‹ L'Angleterre et les AnglaisChapitre 42 sur 70 · LA JUSTIFICATION DB L AUTEUR · texte numérisé non relu

LA JUSTIFICATION DB L AUTEUR

Et maintenant, mes chers amis, il ne me reste plus que peu de chose à vous dire. Votre prospérité a toujours été Pobjet qui , plus que tout autre, a excité mon ambition , et s^est enchaîné à tous mes désirs. Depuis mon enfance jusqu^au moment où je vous écris, c^est vers la condition des grandes masses d^hommes que mon intérêt et mes études se sont dirigés. C^est à leur amélioration et à leur inslructîoB que j^ai travaillé avec enthousiasme. Oui, avec enthousiasme ; car tout homme en a quand il est sincère, et quand il sent quMl est utile. Au.miliea de la méfiance avec laquelle les hommes accueilleDt nos motifs, des fausses interprétations qu^ils donnent à nos vœux , au milieu des obstacles sans nombre qui nous arrêtent dès que nous voulons lutter contre des opinions reçues , et des mortifications sans fin que nous éprouvons, rien ne peut soutenir notre espoir du bonheur de Thomme , si ce uVst ce zèle invincible et généreux qui résulte d^une foi sincère en nous-mêmes , et dans la ferme conviction de celte tendance au fer- FBCTiONNBMENT quc toutc Thistoiro, tant de la philosophie que de la civilisation , nous dit être la préro-

gative de notre race. Si, dans diverses opinions larges et déterminées , je me suis éloigné de plusieurs de vos faux amis et même des vrais ; si je n^ai pas suivi les orateurs les plus populaires du jour dans leurs at. taques contre rétablissement du clergé ou contre la constitution monarchique du gouvernement , ce n^est pas que je croie qu^il faille consulter des intérêts secondaires avant les vôtres ; ce n^est pas parce que je vois rien de sacré' dans des illusions héréditaires , ou dans les solennelles austérités du pouvoir; ce n^est pas parce que je nie que dans certaines conditions de la société une république puisse être le gouvernement le plus sage (1), ni parce que je soutiens qu^un clergé doté soit nécessaire à la vertu publique, mais bien parce que je regarde ces deux institutions comme subordonnées à votre prospérité ; c^est parce que j^é-

(1) Si dans cet ouvrage je voulais me livrer à la partie spéculative et conjecturale de la .philosophie politique, j*avonerais que , selon moi , nous n^avons pas encore dépassé le seuil de la science législative , et que des changements vastes et organiques auront lieu quelque jour dans les éléments du gouvernement et dans Tétat social du monde. Mais je pense aussi que ces changements amèneront la concentration non pas du pouvoir, mais de la direction du pouvoir dans le plus petit nombre de mains possible , celte concentration le rendao^ à la fin plus énergique et plus responsable. Je crois qu'^alors le système représentatif luimême ne sera plus Tobjet d^une aussi grande admiration qu'il Pest à présent. Mais ce sont des théories nullement adaptées au siècle, et qu*il faut laisser aux illusions du cabinet.

carte les brouillards dii passé pour regarder attenti* vement Paspect du présent f eV&t parce que je suis convaincu que , tout en attaquant les influencea aria> tocra tiques , vous y avez par caractère une tendance extrême, d^oû il résulterait que votre république ne serait pas une bonne et pure démocratte , mais ne servirait au contraire qu^à perpétuer les influences les pins pernicieuses ^ votre caractère et à vos lois , tandis que d^on antre côté je crains que Pabolition d^une Église dotée aurait pour effet moins la réfoiraie de la superstition que le progrès du fanatisme. Si je me trompe dans ces opinions , cVst par amour pour vous qne je me trompe ; si an contraire j^ai raison , écoutons avec une prudente méfiance les déclaoïations et les sarcasmes qui doivent leur naissance à un examen partiel et borné des grands principes de la pratique du gouvernement, examen qui confond chaque acte impopulaire d^un roi avec la question de la monarchie; chaque faiblesse d^un prêtre avec rétablissement du clergé ; qui demande aujourd'hui une république parce que le roi dîne avec un tory, et qui demain voudra détruire le clergé, parce qu^un évêqoe votera contre les vrhigs. Ce sont là des cris de parti auxquels la nation ne doit pas répondre. Je vous le dis encore une fois, et une fois pour toutes; s*iï y a un être au monde dont le peuple doive se méfier, cet être c'est... le Public !

Quelle que soit Tissne du conflit des intérêts da moment, Técrivain modeste qui vous adresse cespa* To\e4 est décidé à vivre ou à périr pour Tintérêt permanent et progressif du peuple ; il voudrait propor-

tionner TOtre pouvoir à votre instruction , parce qu^il est convaincu que toute augmentation d^autorité, soit en faveur du prince ou en faveur du peuple , est dangereuse pour celui qui Tobtient , lorsqu'elle dépasse la capacité nécessaire pour conserver, et la sagesse indispensable pour diriger^ elle est perdue aussitôt qu^obtenue ; elle appelle des spéculations mal digérées , et peut se terminer dans la ruine. Chaque imprudence de la part du pouvoir populaire est un pas vers le despotisme , et chaque excès du pouvoir oligarchique rapproche de la démocratie.

Adieu, mes chers amis ; nous nous séparons au moment d'une crise dont Tissue est impossible à prévoir. Je serais bien aise si , après vous avoir parlé de votre situation présente, je pouvais dérouter à vos yeux une agréable perspective pour Pa venir ; mais le ciel est incertain et chargé de nuages , et de même que , dans une nuit orageuse , la rosée n^humecte pas la terre , de même aussi ce n'est pas dans Tobscurité au sein de laquelle nous vivons que la philosophie peut atteindre à ces influences célestes qui résultent d'un ciel plus serein , et promettent pour le jour qui va naître la santé et la fraîcheur.

APPERDn.

BSMABQOBft SUE LA PHILOSOPHIS DB BSRTHAM.

Ce nVsl pas une tâche facile que de donner en pea de mou une idée des opinions philosophiques d^un^ homme qui a essayé de placer la morale el la législa* tion 'sur une hase scientifique. Ce n^esl guère qn^une esquisse fort légère que je pourrais offrir.

Les premiers principes de la philosophie de M. Benthamsont:lo que le bonheur, par où il entend le plaisir et Pexemption de la douleur, est la seule chose désirable par elle-même , et que tous les antres objets ne le sont que comme des moyens conduisant à ce but; i^ que la manière de produire le plus grand bonheur possible est par conséquent le seul but qui convienne aux passions et aux actions des hommes» et par conséquent celui de toute morale et de toni gouvernement ; S" enfin , que le plaisir et la douleur sont en effet les seuls agents qui gouvernent la conduite de rhomme , dans quelque circonstance qu^îl puisse être placé» et sans qu^'l s^en aperçoive luimême.

M. Benlham ne paraît pas avoir pénétré lrès--avant

dans les fondements philosophiques de ces doctrines, quMI semble avoir adoptées sur la parole des métaphysiciens qui Pont précédé. Le principe d^ntilité, ou, comme il Va appelé plus tard f le principe du plus grand bonheur, nVst démontré dans ses écrits que par rénumération des phrases de difTérenls genres qui ont été communément employées pour indiquer la règle de la vie et le rejet de toutes, sous le prétexte qu^elles n^ont aucun sens intelligible , si ce nVst par leur rapport tacite à des considérations d^utilité. Telles sont les expressions de Loi naturelle, Droite rai" soft. Droits naturels , Sens moral. M. Bentham les regarde toutes comme de simples voiles pour le dogmatisme , comme des excuses que Ton présente pour imposer son système comme règle à d^autres personne». K Elles consistent toutes , dit-il, en autant dMnventions, et pour éviter l'obligation d'en appeler à une règle extérieure , et pour engager le lecteur à accepter le sentiment ou l'opinion de Pauteur comme une raison suffisante par elle-même. »

Cette manière de raisonner n'est pourtant pas juste «nvers ceux qui ont foi en ^d'autres principes qu'en celui de l'utilité. Toutes les façons de parler sont employées par les ignorants d'une manière ignorante ; mais aucune personne qui ait jamais réfléchi assez profondément et assez systématiquement pour mériter le nom de philosophe, ne s'est imaginé que ses sentiments particuliers d'approbation ou de désapprobation devaient nécessairement être bien fondés , et n'avaient pas besoin d'être mesurés d'après une règle extérieure. La réponseque ces personnes feraient à M. Ben- T. it. ai

tkani serait que , par an examen analytique de Peaprit humai o , elles s^étaient convaincues qne ce qoe nous appelons nos sentiments moraux ( c^est-à-dire les sensations de contentement ou d^aversion que nous éprouvons en comparant nos actions on celles d^antrai à la règle que nous nous sommes faite pour le bien ou le mal ) font autant partie de la constitution originelle de la nalure de Thomme que le désir du bonheur on la crainte de la souffrance ; que ces sentiments ne s^attachent pas , à la vérité , aux mêmes actions dans toutes les circonstances , mais que , lorsqu'elles s^y attachent , elles ne suivent point la loi de Futilité, mais certaines autres lois générales , qui sont naturellement les mêmes chez tous les hommes, quoique réducation ou des circonstances extérieures puissent les contrarier en créant certaines associations artificielles plus fortes qu'elles. Il est vrai que Ton ne saurait prouver que nous devions obéir à ces lois ; mais on ne prouve pas davantage que nous devions régler notre conduite d'après l'utilité. Tout ce que l'on peut dire , c'est que la recherche du bonheur nous est naturelle ; mais il en est de même , répond-on , de notre respect pour certaines règles de morale et de notre disposition à nous conduire en conséquence.

Toute personne au fait des doctrines éthiques, soit de l'école de Reid et Stewart, soit de celle des métaphysiciens allemands (pour ne. pas remonter plus haut), sait que ce serait là la réponse de' ces philosophes a M. Benthado , et à cette réponse les écrits de M. Bentham ne fournissent pas de réfutation satisfaisante; car il est évident que ce système des dis-

tinctions morales n*esl pas , comme il prétend quUIs le sont tous , dénué de sens positif; il ne pose pas non plus comme règle générale les opinions d'une seule personne. Ce système donne pour règle ce qu^il regarde , par des motifs que Ton a jugés satisfaisants , comme Pinstinct de notre espèce ou comme les principes de notre nature commune, principes aussi universels et aussi ineiplicablesque le seraient des Instincts. M. Bentham n*était pas assez profond métaphysicien pour juger ces doctrines. Je pense que la postérité dira que, même quand il a eu raison , il est resté réservé à d^autres de prouver qu'il Pavait. Le plus grand défaut de M. Bentham était de ne pas connaître ou apprécier les pensées des autres hommes, ce qui se voit dans les peines qu'il ne cesse de se donner pour combattre des chio^ères , tandis qu'il laisse de côté le fond de l'opinion de son adversaire.

Après avoir posé le principe de l'utilité, M. Bentham, dans la partie la plus volumineuse et la plus constamment utile de Mb ouvrages , s'occupe à tracer les contours de la morale et de la législation pratique, et à remplir avec beaucoup de détail quelques parties de cette dernière science, en appliquant toujours, d'une manière uniforme et invariable, son principe du plus grand bonheur , dont le caractère éminemment conséquent et systématique de son esprit ne lui permettait pas de s'écarter. Il n'y a peutêtre pas de philosophe chez qui l'on trouve moins de contradictions, moins d'exemples d'une déviation, même momentanée, des principes posés par > lui-même.

Il ettt peut-être heureux que M. Beotham ait con sacré beaucoup plus de temps, à la législation qa^â la morale ; car la manière dont il comprenait et appliquait le principe de Futilité semble devoir amener des résultats "bien plus avantageux dans la première que dans la seconde. £n reconnaissant le bonheur comme la seule chose désirable par elle-même, et la production de l'état de choses le plus favorable an bonheur comme le seul but raisonnable auquel doive tendre soit la morale , soit la politique , on n^arrive pas nécessairement à la doctrine de la convenance telle qu^elle a été professée par Paley j doctrine diaprés laquelle on juge une action, plus ou moins morale , selon les conséquences probables qu^elle aurait si elle était généralement adoptée. Ce n^est là , à la vérité , qu^une très-petite partie de ce qu^une compréhension plus large du principe du plus grand bonheur nous obligerait de prendre en considération. Telle action , comme, par exemple, le vol et le mensonge , occasionnerait sans doute certains maux à la société, si tout le monde s^y livrait; mais ces maux sont loin de constituer toute la portée morale du vol et du mensonge comme vice. Nous n^aurons qa^nne idée très-imparfaite de la relation de ces actions au bonheur général , si nous les supposons existant isolées. Tout acte suppose certaines dispositions des habitudes de Fesprit et du cœur, qui peuvent élre par elles-mêmes des états de bonheur et de souffrance , et qui doivent produire d^autres conséquences encore que ces actions particulières. Nul homme ne peut être un menteur et un voleur sans être encore bien d'ao-

très choses ; et si notre jugement ou nos sentiments moraux envers une personne convaincue de ces vices n^étaient fondés que sur la tendance pernicieuse du vol et du mensonge, ils seraient incomplets. Nous omettrons plusieurs autres considérations qui se rattachent pour le moins autant à la matière , que nous pouvons, à la vérité, nous s^ccoutumer à oublier, mais dont il est impossible que nous ne soyons pas, dans certains cas particuliers , plus ou moins affectés» Diaprés cela , le grand reproche que je crois devoir faire à M. Bentham , en sa qualité de philosophe , et la source d^une grande partie du mal que , sous ce rapport, il faut convenir qu^il a produit avec beaucoup plus de bien , est d^avoir , dans la pratique générale , confondu le principe d^utilité avec le principe des conséquences spécifiques , et de n^avoir presque jamais loué ou blâmé une action que diaprés le calcul des conséquences qui résulteraient de eette action si elle était généralement pratiquée. U a contribué à répandre Tidée que toute action ou habitude d^action qui , par ses conséquences spécifiques , ne devait pas nécessairement et probablement produire du mal soit à Fagent lui-même , soit à d^autres , se trouvait par là même pleinement justifiée; de sorte que toute désapprobation ou aversion que , pour ce motjf , on témoignerait à rindividu qui le fait, est déclarée n^être qu^un préjugé ou une superstition. 11 n^examine pas si cet acte , sans être nécessairement pernicieux luimême , ne suppose pas dans celui qui le fait un cartictère essentiellement pernicieux, ou qui , du moins , manque de quelqu'une des qualités éminemment

nécessaire» pour produire le plus grand bonheur.

Quand un moraliste ne considère point la relation d^un acte avec un certain état de Fâme comme la cause et la liaison de cet acte , par le moyen de cette cause commune , avec de vastes classes ou groupe» d^actions qui en apparence lui ressemblent très-peu, il ne peut estidaer que très-imparfailement les eonséquences de Pacte lui-même. Car on peut affirmer avec très-peu d'exceptions que tout acte quelconque a une tendance à fixer et à perpétuer Pétat et le caractère de Pâme desquels il a tiré son origine. De sorte que si le moraliste néglige cette relation comme cause, il la négligera probablement aussi comme conséquence.

M. Bentham est loin d^avoir entièrement passé sou» silence ce côté de la question, mais il n^en est pa» moins vrai que lui , et d'autres qui ont suivi son eiempie, ont communément, dans la grande importance qu'ils ont mise aux conséquences spécifique» d^une classe d^actes , rejeté toute contemplation de PactioD dans sa portée générale sur Pensemble moral de Tagent , on du moins quils ont renvoyé ces con»idérations à uiie si grande distance , qu^ils le» ont pre»qoe perdues de vue. Par là , ils ont non-seulement diminué la valeur d^une grande partie de leur» réfleiion» philosophiques , mais encore ils ont couru le risqoe de tomber , et , à mon avis , sont réellement tombé» plus d^une fois dans de graves erreurs pratique».

En attendant , ce que les vues générales de M. Bentham avaient d'incomplet n'était pa» de natnre à beaucoup diminuer la valeur de ses réflexions sur ce qui a rapport à la législation. Le législateur enjoint

on prohibe une action sans égard à Pexcellence ou à la turpitude morale que cette action implique en général. Il ne considère que les conséquences qu^elle peut avoir pour la société. Son but n^est pas de rendre le peuple incapable de désirer un crime , mais de Tempêcher d'en commettre. Prenant les êtres bumains tels qu'il les trouve , il s'efforce de contraindre même les personnes dont les dispositions sont le plus opposées au bonheur général à y avoir , dans leur conduite actuelle , autant d'égard que l'on en peut obtenir d'elles sans un très-grand inconvénient. Par conséquent , une théorie qui n'examine guère dans une action que ses propres conséquences , suffira généralement an but que se propose la philosophie de la législation. Cette philosophie courra plus de risque de se tromper dans la considération des grandes questions sociales , dans la théorie des institutions organiques, et I dans les formes générales de la société. €ar celles-ci 9 pour être bien estimées, doivent être considérées commeles grands instruments qui forment le caractère national , et qui conduisent les membres de la société vers' la perfection ou les préservent de la dégénération. Ceci , comme on pouvait à quelques égards s'y attendre , est un point de vue que M. Bentham ne contemple presque jamais , si ce n^est dans quelque but partiel et limité. Et cette omission importante est un des plus grands défauts , par suite desquels ses réflexions sur la théorie du Gouvernement, quoique pleines d'idées précieuses , manquent , selon moi, de conclusions dans leurs résultats généraux.

Nous reviendrons là-dessus plus bas. Je n*ai pas encore terminé la tache plus agréable d^exposer une partie des services que la philosophie de la législation doit à M. Bentham.

Le plus grand de tous , celui pour lequel la postérité honorera le plus son nom', lui appartient exclusivement , et il ne peut être partagé par aucune per^ sonne présente ou à venir. Ce service est celui qui ne peut jamais être rendu qu^une seule fois pour chaque science, je veux dire celui qui indique par quelle méthode d^investigation cette science peut en devenir une. Ce que Bacon a fait pour les connaissances physiques, M. Bentham Va fait pour la législation philosophique. Longtemps avant Bacon , certains iàits physiques étaient bien connus, et avant M» Bentham les hommes possédaient plusieurs observations justes et précieuses , mais détachées , sur Part de faire des lois. Mais il fut le premier qui essaya de déduire régulièrement tous les principes secondaires et médiats par une conséquence directe et systématique du grand axiome ou principe de Futilité générale. Dans tous les systèmes de législation existants, ces principes secondaires, dans lesquels résidait Pessence du système, s^étaient développés en détail; et même quand ils étaient fondés sur des vues d^utilité , ils n^étaient point le résultat d^une suite de réflexions vastes et scientifiques ; le plus souvent ils étaient purement théoriques, c^est-à-dire qu^ils devaient leur origine à des circonstances purement historiques, et n^ayant pas été changés quand ces circonstances changeaient , il ne leur restait plus pour se reposer que des fictions et des

formes vides de sens. Prenez, par exemple, ]â loi anglaise sur la propriété réelle, laquelle tout entière est encore aujourd'hui fondée sur la doctrine des le» nures féodales , quoique ces tenures aient depuis longtemps cessé d'exister partout ailleurs que dans le langage authentique de nos tribunaux. La théorie de la loi n'était pas en meilleur état que les- systèmes pratiques , des jurisconsultes spéculatifs ayant tout au plus osé modifier légèrement les maximes techni-* ques de la partie spéciale de la jurisprudence que le hasard leur avait fait étudier. M. Bentham fut le premier qui eut assez de génie et de courage pour for* mer le projet de ramener la science à ses premiers principes , ce qui ne pouvait être fait et même à peine tenté sans rendre évidents , comme conséquence nécessaire, l'inutilité de plusieurs , la crudité et le manque de précision de presque toutes les maximes qui jusqu'alors avaient passé partout pour des principes de législation.

H.'fientham a en outre lutté contre les erreurs des systèmes existants de jurisprudence d'une manière plus directe encore qu'en se bornant à présenter des ▼érité» contraires. La force d'argument avec laquelle il a détruit les maximes fantastiques et opposées à la logique qui servent de fondements aux divers systèmes techniques , et exposé les inconvénients flagrants qu'elles produisent dans la pratique, ne peut être égalée que par le sarcasme poignant et la gaieté parfaite avec lesquels il s'est moqué de leurs absurdités, et par l'éloquence avec laquelle il ne cesse de déclamer contre elle , tantôt sous ia forme

de lamenta lion, et tantôt sous celle d^înTeetWes.

Tel fut donc le premier et pent-étre le plos grand exploit de M. Bentham ; il a déerédité tons les systèmes techniques , et il a donné Texemple de traiter la loi comme n^ayant en elle-même aacun mystère particulier , et comme n^étant qn^nne alFaire pure^ ment pratique dans laquelle il fallait adapter les moyens au but , comme dans tous les autres arts de la vie. Quand il n^anrait fait que cela , sa place serait encore marquée parmi les plus grands bienfaiteurs scientifiques du genre humain.

Mais M. Bentham ne se borna pas , comme Bacon, à prédire une science , il a fait de larges pas vers sa création. Il a été le premier qui ait conçu , avec ose sorte de précision , Tidée d^un code on d^un corps complet de lois et les caractères distinctifs de ses par> ties essentielles , savoir , la loi civile , la loi pénale et la loi de procédure. Dans les deux premiers de ces départements , il a rendu de fort grands services \ quant au troisième, il Ta réellement créé. Conformément â l'habitude de son esprit , il s^est mis à chercher , ah initio, une philosophie ou une science qui pât s'adapter à chacune des trois branches. Avec les {M'incipes reçus de chacun , il fit ce qu'on bon code aurait fait pour les lois elles-mêmes ; il extirpa les mauvaises , auxquelles il en substitua d'autres ; il repromulgoa les bonnes, mais sous une forme si claire et si méthodique que ceux qui auparavant étaient le plus familiarisés avec elles les reconnurent à peine. Même quand les anciennes vérités passent par ses mains, il leur imprime tant de marques qui loi sont propres ,

qu^ii paraît touvent réclamer la découverte dé ce qu'il n'a fait que réduire en système.

En créant la philosophie de la loi ciytle , il n'a guère fait qu'établir sur' une base convenable quelques-uns de ses principes les plus généraux , et discuter quelques-uns de ses plus intéressants détails. Presque tout ce qu'il a publié sur cette branche de la loi est contenu dans les Traités de législation publiés par M. Dnmont. Il contribua peu à la partie la plus difBcîle, et à celle qui exigeait le plus une main exercée pour en éclaîrcir les difficultés , je veux dire la nomenclature et l'arrangement du code civil; il n'a fait à cet égard que quelques observations détachées , et quelques critiques sur les erreurs de ses prédécesseurs. La Fue générale d'un corps complet de légis^ lation, renfermée dans l'ouvrage que je viens je citer , contient presque tout ce qu'il nous a donné sur ce sujet. /

Dans la partie de la loi pénale, c'est lui qui a fait le meilleur essai qu'on ait encore tenté d'une classification philosophique des crimes. Il a presque complété la théorie des peines, pour laquelle , du reste, ses prédécesseurs avaient plus fait que pour aucune autre partie de la science législative*

La théorie de la procédure (Comprenant celle de la constitution des cours de justice) était, quand il arriva, dans un état plus complètement barbare qu'aucune des deux autres branches , et il l'a laissée sans comparaison la plus parfaite de tontes. Il y a à peine une question d'une importance pratique , dans cette branche si importante par elle-même , qu'il n'ait pas

décidée : il tCA rien laissé à faire à ses successeurs.

Il a démontré de cent façons différentes quVn abolissant la plus grande partie des règles et des formes artificielles qui subsistent dans tous les pays qu^on appelle civilisés , et en adoptant les méthodes simples et directes que tous les hommes emploient quand ils veulent découvrir la vérité des faits pour leur usage particulier , il était possible de se débarrasser aa moins des neuf dixièmes des frais, et des quatrevingt-dix-neuf centièmes du retard qu^occasionnent les procédures^ et cela non-seulement sans augmenter, mais encore en diminuant d'une manière incroyable le risque d'une décision erronée. 11 a aussi établi d'une manière irréfragable les principes d'une bonne organisation judiciaire comprenant la division du pays en districts, ayant chacun un juge nommé pour un temps limité , et décidant sur tous les cas possibles ; ce juge ayant sous lui un suppléant nommé par luimême et pouvant être renvoyé par lui. Dans tous les cas , il y aurait un appel , mais par transmission des papiers seulement , à une cour ou à des cours suprêmes , composées chacune d'un seul juge siégeant dans la capitale.

Il est impossible , avec le peu d'étendue que je puis donner à cette esquisse, d'entrer en de plus grands détails sur les principes et les vues de M. Bentham, à l'égard de cette grande science , qui n'est devenue une science que dans ses mains.

Pour la faculté d'analyser la nature humaine, faculté dans laquelle un philosophe moral devrait surtout exceller, M. Bentham n'est pas placé très-faaot.

lia fait peu de choses sous ce rapporl, se bornant à une phraséologie qui me semble très-erronée , et à une nomenclature de motifs d'actions dans lesquels plusieurs des plus importants sont omis.

Le principe fondamental d^oû il part est que les actions des êtres seositîfssont toutes déterminées par le plaisir ou la douleur ; et là-dessus M. Bentham crée un motif et un intérêt correspondant à chaque plaisir et à chaque peine ; et il alBrme que nos actions sont déterminées par nos intérêts, par Pintérét prépondérant £t par la balance des motifs « Si par là il entend seiilemeat.eequUl a déjà dit, que nos actions sont déterminées par le plaisir et la douleur, cette mailière simple et non équivoque d'élablir la proposition est préférable à Pautre. M aissous Penveloppe d^unephrase plus obscure , un sens se glisse, tant dans Tesprit de Tanteur que dans celui du lecteur, qui va beaucoup plus lèin est qui est entièrement faui^; savoir, que toutes nos actions sont déterminées par des peines ou des plaisirs en ]peri/7ecfcye, des peines ou des plaisirs que nous regardons comme devaât être les consé- ^ences de nos actions. Ceci, comme vérité universelle, ne saurait en aucune façon être soutenu. La peine ou Je plaisir qui détermine notre conduite, précède aussi souvent qu^il suit le moment de Faction. Il est postale, à la vérité , que dans des circonstances de tentation un homme soit empêché de commettre un crime par la crainte du châtiment ou du remords qu^il pourra sonJOfrira/[?/iè^ cet acte coupable , et dans ce cas nous pouvons dire peut-être que sa conduite a été dirigée par la balance des motifs , ou , si vous TaimeK mieai , l'anclitirra t. II. sa

des intérêts. Mais il estpossible aussi, etpoorle i aussi probable, qu^il reculera devant la pensée même de commettre Pacte ; Pidée de se placer dans une telle situation est si pénible qu^il ne peut pas s^ appuyer assez longtemps pour avoir même la force physique de commettre le crime. Sa conduite est alors déterminée par delà douleur, mais par une douleur qui précède Pacte et non pas par celle qu'il juge devoir le suivre. Non-seulement cela peut être ainsi , mais encore, à moins que cela ne soit ainsi, Phomme n'est pas réellement vertueux* La crainte de la douleur qui doit suivre Pacte ne saurait s'élever à moins qu'il n'y ait délibération, et l'homme, de même que la femme qui délibère , court grand danger d'être perdu. D'un autre côté, je ne conçois pas comment reculer devant une action sans délibération peut s'appeler céder i un intérêt» Vintérét emporte l'idée d'un hut dont la conduite active ou passive est le moyen. Rien de semblable n'a lieu dans l'exemple ci*dessus. Il serait plut exact de dire que la conduite est quelquefois déterminée par un intérêt, c'est-à-dire par un but senti, et quelquefois par une impulsion, c'est-à-dire par nu sentiment ou comme vous voudrez l'appeler, qui n'a aucun but ultérieur , l'action ou l'abstinence d'action devenant elle-même le but.

La pensée fTénumérer les motifs , c'est-à-dire les désirs et les aversions de l'homme, me parait être une erreur de conception. Les motifs sont ionorabrables: il n'y a rien qui ne puisse devenir un objet de désirs ou de répugnance par association. On peut Urt>uver utile de distinguer particulièrement les motifs qui

agissent avec le plasde force et le plus de fréquence; mais M. Bentham n^a pas même fait cela. Dans sa liste de motifs , quoiqu^il compte la sympathie , il omet la conscience ou le sentiment du devoir : en le lisant, on croirait que jamais être humain n^a fait une action seulement parce qu^elle était bonne , ou ne sVn est abstenu seulement parce qu^elle était mauvaise. £n ceci M. Bentham diffère grandement de Hartley, qui, quoiqu^il regarde les sentiments moraux comme étant entièrement le résultat de Passociation, ne leur refuse pourtant pas pour cela une place dans son système , mais en forme une des six classes dans lesquelles il divise les plaisirs et les peines. Dans Fesprit de M. Bentham , si profondément imbu de son principe du plus grand bonheur,ce motif était probablement tellement amalgamé avec celui de la sympathie, qu^il devenait impossible de les distinguer ; mais il aurait dû se rappeler que ceux qui reconnaissent une autre réglé du juste et de Tinjuste que le bonheur, ainsi que ceux qui n^ont jamais réfléchi du tout sur ce sujet , ont souvent un sentiment très-vif de Tobligation morale ; et que la règle qu^une personne se forme, soit le bon-, heur ou autre chose , son attachement à cette règle n^est pas nécessairement proportionné à sa bienveillance. Des personnes dont les sympathies sont trèsfaibles ont souvent un très-grand sentiment de la justice, tandis que d^autres chez qui la bienveillance est très-active n^ont presque aucun sentiment d^obligations morales.

Je ne pense pas qu^il soit nécessaire de faire remarquer que Pomission d^un ressort d^action si impor-

taot, dans une énumëration que Ton annonce < complète , doit tendre à créer une habitude de n^gli* ger ce même phénomène , et eonséqnemment de le compter pour rien dans d^autres spéculations morales. Il est difficile d^imaginer une source pins fertile de graTes erreurs , quoique Ton dût supposer cet oubli impossible, si Ton n'en avait pas tu JVxempIe dans un des pins profonds penseurs que le genre hnmala ait produits.

En posant comme axiome philosophique que lea actions des hommes sont toujours conformes à leurs intérêts, M. Bentham n*a fait que répéter cette proposition assez commune , que tous les hommes fool ce qu^ils se sentent le plus disposés a faire, en des termes qui lui paraissaient plus précis, et eonveoaal mieux au but de la philosophie que les autres expressions plus familières. 11 n^a nullement voulu par cette assertion imputer au genre humain un égoîsme i versel, car il a compté le motif de la sympathie < un intérêt, et il y aurait compris aussi* la conscie si dans sa philosophie il ne Peut confondue avec U bienveillance. 11 a distingué deux espèces d^intéréls, intérêt personnel et Tinlérét social: dans le discoms vulgaire on ne comprend d'ordinaire sous ce noncpie le premier.

Mais il ne saurait y avoir une plus grande erreur que de supposer que , parce que nous sentons noosmêmes que notre langage est équivoque , son aosbigui té ne tend pas à pervertir notre manière de penser. Je suis persuadé par expérience que cette habitade de confondre tous les sentiments qui gouvemeiit le

{>enre humain sous le nom d'intérêts, est presque toujours en réalité liée à une tendance à considérer Hntérêt dans le sens vulgaire, c^esl-à-dire dans celui de Tintér^t personnel seul, comme exerçant, par la con> stitution delà nature humaine, une influence beaucoup plus grande et plus exclusive sur les actions des hommes, quMIs ne le sont en réalité. Telle était en réalité la tendance des opinions de M. Bentham.O» peut voir jusqu'à quel point M. Bentham croyait que le prineipe d« régoïsme prédominait dans la nature humaine, par le passage suivant de son livre des Faussetés.

i( Dans le cœur de tous les hommes (en exceptant quelques ébnllîtions rares et de courte durée , résultat de quelques causes excitantes , fortes et extraordinaires) rintérèt personnel prédomine sur Tintérét social, c^est-à-d ire Tin térét individuel de chaque personne sur les intérêts de toutes les autres personnes prises ensemble. » (Page 59S.)

Dans un autre passage du même livre, il dit : u £n prenant Fensemble de toute la vie , il n'existe pas, et ne peut pas exister, d'être humain chez qui tout intérêt public qu*il peut avoir eu, n'aura pas, en ce qui dépend de lui , été sacrifié à son intérêt personnel. Tout ce que les hommes les plus patriotiques , c*estl-dire les pins vertueux , peuvent faire pour le bien public , est de faire tout ce qui dépend d'eux pour tnetlre l'intérêt public , c'est-à-dire leur part personnelle dans l'intérêt public , dans un état qui coïncide autant que possible avec leurs intérêts privés, et qui fes mette le moins souvent possible en état d'opposition entre eux. »

En publiant une pareille manière devoir anr la nature humaine, et par un ton général de pensées et d^expressions qui s^y rapportent , je trouve que les ouvrages de M. Benlham ont fait et font encore beaucoup de mal. Cest par là que les âmes enthousiastes et généreuses acquièrent des préventions contre ses autres raisonnements et contre son essai de faire delà politique un sujet de réflexion précis et philosophique ; et, en effet, si cet essai était nécessairement lié à cette manière de voir , il serait encore plus pernicieux que les vagues déclamations qu^il doit remplacer. L^effet en est surtout remarquable sur ceux que ses réflexions ne choquent point à la première me , car il pervertit toute leur nature morale. Il est difficile de concevoir une tendance qui se conciliât moins avec Tespérance raisonnable du bonheur de Pespèce humaine, que celle que de pareilles doctrines doivent produire sur Pesprit dans lequel elles pénètrent.

Il existe , et il a existé de tout temps , bien des hommes chez qui les motifs de patriotisme et de bienveillance ont été des principes d^action fermes et permanents supérieurs à toute tentation ordinaire , et souvent même à toute tentation possible d^intéréc personnel. Il existe, et il a existé, une multitude de personnes chez qui le motif de la conscience on de Tobligation morale a eu la même force. Il n^y a rien dans la constitution de |a nature humaine qui emp^ che quUl nVn soit ainsi de tout le genre humain ; et, jusqu'à ce que cela soit , les hommes ne jouiront pas de la dixième partie du bonheur dont leur nature est susceptible. Toute augmentation considérable de bon-

heur hamain par un simple changement dans les circonstances extérieures , sans qu^il y ait aussi un changement dans rétat des désirs , me parait une illusion ; et j^ajoute que , tant que les désirs sont bornés au soi, il lie peut y avoir aucun motif suffisant à des efforts pour modifier même ces circonstances extérieures , et leur faire produire du bien. Aucune portion individuelle du bien public qu^un homme peut espérer s^assurer par ses efforts ne peut balancer le sacrifice de sa tranquillité et des intérêts personnels qu^il pourrait faire valoir par une conduite différente.

Gomme c^est pour ceux en qui les sentiments de vertu sont faibles que les livres sur la morale sont surtout nécessaires, Teffet d^écrits semblables à ceux de M. Bentham sur ces personnes-là ne peut manquer d^être extrêmement nuisible ; ils leur inspireront ou bien la tristesse et le désespoir, ou bien un égoïsme froid et sec , auquel elles se livreront avec d^autant plus d ^abandon, qu^on leur a appris à le regarder comme inhérent à leur nature.

Les réflexions de M. Bentham sur la politique dans le sens spécial , c^est-à-dire sur la théorie du gouvernement , se distinguent par son trait caractéristique accoutumé, qui est de commencer par le commencement. Il place sous ses regards Thomme en société , mais sans gouvernement , il examine quelle espèce de gonvernement il serait le plus convenable de former, et il trouve que ce serait une démocratie représentative. Quel que soit le plus ou moins d^exactitude de cette conclusion , je trouve que la manière dont

il «'y prend pour y arriver e«t trompeuse ; car il suppose que les hommes sont les mêmes partout et dans tous les temps ; qu^ils ont les mêmes besoins et sont exposés aux mêmes maux , et que si les mêmes institutions ne leur conviennent pas à tous , c^esl seule* ment parce que , dans un état de civilisation pen avancée, ils n^ont pas assez de sagesse pour Toir quelles sont les institutions qui contribuent le plus à leur bonheur. Le seul problème d^organisation sociale que M. Benlham se soit proposé , est le moyen d^nvestir certains serviteurs du peuple du pouvoir nécessaire pour protéger les personnes et les propriétés, en conservant au peuple la plus grande facîfité possible de changer les dépositaires de ce pouvoir , dès qu^il s^imaginera quMls en ont abusé. Mais ce n^est là qu'une partie du véritable problème. Il semble quMl ne lui soit jamais venu dans Pidée de regarder les institutions politiques sous un point de vue plus élevé , comme devant principalement servir à Tédacatipn sociale du peuple. S'il l'avait fait , il aurait découvert que les mêmes institutions ne conviennent pas plus à deux nations dans des degrés différents de civilisation , que les mêmes leçons ne conviennent k des ienfants de différents âges. Dans les tribus d'Indiens de l'Amérique septentrionale, c'est un progrès que d'apprivoiser leur orgueilleuse et solitaire indépendance , tandis qu'à des nègres émancipés il faut enseigner l'indépendance au lieu d'une obéissance servile aox volontés d'autrui. 11 s'agissait d'adoucir nos ancêtres demi-barbares , comme il serait nécessaire au contraire d'endurcir une race d'Asiatiques énervés. Com-

ment la tnéme organisation sociale pourrait-elle produire des effets différents ?

La principale erreur de M. Bentham , dans ses vues sur la nature humaine, me paraît être d^avoir supposé le genre humain gouTerné par une partie seulement des motifs qui réellement le dirigent, et avec cela de croire qu'il calcule cette partie avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne le fait. Je pense qu'il s^est laissé , jusqu'à un certain point, égarer dans sa théorie politique par l'idée que la soumission de la plupart des hommes à un gouvernement établi est principalement due au raisonnement qui leur fait sentir la nécessité d'une protection légale , et l'intérêt commun de tous à une obéissance spontanée et zélée à la loi. Je suis convaincu qu'il ne se doutait pas combien le merveilleux acquiescement des hommes à la forme de gou- Ternemènt qu'ils trouvent établie provient simplement de l'habitude et de l'imagination , et, dépendant par conséquent du maintien d'une sorte de continuité dans l'existence des institutions et d'identité dans leurs formes extérieures , ne peut pas se transporter facilement à de nouvelles institutions , quand même elles seraient préférables aux autres , et s'ébranle à la moindre circonstance qui ressemble à une interruption dans la durée hi&Lorique ou qui peut être considérée comme la fin de l'ancienne constitution et le commencement de la nouvelle.

Les écrivains ^constitutionnels d'Angleterre antérieurs à M. Bentham avaient porté ces sentiments jusqu'à la superstition. Ils ne considéraient jamais ce qui convenait à leur siècle , mais ce qui avait existé

avant eux , et même dans des «iècles depuis longtemps écoulés. II n^y a pas bien des années encore que c^était diaprés ce principe même que Ton défendait la réforme parlementaire. M. Bentham a rendu un grand service en décrédilant complètement cette école politique, et en montrant combien il était absurde de sacrifier un bien présent à des moyens surannés ; mais je trouve qu^il est tombé lui-même dans Terreur contraire. Le seul fait que certaines institutions politiques existent , qu^elles ont existé longtemps , et qu^elies se sont associées à tous les souvenirs historiques d^un peuple, en fait une sorte de propriété qui les adapte à ce peuple , et leur donne un grand avantage sur des institutions nouvelles quelles qu^elles soient, pour obtenir cette soumission prompte aux décisions de Tautorité légale, qui seule rend possibles ces innombrables conventions tacites entre des intérêts opposés, sans lesquelles aucun gouvernement ne pourrait subsister pendant un an , peut-être même pendant une semaine. Les écrits de H. Bentham n^offrent pas la plus légère trace du sentiment de cette importante vérité.

11 est cependant impossible de refuser à M. Bentham , sur ce sujet , comme sur tous ceux dont il s^est occupé , le très-grand mérite d^avoir mis en évidence un des côtés de la vérité et un côté très-important. Ses réflexions , soit qu^elles roulent sur le gouvernement , sur la morale ou sur tout autre sujet , quoiqu'elles puissent être imparfaites sous quelques rapports, n'en sont pas moins très-instructives et très -précieuses pour toute personne en état de sup-

p\éer à ce qui leur manque. Elles ne peuvent induire en erreur que par la prétention quelles mettent en avant d^ofTrir toute la vérité , et de former une théo* rie et une philosophie complète du sujet sur lequel elles roulent. M. Bentham pensait plus qâ^il ne lisait; il comparait rarement ses idées avec celles d^aulres philosophes , ou ne se doutait pas combien de pensées avaient existé dans d^autres esprits, que ses doctrines ne donnaient le moyen ni de réfuter, ni d^apprécier.

Page 1