‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 2 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Je m*excuse de là liberté que je prends de me servir d^un nom illustre. — Exemples de préjugés nationaux. ^ Distinctions à faire entre la vanité des Français et celle des Anglais. — Le fondement de nos idées est dans le sentiment de la propriété. — Anecdote d*un patriote français et d*un patriote anglais. •— Le sentiment de Tindépendance. — Définition de la nature de ce sentiment parmi nous. — La liberté n^est pas la cause du manque de sociabilité. — Effet du commerce sur la disposition à la gaieté. — Bi&toire d'un Hollandais et dMn négociant anglais.

Je vais commeDcer mon ouvrage par parler du caractère de mes compatriotes; car ayant parmi eux un diplomate tel que Votre Excellence , il n'y a pas de mal que je les mette sur leurs gardes. Je m'eflbrcerai de leur faire connaître la cause de certaines particularités dont le caractère national est empreint, bien convaincu que la connaissance de soi-même est une plus sûre défense contre la fourberie que la méfiance des autres. Je dédie cette partie de mon ouvrage à Votre Excellence , par la même raison qui engagea le Scythe à présenter à Darius une souris, un oiseau, un poisson etune poignée de flèches : c^étaient les emblèmes de sa nation , et il les offrait à son

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ennemi pour son instruction. Je rassemble de même me» emblèmes nationaux , et je les offre au représentant âe ce grand peuple à qui , pendant huit siècles , nous Bravons cessé de faire de grandes guerres occasionnées par de petites méprises. Si ces emblèmes avaient été bien compris un peu plus tôt, une souris et un. poisson nous auraient peut-être appris à mieuxagir. Neuf fois sur dix une querelle est la suite d^un malentendu.

J^ai encore un autre motif pour dédier ces chapitres préliminaires au prince de Talleyrand ; ce n'est pas la première fois qu'il séjourne parmi nous : de grands changements ont eu lieu dans le monde durant le long intervalle qui s'est écoulé entre son premier et son second voyage en Angleterre. Ces changements, qui ont renversé des Etats, ont commencé par des révolutions dans le caractère des nations ; tout changement dans une constitution est causé par. un changement quelconque dans le peuple. Les Anglais d^aujourd'hui ne sont pas les Anglais d'il y a vifl»gt ans. A. qui puis-je mieux dédier mes observations sur les causes qui modifient le caractère , qu'à l'homme qui, d'un seul regard, lit au fond des cœurs? La pensée que je soumets mon témoignage è un juge aussi pénétrant , doit me rendre doulHement scrupu<leux sur son exactitude ; et si ma présomption , en faisant choix d'un pareil arbitre , est une preuve de témérité , elle est en même temps le garant de ma probité et de ma prudence.

Je me rappelle d'avoir lu dans un auteur de l'antiquité (Diodore de Sicile) la description decertaîne région de l'Afrique, remarquable par un phéooméne

effrayant. « Dans ce climat , dit-ii , Tair semblaib rempli de gigantesques figures de monstres étranges et informes, qui se battaient et se poursuivaient les uns les autres; ces apparitions alarmaient, comme de raison, un peu les étrangers, mais les naturels du pays les contemplaient avec la plus parfaite indifférence. » N'est-ce pas là Temblême des préjugés nationaux ? Les monstres dont Taspect inspire de Teffroi aux étrangers nous paraissent les êtres les plus ordinaires. Nous n'avons aucune idée d'une atmosphère différente; ce qui étonne les autres est commun à nos yeux. Cependant, Votre Excellence conviendra que si les naturels du pays observent peu ce qui s'y passe, les voyageurs sont crédules, et que si parfois les monstres échappent aux premiers, parfois aussi les seconds en inventent. Votre Excellence se rappelle sans doute l'histoire de ee jeune Français qui s'étoD<naîtde trouver un sacerdoce en Chine. L'homme qui exerçait le sacerdoce au nom de la Vierge ne revenait pas de l'imprudence de ceux qui osaient l'exercer au nom de Fohé ; c'est le même esprit voyageur qui fait qu'une Anglaise se plaint de la grossièreté américaine , et qu'un prince allemand affecte une horreur républicaine pour l'aristocratie anglaise.

Son Excellence le prince de Talleyrand sait mieux que tout le.corps diplomatique combien peu de différence réelle il y a entre un homme et un autre : la taille et les membres vaicient peu dans leurs proportions , c'est le costume qui fait toute la distinction. Les voyageurs n'analysent pas suffisamment leur surprise aux nouveautés qu'ils voient, et ils prennent

souvent pour une différence dans le caractère des nations ce qui n^est qu^une différence dans leurs manières. Un des plus anciens exemples des préjugés nationaux se trouve dans Hérodote. Les Grecs , aceoutumés à briller leurs parents , furent saisis d^ndignation de la barbarie des Gallatiens ^ qui étaient dans Pusage de les manger. Le roi des Perses fit venir les Gallatiens , et leur dit en présence des Grecs : tf Vous mangez vos pères et vos mères ; c^est une fort belle coutume. Combien voulez-vous qu^on vous donne pour l\es brûler?» Les Gallatiens exprimèrent toute leur horreur à cette proposition. Brûler leurs parents ! quelle idée inhumaine et barbare! Les Gallatiens et les Grec« ne cédaient point les uns aux autres en amour filial; mais Thomme qui faisait un repas du corps de son père regardait comme le comble de Patrocité d^en faire un feu de joie.

Les passions sont partout les mêmes ; leur exprestion, au contraire , varie sans cesse. Voire Excellence conviendra que les Français et les Anglais sont également vains de leur pays : en cela ils se ressemblent ; mais , en revanche , il n^y a aucun point dans lequel les deux nations soient plus différentes que dans la manière dont éifte vanité se déploie: celle d^un Français consiste , ainsi que je Tai lu quelque part , à appartenir à un si grand pays ; tandis que la vanité d^un Anglais se délecte dans la pensée qu^un si grand pays lui appartient. Le fondement de toutes nos idées, comme de toutes nos lois, est placé dans le senti ment de la propriété. G^est ma femme , que vous ne devez pas insulter; c^est ma maison, dans laquelle

TOUS ne devez pas pénétrer ; cVst mon pays , dont vous ne devez pas dire de mal ; et par une sorte d^appropriation qui s'élève même au-dessus de la terre , c'est mon Dieu , que vous ne devez pas blasphémer.

Nous reconnaîtrons les différentes formes que prend ]a vanité nationale dans les habitants des deux pays , en comparant les éloges que le Français prodigue à la France, à l'espèce de désespoir dénigrant avec lequel l'Anglais parle de l'Angleterre.

J'ai fait il y a quelques mois un voyage à Paris. Ayant rencontré un marquis du parti légitimiste , il me parla , les larmes aux yeux , de la situation actuelle de la capitale. Je crus bien faire d'abonder dans son sens; mais an lieu d'être content il se fôcha, et , s'essuyant les yeux , il me dit : « Malgré cela , monsieur, mos édifices publics sont siiperbes !» — Je convins du fait. — « Nous avons fait de grands progrès en civilisation ! * — Il me fut impossible denier la proposition. — « Nos écrivains sont les premiers du monde! » — Je gardai le silence. — « Enfin,..» quel diable de climat vous avez, en comparaison du nôtre ! »

Je retournai en Angleterre avec un Français qui était venu nous voir il y a vingt ans , et qui fut enchanté du changement qu'iStrouva à Londres. Je le présentai à l'un de nos plus grands compatriotes.

« Quelle superbe rue que la rue du Régent ! » s'écria le Français.

— « Bah, monsieur , répondit le patriote, ce n'est que de la boue et du crachat. »

— « Je serais bien aise d'assister à une séance de votre parlement, » dit le Français.

— a Cela nW vaut pas la peine , monsieur , » re* prit en gémissant le patriote.

— « Je rendrai hommage à vos hommes publics. »

— « Ce sont tous des bavards , je vous assure... nous n^avons plus de grands hommes aujourd'hui. »

-^ « Vous m'étonnez ] mais je verrai au moins vos auteurs, vos savants. »

— « A vous dire vrai, monsieur, » répondit le patriote de Pair le plus grave, « je ne sache pas que nous en ayons aucun, »

Le Français , naturellement poli , fut un moment embarrassé ; mais se remettant bientôt , il dit en prenant une prise de tabac : « Ah!... mais cela n'empêche pas que vous ne soyez une grande nation... très-grande ! »

— « Cela est parfaitement vrai ! » dit TAnglais en se rengorgeant.

L'Anglais est donc vain de son pays. Pourquoi? pour ses édifices publics ? il n'y entre jamais ; pour ses lois ? il les décrie sans cesse ; pour ses hommes publics ? ce sont des charlatans; pour ses écrivains ? il ne les connaît pas. il est vain de son pays pour une excellente raison : c'est que ce pays l'a produit, lui !

Un Anglais est , à ses propres yeux , le pivot autour duquel tout tourne, le centre du système solaire. Semblable à la Vertu ,

« 11 demeure immobile comme le soleil ; Et tout ce qui roule autour de lui Aspire la lumière, la vie et la gloire... de son aspect. »

Depuis fort longtemps , nous nous glorifions de

posséder à un très-haut degré le sentiment de Tindépendance; mais ce sentiment n^est souvent autre chose qu'un défaut de sympathie avec ce qu'éprouvent les autres hommes.

Ce trait dans notre caractère a été souvent remar» que j mais personne ne Ta encore expliqué d'une manière satisfaisante à mon gré. Votre Excellence sait que tous les Français qui ont parlé de nous n'ont pas manqué de déclarer qu'il était le résultat du fîer sentiment de notre liberté; mais nous savons mieux aujourd'hui quels sont les véritables effets de la liberté. Le sentiment que je décri» est entièrement personnel ; ceux que la liberté inspire sont plutôt de la nature d'une philanthropie universelle portée à" l'excès. L'union et la fraternité sont le& expression» qu'affecte le pouvoir populaire ;, le défaut de sociabir lité peut sans doute accompagner la. liberté , mais n'en est pas la marque distinctive.

Les Français jouissent depuis longtemps de la. même sécurité quant à leurs propriétés , et du même sentiment de liberté qui font la gloire des Anglais ; mais, chez les premiers, ces avantages ont plutôt étendu que resserré le cercle de leurs affections.. £u devenant citoyen , le Français n'a pas cessé de fréquenter ses semblables. Peut-être pense-t-il qu'en étant en même temps libre et farouche , on se rapproche plus de l'état sauvage que de celui de civilisation. Mais Votre Excellence a dû remarquer que , parmi nous , tout le monde , à l'exception des classes les plus élevées , vit à part. Même nos réunions si nombreuses ne sont point de la société. Nous assem-

blons nos connaissances pour avoir le plaisir de ne pas leur adresser la parole. Les Jnglais , a dit un de vos compatriotes , les uànglais ont une infinité de petits usages de convention pour se dispenser de parler. Le principal élément dans lequel nous vivons est le chei nous {home) , et à en croire nos homme» à grands sentiments, c^est une merveilleuse vertu que de se sentir malheureux et mal à son aise partout ailleurs ; c^est ainsi, la conséquence est digne de remarque , que nous prenons Phabitude d^attacher une importance excessive à notre propre cercle , et de regarder avec indifférence tout ce qui se trouve au delà : manière d^étre qui distingue les habitants d'un cloître et les membres d'une petite coterie. Votre Excellence a peut-être causé avec M. Oiven. Cet homme bienfaisant ne manque pas de visiter tout étranger qu'il croit susceptible d'être converti à la parallèlogrammatisation ; et puisqu^l s'est un jour sérieusement flatté d^ voir le duc de Wellington et Parchevéque de Cantorbéry au nombre de ses prosélytes , il ne serait pas étonnant qu^ujourd'hui il espérât faire un oweniste de l'ancien évéque d'Ântun. Si par hasard M. Owen se trompe à cet égard, il a certainement raison sur un autre point ; il a raison , dis-je, lorsque, dans le but de rendre la philanthropie universelle , il propose de faire vivre ensemble en public des individus de chaque communauté ; une vie isolée ne saurait guère faire naître des vertus sociales. Mais si ce n'est pas le sentiment de la liberté, quelles sont donc les causes qui produisent parmi nous cette passion antisociale que nous honorons du

titre d^amonr de la vie domestique? Je soupçonne*' que ces causes sont principalement au nombre de deux : la première , nos habitudes de commerce ; la seconde , Tinflnence anciennement établie d'une forme d'aristocratie qui nous est particulière.

Quant à la première de ces causes , je pense que Ton avouera sans peine quMl est de la nature du commerce de détacher Pesprit du désir de Tamusement : fatigués des nombreuses relations forcéesquMls ont eues durant la journée , avec des hommes de tout genre , les marchands concentrent en général leurs plaisirs dans le sein de leur famille. Le soirils ont plutôt besoin de se reposer que de s'amuser ; ce qui fait qu'une certaine apathie pour le plaisir , bien différente dhine simple gravité naturelle , est le caractère distinctif des nations commerçantes. Il se retrouve chez les Américains et chez les Hollandais tout comme chez les Anglais. Ces derniers ont , à la vérité , dans leur état social , de grands contrepoids à Tesprit de commerce. J'ai eu l'honneur, il y a quelques jours , d'être présenté à un jeune voyageur venant d'Amsterdam.

« Avez-vous été au spectacle depuis votre arrivée à Londres? » fut la question naturelle que je lui fis.

— a Non , monsieur ; ce genre de divertissement est trop coûteux, o

— <( Cela est vrai ; mais un homme d'une richesse aussi immense que la vôtre n'a pas besoin de se le refuser. »

— 4 Monsieur (telle fut la réponse austère et pliilosophiquede ce jeune homme), ma fortune me per-

met à la vérité de m^amuser, mais non pas d^e» prendre l'habitude» »

Un spirituel compajtriote de Votre Excellence me dit un jour qu^il s^engageait à emmener avec lui au bal de TOpéra tout Anglais , quel qu^il fût , qu*il me plairait de lui indiquer. Je choisis pour cette expérience un père de famille d^un caractère particulièrement tranquille et décent ; un négociant. Le Français Paccosta en ces mots : « Monsieur ne va jamais au bal masqué, je pense ?»

— « Jamais. »

— « Je Tavais deviné^ Il serait sans doute impossible de vous engager à y aller, o

— « Pas tout à fait impossible , dit le négociant en souriant; mais je suis trop occupé pour de pareils divertissements. J^ai d^ailleurs un scrupule moral. »

— « C^est très-juste. Je viens précisément de parier trois contre un avec mon ami , qu^il ne pourrait pas vous persuader d^aller demain soir au bal de rOpéra. »

— « Trois contre un ! dit le négociant , c^est beaucoup. »

— « Je vous en offre autant , reprit le Français gaiement, et en guinées encore ! »

— « Trois contre un !... tope ! » cria PAnglais; et il alla à TOpéra pour gagner son pari. Le bal masqué, dans celte occasion, avait cessé d^étre un amusement, il était devenu une spéculation de commerce (1).

(1) C*est ainsi que dans les États-Unis un voyageur nous dit avoir remarqué au parterre d^une salle de spectacle deux

Mais la même classe de personnes qui se montre indifférente au plaisir aime Postentation. Le manque général de sociabilité n^est pas incompatible avec Tamour des fêtes dans de gprandes occasions , fêtes qui alors sont accompagnées de divertissements coûteux et d^une hospitalité magnifique. Le manque de sociabilité et Fostentation ont la même origine , car IVsprit de commerce , qui dédaigne Tamusement , aime à déployer ses richesses : il est même pins favorable au luxe qu^aux arts (1).

La seconde cause de notre défaut de sociabilité est plus cachée que Fautre. Loin de prendre sa

jeraies gens d'environ quinze ans , qui se llyraient dans les entr'actes à une conversation fort animée. La curiosité l'engagea à préler Toreille à ce qu'ils disaient. Discutaient-ils sur le mérite de la pièce, le talent des acteurs, Téclat des décorations ? Rien de tout cela. Ils s'efforçaient de calculer le nombre des spectateurs , et d'en déduire le montant de la recette dn jour.

(1) Ceci n'est pas d'une application générale. Ainsi, les Hollandais , chez qui l'on retrouve le manque de sociabilité , caractère du commerce , n'ont point ce genre d'ostentation : la leor est plus solide; elle consiste à prodiguer dans leurs maisons les marbres précieui, les riches tableaux, la vaisselle de poids, les diamants héréditaires ; mais les routs,\es festins somptueux, les réunions de deux mille convives, y sont inconnus. Le négociant hollandais qui dépenserait cent mille florins dans une fête, craindrait avec raison de nuire à son crédit ; mais lorsque son pays , dans un moment de crise , l'impose au vingtième de son capital , comme lors de la conquête des Français en 1795, le riche Claas Taan, de Saardam, fait porter en plein jour au receveur , par ses garçons de bu-

source dan» notre liberté , elle naît au contraire des restrictions qui lui sont imposées ; elle résulte non de Porgueil démocratique, mais de Pinflueuce particulière du pouvoir aristocratique. Cette partie de mes recherches, qui est très-importante, mérite que je lui consacre un chapitre entier.

reau, deux cents sacs de mille florins, pour sa part de la contribution.

{Note du Traducteur. )

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