‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 3 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L^effet du droit qu^ont les pTébéiens de parTenir aux bonneurs publics est contrebalancé par Tinfluence patricienne. — Bon mot de M. Hunt. — Caractère du lord Lacbrfmal. — > Méprise du peuple dans sa méfiance de la couronne. — Causes qui distinguent Pinfluence de Taristocratie anglaise de celle de toute autre. — Degrés divers dans la société. — Comment ils ont été créés. — Esprit dHmitation et de lutte. — Origine de la réserve et de VorgueU des Anglais. — Va* ristocratle agit sur le caractère. — Le caractère agit sur les lois. — Manque d'amusements parmi les pauvres.

La pénétration de Votre Excellence , qai est devenue proverbiale, lai a fait sans doute remarquer la manière singulière dont la société anglaise est constituée , sous ce rapport que Pesprit de la démocratie règne dans le pouvoir d^obtenir les honneurs , et le génie de Paristocratie dans la façon dont ils sont acquis. Selon la loi, les places les plus élevées sont ouvertes à chacun , sans égard à sa généalogie ou à ses quartiers de noblesse ; mais des influences plus fortes que les lois ont décidé que ces places ne pourront être obtenues que par le secours de Tune ou de Pautre portion de Paristocratie. De là vient que nous voyons chaque jour des hommes sortis du sein du peuple élevés au plus haut rang , et qui ne

se servent jamais du pouvoir qu^iis ont acquis pour Tavantage du peuple. On peut remarquer que même parmi les avocats , dont les premiers pas vers l^avancement doivent être le fruit du talent et de la persévérance , bien que la faveur oligarchique puisse seule couronner leurs . efforts ; parmi ces avocats dis-je, Phomme de la naissance la plus obscure, tel qu^un Scott ou un Sugden, a à peine acquis de Pimportance quUl devient Taristocrate le plus hautain dans sa politique. La route des honneurs est en apparence populaire, mais chaque individu, en sortant de la foule, s^esl efforcé de restreindre le principe de cette même popularité par laquelle il s^esL élevé. De sorte que, quoique le pouvoir d^atteindre à un rang élevé reste ouvert à toutes les classes , à mesure que ce pouvoir y a porté un individu , on le voit se purifier de toutes ses propriétés démocratiques , et se fondre dans Patmosphère aristocratique où il lui a été permis d^entrer. M. Hnnt, que Votre Excellence aura peut-étte entendu citer comme un doctrinaire, dans une école qui lui était autrefois familière à elle-même , possédait une faculté qui lui était particulière, celle de proférer des vérités dures. « Vous parlez, disait-il un jour à'ia Chambre des Communes , de la foule des démagogues que le bill de la réforme fera entrer au parlement; mais ne les craignez point , vous avez un sûr moyen de guérir le plus sauvage d^entre eux : choisissez votre homme, emparez-vous de lui, placez-le sur le banc des ministres , et soyez sûr qu^il ne sera plus qùestion de lui en qualité de démagogue* «

Lord Làchrymal ( il est à la fois classique et dramatique de parler de personnes vivantes sous des noms supposés ) , iord Lachrymal est un homme d^extraction plébéienne ; il sVst élevé en passant par tous les divers grades du barreau et de la magistrature, et est arrivé au plus élevé de tous. Malgré cela, personne ne parle de lui comme d^un parvenu^ il s^est confondu avec la haute noblesse» Si vous menaciez le droit des pairs de voter par procuration , il fondrait en larmes. « Bon vieillard ! s^écrient les lords ; comme il aime les institutions de son pays ! » Si Ton me demande pourquoi lord Lachrymal est si fort respecté par ses pairs , si Ton me demande pourquoi ils sont fiers de ses vertus et croiraient commettre une injustice s^ils se rappelaient son origine , je répondrais à celte question par une autre : Pourquoi Thirondelle est-elle un oiseau sacré aux yeux du vulgaire? parce qu^elle construit son nid sur les toits populaires ! Il existe une certaine classe de politiques , et lord Lachrymal est du nombre , qui construisent rédifice de leur fortune sous les toits de raristocralie , et obtiennent par ce moyen , avec un mérite à peu près égal à celui de Thirondelle, le pri vilége d^ètre aussi s^cré que cet oiseau.

Dans presque tous les États , les petits ne s^élèvent quVn se faisant les instruments des grands ; on se montre Pun à Pautre les nouveaux Séjans , et Ton se dit: « Voyez Teffet du mérite! « Hélas! ce n^est que reflet de la servilité. Dans les États despotiques , les plébéiens ont encore plus de chance de s^élever que dans les États libres : dans POrient , Phomme qui est

aujourd'hui porteur d'eau sera demain salué grandvisir. A Rome, les hommes d'une basse naissance s^élevèrent moins fréquemment sous la république que sous le despotisme des empereurs; il en est de même parmi nous. C'étaient les Tories qui faisaient avancer les hommes d'aune naissance basse ou médio' cre; les Whigs, en arrivant au pouvoir, n'eurent que leurs grands seigneurs à placer. L'ancienne maxime de l'aventurier politique était invariablement celle-ci : Pour vous élever au-dessus du peuple , saisissez toutes les occasions de l'insulter. Qu'importaitil alors aus plébéiens de voir un des leurs entrer au ministère ? il ne s'était élevé qu'en s'opposant à leurs vœux. Son trait distinctif même était son mépris pour %^9 frères. Le valet d'un noble est toujours particulièrement hautain vis-à-vis de la canaille: un plébéien , dans une grande place , est d'ordinaire le valet de la pairie tout entière !

Le temps est depuis longtemps passé où le peuple anglais avait quelque motif de se méfier de la couronne; même à l'époque où il dirigeait les soupçons de sa colère contre le roi , ce n'était pas à cette branche de la législature qu'il avait raison d'attribuer le pouvoir croissant de la corruption. Depuis la révolution tout aristocratique de 1688, l'aristocratie n'a cessé d'étendre son monopole invisible sur les affaires de l'État. Le roi , nous dit-on , a le privilège de choisir ses ministres ! Quelle illusion ! c'est l'aristocratie qui les choisit. Les chefs du parti le plus puissant dans l'aristocratie doivent nécessairement entrer au ministère , que le roi le veuille on non. Le roi pourrait-il

choisir un cabinet parmi des hommes inconnus à l*aristocratie , parmi des personnes qui ne seraient ni Whigs ni Tories ? Non , certes ; Je parti aristocratique , dans les deux Chambres , courrait aux armes. Ciel ! quelle commotion il y attrait î Figurez-vous la noble indignation des lords Grey etHarrowby! Quelle « harangue » il nous faudrait écouter de la part de lord Brougham « méditant prolbndément sur ces choses ! » Hélas ! le ministère du roi serait renversé àè% le lendemain , et le ministère de Paristocratie replacé avec le» formes les plus respeetueusea. Le pouvoir du roi nVst que le cérémonial du pouvoir des grands; il jouit de la prérogative de voir deux partis combattre en champ dos et couronner le vainqueur. Est-il nécessaire que je cite des exemples de cette vérité ? Lord Chatham est Tobjet de l'effroi et de Taversion de Georges III ; la faction la plus puissante pour le moment force Sa Majesté de recevoir ce ministre. La question catholique était la plus désagréable que Ton put presser George IV d^adopter ^ on n^eut pas plus d^égard à la susceptibilité de ce monarque qti*à Popiniâtreté de son auguste père , et le btll des catholiques passa, en dépit de sa répugnance connue. An fait, Votre Excellence, qui sait si bien par quels tours de gibecière un parti politique parvient à rejeter ses propres péchés sur le parti opposé, s^apercevra facilement que le monarque ne fait que tirer les marrons du feu pour Taristocralie (1), et

(1) La nation avait déjà commencé à s^aperceToir de cette vérité , quand Burke jugea convenable de Taveugter encore

celle-ci , rusée créature , a dans ces derniers temps feint une grande surprise à la vue de tant de marrons ! Il y a , dit-on , certain pays sauvage dont un des chefs passe pour être descendu des dieux ; tous les autres chefs lui rendent les plus grands respects; ils le consultent pour savoir s^ils doivent déclarer la guerre ou préclamer la paix; mais il est bien entendu qu^il doit être instruit d^avance de leur détermination : son consentement n^est que la ratification de leur propre décret. Les chefs , en parlant toujours de son pouvoir , cachent le leur ; et tandis que la Jalousie populaire se dirige vers Tautorité apparente, ils peuvent tranquillement cimenter et étendre les fondements de Pautorité réelle. Telle était aussi la nature des relations du roi d^ Angleterre avec Taristocratie an-

une fois, tt Un des principaux arguments , dit-il dans ses Réflexions sur la cause des mécontentements actuels, qui furent employés à cette époque , et qui l*ont été souvent depuis par cette école politique, a été la crainte de Taugmentation d*un pouvoir aristocratique pr^udiciable aux droits de la couronnne et à la balance de la constitution, etc. » Il continue ensuite à soutenir que linfluence de la couronne oiFre un danger plus imminent que celle de la pairie. Quoique ce brillant auteur dise dans le même ouvrage o qu'il n'est point Tami de Taristocratie , » tout son amour pour la liberté est celui d*un aristocrate ; son esprit était éminemment féodal dans le vaste et noble moule où il avait été formé, et les raisons plausibles du patriciat Téblouissaient et rattachaient bien plus que celles de la monarchie. 11 aurait plutôt été rebelle que républicain.

glaise i la politique aouveot odieuse de celle-ci a été perfidement attribuée à celui-là, et rinyiolabillté du roi a plus d^une fois servi à détourner les foudres populaires de la tête de Paristocratie responsable.

Le total supposé du pouvoir constitiilionnel s^est cle tout temps subdivisé en trois parties : le roi , Varistocratie, et les communes; mais, jusqu^à Padoption dubill de la réforme, Paristocratie , par le moyen des bourgs dans une des Chambres et âe ses sièges héréditaires dans Pautre, accaparait en réalité les trois subdivisions. Elle fermait la bouche au peuple des communes par une majorité formée de ses propres députés, et forçait le roi à adopter ses mesures, par la maxime quMl ne pouvait sans danger refuser son assentioïent à un bill qui avait passé dans les deux Chambres. Diaprés cela, il est évident que, dans les affaires d^État , le gouvernement du pays était purement aristocratique. Examinons maintenant Pinfloence de Paristocratie dans les relations sociales ; c'est là , je pense , qu^il nous faudra chercher les qualités qui distinguaient son influence de celle de toutes les autres aristocraties. Sans posséder des privilèges exclusifs toujours odieux , sans la ligne de démarcation qu^établissent les droits féodaux , Pabsence de ces mêmes prérogatives a été la cause du pouvoir dont elle a joui pendant si longtemps. Son autorité n^était point visible j cachée sous des noms populaires , elle trompait Pœil du peuple ; et bercé par Pidée d^un équilibre de pouvoir , le peuple ne voyait pas que la balance était tenue et les poids réglés par un seul des copropriétaires de ce pouvoir.

L^influence sociale de Taristocratie était précîsénieot ' telle qu^elle devait > être poor augmenter encore son influence législative ; ses membres , au lien de se tenir à Pécart des antres classes et dVndore leur dignité ^ar les haies épineuses , mais peu solides, des distinctions héraldiques ; au lieu d'exiger vingtquatre quartiers dans leurs épouses, et d'irriter sans cesse Pamour-propre de leurs inférieurs en leur reprochant cette infériorité , ii est incontestable qu'ils se mêlaient plus généralement et avec une plus apparente égalité aux autres classes qu'aucune aristocratie du m<)nde sauvage ou civilisé. Tirant leurs principaux revenus de la terre , ils tiraient aussi la partie la plus légitime de leur pouvoir (qnoiqu'en même temps la partie contre laquelle on s'est le plus élevé , parce qu'elle était la plus évidente) de l'influence que cette terre leur donnait dans les élections ; afin d'augmenter encore cette influence, ils avaieat coutume de visiter les provinces bien plus souvent que l'aristocratie dans aucun autre État monarchique. Leur hospitalité, leurs chasses, les assemblées d'agriculture et des comtés auxquelles ils assistaient, afin de « maintenir le crédit de leur famille, » les mettaient en contact avec toutes les classes d'babU tants, et comme ils possèdent l'urbanité commune dans les cours , il leur arrivait souvent d'ajouter au poids de leurs richesses et à l'éclat de leur rang , l'influence d'une popularité personnelle , acquise peutêtre moins par des qualités réelles que par des manières polies.

Dans la plupart des autres pays , les classes

moyennes possédant rarement autant de biens que la noblesse , celle-ci n a aucun motif pour recbercjier leur alliance. Mais la fortune est le plus puissant des niveleurs , et les nobles anglais les plus illustres ne se font pas scrupule de réparer les brèches faites à leurs richesses par des prodigalités héréditaires , en s^alliant à des familles de banquiers , d^avocats ou de négociants. II faut observer que ceci tend à augmenter leur influence dans les classes moyennes , qui , en d'autres pays , sont les barrières naturelles de Taristocratie. Le riche négociant dirige son ambition vers une alliance avec une famille noble ; et il aime et respecte à la fois ces honneurs auxquels lui-même ou ses enfants peuvent aspirer. La coutume depuis longtemps établie d'acheter des titres , soit par de l'argent comptant, soit par la voie plus détournée des bourgs , a contribué aussi à mêler des sentiments aristocratiques aux spéculations du commerce ; et la facilité apparente avec laquelle chacun peut parvenir aux honneurs, fait que le plus modeste boutiquier, dès qu'il s'est enrichi, s'empresse d'envoyer son fils au collège, non pas pour qu'il devienne plus sage ou plus vertueux , mais parce qu'il pourra peuUêtre devenir un jour évêque ou lord chancelier.

Ainsi l'aristocratie anglaise , précisément parce qu'elle n'a point observé cette stricte ligne de démarcation maintenue par la noblesse allemande, a étendu son influence morale sur toute la société ; et l'on pourrait dire d'elle comme de la ville de Lacédémone, que sa force intérieure contribuait d'autant

plus à sa sûreté , qu^elle rejetait tbute fortification d^un usage vulgaire.

Par ce mélange de la plus haute aristocratie avec les rangs inférieurs de la société, il s^est formé en Angleterre des degrés de dignité bien plus nombreux, et distingués par des nuances plus fines que dans aucun autre pays. Chez nous, vous verrez deux hommes dont la naissance , la fortune et la position sociale sont les mêmes , et qui sont pourtant d^un rang tout à fait différent. L^nn des deux regarde Tautre comme de tout point inférieur à lui. Voulez-vous savoir pourquoi ? Cent que le premier est allié à des personnes infiniment plus élevées. Les alliances ne procurent pas seulement une importance imaginaire, mais avouée. Les simples liaisons de société deviennent aussi des sources d^honneurs. Après le bonheur d^étre allié aux grands, vient le bonheur de connaître les grands ; et Tépouse d*un bourgeois qui remplit sa maison de gens du beau monde , se regarde et est tacitement reconnue comme d^un rang plus élevé que sa voisine qui , mieux née et plus riche qu^ellei, ue rend pas un culte aussi assidu à la naissance et à la fortune des autres. En effet, celle-là ne brille que par le rang honorable qu^elle tient elle-même , tandis que Tautre réfléchit encore le rang de chaque duchesse dont le nom se déploie sur les cartes de visite qui garnissent sa cheminée (1).

(1) On peut remarquer que le pouvoir de la mode a augmenté en proportion du mélange qui 8*est fait entre Taristocratie et les autres classes de la société. Il fut un temps où les

Ces nuances graduées si mystérieuses , si changeantes, si variées, ont pour effet que personne n'a de position exacte et fixe ; que par de simples liaisons de société , on peut se trouver placé au-dessus de son supérieur ; que tandis que le rang qui s^acquiert par le talent ou par le crédit nVst à la portée que d^un petit nombre de personnes , celui que donne la mode paraît être ouvert à tout le monde. De là vient en premier lieu cette lutte éternelle des uns. contre les autres, celte manie de briller, cette ardeur d^imi* tation , qui caractérisent nos compatriotes des deux sexes. Ces qualités distinctives que tous les étrangers ont remarquées , n^ont pas encore été rapportées à leur véritable origine. Je crois avoir réussi à la développer dans la nature particulière de notre influence aristocratique. La richesse servant à procurer Talliance et le respect du noble , on affecte la richesse quand on ne la possède point ; et la mode , qui est la créature de Parisf ocratie , ne pouvant être atteinte que par la ressemblance avec les gens à la mode {foihionable) , il s^ensuit que chaque individu imite son voisin , et se flatte d^acheter le respect dans Topinion des autres , en renonçant à Tindépendance de sa propre union.

De là naît aussi le trait le plus remarquable de notre caractère national, c^est-à-dire notre réserve, et cet orgueil, tenant plus du mécontentement que

Anglais étaient aussi célèbres parmi les étrangers pour leur indépendance et leur indifférence pour la mode , qu^fls en sont aujourfl*hui les esclaves.

de la dignité, qui déplaît, et étonne les étrangers qui viennent nous visiter , au point d^être passé chez eux en proverbe. Personne n^ayant de rang vraiment fixé dans la société , excepté les <rè5-grands , chez qui , en général , les traits caractéristiques disparaissent, vous n^osez jamais faire des avances même à Tbomme que vous croyez votre égal ; vous devez toujours craindre, soit de vous compromettre en vous liant avec un homme qui ne possède aucun des avantages factices qui rendent respectable, soit de vous exposer à la mortification d^étre éconduit par un homme qui , pour des raisons qu^il vous est impossible de deviner, regarde sa position comme beaucoup moins équivoque que la vôtre. La Bruyère observe que le rang des célibataires étant moins fiixe que celui des hommes mariés; puisqu^il est possible qu^ils s^élèvent par une alliance , ils sont dWdinaire placés par la société à un degré au-dessus de celui auquel ils ont un droit légitime. Un autre écrivain français , en commentant ce passage , remarque que cVst à cela quMl faut attribuer la circonstance que , dans ta société civilisée , il y a d^ordinaire moins de dignité réelle et plus de prétentions parmi les céli> bataires que parmi les hommes mariés , les premiers affectant une position imaginaire. Chez nous, tout le monde se trouve dans la situation des célibataires de La Bruyère ; tout le monde aspire à monter d^un degré , et agit comme s^il y était déjà parvenu. LMngé> nieux auteur du Mangeur d'Opium dit que les enfants d^un évêque sont en général remarquables par leur orgueil. Cela vient de ce que les enfants d^un évêque

soot dans une position équi^qae , Tévéque Ini-méme faisant partie de Paristocratie , et ses enfants seulement de la gentry, Cest ainsi encore que les fils na> turels sont d^ordinaire pleins d^arrogance. D^ailleurs , rentrons en nons- mêmes : ne sommes-nous pas toujours modestes quand nous nous sentons estimés à notre juste valeur, et ne devenons-nous pas d^autant plus fiers que nous nous croyons méconnus. Bans tous les autres pays où une aristocratie a été on est encore trôs-puissan te, les distinctions qui eiis- {ent entre elle et la société sont tranchées et sévères. Les membres de cette aristocratie ont principalement vécu daps leur propre cercle , et ne se sont alliés qu^avec leurs égaux. En Allemagne, le comte qui a soixante-quatre quartiers ne craint point qu^on le mette sur la même ligne que le baron qui n^en a que huit ; et ce même baron n^a de son côté rien de commun avec le négociant et le marchand. Les divers rangs sont en sûreté derrière les retranchements qu^ils se sont élevés eux-mêmes. Par la même raison , la mode n^a presque point d^influence en Allemagne ; \t% luttes n^ont aucun but à atteindre , Fimitation aucune récompense à espérer. Chez nous, la fusion de toutes les classes est si générale , que la contagion aristocratique s^éiend depuis la plus haute jusque vers la limite de la plus basse. Il n'y a pas de ville «le province où les marchands n'aient aussi leur «ïode , et la femme du mercier repousse celle de l'épicier parce qu'elle est u de mauvais ton (1). » Quand

(1) Je prie le lecteur d'observer que le mot de faskion, que

M. Cobbett, si heureui dans Pinvention des sobriquets quMI donne , et si libéral dans ses opinions , attaqua M. Sadier , il ne trouva point d^épitfaète qui rendit mieux le mépris qu^il lui inspirait , que celle de marchand de toile ! Ce même orgueil et cette même réserve se retrouvent partout , et c^est ainsi que, découlant de la source des bonnes manières, se forment lentement et sûrement les stalactites, si je puis m^expriraer ainsi, du caractère national.

A Timportance que la richesse reçoit de Paristocratie, nous devons ajouter celle que lui donne le commerce. Ce que les hommes ont appris à respecter acquiert peu à peu la distinction d^une vertu ; la richesse devient un mérite, la pauvreté un crime. Aussi un écrivain étranger a-t-il remarqué avec justesse que nous pouvons juger de Tinfluencé morale des richesses en Angleterre, par la simple phrase dont on se sert pour marquer la fortune d^un homme : He is woRTH so much, il vaut tant.

Dans un ouvrage surTAngleterre publié à Paris en 1816, Pauteur, qui a beaucoup pris, dans celui plus important de M. Féri de Saint-Constant , mais qui , tout en se trompant souvent sur les faits , tire d'ordinaire des conclusions singulièrement profondes de ceux qui sont exacts , Pauteur , dis-je , après avoir observé qu'en Angleterre l'argent décide de tout, fait cette remarque philosophique. De cette manière ,

je traduis par mo^^^n^est pas parfaitement rendu par ce mot. II comporte uti mélange de mode, de bon ton et de rang. ( Note du Traducteur, )

quoique les richesses augmentent, à certains égards , la puissance cTun État , il arrive quelles ne servent qu'à le détruire sitôt quelles influent sur le choix de ceux qui sont à la tête du gouvernement.

£n d^autres pays la pauvreté est un malheur; chez ] nous, comme je Tai dit plus haut, elle est uo crime. /

Le sens familier d'un mot fait souvent connaître le caractère d'un peuple. Chez les anciens Romains , 'virtus signifiait valeur. £n Angleterre, un virtuoso est un homme qui a une belle collection de tableaux. Les habitants des îles de Tonga , parmi lesquels toutes les idées de morale sont dans une confusion extraordinaire, expriment par le même mot la vertu d^un homme et la bonté d^une hache; ils ne reconnaissent de vertu que dans ce qui leur est utile. L^homme et la hache peuvent également devenir des iostruments de meurtre , sans cesser pour cela d^étre l'un un hoftime vertueux , l'autre une hache vertueuse. Chez nous, on ne se sert presque jamais du mot de vertu que dans les livres de morale ; et je ne sais si même dans ce cas il ne présente pas une idée peu orthodoxe : quelque chose de païen , en opposition avec la religion. L'expression si usitée de respectabilité , et le sens qu'on y attache , n'ont certes rien de commun avec la vertu , mais impliquent nécessairement une certaine somme de richesses. Fautil s'étonner d'après cela que chacun veuille être riche,

£t propter vîtam, vîvendi perdere causas ?

C'est ainsi que par l'effet que l'aristocratie produit sur le caractère national , il a été amené insensible-

ment a réagir $ur le» lois : la pauvreté «^unissant daDS l^esprit des hommes à des idées contraires à la vertu , on a senti peu de scrupule de faire des lois défavorables aux pauvres ; on n^a pas rougi de tenir fermement aux sévcrités d^un code criminel barbare , à un système inégal de lois civiles , qui ne dispense en quelque sorte la justice qu^aux riches, à la presse pour les marins , aux impôts sur les connaissances, à Temprisonnement pour dettes sur une simple décla* ration d^un créancier ; telles sont les conséquences de la frivolité que j^ai décrite. Les lois d^une nation deviennent encore la terrible punition de ses faiblesses. C^est encore là une des causes (1) du défaut frappant d^amusement pour les classes pauvres. Où sont les guinguettes et les jardins à bon marché pour les ouvriers , dont la France est si fière ? Où voit-on cette

pelouse jadis tant célébrée par nos poëtes,

tt Où tout le village se réunit après le travail, Et se livre à ses jeux sous Taubépine fleurie ? »

On nous dit que le climat de TArcadie étant particulièrement sombre et froid, anglais en un mot; les

(1) Je dis une des causes. Il y en a une seconde dans la multiplicité toujours croissante des sectes religieuses ; cependant je suis disposé à croire que si le pauvre trouvait des amusements à sa portée , on verrait beaucoup moins de sombre fanatisme. On a besoin d'être excité d'une façon ou d*une autre pour contrebalancer la contrainte qu'exige le travail. Aujourd'hui le pauvre ne Test que dans les conventicules od dans les cabarets.

habitaïUs cherchaient à neutraliser son influence par les réunions , la musique, et une éducation gaie et enjouée. La législation sVf forçait ainsi de vaincre la nature , et elle y réussit 3 car les Arcadiens n'étaient pas moins remarqu£d>les par leur bienfaisance et leur piété que par la gaieté de. leur caractère. Pour nous , Dous cherchons à neutraliser Peffet du climat le plus sombre par les usages les plus tristes.

Je ne prétends pas que la législation doive s'occuper d'une manière directe des amusements du pauvre, mais du moins elle ne devrait jamais les défendre. Nos lois sont, par leur essence même, contraires aux réunions sociales des classes inférieures , que Ton a flétries du nom d'oisiveté , et aux amusements des pauvres, que Ton a condamnés comme amenant l'immoralité (1); mais ce que la législation ne peut pas faire d'une manière directe , elle peut y contribuer indirectement par l'esprit dans lequel elle est formée. Le préjugé qui inspire tant de respect pour les riches et tant de mépris pour les pauvres, préjugé qui nous est particulier, obligerait bientôt de fermer les établissements d'amusements populaires ; car s'ils ouvraient à trop bon marché, les pauvres

(1) A la vérité quelques publicistes à vues mesquines, tels queWindbam, ont parlé en faveur des amusements populaires; mats de quel genre ? en faveur de la boxe et des combats de taureaux ! amusements qui font du peuple autant de brutes; et ceux qui par ce moyen le rendent sauvage vantent ensuite ce quMls font pour lui. Admirable philanthrot^e ! Le but de la récréation est d^adoucir etde civiliser les hommes, et non de les rendre plus féroces. v

mêmes ne youdraîent pas y venir. En France , le» petito boutiquiers se mêlent dans les fêtes avec les paysans. L'esprit aristocratique de TÂngleterre ne permettrait pas un pareil mélange , à moins que ce ne fût à répoque des élections; et les plaisirs des dernières classes , n'étant pas relevés par'la présence de celles qui sont immédiatement au-dessus , ne tarderaient pas à être dédaignés par les paysans et les ouvriers eux-mêmes (1).

Il serait à désirer, pour bien des raisons, que cela fût autrement. La récréation rend Thomme gai et content ; elle produit un esprit d'urbanité ; elle einpéche le pauvre d'envier les plaisirs de ses supérieurs, qui sont de la même espèce , quoique dans une autre sphère ; elle détruit l'idée d'injustice , et réunit les hommes dans les moments de plaisir où le cœur s'ouvre , et où le» peines et les soucis sont oubliés. Privés d'amusements plus innocents, les pauvre» sont lancés dans les cabarets où ils s'entretiennent de leurs supérieurs, et quand les honunes s'occupent des autres hommes c'est rarement pour en dire du bien. Ils lisent les journaux à bon marché, les seuls qu'ils puissent se procurer, et qui, d'ordinaire, ne sont ni les plus modérés ni les plus sagement pensés ; leur esprit profite pourtant sous un rapport , car ces entre-

(1) Cette même cause pourrait y introduire le relâchenent des mœurs. Ce qui fait qu*il règne tant de décence dans les amusements des paysans français , c*est que la présence des classes moyennes y cause, sans même que Ton s'en aperçoive, une conlrainle salutaire.

liens , tout grossiers qii^ils sont , les font ayancer vers un meilleurgouvernement; mais ils perdent en grande partie cet avantage par une colère naturelle , quoique déplorable , contre tous les obstacles quMIs rencontrent ( I). Malbeur au législateur qui, par des lois vexatoires et une tyrannie mesquine, parvient à interdire Pamusementà ceux qui travaillent , et surtout dans un siècle où ils ont découvert ce qui leur est dû! Il hâtera, à la vérité, la réforme de ses propres lois si tel a été son désir, mais ce sera en aigrissant et en irritant Pesprit de ceux qui la lui arrachent.

(1) La pas«ioD dénature même les opinions les mieux fon- ^ dées. Si jamais l'indignation contre Taristocratie prenait le caractère de la passion , elle manquerait son but. Le grand Marins voyait les vices de Taristocratie avec le courroux d'un plébéien outragé ; Marius était la passion populaire incarnée r il punit les patriciens de leurs désordres , en se livrant lu»même à des désordres plus grands et plus funestes.

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