‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 53 sur 149 · Second Report on Dépression of Trade, p · texte numérisé non relu

Second Report on Dépression of Trade, p

aux gêneurs du dedans. La prospérité du royaume et la grandeur de l'Empire sont incompatibles avec ces mutineries et ces exigences toujours grandissantes. Après six mois de luttes, les charbonniers du pays de Galles ont enfin mis leurs ouvriers à la raison; avec un peu de poigne, on viendrait pareillement à bout de tous les autres.

Ainsi pensent ces Messieurs en repliant leur Daily Post, et ils prennent le Financial News. Bonnes nouvelles : les mines du Transvaal continuent de monter; les affaires du Klondyke s'annoncent bien. Ces Messieurs supputent leurs gains : en six ou sept ans, leurs actions du Transvaal ont quintuplé de valeur. Voilà des affaires qui < paient >> et qui dispensent de se mettre en quatre pour plaire à un nègre des Antilles ou à un Boer de l'Afrique australe, et de faire un métier de boutiquier pour gagner quelques livres avec six mois d'escompte! Il n'y a décidément que les grandes affaires. C'est folie désormais de gâcher sa vie derrière un comptoir ou derrière un grillage, à vendre quelques paquets de scies ou quelques grosses de rivets. Le métier est perdu par ces boutiquiers d'Allemagne et d'Amérique, qui commercent a la petite semaine et qui se contentent de bénéfices ridicules!...

Le Financial News a deux ou trois colonnes pour les Companies Limited. Ces Messieurs sont tous membres de dix ou quinze de ces compagnies, dont le nombre a décuplé durant les vingt années dernières. Aujourd'hui, dès qu'une affaire commerciale ou industrielle semble prospérer, un promoter, un lanceur, vient trouver le propriétaire ou le patron et lui propose de mettre la chose en société. On évalue les bénéfices actuels ou futurs. On en déduit la valeur

réelle ou possible du capital à souscrire. Le promoler achète le tout, et paie, moilié argent, moitié actions de la future société; à lui, ensuite, par les journaux, les conférences, les visites et toutes les réclames, de lancer les actions dans le public et de réunir les fonds nécessaires. Le public souscrit sans peine : les actions sont de cinq livres 125 francs) ou moins, dune livre parfois (25 francs . Chacun veut prendre son billet à la loterie. Car, pour tous, ce n'est bien qu'une loterie. Si le succès répond aux promesses, l'exemple du Transvaai est là pour montrer les énormes bénéfices possibles; si l'affaire échoue, c'est à passer à la colonne des profits et pertes. La souscription n'engage ni le nom ni la responsabilité des actionnaires ou des directeurs; la compagnie est limitée, à responsabilité limitée; en cas de déconfiture, il est bien entendu que ses créanciers ne peuvent rien exiger d'elle au delà du capital déclaré.

A Birmingham, jadis, l'industrie et le commerce étaient aux mains de petits patrons. Connaissant par un long apprentissage et par une pratique journalière les moindres détails du métier, ils cherchaient et trouvaient -ans cesse un perfectionnement, une simplification, une économie, une idée. Sachant aussi les besoins, les goûts et les époques «les marchés divers, ils B'ingéniaient à satisfaire tel ou tel client, à le garder par des concessions aux époques difficiles, à le relancer aux époques favorables, à le ramener en cas d'infidélité. Aujourd'hui, tout Birmingham esl en compagnies limita/, l'épicerie et la banque, la pharmacie et les modes, et surtout les fabriques et les maisons de commission. On veut moins de responsabilité individuelle. On épargne le zèle. Tous désirent moins de risques et plus de profits. On obtient seule-

lement moins de besogne. Le commerce et l'industrie deviennent une sorte d'Etat à la française : une armée de fonctionnaires soldés et de ronds de cuirs asservis à la paperasse y travaille sans ardeur, mal commandée de loin par un trop nombreux et trop coûteux état-major, qui ne siège en conseils d'administration ou en assemblées d'actionnaires que rarement, brièvement, et seulement pour connaître en gros de la situation financière.

Rien n'a contribué, je crois, autant que les compagnies limitée!, à ce « conservatisme insulaire » dont se plaignent les consuls anglais. Car ces affaires, sans âme et sans pensée, poursuivent à travers les années leur marche mécanique. Du jour où la machine est montée, nul ne se met plus en peine de l'améliorer en cas de défaut, de la refaire en cas d'usure, ni même d'en surveiller l'allure et le rendement. Elle va par la force acquise. Elle fabrique aujourd'hui ce qu'elle fabriquait il y a vingt ans, des lampes à huile quand tout le monde s'éclaire au pétrole, et des perruques quand on ne porte plus que de fausses dents. Elle jette sur le marché, avec une constance et une régularité inintelligentes, les articles que personne ne demande aujourd'hui et qui auraient leur vente demain, ou les produits qui jadis se demandaient en abondance et qui aujourd'hui ne se vendent plus. Elle maintient les vieux modèles et les prix d'autrefois.

Ajoutez qu'elle a un rendement minimum pour une dépense maxima, avec des charges inutiles et de multiples frottements. Le capital souscrit, dont elle doit gagner l'intérêt, n'est pas en réalité le capital utile, qui pourrait suffire à son fonctionnement. Le promoter, d'habitude, et les premiers actionnaires se

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sont taillé une grosse part, et, dans l'achat puis dans l'organisation de l'affaire, leur appétit a plus coûté à satisfaire que les demande- des intéressés : telle fabrique de tubes à bicyclette, achetée mille livres (28 000 francs) à son propriétaire, a été revendue au public dix-huit mille livres ioOOOO francs). Il faut que les bénéfices entretiennent ce capital! Aussi Ton fabrique et Ton fabrique; on prend un très nombreuxpersonnel; on ne veut que de grosses affaires; on méprise et Ton néglige le petit client, dont Birmingham vivait autrefois: on laisse aux Allemands et aux Américains les petites commandes, qui finissent toujours par emmener aussi les grosses l. Et les capitaux, drainés par ces loteries, ne vont plus à l'aide du petit artisan... Sous une autre forme, c'est le fléau de l'épargne française n'allant qu'aux fonds d'État et aux entreprises officielles. Quand un débutant demande quelques milliers de livres pour une nouvelle affaire, il ne trouve pas un préteur; mais quand Lipton (le Boucicaut de Birmingham) en demande deux millions, le public lui en offre cinquante.

Le récent et scandaleux procès du grand promoter Hooley a montré que toute l'Angleterre est rongée par ce mal2. Mais Birmingham et sa petite industrie en ont été ou en seront les premières victimes. Nulle

1. iïlue Book, G-8499, p. 8 el suiv. Annual Séries, n° 1863: en Chine, la coutellerie allemande est apportée de Singapore, et la bimbeloterie allemande envahi I le marché de Hong-Konu : British flrms will not sell in sufficiently small quantifies; G and Ckinese finns urill book an order for a few pence. De même, Annual Séries, n°* 1864, 1882, etc.

2. Voir dans {'Engineering du 18 novembre 1898 le discours de lord Russel 1, lord Chief Justice, sur les désastres des compagnies limited. Il estime h 28 millions de livres sterling (700 millions de francs) le capital perdu par elles durant les sept années dernières.

part, le goût de ces loteries n'a été plus populaire. Nul terrain aussi n'était mieux préparé à leur établissement. La génération précédente avait étranglé déjà les petits industriels, en fondant, à l'exemple de J. Chamberlain, quelques grandes maisons qui conquéraient de haute lutte le monopole des boutons ou des vis. Cette génération de conquérants avait du moins le goût de Faction et du commandement effectif, le souci et la connaissance des affaires. La génération actuelle, fille de ses accapareurs, a voulu vivre de ses privilèges hérités, sans plus rien faire qu'ordonner de haut et diriger de loin, en nobles maîtres. Ce n'est pas impunément que l'on s'allie aux nobles lords. Cette génération, unioniste en politique, l'est aussi devenue en affaires, et Birmingham est aujourd'hui la capitale de cet unionisme commercial.

De tout le royaume et même de l'étranger, les promoters se sont abattus sur elle, traînant à leur suite une nuée d'hommes de chiffres et de contentieux, d'accountaats, autre sorte d'oiseaux qui pullulent toujours sur les organismes et sur les commerces morts, et qui achèvent les mourants. Birmingham est devenue la proie de ces promoters. Ils se sont installés dans son industrie, dans ses bureaux, dans toute la vie des particuliers, et ils voudraient mettre la griffe sur la ville elle-même et sur les affaires communales. Tel d'entre eux, débarqué hier d'Allemagne ou d'Autriche comme notre grand Cornélius Herz. est déjà candidat aux élections pour le Conseil municipal, en attendant la Chambre des Communes... Ces Messieurs voteront pour ce baron allemand, à peine naturalisé, parce qu'il est noble et parce qu'il se dit unioniste et impérialiste : on comprend maintenant que tous ces Messieurs soient pour

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la formation de celte gigantesque compagnie limite d: En gland and Sons, dont Joe est le pramoter et dont les bénéfices, pensent-ils, les dispenseront à jamais de travail...

Ces Messieurs ont replié leurs journaux, donné quelques ordres, signé des lettres, puis, une heure sonnant, ils ont pris la route du club. Le temps s'était un peu gâté, et la rue boueuse était pleine d'ombre et de froid. Mais, au club, la tiédeur du feu, dont les reflets vacillent sur le chaud tapis d'Orient, les gagne dès le seuil. Ils se mettent à table, en belle humeur; ils s'y installent; ils s'y attardent. Leurs pères se contentaient d'ale et de rosbif froid, et lunchaient debout, au premier bar de rencontre. Il faut à ces messieurs les vins de France ou de Californie, des vins de luxe, des crus titrés, du Champagne armorié,du bordeaux des comtes de Ravez et des marquis de Barsac, des vins « pour la noblesse », comme les gros cigares qu'ils vont allumer tout à l'heure. Ils dépensent à leur lunch le quadruple du temps et de l'argent que leurs pères y donnaient. Cinq Allemands se contenteraient de ce qu'il leur faut à chacun d'eux, et, si l'Américain est une bête aussi dispendieuse, il fournil en réalité le quintuple de travail1.

Après le lunch, le cigare et la partie de billard les retiennent encore. Puis. <•'<■-! une assemblée d'actionnaires, où ils vont apprendre que telle compagnie l'uni (ed suspend ses affaires ou ne donne pas les bénéfices espérés. Les administrateurs proposent de liquider ou de réduire. Avant d'en arriver là, on a

i. Second Report on Dépression of Trade, p. 8i : The frugalily which is necessary to bring vp our labour to foreign labour U tl^ dispoising with many of the luxuries which our artïzans of récent years haie been in the habit of enjoying.

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végété plusieurs années, promettant toujours aux actionnaires des dividendes qui ne venaient jamais, offrant toujours de nouvelles concessions au client pour l'amorcer et boucler des affaires quand même, dilapidant le capital et gâchant les prix, cachant sous des inventaires fictifs la décadence, puis la déconfiture. Aujourd'hui on est au bord du fossé, que l'on s'obstinait à ne pas voir...

Les compagnies « limited » ont encore eu ce rôle fâcheux : par leurs promesses d'avenir et par leurs fausses espérances, elles ont endormi la vigilance de tous et n'ont pas laissé voir à toute minute le péril imminent. Elles sont allées répétant que la crise actuelle était passagère et qu'il fallait seulement tenir, « avoir de l'estomac ». Et l'on a continué sans plus d'enquête... Demain, les accountants vont se jeter sur le cadavre. C'est une usine qui fermera ses portes, une maison qui disparaîtra, remplacée après-demain par deux maisons en Amérique et en Allemagne... C'est toute l'histoire en raccourci de l'industrie des bicyclettes dans les Midlands. On se vantait d'en avoir le monopole; on en exportait pour 26 millions en 1893,30 millions en 1894,34 millions en 1895, 46 millions en 1896; des centaines de sociétés se fondaient et continuaient de fabriquer, bien que de toutes parts les marques anglaises, trop lourdes et trop coûteuses, fussent remplacées par des marques américaines1. En 1897, l'exportation est descendue à 35 millions; en 1898. elle est tombée à rien; Coventry, qui n'était plus qu'une usine à bicyclettes, s'est trouvée ruinée de la veille au matin : tout son peuple est dans les rues, sans ouvrage, crevant de misère....

i. Annual Séries, nc' 2122, 1983, etc.

Ces Messieurs, entre quatre et cinq, ont fait une nouvelle apparition à leurs bureaux. Ils reprennent vers cinq heures la route d'Hagley. Ils y retrouvent leur home et leurs serres. Ils y reprennent le culte de quelque hobby (manie, dada). Chacun d'eux a sa manie, — c'est la mode. — Les uns collectionnent les orchidées, les autres les timbres-poste, d'autres les éditions de Ruskin ou de Carlyle, — non pour les lire, mais pour les montrer. La plupart « s'entraînent » encore à quelque jeu ou à quelque sport, billard, tennis, boxe, etc. ; chaque jour ils y consacrent quelques heures. Il en est qui s'entraînent aussi pour la parole en public et pour la « debating society »,la société de discussion, — c'est là que Joe a débuté; c'esl <le V Edgebaston Debating Society qu'il est parti pour la fortune que l'on sait... Ces manies et ces entraînements deviennent pour le grand nombre la grosse affaire de la vie. La culture désintéressée du muscle les détourne des intérêts vitaux de leur commerce et de leur industrie. Car, pour eux. être un bon commerçant n'est rien. Devenir un champion de li raquette ou de la bille, voilà qui pose un homme et en fait presque l'égal d'un baronet '. M. Jourdain, il y a deux siècles, prenait déjà un maître de danse et un maître d'armes.

Et M. Jourdain prenait aussi un maître de philosophie et un maître de musique : il se piquait de proléger les sciences et les arts. A l'entrée de leur musée municipal, ces Messieurs ont fait graver sur le marbre By the gain of indus tr y, //•<• promote art. Avec les gains de l'industrie, nous faisons avancer l'art!...) Ils sont promoievs d'art et de science, comme ils sont promoters d'affaires. Ils donnent parfois leur argent, jamais leur attention et leurs soins. Les Allemands et

les Américains, plus avisés, ont renversé la formule, et c'est par l'art qu'ils promettent leur industrie : aussi va-t-elle sans cesse de l'avant, se perfectionnant et s'affinant. se complétant et se renouvelant, toujours prête à la lutte, toujours conforme aux derniers progrès. Le conservatisme ruine Birmingham. Elle espère encore qu'après la crise passagère, les beaux jours de 1873 reviendront d'eux-mêmes ou que la baguette magique de Joe les ramènera : elle a oublié sa propre histoire et le siècle d'efforts patients, de science et de vertu, qui précéda les bénéfices de 18G0 à 1873. Car l'ancienne prospérité ne fut pas un coup de chance que le hasard et le jeu créèrent, et que le hasard peut redonner. C'est par la vertu de ses penseurs, par l'étude de ses inventeurs, par le travail acharné de tous ses fils, que Birmingham est arrivée jadis à la fortune. Elle était radicale alors, radicale d'esprit et non pas de nom seulement, sans cesse en quête de nouveau, toujours en effort de progrès. Elle avait fait la révolution de l'industrie moderne : c'était dans ses usines de Soho que Watt et Boulton avaient asservi la vapeur, et c'était chez elle aussi que Murdock avait inventé le gaz et la locomotive. Ayant la première appliqué en grand à la fabrication du fer les procédés du puddlage, elle était devenue puissante par les forces combinées du fer et de la houille. Puis chaque jour, dans le détail, ses petits patrons avaient imaginé quelque perfectionnement, inventé, simplifié, changé. Elle avait conquis la clientèle du inonde en s'adaptant aux besoins du monde nouveau. Elle marchait entête des peuples travailleurs, et non pas à la suite des lords parasites. Elle ne cherchait pas à exploiter le voisin au profit de sa paresse : son travail profitait à tout l'univers.

Depuis, Birmingham ignora le progrès du monde. Les grandes inventions se firent sans elle et contre elle. Les procédés et les emplois nouveaux de l'acier, si elle les eût connus, auraient pu lui rendre la suprématie d'autrefois. L'électricité, avec les cuivreries et les mille menus objets qu'elle emploie, aurait pu lui donner des années de travail. Le pétrole et les nouveaux moyens d'éclairage et de locomotion sollicitaient ses inventeurs... Elle a tout ignoré, parce que, détournant les yeux du présent, elle s'était éprise d'un beau snobisme pour le passé... Elle était autrefois la grande dissidente et la grande travailleuse, ne s'en rapportant qu'à son jugement, ne vivant que suivant son idéal. Elle croit aujourd'hui en la parole de ces rhéteurs aimables dont les Unionistes font leurs chefs aux Communes et qui vont prêchant l'amour des vieilles choses, l'utilité de la croyance et de la tradition, l'impuissance de la raison, la faillite de la vérité, la beauté du préjugé et la solidité des ruines! Pour vivre dans la compagnie des lords « avec L'Eglise et avec la Bière », dans ie service des faux dieux, elle a déserté le culte du progrès, son Seigneur et Maître. El quand Joe lui propose de construire pour sa paresse une demeure familiale et tranquille, elle oublie ces paroles du Livre, qui jadis était toute sa loi : « Si le Seigneur n'édifie pas une maison, c'est eu vain que travaillent ceux qui cherchent à la construire. »

Tous les renseignements tendent à prouver (l'une indéniable façon le déplacement graduel du commerce aux dépens de l'Angleterre el au profit de l'étranger. Le phénomène, à l'heure actuelle, est déjà si intense qu'il pourra surprendre bien des gens : on le croirait même difficilement possible, si tant d'incontestables autorités ne nous en prouvaient l'existence.

Chambre de commerce anglaise de la Trinité, Blue Book, C-SUO, p. 183.

De Birmingham à Liverpool, cent cinquante kilomèl res de plaines ondulées mènent de la houillère centrale à la plage marécageuse. C'est d'abord l'horreur du Pays Noir, de ses gangues, de ses mares, de sa boue charbonneuse et de son ciel enténébré. Au long des canaux tout fumants de buées, les lignes de rails se décuplent et, sur les remblais de cendres et de débris, les longs convois s'enfoncent à travers chevalements de mines el cheminées. Jusqu'à Wolverhampton, une chaîne d'usines et de hauts fourneaux rive par couples les cités ouvrières, West-Bromwich et Wednesbury, Bilston el Willenhall. Les faubourgs se sou-

dent par des champs de gravats aux faubourgs de la ville prochaine. Une humanité rabougrie, déjetée par la servitude des machines, une nature étiolée, étouffée sous les déjections de la mine et de la fournaise, nulle part au monde n'apparaît comme ici l'avilissement des êtres et des choses que semble avoir coûté notre civilisation nouvelle...

Après les usines de Crewe, la houillère cesse brusquement : on rentre en un vert pays d'arbres et de haies, de vergers, de prairies, de coteaux inclinés vers la plaine maritime. On sent déjà la mer voisine. Ses brises viennent chasser des poumons les vapeurs de la houille. Sous la calme brume irisée, parmi la verdure des champs gorgés d'eau, les troupeaux de moutons, les bandes de corbeaux et de pies, les vaches sommeillantes, les filles sarclant un coin de potager ou. derrière la charrue, le laboureur poussant un lourd attelage, toutes ces visions champêtres chassent de l'esprit les visions de servage et de mort. On peut songer à la vie facile, indépendante, humaine, que durant des siècles jadis connut la « vieille joyeuse Angleterre », aux jours déjà lointains où, pour être la maîtresse du monde, elle ne s'était pas faite encore la servante de l'humanité.

Dans cette plaine fertile, à mi-chemin des coteaux anglais et des montagnes galloises, une vieille ville, Chester, s'était assise. Entre les peupliers de sa rivière, au milieu de la prairie, elle s'était remparée de hautes tours et dentelée d'églises, de pignons aigus et de rues en arcades : l'anneau de ses murs éboulés garde encore ses maisons de bois, ses façades en colombage et sa cathédrale de grès rose. Elle vivait de ses troupeaux et de ses champs, sans regarder la mer, veillant seulement aux pillards gallois qui parfois

lui tombaient des montagnes, forteresse et ville paysanne, ville religieuse aussi, dont les apôtres marchaient à la conquête du pays welsh. Près d'elle, deux longues et larges rades enfoncées au cœur du pays n'avaient pu tenter son ambition. Contente de son port fluvial, où bateaux de pêche et marées remontent lentement, elle laissait aux gens de Bristol les périls et les gains de la traite. Elle n'exploitait de ses rades que les pêcheries et les marais salants. Elle ne leur demandait que du poisson pour ses jours déjeune et du sel pour ses jambons et ses fromages. Les deux rades s'envasaienl sous la poussée des petits fleuves côtiers. La rade du nord surtout, étranglée par une étroite passe, n'était qu'un vaste marécage, un pool verdoyant, peuplé de livers: d'oiseaux marins.

Émergeant de ce marais, au bord de la passe, une butte rocheuse porta de bonne heure une forteresse, qui défendit contre les gens du large pêcheries et marais salants. Ce fut le château de Liverpool, entouré bientôt d'un village de pêcheurs qui, en 1313, fourni--ait une barque et six hommes à la flotte du royaume. Les Irlandais se mirent à le fréquenter. Pour payer leurs chargements de sel, ils apportaient leurs fils de chanvre ou de lin, que travaillaient les paysans de la plaine voisine, sur les bords de la Weaver, la rivière des Tisseurs. Peu à peu d'autres clients, d'abord les pêcheurs de l'île de Man, puis les pêcheurs aux harengs de la hum- du Nord, vinrent aussi chercher leur provision de sol. Au début du xvie siècle, le bourg enrichi par ce commerce eut son église à l'ombre du château royal; le comte de Derby y eut sa maison de pierre: douze barques formaient la flotle; Liverpool alors se croyail prospère; A la lin du siècle, se plaignant de sa décadence, elle invoquait

la bienveillance du roi en faveur de « la pauvre ville déchue de Liverpool ». Puis cent ans de révolutions et de guerres civiles s'écoulent et, quand avec les Stuarts disparaît l'Angleterre moyenâgeuse, Liverpool s'éveille avec l'Angleterre moderne : chaque progrès de cette Angleterre de liberté marquera, un progrès de la ville commerçante.

En 1709, elle a 84 bateaux avec un tonnage de 6 000 tonnes. Elle vient de creuser son premier dock, son premier bassin entouré de quais et d'entrepôts. Bristol est encore le grand port du royaume, le fournisseur de denrées coloniales et de marchandises étrangères. Pendant tout le xvme siècle, Bristol demeure le Nantes de l'Angleterre, le vieux port des nègres et des épices. Liverpool s'essaie timidement aux mêmes trafics : chargeant les poteries du Stafford, les couteaux, les outils et la verroterie des Midlands, les toiles de la plaine ou les lainages des montagnards, elle va sur la côte d'Afrique les troquer contre des nègres, qu'elle troque aux Indes Occidentales contre du sucre ou du rhum. Mais, obéissant déjà à certains scrupules, elle s'est tournée plutôt vers les nouveaux commerces du Canada et de l'Amérique. Car elle a fait appel ou accueil aux idées nouvelles ; les dissidents, quakers, anabaptistes, catholiques et juifs, sont venus l'habiter : elle commence à flétrir la traite, comme un métier indigne d'honnêtes gens. Elle a mis en vente les produits nouveaux, café, thé, tabac, indigo, etc.

Mais Liverpool va trouver surtout la marchandise nouvelle qui fondera sa fortune en même temps que la fortune des alentours, quand au lin de l'Irlande elle aura substitué le coton de l'Amérique. Alors, dans la plaine voisine, les paysans tisseurs se grou-

pont en villes ouvrières : Manchester commence à grandir. L'abolition de la traite en 1806 tue, pour un siècle, la concurrence de Bristol : Liverpool devient, par le coton, le premier port anglais.

A mesure que le coton conquiert le royaume, puis le monde, Liverpool conquiert le monopole commercial du royaume, puis de l'univers. Elle creuse ses docks au fur et à mesure que le coton élève de nouvelles u-ines dans le Lancashire. Les premières balles arrivent vers 1760 : Liverpool, en 1770, se vante déjà d'être le premier des ports anglais, ou du moins de n'être inférieur à aucun autre. Le coton est d'exploitation difficile et son importation progresse lentement, tant que là-bas, aux pays producteurs, il faut, pour l'égrener, recourir à la main des nègres : la population de Liverpool ne dépasse guère 50 à 60000 habitants. Mai- en 1792, E.-Whitney invente la machine à égrener, et l'importation du coton en Angleterre décuple aussitôt: 100000 balles en 1801, 326000 en 1811, 490000 en 18-21, 900000 en 1831, i 344000 en 1841, 1 900000 en 1851, 3 035 000 en 1801, 4 405 000 en 1871.

L'importation du coton en Angleterre monte constamment jusqu'à cette année 1872 qui marque un maximum avec ses 1800 millions de livres. Puis, dix années durant, une période de recul ou de stagnation ramène en 1881 à ce même chiffre de 1 800 millions. Puis une autre période de reculs et de reprises conduit en 1889-1891 à près de deux milliards. Et, depuis, une nouvelle stagnation revient en oscillant vers ce chiffre de 1 800 millions qui semble le maximum définitif. Suivant une courbe pareille, la population de Liverpool a monté, puis décru : 77 000 habitants vers 1800, 205000 en 1831, 225 000 en 1841,376000

en 1851, 444000 en 1861, 494 000 en 1871. La progression jusque-là est continue. Elle dure quelques années encore, et le recensement de 1881 donne 553 000 habitants. Mais celui de 1891 accuse une baisse annuelle de 6 p. 100 sur le dernier chiffre : Liverpool n'a plus alors que 517 000 âmes.

Seulement, comme on ne veut pas avouer cette décadence, on crie bien haut que la population émigré vers les cottages de la périphérie et qu'il faut englober ces villages pour faire une « plus grande » Liverpool comme on a fait une plus grande Londres, comme on fera une « Plus Grande » Bretagne. Et Ton annexe Walton , West Derby , "Wavertree , Toxteth, etc. Depuis 1895, la plus grande Liverpool a 630 ou G35 000 âmes; le comte de Derby a été son premier lord-maire, car les maires de Londres et d'York ne sont plus les seuls à porter le titre de lords : en passant au camp unioniste, industriels et commerçants ont voulu que l'on donnât du lord aux maires de leurs bonnes villes, Birmingham, Glasgow, Manchester, Liverpool, etc.

Le coton, qui créa Liverpool et Manchester, influa rapidement sur tout le royaume. De proche en proche, il transforma l'Angleterre et toutes ses conditions de vie : en politique, il fit le radicalisme; en affaires, il fit le libre-échange. Exigeant une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse, il peupla de villes, autour du marécage, la plage et la plaine jadis presque désertes, et, donnant ainsi des millions de partisans aux idées radicales, il amena le triomphe des gens de l'Ouest, de l'Angleterre dissidente. Exigeant, d'autre part, une main-d'œuvre de plus en plus économique, — « dès que 5 pour 100 du capital mis en œuvre nous est assuré, nous construisons de nouvelles usines »,

disent aujourd'hui les gens de Manchester1, — il réclama pour ses travailleurs la vie à bon marché et les matières premières de travail ou de subsistance dégrevées de tous droits. L'agriculture anglaise lui fournissait le blé à -40 ou 45 shillings Y impérial quarterfle double hectolitre environ) dans les bonnes années 1822 et 1835 , à 8o ou 93 shillings dans les mauvaises (1816-17 et 18), et en temps de guerre, les prix montaient à 1-20 ou 125 shillings (180! et 1S122 . Pour « maintenir » les revenus des aristocrates, il fallait arrêter la concurrence étrangère : les lords, maîtres de l'agriculture et de la politique, avaient ceinturé le royaume de hautes barrières protectrices. Le premier soin du coton fut de jeter par terre ces « lois des blés •> et d'ouvrir tous les ports aux arrivages. Dès 1846, il eut gain de cause. Du monde entier , grâce au libre-échange , les provisions affluèrent. Par millions de quintaux, le Continent, la Russie, l'Amérique, l'Inde et l'Argentine fournirent le blé et les farines : 12 millions de quintaux en h ! . 37 million- de quintaux en 1861, 14 millions en 1871, 70 million- eu 1881, 90 million- en 1891, 1<>7 millions en 1895, 88 millions en !<s(.i7 \ Les autre- subsistances, céréales, viande, beurre, lait, œufs, etc., arrivent «le France, d'Allemagne, de Danemark et d'Amérique. Par millions de livre- sterling 25 millions de francs), l'Angleterre achète sa nourriture dans tout l'univers :

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