu'ici n'en possédait aucun, on renversait du coup tout l'ancien état de choses.
L'Ouest comprit la sagesse de cette tactique et vint se ranger derrière Birmingham en une gigantesque Union Politique « pour recouvrer la liberté, le bonheur et la prospérité de ce pays » . Ainsi s'organisa, du chaos des tendances révolutionnaires, le parti légal de l'Ouest, le « parti radical » anglais ^1812-1830]. Le mot et la chose étaient dans l'air depuis longtemps. Lecky a raison de remonter jusqu'en 1769 comme « à la vraie date de naissance du radicalisme anglais : en cette année décisive, pour la première fois, on tenta sérieusement de réformer et de contrôler le Parlement sous une pression du dehors, by pressure from without, en faisant de ses membres les subordonnés de leurs constituants » . Voilà bien en quelques mots l'exacte définition du radicalisme anglais : c'était une pression du dehors sur le dedans, de l'Angleterre expulsée et dépossédée sur l'Angleterre barricadée dans ses franchises et dans ses privilèges; et cette pression devait être exercée par le renversement des rôles entre élus et électeurs.
Car, whigs ou tories, les deux partis de la vieille Angleterre se considéraient non pas comme les serviteurs, mais comme les maîtres héréditaires ou du moins les tuteurs traditionnels du peuple, qui, maté-
riellement inapte à se conduire, était légalement inapte à faire connaître sa volonté. Les deux partis avaient la même théorie et la même pratique du gouvernement, qu'ils fondaient sur la môme notion de franchises, et qu'ils tournaient vers le même service des privilèges, au nom des mêmes « droits légaux ». Ces droits légaux, c'étaient les droits héréditaires, traditionnels, tels que les avait consacrés, sans les définir exactement d'ailleurs, le dernier contrat de 1688 entre la Royauté rajeunie et le Parlement restauré. Ce contrat ne liait et n'avantageait que la seule Angleterre de la conquête. « Maintenir » les franchises des conquérants était son but. « Je maintiendrai » était la devise du roi comme la loi du Parlement. Tous les politiques proclamaient leur loyauté au « maintien » de ce contrat, qui, très mal formulé d'ailleurs, supportait des interprétations diverses, et deux au moins de ces interprétations avaient fait école. Les uns, les tories, se proclamant les serviteurs des franchises royales, — ils disaient : la prérogative royale, — s*en servaient pour défendre leurs propres privilèges de lords et de puissants seigneurs. Les autres, les whigs, se posant en défenseurs des franchises — ils disaient : des libertés — parlementaires, s'en servaient pour défendre leurs propres privilèges de haute bourgeoisie et de petite noblesse. Nous autres Français, nous voyons dans les tories les conservateurs des vieux errements et les champions des privilèges aristocratiques, dans les whigs au contraire les avocats du peuple et les chercheurs de nouveautés. Tous deux étaient des « mainteneurs » de vieilles choses, et les whigs n'étaient pas les moins aristocrates.
Le parti de la nouvelle Angleterre, le parti radical,
se leva au nom du peuple et pour le service des « droits naturels ». 11 ne se souciait ni de contrats plus ou moins fictifs ni de tradition. Une se réclamait que des intérêts matériels et visibles de tous, du droit de tous au pain et au bonheur. Il ne lui semblait pourtant pas impossible ni révoltant qu'il y eût, qu'il dût y avoir des privilèges et des droits légaux; mais il ne pouvait admettre sans révolte qu'il y eût, qu'il dût y avoir tant d'affamés et tant de misère, — c'était le temps des grandes crises industrielles et des grandes famines de l'Ouest (1829-1830,. Il ne pouvait admettre surtout que le calcul humain fût impuissant à diminuer, ou même à supprimer, la part de la misère et de la faim. Les institutions parlementaires, disait-il, ne sont après tout que l'application du calcul commun à la gestion des affaires communes : un Parlement ne peut donc pas être recruté sans tenir compte des intérêts communs et toutes les institutions doivent être orientées vers un but unique : améliorer la vie matérielle de tous, assurer le bonheur matériel et la prospérité de tous.
Ces notions, apparues au siècle dernier, furent précisées et systématisées sans doute au commencement de celui-ci, par les théoriciens du radicalisme, par les philosophes de l'école utilitaire, Bentham, les deux Mill et leurs disciples. Mais ce furent les gens de Birmingham qui, de 1815 à 1830, en formulèrent un catéchisme politique et en firent le programme de l'Ouest. Ils fondaient leur Union Politique « pour réformer la Chambre des Communes, pour assurer une représentation réelle et effective des basses et moyennes classes, pour influencer les élections au Parlement et faire arriver des représentants capables de reconquérir ou de défendre les droits des classes
industrieuses, et pour soulager la détresse nationale ». Avec les principes, ils formulèrent aussi la méthode : tout par les voies constitutionnelles et légales, rien par la violence; pas de tocsin et pas de piques. « Nos galants voisins, les Français, ont accompli une Révolution glorieuse, sur les barricades qu'a cimentées le meilleur de leur sang. Nous ne voulons pas de barricades. Sans effusion de sang, sans anarchie, sans violation de la loi, nous voulons accomplir la plus glorieuse Réforme que mentionnera l'histoire du monde. » L'Union prit pour devise sur l'un de ses cachets : Paix, Loi, Ordre, et sur un autre : Liberté, Unité, Prospérité.
Avec l'instrument forgé par ceux de Birmingham, l'Ouest se mit à l'œuvre et, en quelques années, imposa aux gens de l'Est la grande Réforme de 1832. Redistribuant les sièges aux Communes et réglant les conditions électorales pour toute l'étendue du royaume, cette réforme brisa le privilège de l'Angleterre verte et donna plus de cent députés à l'Angleterre noire. Les vieilles familles de grande ou de petite noblesse avaient eu jusque-là le monopole du Parlement : en pratique, les lords avaient peuplé les Communes de leurs cadets ou de leurs clients. Désormais, le peuple eut une influence sur les élections et cette influence alla toujours grandissant. Par la suite, deux autres réformes électorales, en 1867 et en 1884, finirent par donner au peuple le contrôle presque absolu. Mais c'est de 1832 que date vraiment cette ère nouvelle, et c'est grâce à l'Union de Birmingham qu'elle s'ouvrit.
Une fois entré dans la place, le peuple de l'Ouest appropria le château normand aux nouveaux besoins de l'industrie et du commerce. L'aménagement exté-
rieur et intérieur, politique et social, se fit sans violence, — l'Ouest restait fidèle aux leçons de l'Union Politique, — et tous y coopérèrent. Mais ce fut l'œuvre surtout des Écossais, des Gallois, des riverains de la mer occidentale, de Manchester et de Glasgow. Birmingham, pour un temps, perdit la direction effective. Elle restait toujours la ville sainte des dissidents, la gardienne de l'arche. Elle fournissait l'armée radicale de sages conseillers et de barbes vénérables. En son nom, John Bright. son député, répétait à deux générations successives les adages d'autrefois : « Pas de violence. La force n'est pas un remède, Force is no remedy. » En son nom. avec une ardeur toujours impuissante, il protestait contre toutes les guerres, guerre de Crimée et guerre de Chine, guerre des Afghans et guerre des Zoulous, auxquelles, pourtant, les désirs et les appétits de l'Ouest n'avaient pas été étrangers...
Mais c'était Manchester et son école qui donnaient le mot d'ordre. C'était à Manchester, dans le Free Trade HalL dans la Salle du Libre-Ér-hange, que les chefs du peuple se réunissaient autour du prophète Cobden. Manchester semblait avoir reçu de cet émissaire divin la loi des temps nouveaux. Dogmatiquement, à tous les peuples de la terre, l'oracle de Manchester annonçait l'éternelle vérité : plus de barrières entre les peuples, si l'on veut ouvrir à tous le chemin du bonheur: laissez dire, laissez passer, laissez faire; la seule liberté doit être le guide ; elle seule peut concilier les contradictions apparentes et les intérêts rivaux. A L'intérieur du royaume. John Bull, de plus ou moins bonne grâce, dut accepter le nouvel évangile et concéder au peuple de l'Ouest toutes les libertés qu'il demandait : liberté religieuse, liberté d'admi-
nistration locale, liberté de réunion et d'association, liberté absolue de commerce et de transaction; en cinquante ans (1830-1880 , la moyenâgeuse Angleterre, ligotée de contraintes féodales, devint le plus libre des États.
Au dehors, John Bull dut s'enrôler à la solde de Manchester. Il semblait qu'entre eux un pacte eût été conclu : « John, avait dit Manchester, puisque, gros et grand et brutal comme te voilà, tu semblés né pour la table et pour la guerre, nous allons nous partager les rôles. Je travaillerai pour nous deux et je t'entretiendrai. Toi, tu courras le monde, tu mangeras et tu te battras pour nous. Tâche seulement que tes frasques ne me coûtent pas trop cher et que tes exploits ne gênent ni mes convictions religieuses, — je fermerai les yeux, — ni mon honorabilité commerciale, — il m arrivera de te désavouer. » Et, durant cinquante ans, le pacte se maintint pour le plus grand profit des deux contractants : John Bull se battit et mangea tant qu'on voulut; Manchester travailla et fila et empila les balles de coton et les sacs d'écus. Leurs efforts réunis aménagèrent le monde, comme ils avaient aménagé le royaume, pour les besoins du peuple de l'Ouest. Partout les douanes et les barrières commerciales furent abolies ou abaissées; la volonté ou l'influence de l'omniprésent John Bull renversa tous les obstacles. Quand leurs efforts communs semblèrent avoir terminé l'œuvre, quand il sembla que, pour tout jamais, on avait assuré à l'Angleterre noire la vie abondante dans la liberté et la prospérité dans le travail, Manchester se reposa, et Cobden, le plus grand des prophètes, s'endormit rassasié de jours...
C'est alors qu'apparut Joseph Chamberlain pour
rendre à Birmingham le premier rang et pour mener le peuple à la vraie terre promise. Car la Grande- Bretagne ne leur suffit plus : au delà des plaines et des mers de l'Angleterre verte, il leur a ouvert les lointains horizons de l'Empire. Il leur a montré les grappes merveilleuses que son ami, Ch. Dilke, avait rapportées jadis de cette Greater Britain, et, derrière lui, l'Angleterre noire s'est remise en route vers la conquête de cette Plus Grande-Bretagne II va devant ; il est le prophète, le vrai maître du jour, l'homme qui, depuis cinq ans, semble personnifier toutes leurs ambitions et tous leurs rêves, le plus aimé et le plus attaqué de leurs hommes d'État, le grand Joe, qu'amis ou ennemis, tous, ne désignent plus que par ce nom irrespectueux et tendre. John Bull a dû lui remettre la direction de son Empire en le nommant Ministre des Colonies, et Joe travaille depuis cinq ans, pour que dans cet Empire tout soit ordonné suivant les nouveaux besoins des radicaux de Birmingham.
J'ai été attaqué avec une incroyable amertume. On dit que je suis poussé par un dépit personnel et par une animosité intéressée. {Applaudissement* des Irlandais.) Je ne me plains pas, quand nos honorables collègues de l'Irlande peignent ainsi les choses : c'est leur habitude de discussion... Mais à mes honorables amis, dont j'ai la malchance de ne point partager l'avis, je demande si vraiment il est nécessaire d'imputer à un homme public les motifs les plus bas, quand, à la surface, il y a des raisons parfaitement honorables qui expliquent suffisamment sa conduite... L'accusation d'inconsistance me pèse peu. Pour un homme d'Etat, l'absolue consistance n'est pas, je crois, une vertu nécessaire, et j'admettrais que souvent le devoir d'un homme d'État est de changer ses opinions quand les circonstances ont changé. Mais, en réalité, j'ai toujours tenu le langage que je tiens aujourd'hui...
Discours de J. Chamberlain, à la Chaml>re des Communes, 1er juin 1886.
Le chœur des députés libéraux. — Traître ! traître! lâcheur! Le chœur des députés irlandais. — Judas! Judas!
La carrière de Joseph Chamberlain semble à première vue un peu déconcertante, faite de cahots et derebroussements, et sesadversaires prétendent qu'il fut l'homme du monde le plus inconsistant. En un
l'angliterre et l'impérialisme. 2
petit volume, intitulé Avant que Joseph vînt en Egypte, ils ont réuni, de ses discours anciens, les passages les plus contradictoires, semble-t-il, à son langage actuel. A première lecture, les contrastes sont un peu choquants en effet. Avant d'aller en Egypte, Joseph disait aux électeurs de Sheffield :
« Le Times m'appelle libéral avancé, et je serai toujours fier d'être un libéral avancé, si l'on entend par là que j'emploierai toutes les occasions et toutes mes forces pour avancer mon libéralisme, et non, comme tant d'autres le font aujourd'hui, tout mon libéralisme pour avancer mon influence 1. >>
Il disait à son peuple de Birmigham :
« La baisse de notre commerce deviendra, je le crains, pire de jour en jour. Mais lord Derby assure que la production de nos terres pourrait être doublée, si l'on y mettait un capital suffisant. Voilà donc, au milieu de nous, un commerce encore intact, qui nous donnerait un revenu annuel de 250 millions de livres et qui assurerait à nos classes laborieuses du travail et des salaires. Et pour gagner ce commerce, nous n'aurions ni à coloniser les déserts de l'Afrique, ni à exporter la civilisation dans nos caisses d'opium, ni à l'imposer à des peuplades ignorantes à la pointe de nos baïonnettes, ni à nous concilier des rois nègres en favorisant la traite, mais simplement à libérer le sol de l'Angleterre des entraves du passé 2. »
11 disait aux Communes :
<( L'Angleterre, sans doute, a des millions de livres à dépenser pour flatter le bas patriotisme des cafésconcerts, the uulgar patriotism of music hallsl Ce nouvel Impérialisme a déjà infecté bien des juge-
i. I" juin 1874.