QUELQUES OBSERVATIONS 8UB M. MILL
M. Mill a été souvent représenté comme le disciple de Bentham. Gela est vrai sous un rapport , cVstà-dire qu^il a été Pun des premiers à adopter, ron des plus zélés à répandre plusieurs des opinions les plus caractéristiques de Bentham. Il admet sans modifications, il détaille avec une rigide inflexibilité, la doctrine que 1q seul fondement des obligations morales est Vtttilité générale. Mais les esprits les moins ressemblants peuvent arriver aux mêmes résultats ; sans cela, comment pourrions-nous nous flatter de voir des esprits impartiaux s^accorder entre eux dans leurs recherches? Gomment pourrions-nous espérer de nous convertir Pun Pautre ? Pourquoi ne pasbrâler le fruit de nos veilles, ou attendre, pour établir no principe , que nous ayons trouvé une exacte ressemblance de nous-mêmes ?
Sous quelques rapports , Pesprit de M. Mill ressemble à celui de Benlham , et, sous d^autres , il en diffère totalement. Il est vrai que les spéculations de M. Mill ont été influencées par des impressions reçues
de Bentham , mais elles Pont été également par celles qu'il avait reçnes des disciples d'Aristote, deHartIey et de Hobbes. Presque seul dans notre siècle il a ranimé rétude de ces écrivains , il a préservé peut-être les plus précieuses de leurs doctrines ; il leur doit beaucoup pour les doctrines qui composent sa philosophie , et pour Fesprit qui y règne. Le caractère de son intelligence participe pour le moins autant à un de ces trois types de recherches spéculatives , qu'il a de ressemblance avec Bentham.
Sous le rapport des vérités originales qu'il a développées , le plus grand service que M. Mill ait rendu à la philosophie se trouve dans son dernier ouvrage intitulé : Analyse des Phénomènes de V Esprit humain. Rien ne prouve plus clairement ce que j'ai dit de notre indifTérence pour les hautes recherches philosophiques que le fait qu'aucune relation , aucune critique de cet ouvrée , ne se trouve dans nos revues.
La doctrine annoncée par Hartley, que les idées fournies par les Sens, jointes aux lois de l'Associa* tion, sont les éléments simples de l'esprit, et suffisent pour expliquer ses phénomènes les plus mystérieux , est aussi la doctrine de M. Mill. Hartley, d'après ce principe , a donné l'explication de quelques-uns des phénomènes. M. Mill a porté ses recherches jusque dans les faits psychologiques les plus complexes , qui avaient embarrassé et désolé tous les précédents métaphysiciens ; tels , par exemple , que le Temps et r£space , la Croyance , la Volonté , les Affections , les Sentiments moraux. Il a essayé de les résoudre tous par des cas d'association. Je ne m'arrête pas ici pour
discnter avec lui , pour indiquer, ou plutôt poar essayer d^indiquer en quoi il a réussi et en quoi il a manqué. Cette tâche dépasserait de beaucoup les limites de mon ouvrage ; c^est celle du métaphysicien à Tenir.
Le moment où cet ouvrage remarquable a paru est malheureux pour son succès immédiat. S'il avait été publié il y a soixante ans , il aurait peut-être plus servi à la réputation de Fauteur que tous ses précédents écrits.
Il n^y a rien qui ressemble à ces recherches dans les ouvrages de M. Bentham. G^est là déjà une première différence essentielle entre ces deux hommes. M. Mill est éminemment métaphysicien. Bentham est aussi peu métaphysicien quUl est possible de Tétre quand on a cultivé la philosophie avec autant de succès que lui. Tout système moral ou politique doit être , à la vérité , un corollaire de quelque point de vue général de la nature humaine. Mais Bentham, quoique exact et précis dans les prémisses qu^il avance, se borne, dans cette précision même, à an petit nombre de principes simples et généraux. // analyse rarement; il étudie Tesprit humain plutôt diaprés la méthode du naturaliste que diaprés celle da philosophe. Il énumère, il classe les faits, mais il ne \e9 explique pas. Vous lisez dans son ouvra^ une énnmération de peines et de plaisirs , une énumération de mots , une énumération de propriétés qui constituent la valeur d^un plaisir et d*une peine. Mais Bentham nVssaye pas même fVexpliquer les sentiments on les impulsions qu^il énumère. Bentham connaissait peu
les parties cachées de la nature humaine ; quand il parvenait à des résultats importants qui avaient échappé à ses prédécesseurs, c^était en estimant plus justement qn^eux inaction de quelque circonstance extérieure sur les éléments visibles et vulgaires de notre nature, et non pas en comprenant mieux qu^eux Faction des éléments qui ne sont ni visibles ni vulgaires. Toutes les fois qu^une connaissance même modérée de ces derniers était nécessaire à Pexactitude de ses conclusions , il lui arrivait de s^éloigner plus de la vérité que les personnes qui ne s^attachent qu^à des lieux communs. Il rejetait souvent une vérité usée et peu satisfaisante pour la remplacer par une erreur paradoxale.
Si le pouvoir d^analyser une combinaison complexe pour la réduire à ses simples éléments est le caractère distinctif des philosophes dans les sciences morales comme dans les sciences physiques, il est certain que M. Mill est beaucoup plus philosophe que Bentharo. £n attendant, cette diflérence n^en cause pas autant que Ton pourrait penser dans les conclusions pratiques auxquelles ils sont arrivés. M. Mill applique le talent d^analyse qu^il possède, presque uniquement à notre nature commune et universelle, qui est la même dans tous les êtres humains, et sans aucun égard aux différences qui existent entre un homme et un autre. Ces différences n^entrent guère dans ses calculs que comme des exemples quHl présente d^exceplions ou d'aberrations du modèle commun auquel il pense que tout le monde devrait se conformer. Jamais personne D^a peut-être autant que lui ( sauf les théologiens as-
cétiqnes ) réduit la perfection de l'homme à od seol type ; jamais personne n^a eu moins d¥gard aux différences originelles de la nature , quoique leur existence soit non>seulement compatible avec Taspect sous lequel il considère Pesprît humain , mais en est même une conséquence nécessaire, surtout quand on les combine avec les différences extraordinaires qoe Ton sait exister entre un individu et l'autre dans le genre et le degré de leur sensibilité nerveuse. Je ne puis m'empécher de penser que les lois d'association même , telles que M. Mill les a posées, tout en expliquant les diversités de la nature humaine , serviront dans d'autres mains à prouver que ces diversités lui sont inhérentes , et qu'elles] sont inévitables , ne pouvant être modifiées ni par l'éducation ni par aucune circonstance ultérieure. Je vois que ces différences naturelles et nécessaires sont si grandes , que tontes les fois qu'on n'y aura point d'égard , à moins qoe l'on ne s'arrête aux généralités, on tombera dans une foule d'erreurs , et que tout système de culture mentale qui sera fondé sur cette théorie imparfaite , quoiqu'il puisse convenir à une dés classes , sera absolument contraire à toutes les autres.
Jusqu'à présent , M. Mill n'a publié, sur la morale et sur l'éducation , que des généralités , non point, à la vérité , des généralités stériles , mais au contraire de la nature la plus féconde ; seulement leurs fruits sont encore à venir. Quand il sera entré dans les détails de son sujet, il est impossible qu'un esprit comme le sien n^y jette pas une grande augmentation de lumière. Il est seulement à craindre que cette lumière
ne »oil partielle , et qu^îl ne décide trop promptement que ce qui offre un aliment convenable à un genre de caractère , ou un remède qui le ramène vers le bien quand il s^en est écarté , ne soit aussi un aliment ou un remède pour tous les caractères possibles. Il court enoore le danger de ne pas concevoir non-seulement des perfections assez variées , mais encore des perfections d'un caractère assez élevé ; que le type auquel il voudrait assujettir toutes les natures ne soit pas le type le plus parfait; qu^il ne conçoive la perfection idéale d'un être humain sous quelquesnos de ses aspects seulement, ou du moins qu'il arrange ses règles pratiques comme s'il la concevait ainsi.
Tirer de l'évidence des conclusions d'une exactitude rigoureuse est une faculté qui , avec la rectitude morale et la gravité , paraît constituer presque tout ce qui entre dans son idée de la perfection de la nature humaine ; ou plutôt il paraît penser que les hommes sont déjà suffisamment pourvus de toutes les au lires qualités qui ont quelque valeur , ou qu'ils les acquerront en s'attachant seulement à celles dont il s'agit ici. Nous ne voyons dans son système , autant du moins que nous en avons pu saisir l'exposé , nous ne voyons rien qui prépare , qui prédispose à la culture d'aucune autre qualité; donc (et je tiens ceci pour une conséquence nécessaire de cette lacune) il n'y a pas suffisamment pourvu , même à la culture des qualités en question.
Or, il y a peu de personnes qui ne donnent à l'idée qu'elles se font de la perfection à laquelle un être hu-
main peut être conduit , une compréfaension beaucoup plus étendue que le cercle qui renferme les qualités ci-dessus. La plupart seront disposées à trouver les vues pratiques fondées sur une base aussi étroite que cette théorie , plutôt propres à être employées comme une partie des matériaux nécessaires pour un système pratique , que propres par elles-mêmes à en constituer un. Il appartient bien plutôt au biographe de M. Mill qu^à celui qui ne joue ici d^autre rôle que ce> lui de lecteur , de rechercher quelle est la cause ou la combinaison de causes qui ont ainsi rétréci, pour ainsi dire, son horizon philosophique , et Pont réduit à une vue si partielle du but de la culture de Thomme et de la vie humaine. Sans doute les vues de tous ceux qui s^appliquent à Pétude de la nature humaine sont nécessairement circonscrites dans certaines limites , par ce fait seul qu^ils ne peuvent posséder dans toute son étendue la faculté d^approfondir leur sujet qu^autant que cette faculté existe en eux-mêmes* 11 n^est personne qui puisse apprécier dans toutes ses parties ee dont il n^a pas eu la conscience personnelle : mais le talent de Panalyse métaphysique, tel que celui dont est doué M. Mill , suDit pour Tintelligence et Tappréciation de tous les caractères et de tous les étals de Pâme , autant du moins qu^il est nécessaire ponr la pratique 9 est suffisamment ample pour dépouiller nos théories physiques de tout ce qu^elles peuvent avoir d^étroit. Mais pour cela il est nécessaire que le talent de Tanalyse soit appliqué aux détails de la nature ha> maine, et non pas seulement à ses contours, tandis qu^une des parjticularités le plus fortement marquées
de Pesprit de M« Millnous paraît être Pimpatience des détails.
C^est encore là uoe des différences les plus frappantes entre lui et M. Bentham.
Les principaux ouvrages de M. Mill , indépendamment de VAnalyse dont j^ai déjà parlé , sont :
1® Histoire des Indes anglaises. Cet ouvrage est non-seulement le premier qui ait répandu la lumière de la philosophie sur le peuple et sur le gouvernement de cette vaste partie du globe , mais encore le premier et même le seul ouvrage qui donne au lecteur la connaissance de faits dont tout Anglais doit désirer d^étre instruit sur une partie si importante des affaires de son pays. Il est en outre plein de réflexions instructives sur les institutions de PÂngleterre même, et sur les principes les plus importants du gouvernement et de la législation.
S» Éléments dÉcononde politique. Le talent de M. Mill pour Penchaînement et Parrangement systématique , le rendait plus propre que tout autre à lier logiquement entre eux les principes élémentaires de cette science, tels qu^ils ont été établis par les grands maîtres, et à en fournir une exposition claire et succincte.
3<> essais sur le Gouvernement, la Jurisprudence , l'Éducation, etc., écrits dans Porigine pour le supplément de PEncyclopédie britannique. Les plus importants ont été réimprimés plusieurs fois, au moyen de souscriptions particulières.
Quoique ces petits ouvrages ne soient que des esquisses , je crois qu^ils ont été plus lus , et quMls se
nont vus Tobjet de plus d'éloges «t de plus de critiques qu'aucun autre écrit de M. Mill, et qu^ils oot contribué plus que toute autre publication de notre époque à créer le goût des réflexions systématiques spr la politique , en décréditant de vagues déclamations. L'Essai sur le Gouvernemeat est devenu en quelque «orte le texte des raisonnements de ceux que l'on appelle les Radicaux philosophes.
Les ouvrages les plus populaires de M. Mill sont remarquables par une gravité plus sévère que douce, et qui fait plutôt rougir les hommes du mal qu'elle ne les rallie vers le bien. Ce style est peut-être le plus naturel à un homme dont les convictions morales sont profondes , et qui écrit dans un siècle et pour une société tels que ceux dans lesquels nous vivons. Mais il paraît en outre particulièrement adapté au caractère de son esprit , car tout indique qu'il est railleur, plus frappé de l'inconvénient de ce qu'il y a de mal dans notre doctrine que de l'avantage de ce qu'il y a de bien. Il nous met plutôt sur nos gardes contre les erreurs qui tendent à nous rendre malbeureox qu'il pe nous fait espérer un bonheur positif. 11 attriste le présent par le souvenir du passé , sans le cou* soler par l'espoir de l'avenir , et il nous fait plutôt haïr le vice qu'il n'enflamme notre enthousiasme pour la vertu.