‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 54 sur 149 · Blue Book, C-8963, p · texte numérisé non relu

Blue Book, C-8963, p

■2. Board ■: Agriculture. — Agricullural return for 189$. p.120 fi suiv. L' <• impérial quarter vaut environ 2 hect. 10, et le shilling 1 fr. 25.

... Pour ("ii- ces chiffres et les suivants, voir les Statuttical A bs tracts.

Céréales 19,3 41 63 48 53

Beurre 2 5,85 9.54 11,88 18,40

Œufs 0,31 0,98 2,47 3,08 4,3.^3

Bœufs et moutons. 1,7 4 5,9 6 11,3

Lard et jambons. 1,6 2 8,3 10,3 14,5

Viandes 0,06 0,97 4,1 4 9,5

Poisson 9,29 0,49 1,64 2 3,42

Thé 4,6 10 12,48 9,78 10,4

Café 1,72 4,36 4,24 3,58

Sucre 15,5 12,8 27 17 16,5

Vins 4,08 4,83 7,13 5,46 6,03

Fruits -i 2,30 6 7,25 10,54

Fromage ' 2,55 4,77 4,51 5,88

millions de livres sterling.

L'ouvrier vécut abondamment et à bas prix. Mais l'agriculteur ne trouva plus le salaire de ses peines. L'impérial quarter de blé tombant à 30 et même à ±1 shillings (1894), — 13 francs l'hectolitre, — on abandonna la culture des céréales. La population de la Grande-Bretagne allait sans cesse en augmentant : de 28 millions d'hommes en 1857, elle montait à 30 en 1867, à 33 1/2 en 1877, à 37 en 1887, à 39 en 1897. La superficie exploitée ou occupée s'étendait en proportion. L'œuvre humaine, autrefois, ne s'exerçait que sur la moitié de la superficie totale, sur 30 millions d'acres à peine , alors que l'île en compte 56 millions; les marais, la montagne et la pâture inutile prenaient le reste. Aujourd'hui l'homme s'est asservi près de 3 nouveaux millions d'acres. La culture n'a rien gagné à cette extension. Depuis trente ans surtout (fin de la guerre de Sécession), les céréales ont chaque année perdu du terrain : des 9,5 millions d'acres de 1867, il reste à peine 7,5 millions en 1897. Partout elles ont reculé devant les pâturages — qui de 11 millions d'acres en 1867 pas-

senl à 10,5 millions en 1897, — devant les terrain- de chasse ou de jeux, les parcs et les cottages, les villes et leurs faubourgs. Seule l'extrême Angleterre de

lest, entre les golfes du Wash et de la Tamise, dans les vieux comtés féodaux autour de Londres, s'obstine à faire du blé et se ruine de jour en jour1.

La pâture nourrit encore certaines régions. Le Kent, le Northumberland et les comtés montagneux ont toujours leurs troupeaux de moutons. Le Yorkshire et les plaines herbues, voisines des grandes villes, continuent l'élevage des bœufs. Mais les arri-

vages d'animaux vivant-.

Bœufs 92 m 201 295 618 milliers de

M;. nions 177 539 874 071 611 tèles.

el les viandes salées ou gelées d'Amérique, d'Australie et de l'Argentine diminuent tous les jours les profits de cet élevage :

Importations consommées dans le Royaume-Uni

(quantités par tête d'habitant .

Lards et jambons 8,87 11,44 14,10 17,95 livres

Bœuf 2,14 2,55 6,70 en

Mouton 0,60 4,99 8,97 poids.

Porc 0,88 1,26 0,98 1,58 —

Autres viandes 1,69 1,38 2,10 1.72 —

Les laines du Cap ou de l'Australie inondent le marché : 130 millions de livres (en poids) en 1857; 233 millions en 1867 ; 409 millions en 1877 ; 577 en 1887 :

1. Blue Book, C-8540 : Report into... the Agricultural Depres-

sion.

743 en 189-2: 740 en 1897. Aussi depuis trente ans le nombre des bœufs s"est lentement accru, — 5 millions en 1807: 6,5 millions en 1897, après avoir été à 7 millions en 1892; — mais le nombre des moutons a suivi la marche exactement inverse : 29 millions en 1867 ; 26.5 en 1897, après avoir été à 24 millions en 18821. Partie des rives de la mer d'Irlande, l'industrie a conquis le terrain pied à pied et refoulé la culture jusqu'à la mer du Nord. Sauf la bande côtière qui lui reste entre York et Londres, l'Angleterre agricole a partout cédé la place aux usines et à leurs dépendances. La verte Anglie. la grasse terre des moutons et des gentilshommes campagnards, n'est plus aujourd'hui qu'une cité industrielle et commerçante : elle ne tire plus du sol que le charbon et les minerais; elle demande aux champs de l'étranger presque tout ce qu'il lui faut pour la nourriture de son peuple et de ses machines. A mesure que le développement de la population et l'abandon de la culture décuplaient le nombre des bras disponibles, il a fallu créer, au dedans, des industries nouvelles et trouver, au dehors, tout à la fois de nouvelles sources de matières premières et de nouveaux débouchés pour les produits. La Grande-Bretagne n'étant plus qu'une ville industrielle, le monde entier est devenu comme la campagne suburbaine chargée de nourrir cette ville énorme et d'en consommer, en retour, les produits manufacturés.

1. De i*82 à 1891, ce regain pour l'élevage du mouton est certainement dû au changement d'alimentation que Ton peut constater dans toute l'Angleterre : le mutton chop, depuis quinze ans., prend de plus en plus la place de l'ancien roaslbeef.

Commerce anglais •

(en milliers de livres sterling', et

Importations.

Animaux vivant? 10 438 11380 10 385 9515

Nourriture 172 568 178 341 193 730 195 524

Métaux 20 492 21265 21852 28 263

Matières textiles 7 i 757 70 263 71 268 65 683

Matières métallurgiques. . 47 211 52 085 52 226 56 666

Produits ouvrés. . 81379 85 038 87 076 91293

Chiffre total 441808 451238 470 378 485 075

Exportations.

Nourriture 11 684 12 138 12 104 12 568

Matières premières 17687 20 140 21076 26 581

Fils et tissus 105 329 96 618 94 508 99 454

Métaux et machines 50 563 50 769 51136 59 963

Vêtements et modes 10 474 9 878 9 577 9 554

Charbons 12 156 16 654 18 135 23 105

Chiffre total 240 145 234 350 233 359 264 660

De front, pendant un quart de siècle, entre 1857 et 1872, les importations et les exportations ont monté par bonds :

Importations 187 225 273 354

Exportations 146 166 225 311

Millions 'le livres sterling.

Puis il y eut comme une rupture de cet accord et, tandis que les importations montaient toujours, le chiffre des exportations alla diminuant ou demeura stationnait"' :

Importations 391 113 302 423 451

Exportations 314 252 306 281 291 294

Millions délivres sterling.

1. Extrait du Monthly Record, de la Chambre de Commerce de Manchester^

L ANGLETERRE ET L INU'tKIALISME.

La marche du phénomène apparaît encore plus clairement quand on le note dans ses rapports avec les chiffres de la population. Par tête d'habitant, importations et exportations ont suivi la même marche ascendante jusqu'en 1872 :

Importation? 6,3 7.7 9,5 9.12 11,2

Exportations 4,2 4,14 5,8 5,17 8

Livres et shillings.

En 1872 cet accord est rompu : les importations continuent quelque temps leur marche ascendante, puis oscillent autour de ce maximum; les exportations baissent ou stationnent :

Importations Exportations.

Livres et shillings.

Et dans ce chiffre des exportations, ne figurent encore que les articles et produits anglais. La baisse serait plus visible si l'on y joignait les articles et produits coloniaux ou étrangers. Jadis, non contente d'importer pour elle-même et d'exporter ses produits, l'Angleterre s'était faite l'intermédiaire de tous les peuples. Au seuil du monde atlantique, quand l'Atlantique était devenu le théâtre du commerce universel, elle était devenue le point d'attache ou de départ de toutes les transactions entre l'Europe et le reste du monde. C'est vers elle que d'Afrique, d'Amérique et d'Asie, convergeaient tous les convois de matières premières; elle se chargeait de les distribuer ensuite aux peuples européens. C'est vers elle que convergeaient aussi tous les produits de l'Europe: elle se chargeait de les convoyer à tous les peuples de l'uni-

vers. Reine du charbon, elle avait conquis le monopole du commerce après le monopole de l'industrie. Jusqu'en 1872, son courtage maritime prit la même extension que son progrès industriel: par millions de livres sterling, elle réexporta au dehors les marchandises et produits coloniaux ou étrangers. Jusqu'en I ST^- 1873, le chiffre de ses exportations totales va croissant :

Exportations totales 139 164 212 227 31 i

Millions «le livres sterling.

Mais il semble qu'ici encore l'année 1872 ait marqué un maximum et que la baisse ou la stagnation ait succédé. Sauf deux années exceptionnelles (1889 et 1890 avec 315 et 328 millions : l'Exposition universelle de Paris en est peut-être la cause, et 1899 est encore dans le même cas), le chiffre de 1872 ne fut plus jamais atteint ou dépassé qu'en 1899 :

.Millions de livres sterling.

Et si nous prenons encore les moyennes par tête d'habitant, nous avons pour ces mêmes exportations

totales :

11,17 16,10 21,4 2n.ll 17,14 18,14

Livres et shillings.

En 1872, l'Angleterre étail maîtresse du commerce universel. Il lui faut aujourd'hui compter avec des rivaux, jadis ses clients, qui menacenl d'atteindre à

sa taille ou même delà dépasser. En face de la grande maison anglaise, une concurrence allemande s'est ins-

tallée sur le continent d'Europe. Une autre s*installe sur le continent d'Amérique. L'Allemagne est entrée en scène depuis 1880 environ. Le canon de Cuba et des Philippines n'est que le signal d'entrée en scène du géant yankee. Depuis quinze ans, l'Allemagne et les États-Unis ont suivi la même route. Tributaires jadis de l'Angleterre et de la France, ils se sont d'abord outillés pour se suffire à eux-mêmes : derrière des tarifs protecteurs, ils ont fondé leur industrie. Puis, quand la force ainsi endiguée eut atteint le niveau de l'écluse, on la [vit tomber brusquement sur le monde, et. tandis que les exportations de produits anglais et français diminuaient ou restaient stationnantes, les produits allemands et américains se taillaient une large place au soleil 1 :

Exportations de Produits ouvrés million? de livres sterling). Grande-Bretagne. France. Allemagne. États-Unis.

Et si l'on veut une moyenne, on arrive au tableau suivant :

Moyenne annuelle par cinq années (millions de livres sterling).

Accroissement 1880 1884 1891-1895 Total pour cent.

Grande-Bretagne.... 236 226 —10 — 4,40

France 73 73 »

Allemagne 101 +8 +8,6

États-Unis 26 35 -f 9 +34,6

1. Chiffres empruntés au Blue Book. C-8332 : Mémorandum on the comparative statistics, etc.

Pour le transport et l'exportation de leurs produits, Allemands ei Américains ont d'abord employé le courtier anglais. Alors que l'Angleterre n'était plus le seul fournisseur du monde, elle resta quelques années encore son seul agent d'affaires. Puis l'Allemagne voulut créer son commerce, comme elle avait créé son industrie. A l'abri des mêmes droits prolecteurs, elle a commencé la besogne et déjà les résultats se font sentir. Les statistiques nous montrent, jusqu'en

I STii, la hausse continue des marchandises allemandes transbordées dans les ports anglais à destination de l'univers, puis la baisse continue de ces marchandises à partir de L872 :

Valeur des marchandises transbordées (milliers de livres sterling). Pays de provenance : Allemagne Belgique Hollande France États-Unis

1812 2 3T9 1 203 1 GSS 5 366 374

1892 IQ24 560 4 282 808

1897 768 551 si2 3 829 981

On voit avec quelle régularité décroissent les chiffres concernant l'Allemagne et ses deux annexes commerciales, la Belgique et la Hollande. Sur l'ensemble, d'ailleurs, le courtage maritime anglais esi en baisse : 1<S72 accusait environ 14 millions de livres 350 millions de francs); 1897 n'a plus que 10 ou

I I millions (250 millions de francs).

Quand donc l'industrie et le commerce anglais se plaignent de malaise, quand ils se tournent avec regret vers ces année- bénies qui suivirent la guerre

franco-allemande. 1872 et 1873, il ne semble pas que leurs plaintes sur cette dépression of trade soient mal fondées ni même exagérées : il semble que l'Angleterre ait connu en 1872 le maximum de sa fortune; pendant ce dernier quart de siècle, elle n*a fait que déchoir.

L'ouverture du canal de Suez a diminué nos profits et changé tout notre commerce. Elle nous a enlevé la situation d'entrepositaires que nous avions jadis. Je pense que le monde aurait été plus heureux et meilleur sans ce canal. Je sais bien que je vais paraître très réactionnaire. Mais sûrement nos intérêts maritimes s'en trouveraient mieux aujourd'hui...

Enquête parlementaire sur la Dépression of T racle : Blue Book, C-4791, pp. 106 el 123.

Quel caprice ou quelles raisons profondes ont pu détourner les nations de leur chemin vers le bazar anglais? On avait tout fait cependant pour les attirer et pour Les retenir, pour leur aplanir la route, pour leur ouvrir toutes les portes : sur toules les avenues, on avait affiché en grandes lettres Entrée libre. C'était encore le coton qui avait imposé cette politique commerciale. Étrangères ou anglaises, toules [es marchandises recevaient le même accueil. Sauf quelques articles sans grande importance, — alcools, vins, café, chocolat, thé, tabac cl vaisselle plate, — on ne taxait rien à l'entrée et rien à la sortie. " Laissez tout passer ». avaient dit les gens de Manchester, cl l'Angleterre entière, sans regarder la provenance, ne se guidait pour ses achats que sur les

prix et sur la qualité. De même, étrangers ou anglais, tous les hommes jouissaient des mêmes droits et de la même liberté. Sans naturalisation, l'Allemand ou le Français établis dans le royaume étaient considérés comme membres de la communauté commerciale : ils prenaient part aux élections et aux assemblées locales, dont dépend le commerce; au premier désir, sans formalités, ils devenaient Anglais, estimés à 1 égal du plus vieux citoyen. Jamais, contre les étrangers, on n'avait proféré la moindre parole de haine. Grecs à Londres, Allemands à Manchester, Juifs un peu partout avaient accaparé une bonne part des affaires. Mais tant qu'ils se conformaient aux lois et payaient les taxes, ils jouissaient de l'estime. Jamais de bouche anglaise, on n'avait encore entendu les paroles stupides, que le chauvinisme des classes en décadence invente contre les domiciliés d'une autre race. Un petit-fils de Juif devenait, sous le nom de lord Beaconsfield, le leader du parti aristocrate. Le gendre des Rothschild, lord Rosebery, était le leader démocratique. « Laissez faire », avaient encore dit les gens de Manchester, et l'on ne jugeait plus chacun que sur les actes, sans scruter les intentions ni les croyances. A peine quelquefois les conventions sociales ou les préjugés religieux mettaient des frottements à la libre expansion des idées et des hommes. D'ordinaire ce peuple chrétien et conservateur tolérait toutes les doctrines et toutes les sectes. Il faisait accueil, dans la bonne et dans la mauvaise ortune, aux révolutionnaires comme aux rois en exil, aux princes français et aux anarchistes russes.

Ayant renversé toutes barrières matérielles ou morales, il avait encore arrangé toutes choses pour la plus grande commodité des gens du dehors. A

l'entrée de sa gronde cité industrielle, il avait bâti les deux portes de l'Orient et du Couchant, Tune sur l'Europe et l'autre sur le monde, le port de Londres et le port de Liverpool. A Londres, la nature avait fait la moitié de la besogne par le large et profond estuaire de la Tamise. Mais Liverpool fut entièrement la création de l'homme. La nature en cet endroit n'avait donné qu'un marais presque fluent et une passe encombrée de bas-fonds. L'homme creusa la j soutint, pendant des kilomètres, la rive boueuse de ses quais de granit et, dans le marais, coula de gigantesques cuves de pierre. Sans relâche, pendant un siècle, il a poursuivi el perfectionné cette création qu'il a adaptée à tous les désirs du commerce universel. Le trafic anglais du dernier siècle s'était content é de deux ou trois bassins fort étroits, que l'arrivée du ((.Ion avait encombrés aussitôt. Pour loger le nouveau maître, deux grands bassins, le Dock du Roi el le Dock de la Reine, furent creusés 1788-179G). Fuis chaque fois que ce souverain amena des domestiques ou des comparses, bois, blé, tabac, charbon, laine «de. matière première ou produit ouvré, on leur prépara des logis dans des docks nouveaux.

Les deux rives de la passe furent bordées de ces refuges, tous semblables par leur disposition générale, par leur bassin fermé que ceinturent des quais et <l<- entrepôts, mais différents les uns des autres par la taille et par la profondeur toujours croissante-. A Birkenhead, sur la rive gauche, comme à Liverpool, sur la rive droite, pendant une dizaine de kilomètres, ils -'échelonnent en une interminable ligne de granit. La surface d'eau calme et profonde, qu'à toute heure de la marée ils offrent aux navires de tous les tonnages, couvrirait près de deux milliers d'acres

815 hectares , et leurs quais offrent à chaque nation, à chaque denrée, la demeure qui leur convient et les serviteurs qu'il leur faut. Autour du Canada Dock, sur 1300 yards de quais, d'immenses esplanades et d'innombrables grues à vapeur attendent les bois du Canada et de la Norvège 3 200 000 livres sterling en 1897. Le bétail des deux Amériques 5 500000 livres sterling) a ses planches de débarquement, ses « couloirs de la mort » et ses abattoirs autour de Wallasey et de Y Alfred Dock : bon an mal an, trois cent mille bœufs et trois cent mille moutons y sont débarqués. Viandes salées ou gelées, lards, poissons, beurres, fromages, sucres, s'entassent un peu partout, pêle-mêle avec les fruits et les drogues exotiques, oranges, tabac, caoutchoucs, huiles de palme, riz. pétroles, minerais, laines, cuirs et peaux. Ce sont, en plein air, des montagnes d'épiceries, des amas d'approvisionnements, capables de nourrir quelques millions d'hommes. Des machines diligentes empilent ou dispersent ces amas, les tirent du fond des cales ou les versent aux wagons. Le PrinceJs Dock semble un gigantesque comptoir où des milliers de fourmis humaines s'épuisent à vider, brin par brin, la carcasse des monstres de fer...

A l'écart de cette promiscuité, le blé, personne délicate, a exigé des palais spéciaux, aux murs, aux plafonds et aux planchers de ciment. Autour du Wellington Dock, ses palais à six ou sept étages dressent sur leurs arches de granit leurs douze acres (5 hectares de planchers cimentés... Mais le coton est resté le maître, l'hôte choyé entre tous et respecté. Dans l'air, où il flotte en brume presque impalpable, sur la mer, où sa bourre se confond à l'écume du flot, sur les quais et sur les entrepôts, qu'il recouvre en toute

saison de sa neige volante, il règne. Il a son domaine réservé dans le Georges e1 ïe Prince's Docks. Mais tous les bassins ont aus<i pour lui quelque reposoir. Les quais se doublent pour lui de plusieurs rues de magasins terrestres. Partout, ses balles circulent, aux plates-formes des wagons ou des chariots, aux cordes des poulies comme aux planches des chalands. Il remplit deux quartiers de son odeur fade et de sa bourre; le vieux Back Goree n'est plein que de ses entrepots. Car derrière la double façade maritime, qui borde la passe, c'est encore un monde de magasins, de bureaux et d'offices, des piles d'agences superposées dans leurs cubes de briques et élevant jusqu'au septième étage leurs pupitres et leurs comptoirs. Dans celte triple et quadruple ligne de docks terrestres, monte chaque matin la marée humaine qui, par le reflux «lu soir, retourne aux autres quartiers de la ville ou aux villages des alentours.

Au centre, deux Exchanges ouvrent leurs salles aux deux agents de la prospérité commune, le coton et le blé, Cotton-Exchange^ Com-Exchange. Autrefois, à la vieille mode du commerce méditerranéen, c'était en plein air, sur les Flags^ au pied de la statue de Nelson, que marchands et clients venaient débattre leurs prix. Mais au bord de cet Océan de brumes, pour abriter son bote, le commerce du monde, Liverpool a copié notre vieux Louvre : même cour dallée, un peu sombre el sévère, mêmes façades de pilastres et de colonnes, mêmes pavillons un peu lourds, même triste majesté. Le palais a sa chapelle dans la Salle des Nouvelles, News A'""///, dont, seule au monde peut-être, telle basilique jésuite de Rennes pourrait donner l'idée : même étalage de luxe brillant, même profusion de pierres polies et de colonnes dorées, de

matériaux rares et de solides richesses. Sur l'autel central, aux murs, sont ouverts ou pendus les Évangiles et Canons des temps nouveaux, — recueils d'adresses, liasses de journaux en toutes langues, télégrammes, qui de minute en minute viennent traduire ici les battements du pouls de l'humanité. Et six heures par jour, c'est un vaet-vient de fidèles, disant une courte prière devant les annonces de retards et d'arrivages, ou faisant une méditation devant la cote des laines et des blés...

Pour guider jusqu'ici l'afflux du monde, les fils électriques dans l'air et sous les océans, les lignes de rails sur terre, les lignes de navires sur les mers ont été décuplés. Nul port ne semblait pouvoir rivaliser avec un pareil outillage. Six Compagnies de chemins de fer, distribuant provisions et matières premières à travers le royaume ou rabattant les produits ouvrés, ont emmaillé leurs réseaux et poussé leurs rails jusqu'à la rive. C'est Liverpool qui, la première, utilisa la vapeur et le rail et bouleversa les habitudes du commerce terrestre. Aux diligences, qui mettaient deux grandes journées pour atteindre Londres, aux chariots qui s'embourbaient sur la route de Manchester, elle substitua, dès 1830, la locomotive et le wagon. Malgré les gens d'Eglise, qui menaçaient de leurs foudres cette criminelle aventure de vies humaines, malgré les gardes-chasse des aristocrates et les fourches des paysans, ses ingénieurs construisirent vers Manchester le premier railway à locomotives, car la ligne de Stockton n'avait été qu'un tramway à chevaux. La fortune de Liverpool sort de cette initiative révolutionnairement féconde, qui profita à tout le royaume, à toute l'humanité, mais qui surtout,

LE PROTECTIONNISME 14 i

pendant un demi-siècle, profita justement à son auteur.

Sur le pays entier, Liverpool étendit ses longs tentacules. Chaque rue, chaque ruelle de ce double port est le départ d'une ligne ferrée; un tunnel sousmarin en unit les deux rives; un chemin aérien longe le front des docks el permet à toute heure d'en embrasser l'étalage.. . Des houillères du Yorkshire et du Lancashire, les files de wagons accourent au Wellington et au Xehon Docks. Au bord du quai, des grues énormes les guettent et, un par un, les saisissent et, dans un ricanement de chaînes, les culbutent au fond des cales béantes ; les beaux contes qu'Ulysse aurait pu faire s il avait connu de pareils Lestrygons et de pareils Cyclopes! Cotonnades, savons et produits chimiques du Lancashire, alcali, sels et soudes du Cheshire, lainages du Yorkshire, poteries de Stoke, quincaillerie, outils, machines, carrosserie, sellerie, coutellerie, poutrelles, mobiliers, verres et cristaux des Midlands, les convois se hâtent «I se poussenl .

La plus merveilleuse flolte marchande, que l'univers ait encore connue, travaille sur les Océans à la même œuvre de rabattage et de distribution. Liverpool, initiatrice encore en ces transports, avait, la première, usé de la vapeur pour la navigation, et, la première, construit les grands navires de bois el de fer. Dès L815, sa Mersey porta des barques à vapeur; dès 1820, ses petits steamboats firent le service de l'Irlande. Puis l'exemple de son Great Western entraîna Les vapeurs à travers l'océan : le premier grand transatlantique sorti! «!e ses dock- en 1838... Liverpool a sans cesse agrandi les dimensions de ses navires ; aujourd'hui le Royaume-Uni possède quarante-cinq navires de plus de quatre mille tonneaux; trente-trois

appartiennent à la seule Liverpool *. Sa flotte dépasse deux mille unités 2 108 et son tonnage deux millions de tonneaux -2 07 i 928). Londres accuse ~2 735 navires et plus de 1 600 000 tonneaux. Mais elle a, petits bateaux et caboteurs de la Tamise, près de six cents 57 j barques à voiles et plus de quatre cents 127 barques à vapeur de moins de cinquante tonneaux; Liverpool n'a qu'une centaine des unes et des autres 105 et 110;. Pour la grande navigation transocéanique, l'armement de Liverpool reste unique au monde :

Vaisseaux à voiles et à vapeur Liverpool Londres

De moins de 100 tonneaux 815 1 374

De 100 à 1 000 — 193 049

De i 000 à 2 000 — 439 480

De 2 000 à 4 000 — 338 172

De 4 000 et au-dessus 33

Liverpool semblait donc ne pouvoir être dépassée. Elle se vantait d'être « le plus grand port de l'Angleterre, et, par conséquent, du monde ». Par ses efforts constants, elle avait mérité cette première place. Bien qu'inféodée politiquement au « vieux stupide parti », — elle a toujours eu des députés tories, — elle s'était maintenue fidèle servante du progrès et zélatrice du travail démocratique. Elle avait tout fait, semble-t-il, pour rester à jamais la capitale commerciale de ce monde Atlantique, qui désormais paraissait, à son tour, devoir rester le centre du monde civilisé... Et pourtant Liverpool. depuis vingt ans, semble pencher peu à peu vers la décadence. Déjà, en 1885-1886, lors de la grande enquête sur la crise commerciale, devant la Commission parlementaire, certains de ses délégués n'avaient pas caché leurs craintes :

Depuis 1875, disait un ancien président de sa Chambre

1. Chiffres empruntés au Blue Book, G-8884 : Animal Slalement of the Sa v {galion.

LE PROTECTIONNISME i ±3

de Navigation, nous traversons une période de crise. Il est bien certain que le développement des ports continentaux nous a enlevé une grosse part du commerce : nous avons perdu une quantité de transports qui, jadis, nous étaient réservés. La tendance naturelle des choses a été de plus en plus vers la suppression de notre courtage et ver- les relations direetes entre toutes les parties du monde. L'ouverture du canal de Suez a développé ces relations dans une mesure extraordinaire. L'Angleterre n'est plus l'entrepôt qu'elle était autrefois, England is not the entrepôt she " s before. Le chiffre de no> transports a cessé de croître, coinni»' il l'avait fait au cours des vingt dernières années. En ii]<*'iii" temps, l'industrie continentale se développait et del'Àustralie, de L'Inde, arrivaient auxusines du continent de larges commandes de rails, par exemple, que les Belges ou les Allemands livraient à meilleur marché et plus rapidement que nos usines. Ce sont nos vaisseaux qui transportent encore ces marchandises; mais nous devons aller tes prendre au port d'origine, et, pour lutter contre les fr<-ts îles marines locales, nous devons les porter à destination par la voie la plus courte, sans toucher à nos quais.

Pour ce nouveau commerce, quantité de petites compagnies, formées chez nous sous le régime de la Limited Li'iiiilih/, ont ruiné les prix d'abord, l<-urs actionnaires ensuite. Les frets sont tombés à rien, à mesure que compagnies se lançaient à l'aveuglette dans les constructions et les spéculations. Notre tonnage a bientôt dépassé tout'' mesure • ■! toute demande. Notre port esl encombré de bateaux sans emploi. Je suis membre du Conseil des D ks et chaque mois nous dressons la liste du tonnage inoccupé. Il y a trois semaines environ (2 avril 1886 , un tiers du tonnage total dans notre port étail sans client. 11 faut dire que deux ou trois de nos grands transatlantiques, City of Rome, I . Etruria, étaient là pour leur hiver-

tiabituel, car ils rentrent tout l'hiver.

Les nations continentales nous "lit porté un nouveau préjudice par le système de primes à la marine marchande, nue la France a inauguré, que l'Italie a copié <■( que l'Allemagne est sur le point d'adopter. Lu France, il ne semble

pas que ces primes aient fait Ja fortune des Messageries et des Transatlantiques : je crois que nous battrons toujours les Compagnies françaises. Mais l'Allemagne vient de voter des subsides h deux lignes vers la Chine et l'Australie et vers 1 Amérique. Or, depuis quelques années, il n'est pas douteux que les produits de l'industrie allemande aient remplacé sur bien des marchés nos produits anglais. Nos exportations sont en baisse. Il est à craindre que les prolindustrie allemande n'entraînent aussi les progrès de leur commerce1.

Mais, en 1885, beaucoup à Liverpool se plaignaient de la crise qui la croyaient encore passagère :

Il est bien certain, répondait la Chambre de commerce aux mêmes enquêteurs, que de 1870 à 1875 notre commerce généralement plus prospère que de 1880 à 1885. Mais il est possible que deux causes aient surtout agi, les mauvaises récoltes qui dans tout l'univers ont marqué ces années dernières, et l'excès de constructions qui a mis à flot trop de navires; car les compagnies limited ont eu pour effet d'amener une énorme spéculation sur notre marché... Nous ne croyons pas à la prolongation de la crise, qui d'ailleurs a été beaucoup exagérée par les cris du public. De 1865 à 1870 et de 1871 à 1875, nous avons eu des années très profita] >les. Le 1875 à 1880, nous avons touché un peu plus que l'intérêt de nos capitaux. De 1881 à 1885, nous n'avons touché que cet intérêt. Mais, de 1875 à 1885, on ne peut pas dire que, dans l'ensemble, nous ayons subi de grosses pertes ni que nos capitaux aient eu réellement une grosse diminution de revenus. La crise a commencé avec les étés pluvieux de 1 875 et 1 876. Elle a atteint son maximum avec les épizooties de 1883 et 1884. Le paysan ruiné a fermé sa poche... Mais ces causes ne dureront pas éternellement2.

Ces espérances ont été déçues. En 1896, le Liverpool Dàily Posi faisait le bilan des vingt années der-

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