‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 62 sur 149 · Miscellaneous Séries, n° 485 : Béerai HamLurg · texte numérisé non relu

Miscellaneous Séries, n° 485 : Béerai HamLurg

Un jour viendra où, du Rhin à la Vistule, les flottilles rabattront sur les quais de Hambourg les produits de l'industrie grandissante et de l'agriculture sans cesse perfectionnée. Du fond de la Pologne, de la Bohème et de la Thuringe, tout descendra vers Hambourg, et même, franchissant les lignes de partage, la batellerie des canaux ira chercher la clientèle jusque sur les fleuves méditerranéens, sur le Danube et sur la Theiss : quelque jour, à travers le continent d'Europe, elle s'en ira jusqu'à la mer Noire. De la Baltique et de la mer du Nord à la Méditerranée, Hambourg, centre du monde germanique, deviendra le grand port de l'Europe centrale, la Venise du Nord, et Brème et Stettin, ses deux succursales dans la Baltique et dans la mer du Nord, auront alors achevé leur exploration de l'univers. On les rencontre déjà dans toute l'Asie : Vladivostock est un port allemand, l'Inde et la Birmanie sont entamées: au canal de Suez, les Allemands tiennent la première place après l'Angleterre '. Quand l'évolution sera terminée, que deviendront les entrepôts délaissés de Londres ou de Liverpool 5?

En attendant cet avenir que déjà l'on prévoit, l'Allemagne a créé pour ses fers et pour ses charbons un autre grand emporium fluvial en face de l'Angleterre. Le Rhin, avec ses centaines de kilomètres navigables, est devenu de Mannheim à Rotterdam un gigantesque port, une ligne presque ininterrompue de docks et de quais. Grâce à cette navigation rhé-

1. Board of Trade Journal, décembre i SOS : il y a vingt ans, le pavillon allemand comptait pour i 0/0, aujourd'hui 1 ■." dans le Canal, tke largest ships lhat go through llie canal are germon.

2. Miscellaneous Séries, n° 345 : Inland vater vays of Germany .

nane, l'Allemagne entière commence à secouer la clientèle où les charbons et les fers anglais la tenaient presque en servage. Jadis c'étaient les charbons de Cardilf et de Newcastle, tout voisins de la mer, qui débarquaient clans tous les ports de l'Empire allemand pour les chaudières à vapeur et pour les cornues à gaz. La Westphalie ne fournissait que les usines de son voisinage. Aujourd'hui les charbons westphaliens viennent sur la place même de Londres faire concurrence aux charbons de Newcastle, et peu à peu ils s'emmagasinent dans les grands ports de la mer du Nord et de la Baltique '. À Hambourg, Lùbeck, Wismar, Kiel, ils chassent les houilles anglaises. La production westphalienne a décuplé depuis quarante ans :

4 490 066 tonnes.

36 853 502 tonnes

A Hambourg, elle a, depuis quinze ans, quadruplé ses fournitures et presque atteint les fournitures anglaises.

Hambourg. Charbons anglais. Charbons westphaliens.

onnes.

338 910 tonnes

De même, les fers anglais tenaient jadis la clientèle le mande. C'étaient les Midlands anglais qui four-

;. MiiCellaneous Séries, n° 454 : Coal of the Rkenish provinces. 2. Board ofTrade Journal. 25 janvier 1900.

nissaient l'Allemagne d'objets manufacturés, machines, instruments, outils, quincaillerie, etc. C'étaient les districts côtiers du Yorkshire, du Cumberland ou du Northumberland qui envoyaient le métal brut, fer. acier ou fonte. Grâce au Rhin, le Pays Noir westphalien se trouve aujourd'hui plus proche de la mer et des marchés indigènes ou exotiques, que le Pays Noir anglais. Birmingham et Sheffîeld, centres des Midlands, sont en plein continent, à la merci des chemins de fer. Dusseldorf, Essen, Barmen, Elberfeld sont à quai, sur le passage des bateaux. Et Ton sait quelle différence de prix énorme met pour ces lourds produits, encombrants et peu coûteux, la différence de fret par terre ou par eau. Favorisés en outre par les tarifs protecteurs, les fers allemands ont d'abord tenu tête aux fers anglais sur les places de l'Empire, puis ils ont débordé sur le monde. Les menus objets surtout de quincaillerie et de bimbeloterie, où l'Allemand a mis son ingéniosité scientifique et sa patience artistique, ont peu à peu conquis tous les marchés. Les rapports consulaires anglais nous ont montré cette conquête à travers l'Europe et jusque dans l'Amérique du Sud et dans les colonies anglaises. Les Midlands en ont été à demi ruinés.

L'Angleterre pourtant, grâce à l'abondance de ses houilles et de ses minerais, continue à détenir le monopole européen des fers bruts; de même, grâce aux chantiers de la Clyde, le monopole des constructions maritimes semble pour longtemps encore réserver à ses usines une énorme consommation de fers. Mais qui sait combien d'années ce monopole durera? L'Allemagne aujourd'hui se tourne vers les constructions navales comme elle s'est tournée il y a vingt ans vers les autres industries, comme

elle s'est tournée depuis dix ans vers le commerce maritime. Elle entreprend la conquête de cette nouvelle province industrielle, avec les mêmes méthodes qui lui ont réussi déjà pour l'annexion des autres profits. Car c'est une méthode nouvelle qu'en ces choses l'Allemand semble avoir introduite ou ressuscitée. Voici du moins comment la majorité du commerce anglais aperçoit les choses.

L ANGLETERRE ET L IMWERI.U 1- M E.

La dépêche de If. Chamberlain aux gouverneurs des colonies marque une date importante dans l'histoire économique de ce pays. C'est le premier abandon officiel de la doctrine du laisser faire. C'est aussi la première preuve oiheielle que le danger de la concurrence étrangère est pris en sérieuse considération par le gouvernement de Sa Majesté.

Journal des Chambres de Commerce : Blue. Book, C-8432, p. 1.

Quand on regarde de haut et de loin cette lutte à mort, — pense aujourd'hui l'Angleterre marchande, — sur tous les marchés du monde, ce n'est pas seulement le commerce et l'industrie germaniques qui sont aux prises avec l'industrie et le commerce de l'Angleterre. Mais, en présence, apparaissent deux systèmes de vie, deux évangiles économiques, dont l'un avait été la loi des temps barbares, et dont l'autre semblait devenu la loi des temps nouveaux : d'un côté, la liberté de Manchester, de l'autre le militarisme des Hohenzollern : « La fortune et le bonheur ne s'acquièrent que par l'effort individuel, et la prospérité est fille de la liberté, avaient dit les gens de Manchester. Dans nos luttes commerciales, le coi-

bertisme, armure des siècles défunts, nous serait aussi gênant que dans nos guerres modernes la cuirasse des chevaliers. » Et voici que le colbertisme restauré semble dresser une œuvre gigantesque, dont nul ne peut plus mettre en doute la solidité ni la durée. Par lui la vieille Allemagne hanséatique semble ressuscitée. Par lui, le commerce revient, de gré ou de force, aux débarcadères qu'il avait librement délaissés. Par lui, les industries se fondent et prospèrent sur un sol qui ne les avait jamais portées.

Car ce n*est pas le simple jeu des forces naturelles, dit l'Angleterre marchande, qui soudain a créé cette Allemagne nouvelle. Il semble qu'une volonté consciente ait suceessivement préparé et assorti toutes les pierres de l'édifice. Cette volonté d'abord a, par l'éducation, transformé ce peuple de philosophes, de juristes et de pédants. Sur toute la surface du territoire, elle a organisé et payé un enseignement utilitaire, écoles techniques et écoles commerciales, laboratoires et champs d'expériences. Ce peuple en "v, qui passait sa vie à gratter des textes, a dû se pencher sur les cornues et se brûler ou se salir les doigts aux acides et aux teintures. Il aimait le grec, l'hébreu, le sanscrit, les belles vieilles langues inutiles : on lui a fait apprendre tous les langages et tous les patois modernes. Il rêvait à travers la fumée de se- pipes : on lui a ordonné d'agir et, successivement, on lui a imposé tous les modes d'action. De tout temps, il avait été soldat et laboureur : on le dressa d'abord aux nouvelles méthodes de l'agriculture scientitiqueet de la guerre savante et ces méthodes décuplèrent sa force et ses revenus. Mais jadis, entre deux campagnes, il pendait son sabre au crochet et, chaque année, il hivernait tranquille auprès de sa charrue

retournée : « Toute l'année, tu travailleras », a dit la voix du Maître. Et pour obliger son peuple au travail, le Maître a usé de tous les moyens, la douceur et les coups...

Par un système douanier, écartant les produits du dehors, il l'a forcé de se suffire à lui-même : « Tu ne souilleras plus ta langue avec les mots ni avec les vins des nations, a dit encore le Maître, et tu ne porteras ni leurs habits ni leurs instruments. » Et le peuple dut forger, tisser, fondre, coudre, tourner le bois et le fer, creuser les mines, allumer les fournaises, plier le cou sous le joug des machines. Le Maître lui-même, pour donner l'exemple, s'astreignit à n'user que de produits nationaux. Comme la guerre alors était sa grande occupation et son grand souci, comme il avait un insatiable besoin d'armes, d'équipements et de provisions pour ses hommes, de selleries, de harnais et d'attelages pour ses chevaux, il dressa son peuple aux industries de la guerre. Il lui demanda de couler le fer en canons, de tisser et de tailler la laine en uniformes, de coudre le cuir et de conserver les vivres. L'Allemagne devint une gigantesque maison de fournitures militaires qui exécuta d'abord les commandes du Maître, et que le Maître mit ensuite à la solde de l'étranger. Ce fut avec la permission et même sous les ordres du Maître que l'Allemagne arma la moitié de l'Europe : en une expérience décisive, le Maître s'était chargé lui-même de prouver à l'univers la supériorité de ses usines et de ses produits; la Westphalie de Krupp, par la guerre de 1870, devint l'arsenal du monde.

Puis l'Empire fut la paix : le Maître se tourna vers les conquêtes pacifiques. D'un mot, il sembla qu'il y tournait aussi tout son peuple, et, sitôt le demi-tour

exécute, au môme pas de parade que précédemment, la lourde Allemagne se remit en branle. Le Maître décida que l'on organiserait d'abord le pays. Il lui fallait des chemins de fer, des routes, des canaux : l'Allemagne en quelques années s'outilla d'hommes et de machines, coula ou étira les rails, fabriqua rivets, boulons et traverses, construisit wagons et locomotives. Dans les jets de vapeur et les cliquetis de chaînes, les convois coururent de la grève aux montagnes. Un afflux de vie, un regain de jeunesse, sembla ressusciter ce vieux corps germanique. Cette bonne vieille Allemagne, qui vivait de pain noir et de bière, et dont un festin de lard et de pommes de terre marquait les jours de fête, sentit monter en elle des appétits de vie plus large. Pressée de les satisfaire et pauvre encore, elle dut inventer les moyens les plus rapides et les plus économiques. Elle fit en quelques années, pour l'usage de son peuple, une civilisation de camelote, qui, peut-être, n'avait pas la solidité ni la qualité des vieilles civilisations anglaise ou française, mais qui en avait le vernis et les apparences...

Et quand le peuple eut contenté ses plus pressants désirs, le Maître s'aperçut que, parmi les nations travaillées des mêmes appétits, cette civilisation de camelote trouverait une nombreuse clientèle. Il lança l'Allemagne sur les marchés du monde. Il ne se contenta pas de l'encourager <le la voix et du geste. Il la conduisit lui-même aux pays exotiques. Il l'installa luimême sur les terres sauvages ou dépeuplées. Pour le service du commerce, il fit des conquêtes coloniales, el il fil des enquêtes consulaires. Il imposa aux nègres de L'Afrique l'alcool de Hambourg, et il glissa la carte allemande aux doigts des nations civilisées. Ce fut

lui qui se chargea de vanter à l'univers les produits de son peuple et de renseigner son peuple sur les besoins et préférences de l'univers. Par les missions de ses consuls, par les rapports de ses délégués au dehors, par les expositions permanentes ou passagères de ses musées commerciaux, par ses collections de modèles anciens et nouveaux, il se fît au dedans le conseiller d'affaires; il apprit à son peuple quelles cotonnades Ton devait offrir aux Chinois, quelles conserves aux Australiens, quelles bouteilles aux Français, quelles soieries aux Anglais, quels draps, quels couteaux, quelle quincaillerie, quelle bimbeloterie aux Turcs, aux Marocain?, aux Russes, à toutes les humanités demi-barbares. Il prit en main les voies ferrées et ses chemins d'Etat organisèrent les transports pour réduire les frets. Il favorisa l'éclosion des grands syndicats et il se fit entre eux l'intermédiaire et l'arbitre, pour les amener aux concessions et même aux sacrifices réciproques.

A l'extérieur, il fit plus encore. Profitant de sa force réelle et de son prestige un peu grandi parla crainte, il imposa ses marchandises à ses amis et à ses protégés, aux vieux empires timorés et aux jeunes nations encore faibles. La politique étrangère de l'Angleterre s'était inspirée du principe de la « porte ouverte », de la liberté de concurrence imposée ou maintenue. Il sembla parfois que l'Allemagne inclinait aux pratiques de la « carte forcée ». Non content d'écarter la concurrence étrangère par ses douanes, le Maître récompensa le travail national par ses primes à l'industrie, à la navigation, à toutes les entreprises nouvelles. Bref, il eut sa part de l'œuvre, il travailla de ses mains, il paya sans relâche, de ses peines et de sa poche. Jamais il ne resta simple spectateur. Jamais il n'ac-

cepta le rùle de roi fainéant, que les doctrines anglaises avaient imposé au souverain. Dans le domaine économique comme en politique, comme à la guerre, il voulut être le chef. En paix comme en campagne, l'État allemand sembla commander : l'Etat anglais se contentait de régner.

C'est ainsi qu'au dehors les choses apparaissent et que la majorité des Anglais les aperçoivent aujourd'hui. Et l'Angleterre est prise d'inquiétudes : quel démenti à tout ce que Ion croyait depuis un demisiècle être la vérité et la loi! sur le champ du commerce, une armée apparaît, qui semble appliquer aux manœuvres économiques les procédés de la tactique militaire! pour la marine marchande comme pour la marine de guerre, dans les combats de l'avenir, qui remportera? est-ce une lourde et massive division de gros cuirassés peu nombreux, peu maniables, mais chargés d'hommes, de canons, de blindages et de plaques protectrices? est-ce au contraire la svelte escadre de croiseurs rapides, puissants surtout par le nombre et par la vitesse, sans protection mais sans poids inutile, voltant et évoluant au gré de l'inspiration et des chances probables, toujours en mouvement et toujours en forme?

I)ès 1«SS.V», l'Angleterre se posa le problème et c'est pour l'étudier qu'elle fit sa grande enquête sur la r.,ii<se du Commerce1. Nous avons vu comment un parti se forma pour proclamer que l'exemple de l'Allemagne était décisif : La lutte commerciale, disaient les quincailliers des Midlands, n'est plus possible, si Ton ne veut pas renoncer aux préjugés de Manchester cl prendre les armes du voisin. C'est la fédération

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