‹ L'Angleterre et l'impérialismeChapitre 90 sur 149 · Chiffres empruntés aux Statistical Abstracts · texte numérisé non relu

Chiffres empruntés aux Statistical Abstracts

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les véritables Empires de la houille britannique, et surtout des houilles écossaises et galloises. Car les ports gallois du canal de Bristol, et les ports écossais ou leurs voisins les plus immédiats sont les plus gros marchands : l'Ecosse et ses voisins vendent 10 ou 11 millions de tonnes à l'Europe slave et germanique; Cardiff, Newport et Swansea en vendent 12 millions à la .Méditerranée latine et musulmane l.

Ecossais et Gallois ne figurent donc pas dans l'armée de l'Empire. Ils voient très nettement tout ce qu'ils perdraient à L'Empiré militaire et nationaliste. Ils cherchent en vain ce qu'ils gagneraient à L'Empire commercial. Mais, moins nombreuses et moins populacières, leurs protestations sont étouffées par les hourrahs de la cohue impérialiste... Et cette armée, maîtresse au dedans, va son chemin en menaçant de briser au dehors tout ce qui voudrait lui barrer la route. Et ce sont des vanteries et des rodomontades! Le mot de Tartarin : « Qu'ils y viennent, un peu! » est devenu leur refrain de marche : Let them ail corne! Et l'on ne désire que passer le plus tôt possible des menaces à l'exécution. L'an dernier, c'était contre la Erance qui leur disputait un trottoir sur la grande route africaine et qui dut battre en retraite devant ces forcenés. Aujourd'hui c'est le Transvaal que l'on a voulu piétiner pour le punir de posséder tant de milles d'or! L'an prochain, ce sera contre un autre, gros ou petit, Russie, Allemagne ou Venezuela, Élats- Unis peut-être; car ils sont nombreux ceux qui barrent la route, et l'on ira tant que l'on aura du souffle pour crier : « Qu'ils y viennent! »

Pourtant, maigre l'enthousiasme, — les débuts

I. Comité contrai des Houillères de France, Circulaire w 1114.

douloureux de la guerre africaine ont fait réfléchir les politiques, — quelques-uns, et non des moindres, commencent à se demander où Ton va. A la guerre sans doute, et à l'enrichissement dune bande de spéculateurs; mais ensuite? Cet Empire, que tous réclament, chacun se l'imagine à sa façon. Aristocrates, marchands et populaire, dans cette armée en apparence unie, chacun des trois corps principaux aperçoit déjà et compte suivre une route différente; quand on arrivera près du carrefour, chacun pense bien imposer sa volonté et tirer à soi le reste de la colonne.

Le peuple, à son habitude, ne voit dans l'Empire qu'une énorme et flamboyante machine de guerre, capable d'éblouir et d'écraser l'univers, l'Empire de Charlemagne, l'Empire de Napoléon, des soldats, des chevaux, des dorures, des fanfares, des panaches, des revues emplissant Spithead de cuirassés et Aldershot de canons, Britannia dressée sur le monde dans une gloire de salves et de poudre... Au gré des aristocrates, — qui ne vivent dans l'abondance et la paresse que grâce à la vieille constitution, qui ne maintiennent leurs privilèges et leurs revenus que par elle et qui trouvent en outre dans l'esprit constitutionnel, c'est-àdire dans les préjugés conservateurs, de la société anglaise, mille autres moyens commodes d'exploiter la communauté, — l'Empire ne peut et ne doit être qu'une machine politique et constitutionnelle; les lords ne veulent faire l'unité du monde anglo-saxon, comme jadis ils ont fait l'unité du royaume britannique, que pour l'affermissement de leur propre grandeur. Aujourd'hui, un lord, — et l'on sait tout ce que ce titre à lui seul vaut d'égards, de complaisances, de passe-droits, de dots et de crédit, — un lord n'est

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vraiment lord qu'en Angleterre. À Sydney ou à Québec, s'il ne porte pas l'un des grands noms du peerage, il n'est, comme à New-York, qu'un simple citoyen. Vienne l'Empire avec un Parlement impérial siégeant à Londres, et le voici lord de l'univers : il ne faut pour cela qu'étendre au monde entier la vieille constitution britannique... De ces deux formes d'Empire, militaire ou constitutionnelle, le marchand se soucie peu. Il rêve seulement de monopole commercial; il veut qu'un JÇollverein bien agencé expulse de l'univers anglo-saxon ses concurrents étrangers et double ses bénéfices! tout est là : l'Empire ne peut et ne doit être qu'un syndicat d'affaires.

Dans cette trinité d'Empires, il faudra bientôt choisir le vrai dieu : car le service de l'un ne semble pas compatible avec celui des autres. Militarisme et commerce ne semblent pas, en Angleterre du moins, conciliables. Il faudra donc faire le choix. Quelques-uns l'ont déjà fait publiquement, et, parmi eux, le fondateur lui-même du culte, sir Charles Dilke. A l'en croire, Empire commercial et Empire constitutionnel ne sont que rêveries et billevesées : seul, un Empire militaire est possible. Et Charles Dilke a de fort bonnes raisons contre les impérialismes qui ne sont pas le sien.

Encore ne donne-t-il que des raisons matérielles et brutales, les raisons de chiffres et de faits, superficielles comme les chiffres, passagères comme les faits eux-mêmes. Une constitution impériale, dit-il, confier.i il sans doute le pouvoir à un Parlement œcuménique, où les Etats de l'Empire seraient représentés au prorata de leur population. A ce compte, les colonies auraient droit à ISO ou 200 députés, et le Royaume- Uni garderait ses 495 députés pour l'Angleterre,

ses 72 pour l'Ecosse et ses 103 pour l'Irlande. La métropole ayant quatre voix pour une seule accordée aux colonies, quelles garanties trouveraient ces dernières dans un tel Parlement? D'ailleurs qui dit Parlement dit aussi bills, projets de loi, matière législative. Le Parlement impérial allemand légifère sur les affaires militaires, commerciales et diplomatiques de l'Empire; il vote les budgets communs de la guerre, de la marine, des voies et transports, des affaires étrangères, etc. Or, c'est l'Angleterre seule qui fournit les fonds de la marine, de l'armée et de la diplomatie impériales; de quel droit les colonies en surveilleraient-elles l'emploi? Si jamais on peut avoir une armée et une diplomatie vraiment impériales, il sera temps de songer à ce Parlement impérial, qui pour l'heure, dit sir Charles Dilke, est inutile.

Plus fortes que ces calculs, il semble que des raisons éternelles et profondes fassent de l'Empire et de la Constitution deux termes antinomiques : res dissociabiles, disait déjà Tacite. On ne peut avoir les deux. Il faut se contenter de l'un ou de l'autre : Rome, pour l'Empire, dut abandonner sa vieille constitution sénatoriale ; l'Espagne constitutionnelle ne put garder l'Empire de l'Espagne absolue. En Angleterre, les impérialistes de la chaire ne s'y sont pas trompés. Ils savent qu'Empire et Liberté sont, quoi qu'en disent les politiciens, choses inconciliables. Froude envisageait déjà le choix, et, dès qu'il mettait le pied sur un bateau de guerre, il y trouvait le modèle de son Océana future : « Un cuirassé régi par les principes électifs et représentatifs ne serait pas un dangereux adversaire. Peut-être les nations marcheraient-elles mieux, administrées comme un cuirassé, suivant le vieil ordre des choses et selon les vieux principes

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d'autorité. Telle était l'Angleterre d'autrefois. Telle peut-être reviendra-t-elle. quand, délivrée de cette condition où la victoire dans une élection et dans un vote des Communes est exaltée comme un triomphe sur l'ennemi, elle ne laissera plus l'honneur national, l'intégrité nationale, et même l'intérêt national, marcher derrière les intérêts de parti... Ce serait d'autres leaders que les nôtres qui gouverneraient l'Océana- Unie, leaders of another type would raie in a United- Oceana. » C'était sous un ministère Gladstone que Fronde écrivait ces mots l. Ils avaient du moins le mérite de la logique. Car il semble bien que des hommes et des peuples très éloignés et très ditlérents ne puissent vivre unis que sous l'autorité absolue d'un maître. Au seuil de l'Empire, « comme à l'échelle des bateaux de guerre exposés à de rudes assauts2 -, la démocratie doit se taire. Seule, la communauté d'obéissance ou même d'esclavage est. à dislance, un lien durable et fort. Et plus l'autorité est lointaine, plus elle a besoin d'une pénombre mystérieuse où la discussion ne saurait pénétrer, d'une sorte d'infaillibilité admise par tous. Quand une constitution promet aux peuples la liberté, quand la discussion publique leur inculque le besoin d'être libres e( surtout de se smtir libres, il faut que cette liberté soit proche, vérifiable à tout instant, presque tangible. Sinon, la révolte est prompte. Les bills d'un Parlement lointain n'apparaîtront plus, à Sydney, comme l'expression de la volonté commune: mais, au premier dissentiment, ils sembleraient plutôt les ordres d'un maître étranger, et. quand une communauté anglo-saxonne

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