‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 12 sur 70 · HABITOOBS SOCIALES DB LA POPULATION · texte numérisé non relu

HABITOOBS SOCIALES DB LA POPULATION

État civique des habitudes dans les villes manufacturières. — La proportion entre les Décès des districts manufacturiers et des districts agricoles n*est pas une échelle exacte pour calculer leur salubrité. — Enfance des pauvres. — Extrait d'Élia. — Dépositions faites à Toccasion du bill sur les fabriques. — Progrès vers Tâge mûr. — Encouragements artificiels. — Nobles traits des ouvriers. — Leurs Idées valent mieux que leur situation. — LMmmoralité a deux causes, Tune physique et Tautre morale. — L'excès de Travail dans les enfants devrait être réprimé, et Téducation nationale encouragée. — Les Lois sur les Pauvres sont rhistoire des pauvres. — La cause de la Misère n'est pas lé défaut d'ouvrage, mais le défaut de goût pour le travail.— Preuves de la vérité de cette proposition. — Fable d'Ériel et de Méphislophélès. — Les Gens âgés sont plus malheureux que ceux qui sont bien portants. — Les Secours sont considérés comme un droit. — Influence pernicieuse de l'aristocratie. — Défense du clergé. — Les Charités publiques sont nuisibles ; pourquoi ? — Les Lois actuelles sur les pauvres étou£Pent les sentiments de la nature. — Causes de la Licence. — Débordement d'Irlandais. — La Difficulté de trouver des remèdes a été exagérée. — Les Gouvernements devraient être exécutifs y et pas seulement

exécutoires, — Esquisse d*UD projet de referme dans le» lois sur les pauvres. — Conclusions.

« L'homme est fait pour marcher la tète haute et pour regarder le ciel. » Ainsi parle le poète, mais rhomme ne remplit pas toujours le but pour lequel il est né : il part pour le travail le corps courbé et dans Tattitude du désespoir , et il ne lève pas les yeux de dessus la terre, dont la boue a pénétré jusque dans son âme. La situation physique des classes ou« vrières dans les villes de manufactures est si misérable que nous avons de la peine à en supporter la pensée. Ce n^est pas que le terme moyen des décès soit plus considérable dans les villes manufacturières que dans les districts agricoles. Dans ces derniers , les paysans sont sujets à des maladies violentes et soudaines provenant d^inflammalions aiguës ; les secours de la médecine ne sont pas à portée ou sont administrés avec négligence ; la vigueur même de leur constitution sert d'aliment à la maladie ; ils sont abs^fii;^ dans la fleur de Page , et meurent au sein de ja^tis brillante santé. Il n'en est pas de même de l^^^isan. Celui-ci trouve les secours de Part sous sa «|aain ; les maladies aiguës glissent sur sa constitution lâche et pliante ; aussi son malheur ne consiste pas â mourir plus Jeune que le paysan , mais à vivre plus douloureusement; il ne connaît point la santé; sa vie tout entière est celle d'un homme qui se nourrit de poisons lents 'y la maladie ronge son cœur à loisir. JDum vivat, moritur» L'air renfermé et méphitique, le

travail continuel , les particules délétères qui , dans certaines fabriques , flottent sans cesse dans Tatmosphère (1)^ engendrent des maladies longues, douloureuses , et affligent les artisans de souffrances plus cruelles encore que celles qui menacent le savant dans son cabinet. Mais Pouvrier nVst pas seulement exposé aux maladies causées par ses propr^ travaux ; il porte jusque dans les fibres de ses nerfs et dans la moelle de ses os les terribles héritages des douleurs paternelles. Ses parents se sont mariés trop jeunes , incapables des travaux et des soins auxquels une union prématurée les forçait de se livrer; Tun et l'autre ayant peut-être recours aux boissons fortes dans les courts intervalles de leurs repos ; la mère étant engagée dans les travaux d'une fabrique . jusqu'à la dernière période de la grossesse , tandis que chaque heure qu'elle employait ainsi, créait le germe d'une nouvelle infirmité dans le corps de son enfant qui n'avait pas encore vu le jour.

Observez la jeune mère : voyez comme sa joue est p&le et enfoncée , comme ses vêtements sont misérables , comme sa maison est chétive ; et pourtant ses gages et ceux de son mari pourraient suffire amplement à lui procurer toutes les nécessités de la vie , et même plusieurs de ses agréments pour adoucir ses moments de repos. Mais une prodigalité mal entendue

(1) J'ai correspondu à ce sujet avec des habitants de diverses villes manufacturières, et il parait quUl n'y a presque pas de fabrique qui n'engendre une maladie particu-* lière.

convertit en misère une position qui devrait être aisée , et la jeune victime voit le jour au milieu des objets les plus tristes et les moins affectueux. Les premières années du pauvre ont été décrites de main de maître. Je vais citer ce tableau , non-seulement parce qu^il est de tout point conforme à la vérité , mais parce qu^il offre en même temps un exemple d^éloquence pathétique trop peu connu , quoique Tun des plus touchants que la littérature moderne ait produits.

u Le babil innocent de ses enfants console le pauvre des privations qu^il éprouve ; mais ies enfants trèspauvres ne babillent point. Ce n^est pas un des traits les moins affreux de cette condition que cette absence totale d*enfance dans ses demeures. Le petit enfant gâté de parents plus riches n'apparaît dans une cabane que sous les traits d'une personne livrée prématurément à de sérieuses réflexions. Là , nul n'a le loisir de le dorloter , nul ne prend la peine de le caresser, de le consoler , de le faire danser, de flatter ses caprices. Là , personne ne songe à essuyer ses larmes par des baisers; s'il pleure, il est battu. On a dit avec grâce qu'un jeune enfant se nourrit de lait et de louanges. Mais le lait qae celui-ci a pris était clair et peu nourrissant, tandis qu'en retour de ses petits jeux enfantins et de ses efforts pour fixer l'attention, il n'a obtenu que des reproches amers et continuels. Il n'a jaT.ais possédé de jouet et ne sait pas ce que c'est qu'un hochet. Il a grandi sans avoir été bercé ou endormi par les chansons d'une nourrice ; il a été de tout temps étranger aux paternelles ca-

ressè», et à tous les moyens variés dont on se sert d^ordinaire pour divertir les enfants ^ à ces mots sans suite auxquels ils trouvent un sens profond , aux sages impertinences , aux utiles mensonges , aux contes adroitement amenés pour leur faire oublier leurs souffrances par Tadmiration qu^ils leur inspirent. L^enfantdu pauvre est traîné vers Fadolescence pour vivre ou mourir comme le hasard en décidera. Il ne connaît point les doux rêves de Fenfance ; il entre tout à coup dans la vie avec toutes ses tristes réalités. Pour le pauvre, un enfant n^est point un objet dV musement;ce n'est qu'une bouche de plus à nourrir, des mains déplus à accoutumer de bonne heure au travail. En attendant qu'il puisse aider ses parents à gagner leur vie, il leur dispute sa part d'aliments; il ne les console point dans leurs peines , et ne les rajeunit point en leur rappelant leur jeunesse. Les enfants des très-pauvres gens n'ont point à proprement dire d'enfance. Le cœur saigne quand par hasard , en passant dans la rue , on entend une pauvre femme causer avec sa petite fille; et je parle même d'une personne d'une classe un peu au-dessus de ces êtres misérables que je viens de dépeindre. Ce n'est pas de poupées qu'elle l'entretient , moins encore de livres instructifs; ce n'est point de promenades , de jeux ou d'amusements; elle ne la loue point de sa bonne conduite à l'école : elle lui parle de repasser ou d'empeser; du prix du charbon ou de celui des pommes de terre. Les questions de l'enfant , qui devraient respirer la curiosité et le désir d'apprendre , sont déjà marquées d'une triste et pénible pré-

voyance. Elle est déjà femme avant d^avoir été enfant, va déjà au marché; elle trafique, elle marchande, elle envie, elle murmure , elle est adroite et rusée ; elle ne babille jamais. N^avions-nous pas raison de dire que les gens très -pauvres n^avaient pas de foyers domestiques (1)? »

Quel tableau à la fois simple et pathétique ! Quel est Paristarque qui oserait soutenir que ce n^est pas là un chef-d^œuvre de composition anglaise !

Mais si c^est là la situation ordinaire des enfanta des pauvres, combien cette situation devient plaa affreuse encore dans ceux des classes mantifacturières! Il sufBt, pour s^en faire idée, de lire les dépositions faites à Foccasion du Factory bill. Citons un exemple :

DRPOSmON DE DAVID BTWATKB.

Z>. Vous a-t-on ensuite transféré au département de la vapeur ?

R. Oui.

/>• A quel âge ?

R» Je crois que je venais d^avoir treize ans.

Z>. Ce travail était-il pénible ?

R» Oui ; nous nous tenions d'un côté pour retourner le drap , et puis il nous fallait passer de Pautre c6té pour le retourner encore.

/>• Y étes-vous resté quelque temps avant que Ton vous fit travailler les longues heures f

(1) Les derniers Essais d'Élia.

R. Oui ; mais il y avait tant d'ouvrage arriéré, que nous étions souvent obligés de travailler la nuit.

D. Quel âge aviez-vous quand on commença à vous faire travailler la nuit ?

/?• J Wais près de quatorze ans.

D. Faites connaître à la commission quelle était la nature du travail des longues heures et de celui de la nuit.

E, Je commençais à travailler le lundi à une heure du matin, et je continuais sans relâche jusqu*au mardi à minuit.

jD. Quels intervalles vous accordait-on pour les repas et le repos ?

R. Nous commencions le lundi à une heure du matin, et nous travaillions jusqu^à cinq ; nous avions alors une demi-heure pour nous rafraîchir; nous nous y remettions ensuite jusqu^à huit heures , que nous déjeunions ; nous avions pour cela une demiheure , après quoi nous travaillions jusqu^à midi, que Ton nous donnait une heure pour dîner. Nous continuions ensuite jusqu'à cinq heures, que nous avions une demi-heure pour boire. Nous nous remettions au travail , et nous avions le choix de nous reposer une demi-heure à neuf, ou une heure et demie de suite à onze heures et demie, et nous préférions presque toujours ce dernier repos. Ensuite notre travail reprenait de une à cinq, de cinq et demie à huit, de * huit et demie à midi ; puis de une heure à cinq , et de cinq à onze heures et demie, dans la nuit du mardi, que nous cessions de travailler jusqu'au mer- .credi à cinq heures du matin.

/>• Vou» avez dit qu^on tous avait mis à la vapeur; ne prend-on pas dWdinaîre pour cela les jeunes gei» les plus forts ?

R. Oui ; rinspecteur avait dit qu^il pensait que je serais le plus fort.

D* A quelle heure commenciez-vous le mercredi matin?

R» A cinq heures, et nous travaillions jusqu^à huit, puis une demi-heure de repos, puis nous travaillions jusqu^au dîner à midi , pour lequel on nous donnait une heure ; à une heure , nous nous remettions au travail jusqu^à cinq, que nous avions une demi-heure , et nous continuions ensuite jusqu^à onze heures et demie. Nous recommencions le jeudi à une heure du matin jusqu^à cinq heures, que nous avions une demiheure de repos, puis nous travaillions jusqu^au déjeuner à huit heures; puis jusqu^au dîner à midi, pour lequel nous avions une heure; à une heure, nous nous y remettions jusqu^à cinq heures du soir, que nous avions une demi-heure ; puis le travail depuis cinq heures et demie jusqu^à onze heures et demie , que nous prenions du repos jusqu^à vendredi à cinq heures du matin; nous nous remettions ensuite à Pouvrage jusqu^à huit heures, que nous déjeunions, puis jusqu^à midi pour le dîner, puis jusqu^à cinq heu-, res du soir pour boire , puis jusqu^à onze heures et demie, que nous avions une heure et demie de repos ; le samedi à une heure du matin, travail jusqn^à cinq, puis de cinq et demie à huit, de huit et demie

à midi; puis de une heure jusqua sept, huit ou neuf heures du soir. Nous n^avions pas le repos de cinq heures pour boire le samedi, et il était bien rare que BOUS pussions ayoir fini le samedi de bonne heure dans la soirée comme les autres.

/>. Vous avez dit que Finspecteur vous avait choisi pour travailler à la vapeur , parce que vous aviez un air de force et de bonne santé ?

R, Oui; il a dit qu^il me croyait le plus fort, et que pour cela je devais y aller.

i>. Âviez-vous Tusage de tons vos membres quand vous entreprîtes ce travail long et forcé?

R, Oui , je Fa vais.

D. Quel effet produisit-il sur vous ?

R. Il m^affaiblit beaucoup. Je sentais une grande douleur dans les genoux.

2>. Éprouviez- vous encore de la douleur dans le reste de vos membres et dans tout le corps ?

R. Oui.

D. Faites-nous voir Feffet que ce travail a eu sur Tos membres !

R. Il les a contournés.

( Ici le déposant fait voir ses genoux et ses jambes» )

/>• Vos cuisses sont-elles aussi arquées?

R. Oui, Pos en est tout à fait tourné.

/>. Combien sVst-il écoulé de temps depuis le commencement du travail forcé jusqu^à ce qoe vous ayez remarqué cet effet sur vos membres ?

R, On me le dit avant que je m'en aperçusse moimême.

jD. Qu'est-ce qu'on vous dit ?

R. On me dit que mes genoux se contournaient beaucoup. Ce fut ma mère qui s'en aperçut la première.

D» Qu'est-ce qu'elle vous en dit ?

JR. Elle me 'dit que je me tuerais si je continuais à travailler si fort.

D, Si vous aviez refusé de travailler ces longues heures , et si vous aviez demandé à n'être employé qu'un temps raisonnable, auriez-vous conservé votre place ?

R, On m'aurait renvoyé chez moi sur-le-champ.

DEPOSITION d'eLDIN HARGRAVE.

D, En travaillant à cette machine, n'êtes-vous pas continuellement obligé de vous remuer et de vous étendre ?

jR. Oui, toujours.

J}. Ne vous servez-vous pas beaucoup de votre main en l'étendant ?

R. Oui.

D, Quel effet a produit sur vous ce long travail ?

R. J'ai eu une douleur aux genoux et je me suis contourné.

jD* Était-ce derrière ou sur le côté du genou?

R. Tout autour.

D. Faites-nous voir vos jambes.

{Ici le déposant Jait voir ses genoux et ses jambes. ) D» Vos genoux ont-ils jamais été droits ? R. Ils étaient droits avant que j^allasse au moulin de M. Brown.

D. Vous dites que vous avez travaillé dix-sept heures par jour, toute Tannée ; était-ce sans interruption?

R. Oui.

jD« Aviez-Yous le temps d^aller à Técole le jour ou la nuit ?

R. Non.

D. Savez-vous écrire ?

R. Non.

JD. Savez-Touslire?

R* Je sais lire un peu dans un ▲ b c«

D, Où ayez-Tous appris cela? Alliez-vous à Péeole le dimanehe ?

R. Non, je n^étais pas assez bien mis pour pouvoir, y aller.

DBPOSiriOR DB M. THOMAS DARIBL,

Au sujet des enfants qu^on appelle Nettoyeurs*

D. Vous avez dit qu'il y a une grande différence dans les âges des enfants qu^on -emploie. Sonl-celes plus jeunes ou les plus âgés dont le travail est le plus difficile et le plus fatigant?

R. Lee plus jeunes.

D. Sontr-ce ceux que vous appelei Nettoyeurs ?

R. Oui.

i>. Quel est leur âge moyeu ?

R. Vàge moyen des nettoyeurs ne dépasse pas dix ans»

D, Décrivez à la commission Pemploi de ces nettoyeurs.

R, Leur emploi est de tenir les machines , pendant quelles marchent , nettes de toute poussière ou malpropreté qui peut voler dans Tair. Pour cela ils sont obligés de se mettre dans toutes les positions imaginables pour y arriver. Je pense que le mouvement qu*ils se donnent est plus quMIs ne peuvent supporter, car ils sont dans une activité continuelle.

jD. Ne sont-ils pas aussi obligés , pour nettoyer les machines , de se glisser à Pentour et au-dessous , et de changer sans cesse de position pour tenir les machines en ordre ?

R, Ils prennent toutes les postures 'auxquelles le corps humain peut s^adapter, afin d^arriver aux machines.

jD. Ne sont-ils pas alors particulièrement exposés à des accidents?

R, Ils le sont en bien des cas , mais pas autant à présent qu^ils Pétaient autrefois. Les fiieurs prennent ' plus de soin des enfants qu^ils n^avaient coutume de le faire.

l>. Pensez-vous qu^ils soient capables d^exécuter ce travail pendant Pespace de temps que vous venez de dire?

R. NoD sans nuire à leur santé et à leur TÎgâeur.

D, Décrivez Teffet que ce travail a eu sur eux , diaprés vos opérations et votre expérience.

E, Toutes les fois que ces enfants ont un moment de liberté ils s^étendent par terre , dans un état de transpiration , et nous sommes obligés de les tenir à Pouvrage , soit par le moyen du fouet ,- soit par des menaces. Ils sont toujours agités. Je les considère comme étant perpétuellement dans la douleur, quoiqu'il y en ait quelques-uns d'entre eux qui ne puissent pas verser de larmes. Leur situation les rend extrêmement tristes.

jD. Ils vivent donc dans un état continuel d^appréhension et souvent de terreur?

R. Us sont toujours dans un état de terreur^ et je suis convaincu que cette situation leur fait autant de mal que leur travail , leur esprit étant continuellement dans l'agitation et la crainte.

jD. Vous les regardez , d'après cela , comme dans un état très-cruel et très-malheureux ?

R. Â tel point, que je suis très-décidé à ne jamais mettre mes enfants dans une fabrique, surtout en qualité de nettoyeurs.

D, Qu'entendez-vous en disant que ces enfants sont toujours dans un état de crainte et de terreur?

R. La cause de cette crainte et de cette terreur est la nécessité où nous sommes , pour que notre ouvrage se fasse , de les traiter toujours durement, et souvent même d'employer le fouet , ce qui m'est exirèment désagréable, car rien ne saurait être pluscruel pour les pauvres enfants.

/>. Ne pensez-Yons pas quMls troavent leur travail plus pénible vers la fin de la journée?

jR. Oui , je le pense ; ear nous sommes obligés de les traiter avec plus de dureté à la fin de la journée qu'au milieu. Les plus grandes difficultés contre lesquelles nous ayons à lutter se rencontrent le matin et après quatre heures du soir ; j^attribne les premières aux longues heures de travail qu'ils ont eues la veille et qui les kébètent»

D* Avez-vous remarqué que vers la fin de la journée ils paraissent assoupis?

R. Très-foirt.

Je pourrais multiplier sans fin les exemples ; mais j'en ai dit , je pense , assez pour convaincre le jugement du lecteur, et , à ce que j'ose aussi me flatter, pour toucher son cœur.

Ainsi préparé et acclimaté aux misères de la vie , l'enfant devient un homme; il est mûr avant d'avoir été jeune-, et il est forcé , par un épuisement prématuré , à chercher un affreux soulagement dans un stimulant artificiel. L'eau-de-vie de grains , non pas pure, mais frelatée , l'opium , les drogues narcotiques ; tels sont les horribles ciments à l'aide desquels il répare et replâtre les ruines d'un corps délabré. Il se marie , et devient à son tour le reproducteur de nouveaux malheureux. En avançant en âge, il acquiert quelques demi-connaissances en politique , des théories législatives le séduisent et l'enlèvent à lui-même; et faut-il s'étonner si , connaissant trop bien tous les défauts du système actuel , il aspire après des innovations?*

Dans les villes manufacturières, les relations entre les sexes sont pour Tordinaire (grossières et dépravées. Je conviens que le nombre d^enfants illégitimes y est moins grand que dans les districts agricoles \ mais on a tiré de ce fait une conclusion très-fausse. Certains économistes ont cru y trouver une preuve que les mœurs y étaient moins licencieuses. Erreur fatale ! car les femmes dissolues ne sont pas fécondes. Les causes qui font que les enfants illégitimes sont moins nombreux dans les villes manufacturières , sont diverses ; je n^en citerai que deux. D^abord la mauvaise santé des femmes , et ensuite la déplorable coutume de Tavortement. L^exîslence de ces faits ne sera niée par aucune personne qui aura examiné de près Tétat actuel de la population manufacturière. La licence des mœurs influe d^une manière moins funeste en* core sur les principes que sur les affections. Quand les passions sont opprimées et épuisées, les sentiments qui leur doivent la naissance demeurent as-< soupis ; les amitiés sociales , les liens de famille , les doux et tendres rapports de mari et de femme , de mère et d^enfant , sont incompatibles avec une vie d^impureté. Les anciens nous parient d^une nation de femmes sans mœurs qui exposaient leurs enfants. Ce récit est peut-être faux , mais celui qui Tinventa avait bien étudié la nature du cœur humain ; il savait que le libertinage détruit les affections naturelles.

Au milieu de ce sombre tableau de notre population manufacturière , apparaît cependant parfois un rayon de lumière. Plusieurs ouvriers ont été avertis et non séduits par la contagion de Texemple; et

dans ce nombre j*en pourrais citer qui, pour leurs connaissances libérales, leur excellent jugement, leurs sentiments de bienveillance, en un mot leurs ▼ertus , mériteraient de prendre rang parmi les hommes les plus distingués de PAngleterre. Pai été assez heureux pour correspondre avec plusieurs personnes de la classe ouvrière , tant sur les affaires politiques comme membre du Parlement , qu^en la qualité dont je suis beaucoup plus fier, d^homme de lettres, sur dilTérents sujets qui les avaient frappées , soit en littérature, soit en science; j^ai non-seulement suivi une correspondance avec ces personnes*là , mais j'en ai encore connu individuellement plusieurs autres de cette classe, et je puis certifier que je les ai toujours trouvées moins distinguées encore par une grande justesse d^observation que par un certain caractère noble et désintéressé. C'est parmi elles que Ton peut chercher la vraie philanthropie, sans que Ton ait besoin de prendre la lanterne de Diogène. Profondément convaincues des maux de leur race , leur premier , désir, leur pensée dominante, est de les soulager. Ils n'ont point la jalousie ordinaire aux hommes qui se sont élevés un peu au-dessus de leur état ; ils cherchent plutôt « à relever les malheureux qu'à se hausser eux-mêmes; )» leurs projets ne regardent point leur personne, mais leur classe; leur ambition est toute divine , car elle n'est autre chose que le désir d'éclairer et de rendre heureux. L'ambition prise dans ce sens est synonyme de bienveillance. Ce sont eux qui s'efforcent d'établir des écoles pour les ouvriers , et qui font des plans d'éducation nationale ,

qui crient contre le limbre sur les ouvrages de l'esprit, qui désirent que la vertu soit le fondement du bonheur. Je- ne connais pas, je Pavone, de classe d'hommes plus intéressante que celle dont je parle, ni de classe plus faite pour exciter en nous les émotions les plus douloureuses , que celle dont ils cherchent à soulager les peines.

Le trait caractéristique commun à tous les ouvriers , même au milieu de la misère qu^ils souffrent et des excès auxquels ils se livrent , est d'éprouver des désirs au-dessus de leur condition. Tous aspirent à s'instruire. Ils vont au cabaret, et n'en dissertent pas moins sur les éléments de la vertu ! Supportant les épreuves les plus cruelles de la vie , elles leur inspirent une sympathie universelle pour lea opprimés. « Leur patrie est le Monde. » Cette tendance est visible dans toutes leurs théories politiques. C'est du fond de leur sombre détresse qu'ils poussent les cris qui font trembler l'injustice ; c'est leur voix qui s'entend la première et qui dure le plus longtemps, quand il s'agit de poursuivre l'iniquité dans toutes les parties du globe; ils font cause commune avec les Polonais dépouillés, avec les Irlandais réduits au silence par la force des baïonnettes , avec les esclaves de la Jamaïque , avec les victimes humaines de l'Indostan ; partout où il y a des hommes qui souffrent, l'expérience de leurs propres maux excite leur sympathie ; et leurs eflbrts, inutiles pour eux-mêmes, contribuent souvent à ajuster la balance du monde. Les Arabes ont un proverbe touchant, qui dit que le barbier apprend à raser sur le visage de l'orpbeiin ; ainsi le

législateur acquiert parfois la sagesse en faisant des expériences sur le malheur.

Il existe deux remèdes à l'état de démoralisation sociale d'une grande partie des ouvriers : Pun est physique , et Pautre moraK Si vous oppresses le corps par les excès d'un travail- prématuré , il faut nécessairement que le malheureux ait aussi prématurément recours aux remèdes artificiels contre l'infirmité. L'opium et le genièvre sont les drogues les moins chères ; elles corrompent l'âme et ôtent au travail sa récompense. Â quoi servent des gages élevés , sHl sufBt d'une seule nuit pour dépenser le gain d'une semaine ? 11 ne faut donc pas faire travailler les enfaUts trop jeunes ni avec excès: il ne faut pas non plus souffrir que les femmes travaillent dans les derniers mois de leur grossesse : elles n'ont pas le droit de vouer à la maladie l'enfant qui n'est pas encore né. Il est vrai que le législateur ne doit pas abuser du droit d'intervention; mais il est le tuteur du peuple aussi bien que son exécuteur : puisqu'il punit , il peut prévenir.

Le remède moral est l'éducation. Il faut des écoles nationales , sur un plan vaste et large , qui embrassent plus que les éléments des connaissances humaines. Je m'étendrai plus au long sur ce sujet dans le livre suivant. Dans ces écoles il faut donner des leçons de moeurs sociales aussi bien qu'individuelles; elles devront, du reste, être adaptées aux classes auxquelles elles sont consacrées. C'est moins le travail qu'on y doit apprendre que V habitude du travail; Tespril des jeunes gens, et en particulier

des jeunes personnes , doit s^y former à U nécessité de réconomîe domestique. Des écoles îndastrielles devront être unies à des écoles intellectuelles : jusque-là le remède est dans les mains du Gouvernement. Des particuliers peuvent y contribuer. Dans toutes les fabriques les sexes doivent être tenus soi- (jneusement séparés dès Page le plus tendre, et les maîtres doivent eiîger de bons certificats de ceux qu^ils emploient. Cette dernière précaution est en général trop négligée. Un ivrogne , un homme sans mœurs , obtient de Pouvrage aussi facilement qu'an autre. La mauvaise conduite n'est donc point un malheur , ni par conséquent une honte. Le meilleur remède pour Ja démoralisation est d'établir le taux moral de l'opinion. Ajoutez à ces remèdes la révision des lois sur les pauvres des deux classes , tant manufacturière qu'agricole. Mais aujourd'hui tout est devenu difficile pour les gouvernements , même Part de poser des impôts.

En parlant des lois sur les pauvres , je me trouve naturellement amené à considérer aussi Pétat de la population agricole. La manière dont ces lois opèrent est l'histoire àeé pauvres. C'est un bien grand inconvénient pour le genre humain que la destruction d'un mal devienne souvent la source de mille autres maux. Les lois sur les pauvres ont été faites pour prévenir la mendicité , et elles ont fait de la mendicité une profession légale. Établies dans l'esprit d'une noble et sublime prévoyance, elles renfermaient en elles toute la théorie de la vertu, et elles ont produit toutes les conséquences du vice. Rien n'est souvent plus

éloigné du bat d^uùe institution que son origine. Rome, mèred^un peuple de guerriers, fut fondée le jour consacré à la déesse des bergers. Les lois sur les pauvres , créées pour soulager les malheureux , sont devenues la cause de malheurs sans nombre.

De toutes les suppositions populaires , la plus commune parmi nos philosophes philanthropes est de croire qu^en Angleterre la pauvreté est la mère du crime : cela n^est pas tout à fait exact. La mendicité est en effet la mère du crime ; mais la mendicité n^est pas la pauvreté. Cette distinction est importante.

Dans les extraits qui viennent d^être publiés des dépositions faites devant les commissaires de Sa Majesté ) au siget de Fadmibistration et de Topération dealoissur les pauvres , se trouvent celles de M. Wontner , gouverneur de la prison de Newgate ; de M. Chesterton 9 gouverneur de la maison de correction du comté de Middlesex , et de M« Gregory , trésorier de la paroiase de Spitalûelds* Voici ce que ces messieurs ont dît»

M« WoNTNsa:

D. « Parmi les criminels qui ont été confiés à vos soins, combien pensez- vous qu^il y en ait eu que Texcès du besoin ait directement poussés à commettre des crimes ? Par besoin , on entend Tabsence des moyens de subsistance, et non pas le besoin qui provient de Findolenoe et de la répugnance pour un travail suivi, »

R. u D'après mes observations les plus exactes , je

croî$ pouvoir assurer. que la proportion nVst pas de plus d^nn huitième. Je tire cette conclusion , non-seulement des observations que j^ai faites comme gouverneur de cette prison (où nous jugeons mieux le fond des individus qu^ou ne peut le juger au tribunal ) , mais encore de Texpérience que j^ai acquise pendant six ans que j^ai rempli les fonctions de maréchal de la cité , ayant sous ma direction un corps considérable d^agents de police , et voyant plus encore que ne peut voir le gouverneur d^une prison. »

O. « Parmi les criminels ainsi directement poussés à commettre des crimes par Texcès du besoin , combien jugez-vous qu^il y en ait eu qui aient été dans Torigine réduits à ce besoin par leur imprévoyance et leur indolence , et non par des causes qu^une prudence ordinaire n^aurait pu prévenir? »

R. <( £n examinant la classe des cas auxquels ma dernière réponse se rapporte , on trouve qu^en général les criminels ont eu des places et un travail profitables , mais qu^ils lès avaient perdus par suite de leur indolence , ou de leur inattention , ou de leur dissipation , ou bien parce qu^ils étaient adonnés à la bbisson et aux femmes de mauvaise vie. Si nous pouvions examiner à fond tous les cas de cette classe , je suis convaincu que nous ne trouverions pas un individu sur trente qui ait été entièrement exempt de man- .vaise conduite, et dont le crime ait été par conséquent le résultat immédiat d^un besoin irréprochable. Les crimes des enfants , depuis neuf jusqu^à treize ans , proviennent en partie de la difliculté de trouver de Pouvrage pour des enfants si jeunes, en partie

aussi de ce que les parents , travaillant eux-mêmes , n^ont pas le temps et le moyen de surveiller leurs enfants, mais en grande partie encore de la coupable négligence des parents eux-mêmes , et des mauvais exemples qu^ils leur donnent. »

M. Chesterton dit:

(( Pai chargé un inspecteur trës-intelligent , et qui, je crois, ne m^a jamais trompé volontairement, de prendre désinformations surThistoire et les mœurs de tous les prisonniers soumis à son inspection, et qui ' étaient au nombre de soixante. Le résultat en fut qu^ii n^y en avait pas un qui parût avoir été poussé au vol par le besoin seul» 11 paraît que dans la maison de correction le nombre des détenus qui ont été mendiants est plus considérable en proportion que dans les autres prisons. »

M. Richard Gbegory , trésorier de la paroisse de Spitalfields, s^était distingué pendant plusieurs années par des efforts couronnés de succès pour prévenir les crimes dans son district. On lui fit les questions suivantes:

D. « Nous apprenons que vous vous êtes particulièrement appliqué à prévenir les crimes et à étudier leur statistique ; pouvez-vous nous donn.er quelques renseignements sur le rapport des crimes avec la mendicité ? »

jR, « Je puis déclarer, par expérience, qu'il» sont inséparables, n

f//lN«lRTERRR. T, I. l6

• D, « Mais la pauvreté, c^est-à-dire une pauvreté inévitable et irréprochable , est-elle aussi inséparable du crime? »

R, « C'est là une distinction importante. Dans tout le cours de mon expérience , qui s^étend sur vingtcinq années , dans un quartier très-pauvre , sujet à des changements qui deviennent la source de grandes privations pour les personnes industrieuses, je ne me rappelle qu^un exemple unique d^un homme pauvre, mais industrieux, qui , se trouvant sans ouvrage, ait volé un morceau de lard. L^ayant pris sur le fait, il fondit en larmes, et me dit que c^était le besoin seul qui Pavait poussé à ce crime ; qu^il était sans ouvrage, et qu^il mourait de faim. »

i}. « Nous devons donc conclure , comme résultat de votre expérience , que la grande majorité des crimes commis dans votre voisinage , ont eu pour causes Toisiveté et le vice , et non pas le défaut d^ouvrage? »

R. a Oui \ et en outre que cette oisiveté et ces habitudes, vicieuses sont augmentées et nourries par la mendicité et par la facilité avec laquelle des gens bien portants obtiennent de leurs paroisses des secours sans travailler. >

De ce que Ton vient de lire, on peut donc conclure que Poisiveté et le vice sont les véritables causes des crimes et de la misère , cWt-à-dire la répugnance pour le travail et non le défaut de travail. Cest là une grande vérité qu^il ne faut jamais perdre de vue, car de la conclusion que f on en tirera dë-

pend le seul vrai principe sur lequel il faudra Ibnder

la réforme des paroisses. Mais, dira-l-on, d^oû peut

provenir, dans un pays aussi industrieux que TAn-

glelerre , la répugnance pour le travail ? La réponse

est facile. Toutes les fois que Toisiveté sera mieux

payée que le travail , Toîsiveté deviendra contagieuse,

et le travail sera abandonné. En est-il ainsi parmi

nous ? Voyons; la fable suivante nous l'apprendra.

.Ériel était le plus bienfaisant des anges. Accoutumé à regarder d^un œil de compassion la situation d^s hommes, et sachant, dans le généreux esprit de la philosophie angélique , combien de fois, le crime n'est que le résultat de la circonstance , iL ne cessait de verser des larmes sur la situation des criminels , et il osa enfin implorer en leur faveur le Dispensateur tout-puissant des événements. Un jour, comme iJ parcourait la terre , selon son usage , il aperçut une pauvre femme tenant un enfant dans ses bras , et qui cherchait à se frayer une route à travers une foule de gens déguenillés , pour parvenir à la porte d'une maison située au centre d'un grand bourg. L'ange bienfaisant éprouva malgré lui de l'intérêt pour cette femme. 11 entra dans la maison avec elle, et l'entendit solliciter des secours des inspecteurs de la paroisse. Elle décrivit sa position comme affreuse , et pour comble de malheur , l'enfant qu'elle tenait dans ses bras était mabide de la petite vérole. Tous les inspecteurs , à l'exception d'un seul, parurent disposés à la secourir ; mais celui-là s'y opposa fortement , et soutint que cette femme les trompait.

« Voici (e quatrième enfant, dit-il, qu^on nous présente aujourd'hui avec la petite vérole. Je suis sûr quMI n^y a pas tant de malades dans le village. Approchez, bonne femme, et montrez-nous votre enfant. »

La pauvre mère témoigna beaucoup de répugnance à faire voir les traits couturés de Penfant.

a C'est de la vanité ' maternelle , dit en lui-même le bon ange ; ce sentiment n'a rien que de naturel. »

Elle montra les bras et les jambes : les traces de la maladie y étaient visibles; mais elle fit de grandes difficultés pour découvrir le visage. Le pauvre petit reposait ; cela pouvait le réveiller : ces messieurs seraient choqués de l'aspect que ses traits présentaient ; d'ailleurs la maladie était contagieuse ] à quoi cela pouvait- il être bon? Mais l'inspecteur fut inexorable. Il découvrit le visage de l'enfant , que recouvrait un fichu.

« Je m'en étais douté, dit-il d'un air triomphant; allez, ma bonne femme... cet enfant n'est pas à vous, n

La pauvre feôame fut anéantie par le regard de l'inspecteur : elle voulut parler ; mais elle ne put que verser des larmes ; elle se perdit dans la foule , et disparut. Il n'était que trop vrai. L'enfant avait passé dans les mains de je ne sais combien de mères , prêté par l'une à l'autre. Tantôt on avait montré son visage , et tantôt seulement sa main ; ses pustules avaient été une mine d'or pour les pauvresses : mais le sévère îaspecteur se montra un second Salomon.

Pendant la durée de celte scène , une circonstance remarquable avait rempli TanTge d'étonnemeut. Debout derrière les autorités paroissiales, il reconnut le cél^re démon Méphistophélés ; mais au lieu d^endurcir les cœurs des juges, il ne cessait de leur soulHer à Poreille la charité et Phumanité , toutes le» Ibis qu^ils avaient Pair dliésiter dans Pexercicede ces vertus divines. Frappé de cette inconséquence dans la conduite d^un démon , Ériel , aussitôt que rassemblée se fut séparée , Paccosta en le félicitant de son heureuse conversion. Chacun sait que Méphistophélés aime par-dessus tout la raillerie ; il proposa à Pange une promenade pendant laquelle ils pourraient causer à leur aise. Ériel accepta, et ils avancèrent toujours, argumentant et discutant , jusqu^à ce quMls arrivèrent à une chaumière dont les dehors leur parurent singulièrement propres et bien arrangés. Ils y entrèrent après avoir pris d^abord la précaution de se rendre invisibles. Ils aperçurent une femme d^une trentaine d^années , qui sWcupait de son ménage , pendant que son mari , laboureur vigoureux , partageait avec ses deux enfants un repas frugal, qui se composait de pain grossier et de fromage moisi. La chaumière et ses habitants offraient en même temps un aird^honnéteté et de mécontentement.

« Mon pauvre enfant, dit le laboureur à sonfils, je ne puis pas t*en donner davantage ; car il faut que nous mettions le reste de côté pour le souper, h

— « Cest bien dur , mon père , répondit Penfant en murmurant ] nous travaillons toute la journée, et nous mourons de faim , tandis que Joe Higgins , qui

est à la charge de la paroisse , travaille peu , et est nourri. »

— « C*est vrai, mon enfant, dit la mère en se retournant, et son front se couvrant delà rougeur d^une honnête fierté 3 mais il faut remercier Dieu de ce que nous ne sommes pas encore à la charge de la paroisse. »

Le père soupira, et ne dit rien.

Quand le repas fut achevé , il prit sa femme à part.

« 11 est bien vrai , Jane , lui dit-il , que nous avons été élevés dans un esprit d^indépendance , et que nous répugnons à. avoir recours à la paroisse ; mais à quoi cela nous sert-il? Jack a raison. Higgins ne travaille pas la moitié autant que nous ] et vois comme sa position est douce ! Tu sais d^aiileurs que nous sommes assujettis à la taxe ; de sorte que c^est réellement nous qui payons pour qu^il ne fasse rien. Cela est fort décourageant., Jane ; je m^aperçois que cela dégoûte nos garçons du travail. Crois-moi , c^est en vain que nous voulons être plus fiers que nos voisins; il faudra bien qu^en définitive nous fassions comme eux , et ayons recours à la paroisse. »

£n parlant ainsi , le père secoua la tête, et sortit.

Sa pauvre femme s^assit en versant d^abondantes larmes.

<( Leur situation est vraiment bien malheureuse!)» dit Ëriel. '

Méphistophélès fit un sourire diabolique.

Nos promeneurs quittèrent cette chaumière, et arrivèrent bientôt près d^une autre , dont rexlérieur

était malpropre et négligé. Ses habitants dînaient aussi. Leurs aliments étaient plus abondants et de meilleure qualité, mais paraissaient salement accommodés.

i( Sais- tu bien, Joe Higgins , dit la maîtresse de la maison, que ce lard est beaucoup moins bon que celui que Ton donne au dépôt de mendicité ! Voilà ma sœur avec ses deux garnements qui ne travaillent point , et qui n^en ont pas moins de la viande tous les dimanches. »

— a Et les hommes , interrompt Joe, ont chacun trois pintes de bière par jour. Si nous faisions une tentative pour y entrer? »

— « De tout mon cœur, reprit la femme ; on assure d^ailleurs que les directeurs sont des gentlemen trôs-obligeants. »

Lés promeneurs immortels n^en écoulèrent pas davantage. Ils ^e remirent en route, et arrivèrent au dépôt. Là , ils ne virent partout quMndolence et paresse, vivant dans Tabondance. Les autorités de la paroisse se vantaient de toujours acheter des objets de première qualité. Les mendiants mangeaient des légumes , du pain , et buvaient de la bière , et leurs enfants étaient élevés à Fécole gratuite de la paroisse. Cependant, en examinant les choses de près, nos promeneurs reconnurent que le mécontentement avait pénétré jusque dans cet asile d^une félicita , oisive. Ils entendirent un pauvre de mauvaise mine , disant à Poreille de trois ou quatre jeunes gens qui récoutaient avec avidité : ^

(( Après tout, vous voyez que nous ne sommes pas

aussi heureux que ùion frère , qui vient d^être condamné à la déportation , et qui attend , à bord de ce ponton , le départ du bâtiment qui doit Temmener.. Vous comprenez que si nous faisons cette affaire dont je TOUS ai parlé, nous ne risquons que d^étre envoyés au ponton, et alors nous serons aussi bien nourris et aussi contents que mon frère Tom. »

Les trois jeunes gens se regardèrent, et les immortels reconnurent à Pexpression de leurs yeux que Vqffaire serait bientôt faite.

« Vous commencez peut-être « comprendre, monsieur Ériel , dit Mépbistophéiôs avec un sourire moqueur, pourquoi je me suis efforcé d^adoucir le cœur des inspecteurs de la paroisse. »

<( — Hélas ! reprit Pange d^un air de tristesse, je voi» aussi qu^il n^y a pas de démon plus dangereux qu^ui» principe de charité mal entendu. *

Cette fable ne fait que donner une forme dramatique à un fait incontestable.

La table suivante, dressée diaprés des document» officiels , fera connaître d^un seul coup d^œil la situation comparative, quant à la nourriture de chaque classe, depuis celle du laboureur honnête et indépendant, jusqu^à celle du criminel condamné et déporté. A6n de rendre la comparaison plus facile, on a calcalé le poids de la viande après la cuisson.

SCBSLLK tiK COMPARAISON •

1° Lk Laboureor indbpbndant.

D'après les comptes des dépenses des laboureurs,

il ne leur esl pas possible de se procurer par semaine , en aliments solides , au delà de la quanlité suivante , savoir :

Pain, 17 onces par jour, fait par semaine 119 onc.

Lard , 4 onces par semaine, dont il faut déduire une once pour perte par la cuisson , reste 5

Total 122 onc.

S<* Le Soldat.

^ Pain, 16 onces par jour, fait par semaine lis onc.

Viande, 13 idem, . • 84

Perte par la cuisson. . 28. . . 56

Total 168 onc.

3*»Lb Mendiant bien postant.

I^ain, par semaine 98 onc.

Viande 31

Perte par la cuisson. . 10. . . 21 onc.

Fromage 16

Pudding ' 16

^TOTAL 151 ODC.

à quoi il faut ajouter que , dans les dépôts de mendicité, la plupart des pauvres reçoivent:

Légumes 48 onces»

Soupe. . • S quarts (1).

Potage au lait 3

Petite bière « 7

et plusieurs autres douceurs.

4® L'Accuse prévenu de vol.

(Dans la prison de Lancastre, )

Pain, par semaine 112 onc.

Viande 24

Perte par la cuisson. . . 8. . . 16

Gruau d'avoine 40

Riz 5

Pois 4

Fromage 4

Total, 181 onc.

(Dans la prison de Winchester.)

Pain, par semaine 192 onc.

Viande 16

Perle par la cuisson ... 5. . 11 onc.

Total . 205 onc.

50 Le Voleur condamné.

Pain, par semaine 141 onc.

Viande 56

Perte par la cuisson ... 18 . . , 38 Orge d'Ecosse 28

A reporter 207 onc.

(1) Un quart vaut 1 litre 13 centilitres.

Ci-contre 207 onc.

Gruau d^avoine SO

Fromage 13

Total 239

onc.

6« Le Yolrur déporte*

10 ^ liv. de viande par semaine,

ci 168 onc.

Perte par la cuisson. . 56. . 112 onc. 10^ liv. de farine, qui augmente par la panification , et fait .... 218

Total 350 onc.

D'où il suit que le laboureur industrieux est moins nourri que le mendiant, le mendiant moins que Phomme accusé de vol, Phomme accusé de vol moins que le condamné, le condamné moins que le déporté ; et , en comparant les deux extrêmes de l'échelle, on trouvera que le déporté mange à peu près trois fois autant que rhonnête laboureur.

Quel effet de pareilles lois ne doivent-elles pas produire sur notre système social , puisqu'elles offrent pour but aux espérances et à l'ambition du laboureur de devenir un mendiant, et font aspirer le mendiant aux honneurs de la déportation !

Peut-être vous consolez-vous de celte étrange anomalie en vous persuadant que nos lois sur les pauvres, avec tous leurs défauts, ont au moins l'avan* tage d'assurer la subsistance des personnes âgées. Hélas! c'est tout le contraire. Les personnes âgées et

infirmes sont précisément celles dont on s^oecupe le moins. Voici un parallèle entre deux classes , choisi parmi une foule d^autres. Joseph Coster, âgé de trente-quatre ans, et Anne Cbapman , veuve, de soiiante-quinze ans , sont de la même paroisse ; Jo^ seph Coster, dans la force de Page, reçoit de la paroisse 16 sch. 8 d. par semaine , ou 43 1. st. 8 d. par an; tandis qu^Anne Ghapman, la pauvre veuve infirme, est obligée de se contenter de 1 sch. 6 d. par semaine, ou 3 liv. st. 18 sch. par an. Tel est le secours que Ton accorde à la vieillesse.

Et pourquoi ce vigoureux jeune homme obtient-il plus que cette malheureuse femme? Premièrement, parce que les magistrats le craignent ; il est violent , il fait du bruit, il peut briser des machines et incendier des meules de foin : les vieillards ne sont point dangereux. Secondement , parce qu^il a été imprévoyant ; qu^il a mis des enfants au monde sans avoir le moyen de les nourrir , et quMl est juste que le gouvernement encourage Pimprévoyance en la payant. Troisièmement, parce que son salaire lui est payé sur la taxe des pauvres; ce qui vicie Pindustrie , 6te au travail son indépendance , et avilit la pauvreté en la changeant en mendicité. Il arrive souvent que Ton emploie le mendiant de préférence à Pouvrier indépendant, parce que cela soulage d^autant la paroisse, et que des ouvriers se sont réduits volontairement à la mendicité, afin de pouvoir trouver de Pouvrage.

Ne nous flattons pas du vain espoir que ces lois attacheront les pauvres aux riches , ni que les pauvres considéreront les secours donnés par les parois -

sea' comme ùw ebarit^f ; il» las regardent nu contraire comme uodroUqu^iU acquièrent, non par un mérite quelconque , mais par Tindignité; npn par de Técono* mie, mais par de la prodigalité ; oon par une détreaae véritable, mais par dea mensonges plausibles. Un oordonnier de Lambetb affirma sous serment qu^il ne pouvait pas gagner plus de 15 scbellings par semaine, et réclama le secours de la paroisse. Un inspecteur ayant découvert qu^il en gagnait $0 , sa demande lui fut refusée, u Cest bien cruel ! dit le cordonnier ) je regardais ce secours eomme un revenu en terre, J^en jouissais depuis sept ans ! »

Maintenant il est de mon devoir d^indiquer au lee^ leur une vérité importante, Jusqu^à quel point peut-on en toute sûreté confier à des individus le soin d^ad-' ministrer des remèdes individuels? Si jamais, pen* sere^'^voiis , i| a existé une aristocratie qui dut , par sa position , remédier aui mcsurs de la population pauvre des provinces, c^est la nôtre. Différente de la nohleiê^ dans d^autres pays , elle nVst pa^ rassem'^ blée tout entière dans la capitale \ eOe vit beaucoup à la campagne ; elle forme un grand nombre de rangs différents depuis le pair jusqu^au squire ; elle est ré^ pondue dans tout le royaume ; elle est même en contact avec toutes les classes ; elle est mêlée k toutei les affaires locales» elle possède de grandes ricb esses; elle peut facilement acquérir une esppérience prati* que#*. Ne diriea-'Vous pas que ce sont là des hommes qoi doivent naturellement et avec siicès lutter contre les abus qui , en démoralisant les pauvres , menacent les riches? Hélas! c^est exactement le eon-

traire : PinflaèncederaristocraUe , par rapporta ceux sur qui porte PactioD des lois sur les pauvres , a toujours été indolente et négative quand elle n'a point été funeste. Chez les plus grands, elle a été néga-» tive ; Pinfluence des autres a été une ruine. -

Je prendrai pour exemple la paroisse de Calne. Le voisin de cette paroisse , et son principal propriétaire^ est le marquis de Lansdowne , dont les richesses sont incalculables. Plein dMntelligence , habile, économiste par système, son exemple, son activité , son crédit, auraient pu beaucoup contribuer à diminuer la mendicité dans son voisinage , et à éclairer les magistrats et les inspecteurs; son intérêt même lui commandait de le faire. £h bien ! la paroisse de Calne est administrée de la manière la plus pitoyable, la plus igno^ rante ; les dépositions faites devant les commissaires pour les lois sur les pauvres ont dévoilé à son égard des abus et une impéritie sans exemple.

Suivons maintenant dans le même bourg Pinfluence bien plus funeste des magistrats. Les magistrats ont établi le système d'échelle , c'est-à-dire qu'ils ont insisté pour payer le salaire du travail sur les fonds de la paroisse; nous avons déjà vu le mauvais effet que cela fait. Le sous-inspecteur et les autres fonctionnaires de la paroisse de Gaine ont avoué dans leurs dépositions que l'on n'avait aucun égard à la conduite des pauvres. Les ivrognes les plus incorrigibles , les blasphémateurs , les voleurs , tous étaient secourus d'après l'échelle ; les demandes étaient présentées avec un ton d'insolence et de menace. Le commissaire s'informa si les fonctionnaires de la paroisse n'avaient

jamais conduit ces hommes devant le juge de paix pour les faire punir. On lui répondit que oui , mais qu^ils y avaient renoncé , parce qu^au lieu de punir les pauvres, le juge réprimandait les fonctionnaires, et leur donnait tort.

« Par conséquent , ajouta le commissaire , tandis qu^en anparence il n^y a point d^appel au magistrat , son influence, c^est-à-dire Pinfluence aristocratique, est complète et sans bornes ; elle est toujours à Pœuvre par un consentement tacite , et ne cesse de produire des maux immenses et du genre le plus funeste (1). »

Partout où les magistrats interviennent, leur intervention est fatale. Soit par crainte, soit pour faire valoir sottement leur autorité , soit par une charité mal entendue , ils soutiennent les individus les plus ▼icieux , en dépit des remontrances des officiers de la paroisse ; ils dressent Téchelle diaprés laquelle des districts tout entiers sont déclarés en état de mendicité. Par crainte de la vengeance de Pincendiaire , ils n^osent pas , quand même ils le voudraient , refuser d^admettre cet incendiaire lui-même à prendre part à la distribution. Partout où ils interviennent, la taxe

(1) <i Le district de Sturmiosler-Newtoa est celui de la province où les affaires des pauvres sont le plus mal réglées, et pourtant c^est celui où la taxe est la plus considérable; mais c^est quMI n^ a point de district dans le comté où rinfluence des magistrats soit plus grande. » ( F'oyez le Rapport de M. Okeden. ) Je pourrais appuyer cette assertion par mille exemples : mais le fait est notoire.

âuçmttDte oomme par «nchaotement , et la paroîsae est ruinée. Ce éotit eux qui ^ par un motif de politî« que passagère , sous le ministère de PitI , persuadèrent au pauvre qu^il né fallait pas rbugir dUmplorer Fassîstance de la paroisse ; ce sont eux qui ont créé et qui défendent le payement des salaires avec le produit de la tate , et lea secours accordés aux individus bien portants ; en un mot , ce sont eux qui , dans ces deux, cas ^ ont produit la maladie que nous sommet aujourd'hui appelés à guérir. Toutes les fois qu^ilt B^interviennent point , on peut regarder le mal comme comparativement léger.

Stratford-upott'-Âvon , dit M. Yilliers, est le seul lieu de la division qui ne soit pas soumis à la juridiction des magistrats du cOmté, et il est aussi le sèui où les personnes qui payent la taxe ne soient point mécontentes* A Poule , ville grande et peuplée ^ Tia* fluence des magistrats est inconnue ; tout ce qui tient à la direction des pauvres est excellent. Moere^Cril*^ chell, Devices, Marlborough en sont encore des exemples.

Voilà assez dd faits. J'ai suffisamment établi mon cas. L'influence individuelle et locale a presque toujours été funeste ; d'où il s'ensuit que si l'on veut réformer la législation sur les pauvres , le premier principe devra être de ne rien laisser à la discrétion de cette influence.

Avant d'examiner mon sujet sous un autre point de vue, il faut que je m'arrête un moment pour rendre justice k *une classe d'bonmes qui la mérite , qaoiqu'en ma qualité de législateur, professant des opi-

nioDs iibérakM , il feille pour cela dn coura^ dans un t6»p6 oà l\Mprit de parti «st porU à un ni ipriand ex- «es. Mais daas le cours de cet ouTr&({e , j^aurai plus d'iiMe fois encore ToccastOB de prendre la défense dt ces liottoies icontre les calomnies de l^gnoraaoe z je ' veux parler du clergé. Je Pexoepte en gténéral de la censure que j^ai lancée contre les magistrats. Uoe«eerlaûiie jalousie que le squire ressent du curé a souvent empéclié le premier de profiter de IVxpérience dn second , et a donné Jieu dans le tribunal de peit^à de» coDbinaisone qui devaient annuler rinfinence éclairée «t aTttDtagense du clergé» Mo«s trovverons bien dee CBS où «n ministre actif et intelligent a réformé sa pamsese et a corrigé en grande partie les efYvts de rohêtînation du magielrat et de la noackalancedePinspectear. Mais aussi ^ dans ce» cas , il est fort rare que ^^ecclésiastique soit un rejeton de raristocratie.

J^«i eoua les yenx nniÎTre quiattriboe à notre aristocratie pluÀeurs ée aos établissements de chanté publique. Quelle Impudence i la plupart ont été fondés par d»è rotuners^ L^antenr m réjouit des beawx noms qn^il trouvepanni les patrons de ces insiitiitiens* Je Ten félicite ! Ce qu*il y a 4l*inctmtestable^ c^eetvfne ieè établissement* ^e ebarité poarfiaic^nt être réglés et administrés av6e i^us de «açe^e qu'ils ne le sont. Kiaminons^les avec quelque <lét«il. Gela nonsiwtéressera peut-être , etnouv iftstrmra certainement.

Quoique le système des fondaitioKs piewses eoit une pren-ve <le Thumanité <l*4me nation , ettee eiigent sles règlements -de la pi»s grande sagesse , peur ne pas conspirer, avec les loi» s«r les psKivres , à la destroc-

tion des mœurs. Rien n^entretîent la vertu comDie le jtentiment de rindépendance. Il n^y a pas de doute qu^il faille assister les pauvres... Mais comment ? en les mettant en état de pourvoir euxrmémes à leurs besoins. De là , Pavantage des caisses d^épargne. Quand on leur apprend à s^appuyer sur d^autres , ils deviennent un fardeau pour Tindustrie. Le révérend M. Stone a' expliqué ce principe par une fiction aussi juste qu^heureuse. 11 suppose un jeune tisserand , âgé de vingt-deux ans , qui épouse une servante de dix-neuf. « Songent-ils à travailler, à économiser, à sUmposer des privations pour nourrir les enfants qui viendront? Non; ils demeurent dans Spitalfields, et comptent sur les Institutions de charité* La femme obtient un billet pour la a Société royale de la Maternité ; » ses couches ne lui coûtent rien ; elle. a besoin d^une layette , c^est la Société de Bienfaisance qui la lui fournit : son enfant est vacciné à THospice de la Vaccine. Parvenu à Page de dix-huit mois , il devient importun \ on Tenvoie à PÉcole pour la Première Enfance ; puis, attendu quMl est indigent, il va à la Société vêtue d^Éducation et aux Ëcoles du Dimanche , d^où il arrive aux Écoles vêtues de Charité. Il y reste cinq ans, et, mis gratuitement en ap» pren tissage chez un tisserand, devient ouvrier; puis, comme il a Pexemple de ses parents devant les yeux , il épouse une jeune fille de son âge. Son enfant, à son tour, suit la série des charités héréditaires ; Touvrage commence à manquer, mais il se rappelle que son père s^est trouvé pendant bien des années dans la même position , et a toujours été sauvé parla cha-

rite 'y cVst donc à la charité qu^il a nusêi recours. La paroisse Jui fournit du charbon et du pain -y les Associations de Spitalfields , les Sociétés pour les Soupes économiques , les Sociétés de Bienfaisance , les Sociétés des Pensions, tous ces établissements lui facilitent Tagrément de vivre sans travailler, jusqu^à ce qn^enfin il se décide à puiser un revenu fixe dans les fonds de la paroisse. Il sollicite un extrait dès registres, de la paroisse ; il prouve quMl y est établi par PÉcole de Charité et par Pacte d'apprentissage , et il obtient pour lui et sa famille un secours de 5 schellings par semaine. C'est au milieu de ces alternatives de secours volontaires et forcés qu'il arrive lentement au terme de son indigente existence. Avant de quitter le monde , il ferait bien de rendre grâce au public. 11 est né pour rien ^ il a été nourri pour rien, il a été vêtu pour rien, il a été élevé pour rien, il a été établi dans le monde pour rien, il a obtenu les soins de la médecine et les remèdes pour rien , tandis que ses enfants aussi ont été nés, allaités , habillés, nourris, élevés, établis et drogués.,, pour bibn! « Il n'y a plus qu'un seul service que la société soit en état de lui rendre , c'est de l'inhumer pour rien. Or, comme il meurt indigent de la paroisse, c'est encore la paroisse qui se charge de lui fournir un linceul , une bière , un poêle et une tombe ; ce sont les indigents du dépôt de mendicité qui portent son corps en terre , et d'autres indigents qui suivent le convoi comme pleureurs (1). »

(1) Il est bien entendu , ajoute M. Stone . qu'en décri-

Nô¥iè voyou» {>ir ih «|«ie lèè Aumôviéo Pttbliqu^é »ie d«vi«iioent que trop «otit^ni une prime âcoordée à ritidoleneê <3t au Yiee« Qâdle triste 1«tçdû d« k tà^ ni té de toute «agesne humuîne eette conviclton ne donne'-t^elie pas âu i^oeur 1 Q«ie de tendres «empathies perdues pour Tatântage du genre humain! Cotiibien les erreurs individuelles ue peuveut«^eiles pas pervertir jusqu^au^ vertus d*une nation! La charité est Un sentiment qui flatte Torgueil du genre butiiMU, c^est une invention aristocratique! Malioinet Ûl voir sa profonde connaissanee des hommes , lors> qu'il permit le vîee le plus dilBcile à ^prkner ^ la lidènee des mœurs , et qu'il encouragea la vertu la plua Amile il pratiquer , la charités €elle-ei produit dans l'Orient les phis ]gyands maul législatif Inhérents k oe elimat>, elle "réoonoilie l'homme h l'idée avilissante de l^èèdavà|»e, et nourrit de toutes les erreurs théologiqoeè «elle qui refroidit le plus le o^ttur , la prédestination.

Toiei done en peu de mots l'enH que nos lois sur \ts pauvres font sut le système social ; elles encouragent l'imprévoyance , parce qu'elles fournissent à

vaat aiMi I^pérsiioa ide la charité dans mon district, fai tAté on eipemii^le ^Nttnaire et non i^s extnïordintate. J*aurais pu y joindre encore une foale de détails^ dont qaeiqueé-uiis aufaient été d\iiie nature bien plus grave et plus abusive j mais je me suis contenté de décrire rétat du district sous le rapport des secours de charité^ et de montrer comment ces secours peuvent encourager et encouragent réellement IMmprévoyance et la dépendance, r*

«es besoin» j elles facilitent les eicès dans Puoion des seies , parce qu'elles en élèvent les fruits ; par une réaction inévitable , les bienfaits répandus sur Pindigeni vicieul deviennent une source de malheurs pour l'ouvrier honnête (1) ; elles élargissent la brèche entre les riches et les pauvres : car des bienfaits forcés sont toujours reçus aveo mécontentement I elles amortissent les affections de famille de l'ouvrier , car ses enfants deviennent pour lui des objets de spéculation. M. Yilliers assure avoir entendu parler 9 dans le comté de Glocester^ d'un homme qui se plaignait d'avoir perdu tous ses enfants, et qui disait publiquement que c'était fort malheureux pour lui, puisque, s'ils avaient vécu, il n'aurait pas perdu la somme qu'il tirait de U paroisse , et qu'il aurait été k son aise.

Le docteur Gfaaimers cite un autre exemple encore de l'effet de ces lois, noa sur l'affection pater^ nelle , mais sur l'amour filial. « Â fiury , dans le comté de Lancastre, dit-il dans son ouvrage sur l'Économie civile, certains vieux pauvres qui recevaient leurs distributions à domicile , ayant été admis dans le dépôt de mendicité avec les familles de leurs propres enfants , préférèrent passer à la maison |le travail, parce que ces enfants, pour se débarrasser

(1) LlnventlOD des hôpitaux publics a été attribuée à tort au chrislianistne. Ce sont les Druides qui ont fondé les premiers hi&pitaux, et les Druides samriftaient des victimes humaities ! La charité, telle qu^elle se ttAi aajottrd'bui, mérite sont quelque rapport le mène re|^H)clic.

d'eux y leur rendaient le séjour du dépôt insupportable. ))

u J'ai souvent assisté à des assemblées paroissiales , disait, il y a quelques années, M. Clarkson, dans lesquelles si je disais à un père : Vos enfants sont à vous , il me répondait : ïïon , ils appartiennent à la paroisse. Personne ne saurait leur faire comprendre que leurs enfants sont à eux et non pas à la paroisse. »

La paroisse leur est vraiment bien obligée.

Si les lois sur les pauvres opèrent ainsi sur les liens sociaux, elles ne sont pas moins nuisibles aux mœurs. Dans les districts ruraux , une fille commence par avoir un enfant et trouve un mari après. Une femme de Swaffham , dans le comté de Norfolk , avait eu sept enfants illégitimes, elle recevait deux schel. par tête ; si elle avait été veuve avec sept enfants légitimes , elle aurait reçu 4 à 5 scbel. de moins. Un bâtard vaut donc à sa mère 25 pour cent de plus qu'un enfant légitime. On regarde comme une spéculation très-avantageuse d'épouser une demoiselle qui apporte en dot un ou deux gages d'amour.

M. Brereton , de Norfolk , qui a publié il y a quelque temps une excellente brochure sur l'administration des lois sur les pauvres , dit : u Je priai le gouverneur de la maison de charilé d'une centurie voisine de me faire connaître le nombre d'enfants nés dans un certain espace de temps , en distinguant les enfants légitimes de ceux qui ne l'étaient pas. Le nombre total des naissances se montait à 77 , dont SS légitimes et 54 illégitimes; » ceux-ci étaient donc deux fois aussi nombreux que let autres.

Les lois sur les pauvres , de la manière dont elles sont administrées aujourd'hui dans les provinces mé- 'ridiooales de PÂngleterre, détruisent la morale, Pindépendance et le goût du travail. A ces inconvénients il faut ajouter ceux qui proviennent des lois sur rétablissement (1). AujourdUiui , sMl n'y a pas d'ouvrage dans une paroisse , au lieu de transférer l'ouvrier dans une autre , vous l'attachez au sol en qualité d'indigent. Il ne faut pas oublier non plus l'exemple funeste et contagieux des vagabonds errants qui viennent d'Irlande. Ces aventuriers hiberniens , dignes successeurs des féroces colons des siècles passés , sont transportés par milliers , grâce à la bienheureuse invention de la vapeur , dans un pays où u nous .nous faisons gloire de soulager les misérables. » Bien mieux traités que l'ouvrier anglais, qu'enchaînent à sa paroisse les lois sur l'Établissement, ils se répandent par tout le pays; et en quelque lieu qu'ils finissent par se fixer , ils offrent d'affreux exemples d'une indigence prodigue , séditieuse et incorrigible. Us nous rappellent ce couple amoureux qui était venu à Gretna-Green pour se marier. Le forgeron demanda cinq guinées pour sa peine. u Comment! dit l'époux, le dernier gentleman que

(1) On trouvera d^excellentes observations sur ces ab' surdes lois dans une lettre de M. Richardson , de Norfolk , à lord Brougham. Dans une paroisse qu*il cite, les frais de justice encourus pour décider qu«l était le Heu d^établissement d^un. seul pauvre, montèrent à 71 1. 3 sch. 4 d. ( 1,800 fr.).

vous avez marié m*a assuré qu*îl ne vous avait donné qu^une guinée. »

— (t Cela est vrai , répondit le forgeron , mais cVtait un Irlandais. Je Pai déjà marié six fois ; aussi Tai-je traité comme une pratique. Quanta vous, je ne vous reverrai peut-être jamais, n

Les inspecteurs des paroisses se conduisent diaprés le principe du forgeron ; ils sont extrêmement faciles pour rirlandais qui court le monde et se moque du pauvre de la paroisse ; Tlrlandais les traverse toutes , et reçoit la charité partout. Cest une pratl^ que !

Mais quels sont donc les remèdes à ces maux? Chacun reconnaît Pinconvénient de nos lois actuelles sur les pauvres , met les mains dans ses poches et dit : <( Mais que faut-il faire ? » Il en est toujours ainsi : les hommes se laissent accabler par les maux et refusent ensuite les remèdes qu^on leur propose. Il y a dans la législation moderne une impatiente lâ-p cheté qui voit les difficultés , et ne songe qu*à la difficulté de les écarter. Et pourtant, par une prompte et vigoureuse réforme , on pourrait mettre un terme aux effets les plus funestes des lois sur les pauvres ; les remèdes ne sont pas aussi difficiles à appliquer qn^on le pense. Il existe plusieurs exemples incontestables d'assemblées de paroisse , ou même de simples individus qui ont montré de Pénergie ; ils ont commencé par refuser avec fermeté tout secours à des ouvriers bien portants sans ouvrage; ils ont fait ensuite des règlements sévères pour la maison de travail , que personne ne pouvait quitter sans permis-

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s ion ; ils on l en outre rejeté tout secours à domieile , et, par ces moyens si simples,' ils sont parvenus en irèS'peu de temps à délivrer des paroisses entières de la mendicité , à réduire d'une manière incroyable le taux de la taxe à un tiers de ce qu'il était auparavant, et à relever le caractère moral de Findi^nt presque au niveau de celui de Pouvrier industrieux et indépendant. Ce sont là des preuves certaines que les remèdes ne sont ni difficiles dans leur application , ni lents dans leur opération. Mais remarques bien qu'il a fallu pour cela la réunion de trois qualités bien rares dans les hommes : un grand ju(][ement, une (vrande fermeté et une grande habileté.

Aucun gouvernement sage ne confiera l'application de remèdes si nécessaires aux rares qualités d'individus quels qu'ils soient. 11 y a dans toute as* semblée de paroisse , je puis même dire dans toute communauté quelconque, une inertie générale, toutes les fois qu'elles partagent un abus déguisé sous un nom spécieux. Ici, les magistrats ne veulent point se dessaisir du pouvoir; là , le fermier trouve de l'avantage à payer les gages de ses journaliers avec la taxe des pauvres ; dans certains districts l'in* solenee et le nombre excessif des pauvres intimident la rèïorm^'^ dans certains autres la charité bien in*' tentionnée de bienfaisantes dames perpétue l'immoralité. Si Ton abandonnait aux paroisses le soin de guérir le mal, il se perpétuerait pendant un demisiècle encore , et nous serions réveillés tout à coup de notre assoupissement par les cris affreux d'une guerre civile. Trop longtemps notre législation n^a

connu d^autre principe que celui du châliment : celui de la prévention vaut beaucoup mieux. Un bon gouvernement est un gouvernement directeur; il doit être en avance sur le peuple ; il doit faire des lois pour le peuple , et ne pas les recevoir toutes faites de lui. Maintenant nous laissons les abus se perpétuer jusqu'à ce qu'une clameur s'élève contre eux , et alors le gouvernement cède ; politique funeste, qui rend le législateur faible et le peuple turbulent. Un gouvernement ne devrait jamais céder; il ne devrait jamais se mettre dans une position à être obligé de céder ; il devrait préparer les changements nécessaires avant qu'ils ne soient exigés avec audace , et , en détournant à temps le courant de l'opinion publique , prévenir ses débordements. Quand un gouvernement agit ainsi, il est toujours fort; il ne se trouve jamais en contact avec le peuple.^ C'est un gouvernement de direction et non de concession ; il réunit dans sa constitution les bienfaits de la liberté à la vigueur du despotisme.

En conséquence le gouvernement devrait aujourd'hui s'emparer seul de la direction des pauvret». Tout le monde convient que les lois actuelles sur l'Établissement ont besoin d'être simplifiées etréduftes ; la seconde mesure devrait être la formation d'un bureau possédant d'amples pouvoirs discrétionnaires ; car chaque paroisse , ayant adopté en quelque sorte un système différent, exige aussi un traitement différent, et les mêmes lois ne peuvent pas être applicables partout. Les membres de ce bureau devraient cMre peu nombreux ; car moins il y en a ,

moins les frais sont considérables et plus la responsabilité est grande ;d^ailleurs une grande responsabilité donne aussi une grande énergie.

A ce bureau pourraient'' être attachés des membres supplémentaires qui voyageraient dans les provinces , ce qui les mettrait à même de comparer les diverses manières d'administrer dans les différents districts, sans que leurs jugements fussent obscurcis par les préjugés locaux des magistrats.

Ces commissaires devraient, comme de raison, être salariés. L'ouvrage qui se fait gratuitement est de mauvais ouvrage ; et comme ils seraient en petit nombre, la dépense n'en serait pas considérable.

Les paroisses trop peu étendues pour pouvoir fournir de Pouvrage à leurs pauvres bien portants devraient être réunies à d'autres. J'avoue même que je serais assez d'avis d'agrandir et de consolider toute» ïeB paroisses du royaume.

Le principal mécanisme de la réforme que je propose se trouverait dans la discipline de la maison de travail. Il est certain à présent que toutes les fois que les douceurs que l'on trouve dans la maison de travail surpassent celles que peut se procurer l'ouvrier indépendant, la mendicité augmente j tandis qu^au contraire , elle diminue promptement partout où ces douceurs sont moins grandes. Une maison de travail doit être un lieu où l'on travaille davantage et où l'on soit moins bien nourri qu'on ne l'est dans le monde quand il existe de la concurrence.

he% asiles pour les personnes âgées on infirmes devraient, au contraire 9 être rendus assez commodes

pour satisfaire les pauvres, sans toutefois devenir pour eui UD objet d^ambition. II est juste qu^il y ait quelque distinction entre la maison de travail pour ceux qui sont oisifs et la maison de repos pour ceux qui sont épuisés par le travail.

Le bureau publierait un rapport annuel qui ferait connaître Pëtat de la mendicité dans tout le royaume ; ce qui épargnerait dans bien des cas les commissions spéciales du Parlement, si pénibles et si coûteuses.

Ce bureau deviendrait évidemment , par la suite , utile en bien d^autres cas , dont je ne citerai que deux : le recrutement et Témigration. 11 trouverait de bons soldats parmi les hommes valides et honnêtes que les circonstances privent d'ouvrage , tandis qu'il choisirait les personnes les plus aptes à Pémigration , et dirigerait leurs vues et leurs projets , débarrassant ainsi tout les ans PÉtat de sa population superflue.

Il est bien temps , ce semble , qu'un gouvernement si chèrement rétribué par le peuple fasse quelque chose pour lui. u Yons aurez toujours des pauvres parmi vous , » sont les paroles touchantes du Sauveur ; et en effet aucune sagesse humaine n'a pu jusqu'ici empêcher la distribution inégale des fortunes. Mais si la législation ne peut point empêcher l'inégalité , elle doit au moins prévenir l'abus. Celui des richesses est la tyrannie ; celui de la pauvreté est l'incurie. Partout où ces deux abus existent, les institutions les plus libres ne contribuent point au bonheur. Le système d'administration doit nécessairement être défectueux tontes les fois que l'on verra « la vieillesse

aller à la maisoD de travail , et la jeunesse à la potence. » Chez nous , Porigine du mal a été , non un esprit d^opposJtion , mais une charité mal entendue. Un rayon brille enfin au milieu de la sombre apathie du siècle. La prudence pourra le rendre utile ; mais comme il tient de la nature du feu , il deviendrait par notre négligence le plus terrible de nos ennemis. Il est difficile de faire bien comprendre aux grands les temps où nous vivons. Les hautes classes sont les dernières à entendre les bruits précurseurs du danger. Elles sont semblables à une personne placée sur une montagne élevée ; le bruk de Pexplosion qui jette Teffroi parmi les habitants de la plaine ne parvient point à son oreille.

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