‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 91 sur 149 · Proude, Oceana, édition Tauchnitz, p · texte numérisé non relu

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ne se sent plus maîtresse d'elle-même, elle sait par l'exemple des États-Unis ce qui lui reste à faire... Le Parlement impérial serait le premier pas, sans doute, vers la désagrégation de l'Empire.

« L'Empire commercial, continue Charles Dilke, suppose ou l'abandon du libre-échange par la métropole ou l'abandon du protectionnisme par les colonies. Car, si la métropole vit sous le régime du libreéchange, toutes les colonies ont le régime de la protection, et de la protection efficace. Les droits ad valorem de 40 0/0 sont chose courante dans les tarifs australiens ou canadiens. Les objets les plus nécessaires à la vie y sont durement taxés, et les produits les plus anglais ne sont pas exempts : filés de coton, 10 0/0 à Sierra Leone, 12,5 0/0 à la Jamaïque, 25 0/0 aux Bermudes; tissus de coton, 12,5 0/0 à la Dominique, 15 0/0 à Sainte-Lucie, 25 0,0 aux Bahamas, 30 0/0 à Terre-Neuve: faïences et porcelaines, 15 0/0 dans l'Australie-Xord, 20 0/0 à Victoria, Tasmanie et Nouvelle-Zélande. 25 0/0 au Oueensland ; fer et fils de fer, 10 0/0 dans presque toutes les Antilles, etc.

Faut-il espérer que l'Angleterre renoncera à ce Free Trade uni par un demi-siècle de luttes à la cause démocratique et par un demi-siècle de succès à la prospérité commune? J. Chamberlain lui-même ne peut plus l'espérer. Ouvertement il n'a jamais osé plaider la cause de la protection. Mais sournoisement il avait lancé son mot de Fair Trade, espérant que cette contrefaçon ferait lentement son chemin et remplacerait dans la bouche de tous le mot de Free Trade : les mots changés, on verrait à changer les choses. Après quinze ans d'essais, ce calcul n'a pas réussi. Le Free Trade apparaît encore à l'Angleterre travailleuse comme une condition vitale de sa fortune

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et même de son existence. L'Association des Chambres de Commerce elle-même n'invoque que le libreéchange pour ses réclamations de droits prohibitifs, différentiels ou protecteurs. A sa dernière réunion d'automne, en septembre 1899, c'est au nom du libreéchange qu'elle dénonce les primes accordées par le Continent à l'exportation des sucres et c'est au nom du libre-échange qu'elle réclame des droits compensateurs. « Le Continent viole les principes essentiels du Free l'xade; tolérer celte violation c'est y prendre part soi-même autant et plus que si l'on revenait au système condamné et détestable de la Protection, to the exploded and détestable System of Protection, c'est être protectionniste de la plus folle espèce, protectionniste d'industries étrangères aux dépens des industries nationales '. »

Si l'Angleterre bourgeoise et capitaliste parle ainsi, ce n'est pas à coup sûr simple langage de sentiment ni simple fanatisme en une idée. Elle sait que le moindre droit sur les denrées de première nécessité, — et dans la théorie de l'impérialisme commercial, c'est le blé de L'Inde el du Canada, la viande, la laine et les beurres de l'Australie, le thé de Ceylan, le sucre de Maurice et des Antilles, qu'il s'agirait de protéger sur le marché métropolitain, — le moindre droit amènerait ou des émeutes par suite des rumeurs d'accaparement et de famine prochaine, ou des grèves par des réclamations de salaires plus forts, l'ouvrier ayant à payer les droits doublés, triplés peut-être par la spéculation... Les industriels et les consuls anglais crient déjà que la moyenne trop haute des

I. Autumnal Meeting of the association of Chambers of Commerce, discours de M. James Glen.

salaires rend de moins en moins possible la concurrence avec l'étranger !.

Inversement, faut-il espérer que les colonies renonceront à leur régime protectionniste? Ce n'est pas seulement un ambitieux et lointain calcul, le désir de susciter des industries indigènes, qui leur a. comme aux États-Unis, fait adopter la protection. C'est le souci très urgent et très pratique d'équilibrer leurs budgets. La protection n'est pas seulement utile à leur développement futur. Elle est absolument nécessaire à leur vie quotidienne et présente. Leurs impôts directs ayant été réduits au minimum, leurs budgets sont établis sur leur- droits de douane : la Nouvelle- Zélande, qui perçoit bon an mal an 120 ou 125 millions de francs, en tire au moins 40 ou 45 de ses douanes: Terre-Neuve, pour un budget de recettes de 350000 livres sterling environ, en demande 290000 à ses douanes : le Canada perçoit, en 1896, 7 52 1368 livres sterling, dont \ 075 331 par ses douanes 2. C'est uniquement sur un droit général de 15 0/0 ad valorem que la nouvelle Fédération australienne a pourvu à la dotation de son budget fédéral. Ces droits sont payés surtout par les produits anglais, puisque l'Angleterre détient encore 40 ou 45 0/0 des importations du marché colonial : en Australie, sur le chiffre total de 65 à 70 millions de livres sterling, elle entre pour 25 à 30 millions: dans l'Amérique anglaise, sur 25 ou 28 millions, elle entre pour 8 à 10; en chiffres ronds, sur les 250 ou 260 millions de livres de son Empire (6 milliards et demi de francs;, ses importations font

1. Foreign Office. Miscellaneous Séries, n3 34 :The British workman is, in comparison with the value of what ne produces, the fiiost expensive workmàn in the world.

2. Elue Bookj C-8605, pour ces chilTres et pour les suivants.

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la somme totale de H5 à 120 millions de livres (3 milliards de francs environ . Ce sont donc les produits de la métropole qui, payant la douane, fournissent actuellement aux dépenses des colonies.

Dégrever entièrement ou partiellement les produits de la métropole, les colonies n'y peuvent songer : il leur faudrait remplacer les droits abolis ou diminués par des revenus d'autre sorte, par dos impôts directs, et l'on sait en tout pays, mais surtout en pays démocratiques, combien il esi difficile de remplacer un impôt indirect même très lourd, par un impôt direct, même léger. D'autre part, maintenir les tarifs actuels sur les produits anglais et doubler ces mêmes droits sur les produits étrangers, ce serait non seulement monopoliser en faveur de la métropole le marché colonial, — et qui dit monopole, dit accaparement, exploitation, hausse énorme de tous les prix; — mais ce serait encore s'exposer de la part du monde coalisé à de sévères représailles. Or les importations de la métropole peuvent suffire à alimenter le marché colonial. Mais (es exportations sur la métropole n'enlèvent qu'une faible part des produits coloniaux. La laine australienne doit avoir le monde entier pour client. Le Royaume-Uni ne consomme même pas toute la laine australienne qu'il importe et il est loin d'importer toute la tonte de l'année. L'Australie ne peut donc pas, par des droits prohibitifs, indisposer sa clientèle étrangère; malgré ses désirs patriotiques, malgré ses Acts d'Union pour la Défense de l'Empire, elle ne peut en matière commerciale que rester dans le siatu quo. Elle semble toute prête à l'Empire militaire ou constitutionnel : il lui sera toujours impossible d'adhérer au Zollverein nationaliste.

Pour cette question commerciale, d'ailleurs, comme pour la question constitutionnelle, il est des idées et des sentiments contre lesquels on ne saurait entrer en lutte. Le profit, but final du commerce, peut être entendu très différemment par les peuples, comme par les hommes, différents d'âge. Les peuples vieux qui ont un passé illustre, une gloire établie, une longue épargne de belles choses et de grands noms, mettent le profit dans l'argent : les vieilles gens volontiers sont avares. Les peuples jeunes veulent avoir leurs industries à eux, leurs grands hommes en toutes choses, littérature, arts, sciences et métiers. Ils veulent se suffire à eux-mêmes. Ils mettent le profit à se débarrasser de ce qu'ils appellent l'exploitation étrangère. La jeunesse a moins besoin d'argent et de jouissances matérielles que d'indépendance et de satisfactions d'amour-propre. Les colonies anglaises continueront donc à protéger tous les débuts de leur travail indigène, même contre la concurrence de la métropole. Protectionnisme et colonies, de même que libre-échange et métropole, semblent termes inséparables dans l'Empire anglais. Que devient alors l'Union douanière et l'Empire commercial?

Reste l'Empire militaire, auquel sir Ch. Dilke se rallie et conseille à tous de se rallier. Il est simple. 11 est facile à établir. Il est à moitié fait déjà. Une gigantesque flotte entretenue à frais communs en serait le noyau ; une armée très forte, moindre cependant, s'y viendrait ajouter; chaque membre de l'Empire fournirait sa quote-part soit en hommes, soit en nature, soit en argent; YAct of defence, conclu déjà

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et renouvelé avec les colonies australiennes, servirait de modèle aux nouveaux contrats. Et sur tous les océans domptés régnerait la force anglo-saxonne.

Telle est la rose et voici quelques épines. Ces belles revues militaires et navales, ces rades tout emplies de la lueur des cuirassés, de la fumée et du tonnerre des canons, ce Soient sillonné de torpilleurs et peuplé de monstres en fer, font la joie du peuple qui les admire et des aristocrates qui les commandent. Mais le contribuable qui les paie suppute quelquefois ce que cette joie lui coûte. Il est encore 'des Anglais de sens rassis pour former des comités « contre l'augmentation des armements » et pour prêcher au peuple l'antinomie des trois termes : Empire, Trade and Arma* ments, Empire, Commerce et Militarisme l. Le nouveau jingoïsme utilitaire de J. Chamberlain, disent-ils, qui remplace le vieux jingoïsme politique de lord Beaconsfield et qui, depuis treize ans, a fait passer les dépenses militaires et navales de 28 millions de livres sterling [~00 millions de francs; à 42 ou 44 millions (1 milliard de francs), ne repose que sur la vaine formule : trade foliotes the flag, le commerce suit le drapeau. À mesure que le drapeau couvre plus de territoire, à mesure que l'Empire grandit, le commerce devrait gagner de plus nombreux clients. Or repassez L'histoire des quinze années dernières. Jamais l'Empire anglais ne s'est autant accru et, avec lui, les dépenses militaires pour pousser le drapeau aux quatre coins

1. Titre d'une brochure de VInereased Àrmaments Protest corninitiée : « This Gommittee was formally constituted to print and issue leaflets, etc., to arran.:.' addresses, and to carry on a propagandain any other way il may Gnd désirable, tli.it an effective antidote to the J i n ;: « » , militarist, and sham patriotic sentiment wbich at présent ejerts an almost unrestrained influence upon he public mind \v i 11 thus hc furnished. •

du monde; jamais le commerce n'a connu des années aussi dures ni subi de pareilles baisses. En 1883, l'Empire contenait 30§ millions d'hommes sur une superficie de 7 millions de milles carrés; en 1807, il en contient 433 millions sur une superficie de 11 millions de milles, et les exportations sont passées de 305 millions à 295, après avoir descendu jusqu'à 277 et 273 millions en 1893 et 189-4) : « Depuis 1880 nous avons acquis : l'Egypte, la Côte et l'Hinterland du Niger, la Côte des Somalis, Socolora, Panhang et autres établissements des» Détroits, la Nouvelle-Guinée, le pays des Bechuanas et des Zoulous, l'Afrique orientale et centrale, la Rhodesia, le Soudan, Zanzibar et Pemba, la Birmanie supérieure, etc., et nos exportations ont passé de G livres 17 shellings par tête à 5 livres 17 shellings, soit une perte nette de 1 livre au moins par tête et par an. Quand ces simples chilï'res seront entrés dans la tête du travailleur et du commerçant anglais, l'impérialisme militaire ne durera pas longtemps. Non, le commerce ne suit pas le drapeau et toutes les statistiques depuis quarante ans montrent que les meilleurs clients de l'Angleterre ce ne sont pas ses colonies, mais les nations étrangères :

Moyennes quinquennales du commerce anglais.

Importations. Exportations de produits anglais.

Années. Étrangères. Coloniales. Étrangères. Coloniales.

l*oo-9 76. o 2M.o 68,5 31,5

lS6o-9.... 7<j 24 72,4 27,6

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Et les mêmes statistiques montrent encore que l'occupation d'un territoire par les troupes de Sa Majesté profite souvent aux seuls étrangers, très peu aux sujets britanniques : en Egypte, seuls les commerces allemand et belge ont vraiment grandi depuis 1881 :

Importation de produits anglais en Egypte

(milliers «le livres sterling).

alors que les importations allemandes passaient de 21 000 livres égyptiennes = 25 francs 60) en 1880 à S8d 000 en 1896, et que les importations belges dans la même période montaient de 8G000 à 458000 livres. Ainsi parlent les statisticiens qui n'envisagent que le commerce dans la formule trade follows the flag. Les véritables patriotes qui regardent surtout le drapeau ont d'autres appréhensions. Ils ne les confient pas toujours au public; mais parfois les événements douloureux, les désastres avoués, obligent à les confesser ouvertement. Le drapeau, promené si loin et si peu ou si mal accompagné bien souvent, leur parait un peu aventuré. Ils pensent qu'un peu de modération lui épargnerait quelques affronts sanglants. Ils n'ont pas oublié que pendant plus de dix années le drapeau de Gordon fui un trophée de victoire pour une horde de sauvages et que pendant quatre mois le drapeau de Buller a reculé devant des bandes de paysans. L'empire militaire pourrait bien mettre à nu la faiblesse réelle de cette armure flamboyante, mais fragile', dont se pare Britannia. Sur le papier, l'Angleterre peut tenir tète à n'importe quelle coalition de deux ou même de trois Huttes ennemies. Sa flotte

actuelle, énorme par le nombre, par la puissance et par la vitesse des navires, effraie tous ses rivaux qui peut-être la connaissent mal. Elle manque d'hommes. Elle ne recrute ni suffisamment ses équipages, ni convenablement ses états-majors. Les gens informés disent qu'il lui manque la moitié de ses effectifs et qu'elle ne peut guère compter sur la valeur intellectuelle et morale que de la moitié de ses officiers. Pour l'armée, bien moins nombreuse cependant, l'état est le même, sensiblement pire. Les revers de la guerre africaine en ont douloureusement prouvé l'insuffisance aux jingoes les plus optimistes. Sur mer et sur terre, le recrutement par engagements volontaires se tarit, malgré les primes de plus en plus fortes.

Le jour où la flotte impériale devra couvrir les océans de ses Armadas, il faudra des hommes et des hommes. Les colonies, certaines d'entre elles surtout, et le Canada en particulier, offriront volontiers des recrues, mais il est probable que les autres préféreront payer en nature ou en argent : la métropole aura vraisemblablement les équipages à fournir. L'armée impériale, à son tour, exigera des troupes et des cadres tout différents de l'armée actuelle. Ici, ce n'est pas seulement le nombre, c'est encore la qualité qu'il faudra augmenter. Des troupes mercenaires, qui ne marchent au feu que derrière leurs officiers, et loin derrière eux, qui. dans toutes leurs guerres récentes. Afghanistan, Soudan, Transvaal, ont fait tuer les deux tiers ou les trois quarts du commandement, tant elles montraient peu d'ardeur spontanée ou de résistance soutenue; de pareilles troupes peuvent suffire aux parades des camps, à la police des frontières ou même à la petite guerre coloniale. Mais si longtemps impuissantes contre les paysans

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du Transvaaî, que deviendraient-elles en face de soldats civilisés et entraînés, en face d'une Russie ou d'une Allemagne?

Sûrement, le jour où l'on aurait à défendre contre les convoitises de l'univers un empire gigantesque, il faudrait des soldats et non des gagistes, et ce jourlà, disent les gens du métier, le recrutement volontaire aurait fait son temps : il faudrait recourir à la conscription et au service obligatoire. C'est là une nécessité que les impérialistes convaincus entrevoient comme prochaine. Ils voudraient habituer le pays à s'y résigner. Rien n'est impossible. Mais il faudrait une résignation ou une nécessité bien grandes pour imposer une innovation si contraire aux sentiments, aux intérêts primordiaux et à tout l'état social de l'Angleterre actuelle. Peuple, bourgeoisie et noblesse, l'Angleterre tout entière a ses raisons fort intéres contre le service militaire.

Sentiments ou préjugés religieux contre l'homme qui tue: préjugés Libéraux contre l'homme qui obéit passivement; préjugés moraux contre l'homme aux gages, qui vit dans la paresse et dans L'inutilité, — le soldat, pour l'Anglais de la classe moyenne, est le dernier des fonctionnaires, le premier des domestiques : le service militaire est un métier de lord ou de voyou. Intérêts évidents de l'industrie et du commerce : « La Grande-Bretagne garde dans l'absence du service obligatoire un immense avantage sur ses concurrents de France et d'Allemagne, qui sacrîfienl aux nécessités militaires Les meilleures années de leur personnel ouvrier. » Ce mot d'un consul anglais exprime l'opinion courante de l'Angleterre travailleuse I. Elle a

l. Consul à la Haye, Miscellaneoua Séries, n° 119,

suivi l'expérience chez ses voisins. Elle a vu décroître l'habileté et l'entreprise du commerce français, à mesure que croissaient les exigences militaristes. Elle sait que le service obligatoire est funeste surtout au bon recrutement des carrières industrielles et commerciales. Car on peut à n'importe quel âge aborder les carrières libérales : à vingt-cinq ou vingthuit ans. un homme intelligent et cultivé ne fait que mieux son droit ou sa médecine. Mais l'habileté de l'œil ou des doigts, le tour de main d'un métier, ou la vivacité de calcul, d'offre, d'acceptation et de décision, le sens des affaires, ne se développent que dans des organes souples encore et dans des cerveaux encore malléables.

L'industrie et le commerce, les affaires, veulent un apprentissage précoce, pour l'Anglais surtout, qui d'ordinaire y débute dès la prime adolescence. Et ils veulent une pratique continue. Toutes ces conditions, le service obligatoire les rend impossibles; mettez deux ou trois années de caserne à l'âge décisif où l'apprentissage finit, où la maîtrise commence, et tout est à refaire quand l'ouvrier ou le commis reviennent à leur pupitre ou à leur atelier... L'aristocratie, de son côté, sait pertinemment, par l'exemple de la France et de l'Allemagne, que le service obligatoire a pour inséparable compagnon le suffrage universel. Or à eux deux, ces grands niveleurs auraient tôt fait de bouleverser la vieille Angleterre, et la vieille constitution, et tout ce qui reste de la bâtisse féodale où nichent encore tant de privilèges et tant de prétendus droits légaux. L'égalité des charges militaires entraîne les autres égalités. Adieu, franchises, estâtes inaliénables, droit d'aînesse, sièges héréditaires à la Chambre haute! Finis le respect populaire et tous les

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petits et gros profits qu'on en tire! La caserne découronne lord et baronet sous la tondeuse égali taire.

Ce n'est pas tout. L'organe crée la fonction : les armements créent la guerre. Un empire militaire doit se fleurir chaque année d'une gloire chèrement acquise et payer en lauriers, en monnaie d'amourpropre, ce qu"il coûte en hommes et en argent. Or l'Angleterre sait par expérience qu'une guerre, en apparence facile et s'annonçant courte au début, peut devenir longue et périlleuse et que les revers du Transvaal sont voisins du succès du Soudan. L'expérience actuelle surtout lui prouve que la fortune des armes distribue autant d'humiliations que de gloires, et que la défaite enlevé beaucoup plus de prestige et beaucoup plus de clientèle que la victoire n'en apporte : tout un règne de grandeur et de prospérité, soixantedix années de succès et de gloire ont été effacés dans le souvenir de l'humanité jalouse par ces quatre derniers mois de revers. L'Angleterre sait enfin, par l'ancienne expérience, qu'une grande guerre quelle qu'elle soit, la ruine, alors même que ses troupes n'y sont pas engagées, el peut l'affamer, dès qu'elle-même y prend part. Car le moindre obstacle, imaginaire ou réel, qui barre la roule aux convois du monde lui supprime sa nourriture quotidienne; le moindre torpilleur ou corsaire français, allemand ou russe, gênant ou interrompant les arrivages du Danemark, de l'Amérique, de l'Argentine et de la France, prive le Royaume-Uni de son breakfasi ou de son lunch. Si. par les statistiques officielles, on dresse la courbe du prix du blé depuis un siècle, chaque période de paix générale s'} dessine en courbes de baisse, chaque guerre européenne en hausses subites et parfois énormes :

Prix de l'Impérial Quarter (deux hectolitres environ).

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