Annual Séries, n
L IMPERIALISME 99
Productions russes (millions de roubles).
Bois 16,8 33,3 102.9
Papier 12,7 21 25,5
Produits chimiques. . 10,5 21,a 35,3 59,6
Terres et faïences. .. 20,4 29 32,3 82,6
Métaux 89,3 U2,6 162,3 310,6
(millions de pouds).
Charbon 110 211 424 681
Fonte 23 36 64 113
Fer L6 22 29 30
Acier 3 14 31 74
Voilà quels ont été les premiers résultats de l'alliance franco-russe. Aussi, contre la France, a-l-on, depuis cinq ans, forgé le plus parfait instrument de meurtre dans cette flotte admirable que l'on vient d'achever. L'outil est là, tout prêt. C'est pitié de le voir se rouiller inactif. En quelques heures, il pourrait tant rapporter! La besogne « paierait ». La guerre viderait d'abord les magasins d'armes où Birmingham depuis des années entasse les stocks invendus. La guerre enverrait par le fond quelques-tins de ces grands cuirassés, gigantesques masses de fer et d'acier, qu'il faudrait remplacer ensuite. Et la France, vaincue, aurait à trouver de l'argent : elle a donné cinq milliards aux Allemands et prêté six milliards aux Russes; quelle aubaine envoyée par Dieu, que cette rencontre au coin d'un bois!... Et la France donnerait ses colonies. C'est une tradition : la France fait des colonies pour que John Bull les lui prenne. El quel élargissement du marché anglais! Et quelle nouvelle tentation pour les colonies anglaises d'accepter enfin le beau mariage que, depuis si longtemps, on leur propose! Elles ne refuseront sûrement plus la main du vainqueur : c'est toujours de soldats que
rêvent les jeunes filles. Elles auront confiance dans la force de cet époux, qui, de loin, leur paraissait un peu vieux... Et tous les cœurs anglais, sous la même poussée d'orgueil, battront ensemble : les victoires de Cuba ont régénéré le patriotisme américain... La guerre, c'est l'achèvement de l'édifice! Les pierres sont taillées, il faut du sang français pour gâcher le mortier: c'est le sang français qui. pour tout jamais, a cimenté le fronton de l'Empire allemand...
La France n'ayant pas accepté cette fois la jolie partie d'égorgement réciproque, on l'a remise à plus tard et l'on a cherché ailleurs. A l'autre extrémité de cette même Afrique, deux républiques de paysans barraient aussi la route. Leur seul voisinage pouvait développer ou entretenir les espérances séparatistes de la nation afrikander et retarder ainsi l'œuvre d'Empire. De ce côté encore, la guerre promettait de « payer » : goldfields et mines de diamants, la victoire ne rapporterait pas que des lauriers. Sur du succès, comptant faire la Noël à Pretoria, on se lança donc à la guerre. Et l'on fit cette guerre suivant la tactique brummagem. Car il n'existe pas seulement une politique brummagem . Birmingham a depuis vingt ans introduit dans les affaires une tactique qui porte aujourd'hui ses fruits. Cette tactique est celle que l'on pouvait attendre de bourgeois unionistes, amis des lords et du « vieux stupide parti ». Elle est fondée sur les deux vertus aristocratiques : l'ignorance et l'égoïsme.
Le meilleur des facteurs au service de la concurrence allemande est le conservatisme de nos fabricants et négociants anglais, qui ne peuvent ou ne veulent pas se conformer aux demandes et aux goûts de leurs clients.
Rapport du consul à Panama, Animal Séries, n° 1950.
Si le commerce anglais veut regagner le terrain perdu, il faut qu'il renonce entièrement à ce conservatisme insulaire, auquel nos fabricants semblent liés.
Rapport du consul à Riga, Animal Séries, n° 1901.
De une heure à deux heures de l'après-midi, dans l'un des grands clubs de Birmingham. La salle à manger, aux cheminées de marbre noir, est encore vide. Mais les tables massives d'acajou et les lourdes chaises d'acajou et de crin sont prèles. Un grand tapis d'Orient et deux grands feux de coke font valoir la blancheur des nappes damassées où, près des larges assiettes, les jeux de couteaux, grands et petits, de cuillers et de fourchettes luisantes, les cristaux alignés et les innombrables bouteilles et pots de condiments attendent ces Messieurs.
Ces Messieurs se sont levés ce matin vers neuf heures. Ils sont venus en ville, à leurs bureaux, du fond de leurs faubourgs. Ils n'habitent plus la ville.
C'était bon pour leurs pères, qui n'étaient que de pauvres artisans, presque des ouvriers. Sur les routes d'Hagley et de Mooseley, loin des ateliers et du peuple calleux, ces Messieurs ont semé leurs cottages au milieu des jardins. Chacune de leurs demeures, au fond de son jardin, a son nom, comme il convient aux résidences de nobles maîtres. Ils ont là-bas leurs familles et leurs serres, car ils se piquent d'horticulture, depuis que Joe s'est fait un nom par sa collection d'orchidées. — La Hollande aussi s'éprit un jour des tulipes : elle en perdit son commerce...
Ces Messieurs sont venus en ville, les uns par le tramway, la plupart dans leurs coupés. En 1860, il y avait dans tout Birmingham trois voitures de maîtres que Ton reconnaissait au passage; aujourd'hui, chacun a la sienne. Quelques-uns sont venus à pied, en flânant. Le brouillard, ce matin d'octobre, était rosé de soleil, et ouatant les bruits, adoucissant la lumière, il endormait la hâte et les soucis. Le brouillard lui-même a changé depuis les jours d'autrefois. Ces nuées humides et glacées, qui faisaient l'homme brutal mais actif, féroce mais énergique1, on les a domptées, humanisées, attendries. Elles crèvent encore en brusques colères d'orages ou en longues pleurnicheries de petites pluies fines; mais on se rit de leurs humeurs : sous les plaids imperméables, dans les souliers et les manteaux de caoutchouc, on ne sent plus leur tyrannie. Le doux brouillard nuancé ne sert plus qu'à amortir les chaleurs de l'été ou les froids de l'hiver, à masquer un peu les coins de misère et de tristesse, à voiler la fuite des heures et des jours : tout s'adoucit et s'endort sous la monotonie de ce