‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 14 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DK L KDUCATIOII DES CLASSES ELEVKKS»

La Religion et TÉducation sont des sujets qui se combinent légitimement. — Remarque de Quintilien sur renseignement trop prompt. — ^ous apprenons trop lentement. — La Raison pour laquelle les ptfents se contentent pour Ieur« enfants d'une éducation défectueuse. ^ La Supposition q«e des liaisons se forment dans les écoles , eiaminée et réfu^ tée. — Fausseté de la supposition que des distinctions dans les écoles publiques puissent être plus tard utiles dans le monde. — L'Abolition des bourgs fermés influera probablement sur le nombre de jeunes gens que Ton envoie aux écoles publiques. — > Ce qu'on enseigne dans les écoles publiques. — Rien que les Classiques, et ceux-ci mal. L*abus des totalions prouvé par là. — Défense du principe des Dotations. ^INoos les défendrions en vain, si leurs collateurs ne veulent pas se réformer. -^ Les Classes éle- 'Vées seront obligées, p<»ir leur propre sflireté, d'établir pour eUes-mémes ua systèise d'éducation plus sage.

MOHSIBDB ,

Il n^y a point d^homme , dans ce siècle de matéria> lismeusé, et au milieu des jalousies discordantes de

taot de sectes rivales , qui se soit montré plas reiii-=' pli que vous du désir d^étendre l^iostruction parmi le genre humain , et d^y faire régner Tesprit d'un vaste et généreux christianisme. C'est donc à vous que je dédie respectueusement , et avec un profond sentiment de reconnaissance politique, cet examen de Pétât actuel de notre éducation , joint à celui de notre religion. En Prusse, qui est le pays du monde ou l'éducation est donnée de la manière la plus admirable , l'autorité sur le culte public de l'Etat est unie à celle qui s'exerce sur l'instruction publique. Le ministre de l'un est aussi le ministre de l'autre. Dans le duché de Saxe-Weimar, qui s'est BU>ntré aux yeux de l'Europe étonnée comme le foyer d'une brillante philosophie , où la liberté de conscience et la piété de conduite se sont donné la main , on peut dire que l'administration de l'instruction du peuple est confiée tout entière au clergé (1), et la lumière qui a brillé sur les hommes a été allumée aux autels de Dieu. Noble exemple pour le clergé d'Angleterre, et qui peut être regardé comme une preuve que la vertu étant le seul but et^e la vraie religion et de la solide instruction , quand on unit les moyens , on facilite le succès*

J'examinerai donc , dans la même section de mon ouvrage, comme étant des sujets naturellement et

(1) Un membre laïque a été à la vérité adjoint aux commissaires ecclésiastiques de Saxe-Weimar ; mais il s\init entièrement à eux dans Tesprit ecclésiastique. Gei esprit ecclésiastique en Saxe-Weimar est la bienfaisance.

légitimement nnis , Pétat de réducafion en Angleterre et ]*état de la religion.

Je commencerai par traiter de IVducation générale donnée aux classes élevées. Sur ce point , il faudra, monsieur, que je sollicite votre indulgence pendant que je lutte contre les préjugés sociaux qui empêchent surtout que la jeunesse des classes opulentes ne sniye un système d^éducation plus pratique et plus noble que celui qui existe aujourd'hui. Si , au premier aspect , mon raisonnement paraît contraire à ces respectables dotations que vous avez défendues avec tant d^éloquence, vous ne tarderez pas, je pense , à reconnaître que je lés approuve en principe , préchément parce que yen hais les abus. Qu^elles tâchent de se réformer, tandis que c'est à nous à faire voir la nécessité de cette réforme.

« Versez rapidement de Peau dans un vase à goulot étroit ; il n'en entrera presque pas : versez- la au contraire lentement et par petites quantités, et le vase se remplira. » Telle est la comparaison dont Quintilien se sert pour montrer le tort que Ton a de vouloir apprendre aux enfants trop de choses â la fois. Mais Quintilien n'a pas prétendu que nous dussions verser l'eau dans le vase goutte à goutte , et cesser tout à coup et pour toujours aussitôt que le liquide commence k cacher la surface du fond. Telle est pourtant la méthode que nous affectons de suivre aujourd'hui pour remplir le vase de l'esprit humain. Il AufBt de raisonner sans prévention pendant un seul moment pour faire voir les monstrueuses absurdités qui entrent dans l'éducation orthodoxe d'un gentilhomme.

Supposons un honnête marchand qui se dispose a faire entrer son fils en apprentissafje chez un bijoutior on un gantier , par exemple. Le simple bon sens ne lui inspirera-t-i] pas sur-le-champ deux questions à se faire à lui-même ? 1® Sera-t-il avantageux à mon fils de ne connaître que la bijouterie ou la ganterie seulement? So En ce cas, apprendra-t-il à monter des byoux ou à faire des gants si je le mets en apprentissage chef mon voisin un tel , puisquSl est probable que , si mon voisin un tel ne lui apprend pas cela , il ne lui apprendra pas autre chose ?

Pourquoi ces questions si simples ne se présententelles pas à Tesprit d^un gentilhomme qui va envoyer son fils au collège d^Éton ? pourquoi ne se dit-il pas : 1« Sera-t-il avantageux à mon fils de ne savoir rien que le latin et le grec? 3<» Si cela est, apprendra-l-il le latin ei le greo quand je Tenverrai chez le professeur IL"** , qui , selon toute apparence, ne lui apprendra pas autre ebose?

Si tout gentilhomme se faisait ces deux questions avant d^envoyer «on fils a Eton , il est probable que la plaoe ée principal serait bientôt une sinécure. 1ff«ia aveni dVxamioer les réponses qn^il faudrait faire à ces questions , il est nécessaire de parler de quel-qoee motifii subtils, et non avoués, qui militent en faveur des écoles puhiiqnee , et qui engagent les parents à sacrifier les progrès intellectuels de leurs fils. Les écri vaine qui se sont occupés de la réforme académique nVnt paa sulBaaasment touché lea points que je vais traiter ; car ils sont partis du principe que Téducation seule devait être le but de la discipline seo-

lastique. lU ont supposé que' tous les hommes étaient d^accord là-dessus , tandis qu^une grande partie des personnes qui envoient leurs enfants au collège méditent en secret pour eux d^autres avantages que ceux de rinstruction.

En premier lieu , fa majorité des jeunes gens qui vont au collège sont nés dans ce qu^on peut appeler Faristocratie inférieure; ce sont les fils de gentilshommes de province, de riches négociants, d^hommes de loi opulents , de personnes enfin qui appartiennent à la « propriété constituée » du pays ; il n ^ en a qu'un petit nombre qui soient fils de pairs ou d^hommes d'Etat. Or , tout père de la première classe se réjouit dans son cœur de l'avantage qui résultera pour son fils de vivre et de se lier avec les enfants de la seconde classe. Il voit, en sus des bienfaits de l'éducation ; la chance d'avancer dans le monde. « Le père du jeune Howard a la collation de dix bénéfices ; le jeune Johnson peut devenir l'ami du jeune Howard et obtenir un des dix bénéfices. » Telle est la réflexion que fait le père de Johnson , en payant pour le grec que son fils ne saura jamais. « Le jeune Cavendish est fils d'un ministre; si le jeune Smith se distingue , quelles belles liaisons il pourra former ! » C'est ce que dit le vieux Smith, en voyant que son fils fait d'excellents vers latins , quoiqu'il soit incapable de traduire Lucain sans dictionnaire. Les projets de la mère sont moins restreints, mais non moins aristocratiques. « Mon fils est intimement lié avec le petit lord John : quand il sera plus âgé il se verra lancé dans la meilleure société... Qui sait si

l'anglrtemre. t. I. 19

quelque jour il n^épousera pa» la petite lady llary ! * Cesi par de pareils raisonnements que des parents, qui du reste ne manquent ni de perspicacité ni de * connaissance du monde, étouffent dans leur cœur la conviction que leurs fils savent mieux jouer à la balle que traduire les auteurs latins ; et tant que ces parents se laisseront attirer par Tespoir de tels avantages, ce sera en vain que nous argumenterons avec eux j»ur réducation. Nous parviendrons tout au plus à leur démontrer un point auquel ils n^attachent qu^une importance secondaire , et que peut-être , après tout, ils savent aussi bien que nous. Nous parlons d^élever Tenfant ; €ii.r songent déjà à Tavancement de Tbomme. Nous insistons sur la nécessité de Tinstruction , • mais les Smith et les Johnson ne songent qu^à la nécessité des liaisons.

Je mWrête ici un moment, afin que le lecteur puisse remarquer une nouvelle preuve de Pinfluence universelle que notre aristocratie obtient sur toutes nos institutions , sur chaque pas que nous faisons dans la vie sociale , depuis le berceau jusqu^à la tombe. C^est ainsi quVlle agit insensiblement sur les rouages de cette vaste machine , sur Tédiication delà jeunesse , source des connaissances , des mœurs et de la prospérité de rÉtatj de sorte quMl est en quelque façon moins important d^être savant que de former des liaisons avec les grands.

Mais en considérant la chose de sang-froid, nous reconnaîtrons que Péducation de collège ne procure pas même cet avantage auquel on aspire ; et comme je suis persuadé qu^il est indispensable de commeu-

cer par détruire cette idée dominante arant de pouvoir'obtenir que la généralité des parents eonsentent k examiner plus en grand cet important sujet , je vais le discuter aussi brièTement que possible.

Dans une école publique, les enfants sont tous égaux. Ceux de qui les goûts ont le plus de rapports deviennent les amis les plus intimes , sans égard au rang qu^ils occupent dans le monde. Habitant peut-être la même maison , le hasard les lie souvent encore plus que le caractère même.

Howard , fils aîné du pair , et Johnson , fils cadet du roturier , sortent du collège en même temps ; ils sont amis intimes. Nous .supposons encore quMls se retrouvent à la même université. Mais Howard , en qualité de noble , s^inscrit au collège de la Trinité , et Johnson devient pensionnaire au collège d^Ëmmanuelf les connaissances qu^ils font sont de genres diamétralement opposés. Il peut arriver que Howard accepte dé temps en temps un bol de puncb au lait de Johnson, et Johnson une bouteille de vin de Howard ; mais ri» n^ont point de cercle commun ; ils ne sont point habituellement ensemble. L^habitude ne favorise plus leur liaison ; la ressemblance des plaisirs ne les persuade plus que leurs caractères se ressemblent. Pour lïi première fois au^si la différence du rang devient Tisible. Il «Y^ point de lieu où les démarcations >de la naissance et de la fortune soient plus faiblement indiquées qu'eau collège , mais point où elles soient plus tranchées qu'à Tuniversité. Le jeune noble est soudain complètement séparé du jeune roturier ; quand il se promène » il est revêtu d'un costume particuiierf

quand il dîne, il est placé à une table plils élevée , avec les chefs de son collège ; à Péglise , il lit ses prières (ou peut-être TAlmanach des courses) dans une tribune privilégiée. La discipline à laquelle il est soumis est en général , comparativement parlant , douce et relâchée. Il nVst pas d^une importance majeure , pour un jeune homme, qui a de si belles espérances , d^étre exact soit àPéglise , soit aux cours; des législateurs héréditaii'es peuvent se passer de science , et à Funiversité, la religion ne damne point un lord. La démarcation des rangs est si strictement observée à Cambridge , que le ûls aîné d W baronnet adopte ud costume qui doit servir à le distinguer du fils cadet d^un autre baronnet ; et, selon toute apparence, il jouit à Tuniversité d^une importance qu^îl n^aura jamais dans le monde. Cette observance superstitieuse des rangs ne se borne pas à ceux que donnent les titres : c^est à Puniversité qu^un fils aine s^élève tout à coup au-dessus de ses frères, à celte hauteur qu^il doit conserver pendant le reste de sa vie^ Une distinction marquée dans le costume , dans les repas , dans les plaisirs, et quelquefois aussi dans la discipline, fait voir de bonne heure tout le prix que Ton attache à la fortune, et à la fortune seule; le fils cadet apprend, d^une manière incontestable , qu^il vaut tant de mille livres sterling de moins que son frère aîné. Il est évident que ces distinctions si subites et si marquées doiiPent occasionner beaucoup de froideur et d'embarras dans les amitiés formées à Técole. Les jeunes genssont d'ordinaire en même temps fiers et timides. Notre pensionnaire Johnson , gUcé et étonné de la nou-

— SâS —

T^Ile position dq noble Ho^^ard, n-ose pas profiter de )âr liaison qu^il avait jprécédemment formée avec lui, et notre noble Howard, cfUoiqaenous ne supposions pas qu^il éprouve le désir de couper son ancien ami , en* touré toutefois de nouvelles occupations et de nouveaux visages , au milieu des projets et des amusements du jeune bomme qui entre dans le monde ; comprenant pour la première fois sa position, et fier des bommages rendus à son titre futur, notre noble Howard, dis-je, se console facilement de Tidée de voir moins souvent son ami , et^passe par des degrés imperceptibles de Toubli de son amitié à Poubli de sa personne. Tel est le dénoûment presque inévitable des liaisons de pension , quand il y a inégalité de rang. Tous les jours on entend remarquer à Puniversité combien il est étrange que dés jeunes gens qui étaient les meilleurs amis du monde à Ëton ne se voient presque jamais à Oxford. Et c^est ainsi que s^en vont en fumée toutes les paternelles espérances de Johnson, tous les avantages d^une amitié de jeunesse, tous les rêves dorés pour lesquels le père prudent a consenti à sacrifier, moyennant un peu de latin et pas de grec, la première , Tirrévocable saison pendant laquelle il aurait fallu semer la graine fructifiante. Il a sacrifié la saison où la mémoire est facile et le caractère pliant , et avec elle Poccasion dHntroduire dans le cœur de son fils les éléments de la vraie sagesse et de la saine morale, la science qui fait Tornementde la vie et les principes qui doivent la diriger.

Mais je suppose que cette amitié soutienne Tépreuve , je suppose que Howard et Jobnson restent

liés, qu^à PUniversîté ils aient étudié, mangé et cas^é des réverbères ensemble , et qaMls entrent dans le grand monde mutais animis àmanter, songez combien il est peu probable que cette liaison paisse se soutenir dans les scènes si différentes où lenr sort va les placer tous* deux. Les salies de bal et la roulette , Newmarket et Grockford , sont les éléments naturels où doit se passer la vie de Tun d^eux , mais il n'en est pas de même de Pautre. Nous ne supposerons pas que notre jeune pair se livre a aucun excès , mais seulement qu'il partage les plaisirs accoutumés des jeunes gens de son rang ; nous ne le peignons pas dé-* pravé, mais dissipé ; pas pervers, mais prodigue ; pas fou, mais étourdi. Remarquez bien maintenant : continuera-t-il sa liaison avec Johnson , oui ou non ? La réponse est simple : si les plaisirs de Johnson sont du même genre que les siens , il la continuera , sinon il la rompra. Comment pourrait-il être intimement lié avec une personne qu'il ne rencontre jamais? Comment pourrait-il faire sa société d'un homme que le hasard n'amène jamais sur sa route? D'après cela, si Johnson doit continuer à cultiver son amitié, il fautquMI continue de prendre part à ses occupations ; les mêmes salles de bal et la même roulette doivent Icfk réunir , et le même goût pour les plaisirs doit cimenter leur sympathie mutuelle. Mais était-ce bien là ce que, dans sa prudence , le père de Johnson avait en vue pour son fils ? Désirait-il que cette amitié devînt une liaison de vices et de prodigalités ? Voulait-il ruiner son fils , ou bien augmenter sa fortune ? Le tableau que j'ai tracé n'a rien d'exagéré ou d'extraordinaire.

Regardet autour de ^ous , et dites ai les liaîèona entre le fils aîné du pair et le fils cadet du roturier, quand par hasard elles survivent aux épreuves du collège et de rUniversîté, ne sont pas pour ce dernier des sources de perte et non de profit. Le jeune homme sans fortune suit Texemple de son opulent ami ; il s^habîlle à la mode, il chasse, il a des intrigues, il joue, il s^endette, il se ruine précisément par cette liaison qui , dans la pensée de ses parents, devaitassurer en même temps sa fortune et sa considération dans le monde. Je n^ignore pas qu^il y a par-ci par- là quelque jeune homme plus adroit et plus prudent qui trouve moyen de tirer de son ami de collège le bénéfice ou la place sujet des rêves ambitieux de ses parents ; mais ces exemples sont excessivement rares ; et plutôt que de fonder ses- espérances de fortune sur un pareil coup de hasard^ il vaudrait mieux acheter po'ur son fils un billet de loterie.

Ajoutez à ces considérations les accidents ordinal* res de la vie du monde ; la chance d'une querelle et d'une rupture ; le bénéfice que Ton espère aura peutêtre été vendu pour payer une dette , la place sur la* quelle on comptait, donnée pour acheter un vote ; et puis les délais, les humiliations , les conlrarlélés , les incertitudes ; et faites-vous ensuite à vous-même cette question : Parmi les avantages que peut offrir une éducation publique, Tamitié des grands n'est-elle pas le dernier sur lequel il faille fonder ses espérances?

u Mais peut-être , dit le père ambitieux , mon fils se distinguera-t-il ; car il a beaucoup de talent. Une fois qu'on s'est distingué à Éton, toute la vie s'en res-

«ent; il entrera peat-être au Parlement ; il pourra de-' venir un grand homme/ un second Canning! •

Hélas ! je veux bien convenir que voire fils a du talent, et qu^il s^est distingué au collège ; mais qu^il y a peu de jeunes gens remarquables à Éton, de qui on entende parler plus tard dans le monde ! Leur ré-« piitation meurt sans laisser de trace, et cela pour deux raisons : d^abord, parce que les distinctions que Ton obtient dan^ une école publique ne sont point une preuve de vrai talent. Les épreuves auxquelles on a coutume de soumettre Tintelligence des enfants sont de leur faire apprendre par cœur , et de leur faire composer des vers latins et grecs ; or , la première n^est qu^un exercice de la mémoire, Pautre n*est que la preuve d'un assez heureux talent d'imitation. Mais non-seulement le succès de ces études n'offre point le présage d'une supériorité d'esprit dans un âge plus avancé, je dirai que ces études elles-mêmes ne sont point de nature à former l'esprit pour lea travaux solides qui d'ordinaire procurent la distinction. L?éducation si vague et si superficielle que l'on reçoit aux écoles publiques , ne présente rien qui tende à assurer une prééminence quelconque, soit au sénat, soit dans la littérature. 11 est fort à désirer pour les enfants de recevoir une instruction solide , mais il est bien plus important encore qu'on leur inspire et le désir et l'habitude de la chercher. Et pourtant y a-t-il beaucoup de jeunes gens qui quittent le collège avec la résolution et l'énergie nécessaires pour continuer leurs études? Le but de l'éducation générale est de former la masse, et non pas le petit nom*

bre. Si la masse est ignorante, cVst en vain que vous nous citerez la science du petit nombre. Quand même nous admettrions que cette science est due à votre système , nous aurions encore le droit de les regarder comme d^s exceptions , et non point comme des exemples; à plus forte raison quand il est plus que probable que leur talent s^est développé malgré votre système d^éducation, et non pas à cause de ce système ; que, s^ils sont devenus illustres , ce n^est pas que leur génie ait été formé parles études de leur jeunesse, mais qu^il n^ait pas pu être étouffé par elles. Dans tous les rangs et dans toutes les professions , il y a des Shakspeare et de* Burns , qui s^élèvent audessus dès influences contraires par lesquelles les génies moins vastes sont absorbés et anéantis. Par bonheur, le hasard nous sert souvent mieux que la sagesse des hommes, et la tâche éternelle de la nature consiste à contrarier les efforts que nous faisons pour nous détériorer.

Il faut encore observer que les chances qu^il y a contre le succès futur du jeune homme qui s^est distingué à Éton, deviennent de jour en jour plus grandes. Cest quVutrefois les hautes classes seules rece« vaient de Féducation. Quoique les écoles publiques fussent mauvaises, il n^existait rien de mieux ; on pardonnait 'de n^avoirque des connaissances superficielles, parce que cela valait mieux que de ne pas en avoir du tout.

Mais maintenant le peuple s^est réveillé. Si Péducation nVst pas encore générale , elle a du moins pris de rextension. Le désir de TutUe et du solide circule

dans le genre humain. Admettoirs que votre ûh obtienne tous les honneurs académiques ; admettons cpi'ii entre au parlement par suite de la distinction qnMl a obtenue ; ces bonneuVs lui ont-ils appris les principes de la jurisprudence, les travaui de la législation, les détails des finances , les superbes mystères du commerce? ils ne hii ont peut-être pas même enseigné l*art si simple et si commun de parler en public.

Un Jiomme médiocre , dressé à Thabitude de reconnaître en quoi consiste la véritable science et qui possède Papplication nécessaire pour la rechercher , obtiendra dans les charges publiques une bien plus grande célébrité qu^un génie de collège qui n^a rien appris de ce qu^il est utile au public desavoir. Diaprés cela , Pespoir de former des liaisons étant une chimère , celui d^obtenir pour votre fils une distinction permanente en suivant la marche ordinaire de Pédncation publique, est aussi une chimère. Combien de milliers d^hommes, donnant les plus belles espéran" ces y sont restés inconnus , et ont perdu leur avenir dans une vaine poursuite après la réputation, contre un seul Ganning, dont ils ambitionnaient la destinée !

Je dois observer ici que Tabolition de ce que Pou appelait les bourgs ^êrm^ (1) produira, selon touta apparence , un grand effet sur le nombre de jeunes gens que Ton envoie aux écoles publiques. Les hom-

(1) Il ne faut pas confondre les bourgs fermés (close boroughs) avec les bourgs pourris (rottenboroughs). Dans les premiers il ne manquait point d'électeurs, mais leurs voix étaient de droit acquises à quelque personne puissante ; dans

mes aimeot par-dessus tout à spéculer surTayenir ^il ■ry a pas de doute que, parmi les aventuriers en herbe envoyés à Éton , il y en avait beaucoup qui se flattaient en secret que le^honneurs académiques leur ouvriraient les portes de Gatton ou d^Old-Sarum. Cette espérance est maintenant évanouie. Le peuple s^intéresse peu au talent que Ton peut avoir montré pour aligner des longues et des brèves. De sorte qu^à Ta venir il faudra nécessairement se livrer à des études d'un tout autre genre si Pavancement politique est réellement le but que Ton se propose*

Je crois avoir maintenant démontré la fausseté de Topinion généralement reçue , que les écoles publiques offraient aui jeunes gens Toccasion de former des liaisons avantageuses , et d'arriver à une distinction permanente. Un père ambitieux, et quel père ne Test point pour son fils ! peut donc examiner de sangfroid quel doit être le véritable but de Téducation, et se demander si, dans une école publique, ce but est atteint. Cette partie de la question a été si fréquemment et si amplement discutée, et les défauts de notre système académique sont si généralement avoués, que je n'aurai pas beaucoup à dire sur ce sujet. Les seules branches d'instruction que l'on essaye réellement d'enseigner dans nos collèges , sont les langues mortes (1 ) . Cependant les prospectus indiquent encore

les seconds il n'y avait réellement plus qu'une ou deux personnes qui eussent le droit de voter.

( Noie du Traducteur, ) (1) Autrefois, quand un seigneur, ou même un riche par-

autre chose. Il est question de français et d^arithmétique , de géographie et de sphère. Mais on sait que ces cours ne sont que nominaux. En géographie , on n'apprend guère qu'à colorier quelques cartes, tandis que la géographie n'est en effet une science que quand on y joint l'histoire, le commerce, les productions du pays et des villes , dont elle ne fait qu'indiquer la position. Qu'importe qu'un enfant puisse vous dire que Povoas est sur une rive du Douro , et Pevasende sur l'antre ; que le sombre habitant de Benguela regarde l'océan Atlantique méridional , et que les cnux ^ du Terek se jettent dans la mer Caspienne? Ces connaissances deviennent utiles quand elles sont uniea à d'autres branches de la statistique, mais demeurent sans aucun avantage quand elles sont seules; nouvel exemple du mauvais usage que l'on fait de la mémoire et de la frivolité de l'imitation. Et encore combien peu y a-t-il de jeunes gens qui apprennent même cela, et peu surtout qui s'en souviennent !

L'arithmétique et ce qui en dépend sont les plus remarquables de toutes les illusions scolastiques. Celte partie de l'éducation , la plus utile de toutes , est la plus négligée dans'^les collèges aristocratiques. Quant au français, le jeune homme qui sort d'Éton au bout

ticulier, envoyait son fils au collège,» il le faisait accompagner d^un précepteur particulier , dont les leçons devaient suppléer à ce que les professeurs n^enseignaient point. Cet usage est presque entièrement abandonné ; de sorte que Péducation de Taristocratie , au Heu de se perfectionner , s'est détériorée.

de huit ans nVn sait pas autant que sa sœnr en a ap- . pris dans trois mois de sa gouTernante. Lelattn et le grec restent donc toujours les seules branches de la science humaine auxqueMes on accorde une attention sérieuse.

Je ne suis pas de ceux qui attachent une faible importance à rétude des auteurs classiques ; moi-même , étudiant plein d^humilité , mais aussi de dévouement, je n^ai pas pendant si longtemps porté le thyrse pour ne pas croire dans le dieu ; et il faudrait être le pédant le plus pitoyable pour affecter de mépriser la connaissance de ces grands ouvrages qui, à leur première apparition , éclairèrent un siècle , et après leur restauration dissipèrent les ténèbres d^un autre. Une partie de la longue saison de la jeunesse ne saurait , sans contredit , être mieux employée qu^à Texamen des droits de ceux qui ont exercé une influence si vaste et si durable sur Tesprit humain. Mais il faut considérer que si autrefois on faisait bien d^accorder une attention presque exclusive à ces. ouvrages, c^est qu^alors ils contenaient tous les trésors littéraires du inonde, tandis qu^aujourd^hui ils n^en renferment qu^une partie. Pour un homme du dix-neuvième siècle, les littératures de France, d^Allemagne et d^Angleterre sont, pour le moins, aussi nécessaires que celles de Rome et d^Âthènes.

Mais, nous dit-ofl, Fépoque de Tenfance est plus indispensable à saisir pour acquérir la connaissance des langues mortes que celle des langues vivantes. Quand même cela serait vrai , ce ne serait point encore une raison pour que Ton s^appliquât aux lan- T. I. ao

gii«s iWMrtes seules. Si la jeunesse est indispensable pour rétude de celles-ci , elle est au moins désirable pour les autres ; mais le fait est quePépoque de la jeunesse est au moins aussi nécessaire à Tétude des langues vivantes qu^à celle des langues mortes , et oela parce qu^il faut savoir parler eelles-là , ce qui est inutile pour celles-ci , et que les organes faciles et pliant» de Tenfance sont en réalité presque indispensables pour acquérir la justesse des tons et des accents dans les langues parlées^ tandis que Ton peut à tout âge, avec un peu dVffort , parvenir à comprendre les racines et les constructions d^une langue écrite.

La littérature n^étant pas Punique occupatioD de la vie , réducation ne doit pas non plus être uniquement littéraire , et pourtant le système que j^attaque exclut , non-seulement Pétude des langues de Montesquieu et de Schiller, mais encore celle du pays dans lequel nous vivons. Ce n^estpourtantpas en latin ou en grec que votre (ils doit écrire , mais en anglais : c^est en anglais, si vous désirez quUl s^illustre, qu^il devra devenir orateur, historien, poète ou philosophe . Savoir le latin et le grec est un luxe pour l'esprit ; savoir sa langue maternelle est une chose de première nécessité.

Mais, comme je viens de le dire, la littérature seule ne suffit point pour Péducation. Son but est plus vaste et plus universel. Un pédaift n'est presque toujours qu'un sot inutile. Le but de Péducation est de rendre l'homme sage et bon ; et qu'y a-t-il dans l'éducation moderne qui puisse y conduire? On n'enseigne pas une seule doctrine de science morale , on

nMncnlque pas on seul principe de morale (1). iBéme clans les langues mortes , ce sont les poètes et les plus poétiques parmi les historiens que Télëve explique ; bien rarement le philosophe ou le moraliste. On a reproché, avec raison, à PUniverstté de Londres que

(1) Le seal principe de morale d^une école publique est celui que les enfants reconnaissent tacitement entre eux. Il est impossible de réunir un grand nombre d^étres humains sans quUl s*y forme une opinion publique, et celte opinion crée sur-le-champ un code de lors muet , mais tout-puissant.x Ainsi, parmi les enfants, il y a toujours un vague sentiment d^honneur et de justice. C^est à ce sentie ment que le maître se fie et dans lequel il lui arrive rarement d^iotervenir; mais combien 11 est incertain, confus, plein d'erreurs ! Il n*est incompatible .ni avec la cruauté, ni avec la tyrannie , ni avec la duplicité ; il n^ a point de honte à insulter le faible et à mentir au fort , à tourmenter le nouveau venu et à tromper le maître. Ces principes' croissent avec Tenfant, et insensiblement ils forment son caractère d'homme. Quel est en effet le caractère le plus comoMn dans le monde ? C'est celui qui réunit l'arrogance à la servilité. Croirait-on que c'est même là un des motifs qui engagent certains parents à envoyer leurs enfants aux écoles publiques ? « Tom va à Éton , dit tel père , pour apprendre à connaîire le monde, n A quoi je réponds : « Votre fils apprend en effet les vices du monde , mais non pas la prudence qui devrait les accompagner. Voyez comme le jeune homme sortant de l'école est prodigue et étourdi , comme il est facilement dopé par les escrocs de tout genre , comme il fait des dettes et perd de l'argent au jeu. Vous avez rendu votre ftls vicieux, mais vous ne l'avez point rendu sage. 9

)a reKgion ne faisait pas partie de Penseigriieraeiii ; mais la religion est-elle donc enseignée dans les autres institutions publiques de TAngleterre? Sauf toutefois un cours à l'Université , dans lequel on explique les ouvrages de Paley. Alher à Téglise n'est point étudier la religion. La vie,, la direction, la force de la religion, où sont-elles? Partout je ne vois que latin et grec, grec et latin.

Mais le père hésite ; je m'aperçois qu'il ne peut se défaire de l'idée que le latin et le grec sont deux excellentes choses , qui , au fond , méritent qu'on leur sacrifie tout le reste. Puisqu'il en est ainsi , je vais raisonner un peu avec lui , et je lui dirai : « Votre fils ira donc à Éton pour apprendre le grec et le latin; il y restera huit ans, après en avoir passé quatre dans une école préparatoire; mais à son retour combien de latin et de grec rapportera-t-il avec lui ? Si vous avez étudié vous-même , examinez la science de ce jeune homme de dix-huit ans. Ouvrez un auteur qu'il n'ait pas lu , qu'il n'ait pas appris par cœur comme un perroquet; mettez sous ses yeux les dialogues de Lucien ou la Thébaïde de Stace ; dites-lui de vous en traduire une page , comme vous demanderiez à votre fille de traduire une page d'un auteur français qu'elle n'a jamais vu , de^Régnier ou de VEs' prit des Lois, Je gage qu'il s'arrêtera , qu'il rougira, qu'il hésitera, qu'il balbutiera quelques mots de dictionnaire et de grammaire , et qu'il finira par jeter le livre , en vous disant qu'il n'a jamais appris cela; mais qu'il expliquera tant qu'il vous plaira Virgile ou Hérodote. Voilà donc huit années , sans compter

le» quatre préparatoires , pendant lesquelles totre fils n^a point appris le latin et le grec , et n^a appris rien autre chose en place. Maintenant nous arrivons à la réponse des deux questions que nous avons faites au commencement de ce chapitre premier. Est-il nécessaire d^apprendre encore quelque chose outre le latin et le grec? Oui. Mais quand même cela ne serait pas , le latin et le grec sont-ils bien enseignés dans les écoles publiques? Non. G^est ainsi que je termine cette partie de mes réflexions.

M. Bentham, dans sa Chrestomaihia , a rédigé un programme de ce quMl regardait comme pouvant être bien enseigné et facilement appris dans le cours d^une éducation complète. Il y a quelque chose défrayant dans cette* liste d^études. Elle est si vaste et si variée , qu^elle parait en quelque sorte fantastique. La distance entre n^apprendre rien et apprencire tout est trop grande pour la franchir d^uri saut. Mais sans aller jusqu^à embrasser tout le cercle des connaissances humaines, il est évident que ^éducation de notre jeunesse pourrait s^étendre bien au delà des limites qu^on lui prescrit aujourd'hui.

11 se peut que le système de Hamilton soit faux ; il est probable qu'il y a un peu de charlatanisme dans celui de Pestalozzi ; il est possible que la méthode Lancastrienne ait été exagérée ; mais j'engage tout homme impartial à comparer les progrès d'un élève sous un bon précepteur qui suivra un de ces trois systèmes, avec ceux qu'il faitdans nos écoles publiques ordinaires (1).

(1) Le système du Moniteur a été appliqué avec le plus

ao.

Ce dont je me plains et ce dont tous , monsieur , à qui j^adresse ce livre , devez vous plaindre aussi , cVst que dans ces écoles où sont élevés nos futurs législateurs , ceux qui doivent réformer nos lois et diriger nos mœurs ; dans ces écoles , dis-je , la religion n^est point enseignée , la morale n^est point eAseignée , la philosophie n'^est point enseignée , Pédat des sciences plus pures et moins matérielles ne brille jamais aux regards.

Dans différents pays du continent il y a d^excellentes écoles normales fondées sur ce principe, que ceux qui doivent enseigner les autres ont d^abord besoin d^^tre enseignés eux-mêmes. Il est même plus important, dans une constitution aristocratique, que ceux qui sont destinés à nous gouverner soient au moins éclairés. Vous qui me lisez en ce moment êtesvous père? Remarquez bien alors le passage suivant ; des siècles se sont écoulés depuis qu'il a été écrit; mais ils n'ont point affaibli la vérité de la maxime qu'il contient. « L'intelligence vaut mieux que la science , et la vie qui se règle d'après l'intelligence est préférable à celle qui ne suit que la science, n

grand succès par M. Pillaus , de rUoiversilé d^Édimbourg, à renseignement du latin, du grec et de la géographie ancienne. II Ta appliqué pendant plusieurs années à une classe composée de 230 enfants de douze à seize ans, sans aucun autre secours que celui qu'il tirait des enfants eux-mêmes, et dans -plusieurs occasions il se félicite du grand succès qu'il a obtenu de cette méthode, bornée jusqu'alors à renseignement des classes inférieures.

C'est ce qu'a dk le j^ilosopbe de rantiqaîié de qui )e géaie a le plus approché de celui du christianisme. Que faut-il donc penser de cette préparation à la vie qui enseigne la science et néglige Pintelligence ; qui charge la mémoire et qui oublie Tâme ? Platon continue ainsi : «< Une vie qui se régie d'après rinlelligence est seule affranchie des crimes vulgaires de noire race. C'est ce port mystique , cette Ithaque sacrée vers laquelle Homère conduit Ulysse après l'éducation de la vie. » Oh! combien ce port est différent de celui vers lequel l'éducation moderne conduit ses adorateurs ! le port des préjugés est le seul qui soit digne de recevoir le navire des sots(l)!

Ce sont les erreurs qui se sont ainsi entées sur le système suivi dans nos écoles dotées , qui ont porté la philosophie moderne à attaquer , avec une violence hors de toute mesure, le principe des dotations ellesmêmes. Cette attaque est remplie de dangers , et si

(1) Si je me suis principalement occapé des écoles publiques, c^est que les écoles particulières sont en général montées sur le même modèle. Il est rare que les jeunes cens soient élevés chez leurs parents. Le précepteur particulier, c*est-à-dire la personne qui prend chez elle cinq ou six élèves pour les préparer pour TUniversité , est en général Thomme qui instruit le mieux notre jeunesse. Tout ce qu^elle apprend de lui , elle rapprend à fond. Malheureusement il prépare ses élèves pour l'Université et non pas pour la sagesse. C'est pourtant chez lui seulement que rinslruction religieuse fait sérieusement partie de Téducation.

elle poùyait réussir , elle deviendrait fatale à Tétude des sciences abstraites en Angleterre. Je désire voir le principe des dotations littéraires maintenu , renforcé et régénéré , quoique je me plaigne des abus qui existent aujourd'hui dans les dotations. Vous même , monsieur , avez placé la nécessité des dotations sous un point de vue juste et. sans réplique. II faut que les hommes soient invités à la science ] le public ne protège pas suffisamment les connaissances abstraites dans un pays commerçant et affairé ; il n*y a pas de disposition naturelle à apprendre des sciences qui ne procurent point d'argent , une philosophie qui ne vous élève point sur le sac de laine, on ne vous fait point voir en perspective les honneurs de la mairie. En fondant des collèges et des chaires de professenrs , vous mettez en quelque sorte la science sous les yeux de la foule , et c'est ainsi que VOUS' attirez cette foule vers elle. Vous la revêtez de dignité , vous la récompensez , et le peuple la respecte sans s'en apercevoir. L'opinion publique suit ce qui est honoré. Honorez la science et vous l'enchaînez à cette opinion. Les dotations dans les universités font naître l'émulation dans les institualions inférieures j si elles sont bien occupées, elles produisent dans ces dernières le désir de rivaliser avec elles ; si elles le sont mal , on s'efforce de les surpasser. Elles sont comme autant de balises qui indiquent les bas-fonds de notre instruction incertaine et capricieuse. Vous dites dans votre ouvrage que huit élèves seulement suivaient le cours de mathématiques transcendantes de Lacroix ; mais il est

DéceMàire que les hautes sciences soient cultivées , et c^est là encore un motif qui rend les dotations indispensables. La science se dirige toujours du c6té où les dotations sont les plus fortes. Âdara Smith avait fort justement observé, et vous avez confirmé cequ^il a dit, que partout où les collèges sont plus riches que PÉglise , c^est dans les collèges que Ton trouve les hommes les plus savants , tandis que cVst tout le contraire quand c^est TÉglise qui est plus richement dotée que les collèges. C^esl pour cela que la. science réside en Angleterre chez le clergé, et en Ecosse chez les professeurs, rajouterai à cela Tesempie de TÂUemagne , où il y a à peine un professeur qui ne jouisse d^une célébrité méritée; et celui de la France, où du temps de Voltaire, quand TEglise était si opulente , il ne put trouver qu^un seul professeur qui eût quelque mérite (et ses prétentions étaient modestes ) , tandis qu^aujourd^hui que PÉglise est appauvrie , les efforts les plus remarquables de la philosophie chrétienne ont émané des chaires des professeurs laïques.

Tsâ dit que le public ne payerait pas le professeur dans les sciences abstraites assez richement pour que nous pussions sans inconvénient Fabandonner entièrement à sa merci. Supposons toutefois que le public soit plus, avide de hautes sciences que nous ne Tavions pensé ; supposons qu^un professeur de philosophie pût trouver assez d^élèves pour fournir à sa subsistance , et qu^en effet il ne vécût que par eux ; quel en serait le résultat probable ? 11 chercherait à augmenter le nombre de ses élôves ; aûn de Taug-

menter , il descendrait des hauteurs de sa science , sVfforcerait de se rendre intelligible à la masse , de se mettre à la portée de tout le monde. De plus en plus tourmenté par la crainte de perdre les élèves qui le font vivre , il. abandonnerait sa haute position , et finirait par ne plus enseigner que les rudiments de la science. £n place de philosophes nous n'aurions plus que des dames Marcet, toujours arrêtées devant le seuil de la science, et nVsant pénétrer dans le temple.

Les dotations élèvent le savant au-dessus de Thumiliante nécessité de rabaisser son intelligence afin de gagner son pain ; elles lui permettent de se livrer à la pure méditation d^oû il tire Tessence d^une sa> gesse encore inconnue. C^est à elle que la métaphysique a du le vaste génie de Kant , tandis que le régénérateur de la politique pratique, Pauteur de VEssai sur la Richesse des Nations y a médité ses industrieux systèmes dans la tranquille retraite d^nne chaire à Glasgow.

Repoussons donc ce faux et mercantile libéralisme du jour qui voudrait détruire ces sièges élevés, ces asile« de la science , et abandonner aux hasards de la sympathie publique ce qui est au-dessus delà compréhension du public. Il se peut que les dotations favorisent des ignorants ; mais pourvu quVles produisent un seul grand philosophe , qui sans elle aurait peut-être rampé dans une sphère moins élevée , cet avantage ne compense-t-il pas bien un peu d^argent jeté à quelques ignorants ? Combien de sots ne faut-il pas trouver pour balancer un seul Adam Smith ? « En

fiArmanl une seule poignée de sages, disait le (vrand Julien^ vous laites plus pour le monde que beaucoup de rois ne pourraient faire » ', et s^il est vrai que celui qui a semé un grain de blé dans un terrain auparavant inculte ait été le bienfaiteur du genre humain , pouvons-nous blâmer un système à Paide duquel un laboureur plus noble plante dans Tesprit de ses élèves une idée inconnue jusqu^à lui ?

Mais si jamais des dotations étaient nécessaires à ceux qui cultivent les hautes sciences, c^est à présent. A mesure que Pédacation devient plus universelle', elle devient aussi moins profonde, le besoin de connaître les éléments des sciences les forcent de s^accommoder aux exigences du temps ; il règne une certaine impatience qui ne permet pas de se livrer à ce travail anstèl*e et rigoureux , à Taide duquel Themme peut seul étendre la sphère des connaissances humaines. Mais ce sera en vain que vous-même, monsieur, malgré toute Pintluence de vos vertus et de votre génie , pourrez soutenir nos dotations scientifiques, si elles refusent de s^adapter à la marche des connaissances générales. Les hautes classes de la société commencent à sentir aussi Pinsuifisauce de Péducatjon a la mode, et à re^gretter les grandes dépen«es et le peu de profit du système adopté dans nos écoles et nos universités.

Un des grands avantages que Ton trouve à répandre Pinstruction j^armi les classes inférieures , c^est que Pon impose par ce moyen aux classes plus élevée» la nécessité de s^instruire plus profondément elles-mêmes. Je pense que les nouvelles méthodes et

les nouveaux systèmes d^éducation qui réussiront le mieux dans le peuple seront, en définitive, adoptés par la noblesse. En voyant autour d^elle «^étendre Féducation du dix-neuvième siècle, elle ne voudra pins donmer à ses enfants celle du seizième. Alors une de ces deux choses arrivera : Ou les écoles publiques adopteront les nouvelles méthodes et ajouteront à leur système de nouvelles branches d^instruction , ou bien on cessera de les soutenir. Les familles les plus aristocratiques qui n^ont aucun intérêt à leurs dotations les abandonneront, et elles finiront par devenir des réservoirs monastiques pour les collèges des universités , car elles continueront toujours à offrir aUx familles peu opulentes de Paristocratie une ressource sinon pour rendre leurs enfants savants, du moins pour . les placer. Diaprés cela , le meilleur moyen de servir la science serait , non pas de détruire les ancienne» dotations , mais dVn fonder de nouvelles , diaprés un meiMeur principe , et dont la disposition soit en <le meilleures mains.

Je viens de dire que la noblesse finira par adopter les nouvelles méthodes ; en effet , Tintérét même de la conservation de son pouvoir Ty oblige. Si Taristocratie prétend rester la classe la pins puissante , il faut qu^elle continue à être la plus instruite. On expliquait Tart de Timprimerie à un roi indien , le Napoléon de sa tribu, u C'est une invention magnifique , dit*il après une pause ; mais je n^ Tintroduirai jamais dans mes États : elle rendrait Tinstruclion égale pour tout le monde , et je serais renversé. Comment pourrais- je gouverner mes sujets , si je notais pas

pins sage qu^eux ? » Profonde réflexion qni contient le germe de toute puissance législative! Quand Tinstruction était bornée aux cloîtres , les moines étaient la partie la plus puissante de la société ; peu à peu elle s^étendit aux nobles , et alors les nobles supplantèrent les moines; elle marcha toujours, et déjà elle commence à reposer sur le peuple. 11 dépend encore de vous, aristocrates, de conserver la puissance; songez que ce n^est qu^en laissant détourner le lit du grand fleuve que votre ville peut être prise et votre royaume renversé.

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