ET SON AVENIR
Les tristes nouvelles qui arrivent du Bengale m'engagent à donner succinctement une idée de l'Inde anglaise.
Il y a un siècle à peu près, quelques négociants de Londres se formèrent en compagnie , et , à la faveur d'une charte portant privilège exclusif, ils établirent une factorerie au Bengale. Gomme le pays était infesté de voleurs, ils la faisaient garder, pendant la nuit, par quelques hommes armés; bientôt ces hommes furent au nombre de cent, et la Compagnie anglaise obtint du prince local un terrain assez vaste autour de la facforerie; elle y gagna plus de sécurité, mais cependant elle eut ainsi une petite frontière, et dut augmenter le nombre de ses hommes armés.
Le pays était alors divisé en un grand nombre de petits États; et ceuxci se faisaient des guerres continuelles. Quelques princes vinrent demander l'aide des Anglais^ offrant des territoires en rétribution. D'autres leur soulevèrent des querelles et les obligèrent à se battre. C'est ainsi que la Compagnie des négociants anglais se trouva, après quelques années, maîtresse de tonte la province du Bengale.
Le gouvernement britannique dut prendre connaissance de ces faits et vint même aider la Compagnie , en lui envoyant des troupes et des vaisseaux. En compensation , il commença à intervenir dans l'administration des vastes contrées qui étaient devenues la propriété de la Compagnie.
Sa charte expirant en 1833, le gouYernemeDt lui en accorda une nouvelle en Tértu de laquelle il fut défendu aux directeurs de la Compagnie d'exercer le commerce, qui devint libre désormais.
Comme la Compagnie exposait qu'elle avait perdu son capital , le gouvernement lui reconnut un crédit de £ 6,00P,000l et lui alloua la somme annuelle de £ 650,000 (intérêt de dix et demi pour cent). Les membres de la Compagnie reçurent ainsi des inscriptions pour la somme de £ 6,000,000 portant dix et demi pour cent d'int^ét A cause de cet avantage, les inscriptions sont toujours à peu près à 300 pour cent. Elles forment ce qu'on appelle VIndia Stock. L'intérêt total annuel de £ 650,000 (16,250,000 francs) est payé par le trésor de l'Inde.
Depuis 183'4, tout possesseur d'une de ces inscriptions fait partie -de la Compagnie de l'Inde; et il suffit d'en avoir un certain nombre que la charte a Gxé pour pouvoir être élu membre de la Direction (Court of directors). ,
Par la nouvelle charte, i un bureau de la couronne, intitulé Board of controi {Bureau d'intervention), fut établi. La Direction de la Compagnie ne peut envoyer ses ordres au gouverneur général de l'Inde que par l'entremise du Bureau (le contrôle. Celui-ci est de fait un ministère qui gouverne l'Inde. Les directeurs de la Compagnie n'ont d'autre pouvoir effectif que celui de faire des nominations pour les emplois civils et militaires : c'est ce qu'on appelle le patronage; ils peuvent favoriser leurs parents ou leurs amis. Quelquefois ils ont vendu des emplois , bien qu'ils n'y soient point autorisés. L'exercice de ce patronage est le seul avantage que, depuis la charte de 183A, les directeurs de la Compagnie retirent de leur position. Ils peuvent rappeler le gouverneur général de l'Inde s'ils le jugent convenable. Dans ce cas, la reine propose pour le remplacer trois personnes parmi lesquelles seulement les directeurs doivent choisir le nouveau gouverneur générai.
La Compagnie anglaise a eu continuellement des guerres dans l'Inde. Les princes voisins, sans reconnaître la supériorité et la force des Euro^ péens, lui ont maintes fois cherché querelle pour la chasser de l'Inde. Le résultat a été que, malgré les ordres constants partis de Londres enjoignant de ne pas faire de conquêtes, les gouverneurs généraux, Tun après l'autre, ont été obligés, pour avoir la paix , d'occuper les pays de ces voisins incorrigibles. Ainsi l'empire britannique s'est étendu jusqu'à absorber le Lahore et le Scinde, et il exerce une influence toute directe sur l'Afghanistan jusqu'à la Perse.
A l'époque où les Anglais commencèrent leur carrière an Bengale, il régnait à Delhi le Grand-Mogoi ; c'est le titi'c que prit Timour (Tamerlan) en conquérant l'Inde, et que conservèrent ses successeurs.
Ces conquérants mogols étaient musulmans et prétendaient à la domination de toute Flnde. Il y avait pourtant un grand nombre de princes suzerains, tant musulmans qu'Indous, qui gouTernaient leurs États avec tout le degré d'indépendance qu'ils parvenaient à obtenir*. Ces princes se faisaient aussi entre eux des guerres acharnées. Au temps de l'arrivée des Anglais, la cour de Delhi était démoralisée et n'exerçait presque plus de contrôle sur les pays quelque peu éloignés. L'Inde entière se trouvait en proie à l'anarchie ; les voleurs et les pirates y régnaient librement. Pour aller d'un lieu à un autre, soit par terre » soit par les rivières, il fallait se réunir en caravanes et convois d'une grande forcé. Ceci explique la facilité de la conquête britannique ; elle fut un bienfait pour ces malheureuses régions.
Les recettes de la Compagnie de l'Inde se sont élevées dans ces dernières années de 650 à 700 millions de francs. Plus de la moitié provient de l'impôt teriîtorial, et le reste de taxes indirectes, c'est-à-dire des monopoles de l'opium et du sel, de la douane, du timbre, etc.
Les Anglais, déj^ maîtres d'une grande partie de l'Inde, partagèrent tout le Bengale en diverses parties de terrain. A chaque fraction, une somme permanente fut fixée comme impôt foncier; ces lots furent alloués à des spéculateurs qui s'obligèrent à payer au gouvernement la somme déterminée. Ces fermiers s'appellent zémindar» (1) et les parties de terrain zémindaries. Tant que le zémindar paye la somme fixée pour sa zémindarie, il en conserve la jouissance, il la sous-loue en tout ou en plusieurs parts, il la vend et même il la lègue par testament ; mais s'il reste en arrière, le gou vernement le dépossède immédiatement. Eu vertu de ces dispositions, les zémindars sont devenus de fait les maîtres des terres, et leurs propriétaires primitifs ont été réduits à l'état de travailleurs, auxquels les zémindars ne laissent en définitive qui l'indispensable pour ne pas mourir de faim.
Les zémindars sont en réalité plus que des propriétaires , ils sont de véritables seigneurs féodaux ; ils traitent les cultivateurs comme bon leur semble. Sans doute il y a dans le pays des autorités civiles et des tribunaux de justice devant lesquels tout le monde est égal par la loi ; mais ces garanties sont plus qu'illusoires. Dans l'Inde, on achète autant de témoins qu'on en veut, au prix de deux ou trois francs. Or le puissant zémindar, quand il s'agit de comparaître devant une cour, reste toujours triomphant, eC^-il commis n'importe quelle exaction ou quel crime.
Un riche et respectable Espagnol qui, chassé de rÀmériqœ du Sud par l'insorrection, exploitait une indigoterie au Bengale, me disait : « Qd
(1) Nom persan eomposé de zemln (terre) et du verbe avoW,
parle de nos esclaves de Cuba, mais qu'est-ce que la misère de nos nègres comparée à celle de ces pauvres Indiens 7 Ces Indiens sont mes esclaves et les esclaves de mes domestiques^ les esclaves du zémindar, les esclaves des employés du zémindar, et les esclaves de leurs domestiques. »
Je ferai observer, en passant, que les cipayes qui se sont révoltés sortent <le ces troupeaux de malheureux esclaves des zémindars.
Dans lesautres Présidences hors du Bengale, le gouvernement des Anglais afferme les terres au plus offrant, soit pour un an, soit pour plusieurs années.
Il y a encore dans Tlnde un grand nombre d'États (plus de cent cin* quante), grands et petits, qui ne sont pas gouvernés directement par ieé Anglais. On les laisse sous l'administration des princes natifs , moyennant des conditions extrêmement variées. Tantôt le souverain indigène paye un tribut annuel à la Compagnie, tantôt il a contracté d*oi>éir à celle-ci. Le plus ordinaire pour ces souverains est d'avoir un corps de troupes organisé et commandé par des Anglais ; de plus, la Compagnie anglaise conserve près de lui un ministre résident. Il va sans dire que ce résident est le véritable gouverneur du pays. £n résumé, l'indépendance de ces États est tout à fait nominale; elle ne sert qu'à rendre possible aux chefs natifs et à leurs employés l'exercice de leur rapacité sur les populations, et à alimenter dans l'esprit de ces demi-souverains et de leurs ministres le désir de devenir complètement indépendants en secouant le joug des odieux étrangers.
Dès que les ministres d'Angleterre s'immiscèrent dans le gouvernement de l'Inde, une lutte s'engagea entre deux systèmes opposés. Les Anglais qui n'appartenaient pas à la Compagnie, et qui par conséquent n'avaient jamais été dans l'Inde, voulurent y introduire l'instruction et les sciences au moyen d'écoles publiques , et le christianisme à la faveur des missionnaires; les membres de la Compagnie, au contraire, désiraient maintenir ces populations dé couleur dans le statu quo. Les partisans de la réforme, comme appartenant au gouvernement de la couronne, eurent le dessus. Des établissements publics d'éducation furent établis ; ils coûtent annuellement au gouvernement de l'Inde 2,250,000 francs ; et les sociétés religieuses d'Angleterre y envoient en,outre 4,500,000 francs pour entretenir près de neuf cents missionnaires , qui dirigent à leur compte plusieurs écoles.
La liberté de la presse y fut également établie, et par suite de cette mesure divers journaux en langue indigène y ont vu le jour. Il paraît pourtant que le préféré d'entre eux n'a jamais pu se faire une clientèle de mille souscripteurs.
Les Indiens jusqu'à présent n'ont pas apprécié ces bienfaits ; ils y ont
vu seulement le plan arrêté de la part des Anglais de les induire à abjurer leurs religions et de les persuader tôt ou tard d'embrasser le christianisme. L'ardent prosélytisme des missionnaires surtout , qui a été dans ces dernières années plus actif qu'auparavant, a soulevé rindignation des fana-^ tiques.
Les Anglais, malgré les continuelles guerres qui les ont occupés, ont ouvert un canal d'irrigation qui, naissant au pied de l'Himalaya , arrive jusqu'aux champs de Delhi , après un parcours de 750 kilomètres, et un autre appelé te canal du Gange, qui, prenant sa source à Hurdwar, fmit à Gawnpôre, formant un développement de 1,500 kilomètres. Il a fallu faire traverser les eaux de ce canal par la rivière Solani, et à cet effet on leur a construit un pont de 15 arches ayant chacune 50 pieds d'ouverture. Cette magniûque construction a coûté plus de sept millions de francs.
Une grande route pour voitures a été pratiquée ; partant de Calcutta , elle se dirige vers Bénarès, Agra, Delhi, et doit arriver aux pieds de l'Himalaya, sur un parcours de 2,/i00 kilomètres; elle en mesure aujourd'hui 1,600. Une route pareille, qui compte déjà 1,200 kilomètres, de Bombay à Agra, est en construction ; et une autre encore, de Calcutta à Bombay, s'étend déjà à 250 kilomètres.
Enfin un vasie réseau de chemins de fer a été commencé ; les actions jouissent d'un fort intérêt assuré par le gouvernement ; et quelques cen^ taines de kilomètres sont en exploitation.
Il y a eu dans l'Inde une secte diabolique connue sous le nom de Tug^ Les associés étaient liés entre eux par le secret et adoraient une divinité infernale. Leur but était de comniettre le plus grand nombre possible d'assassinats en dépouillant leurs victimes. Ils avaient des ramifications et se communiquaient dans toutes les contrées de l'Inde. Les Tugs exercèrent leurs cruautés bien après l'établissement des Anglais; mais à la fin ceux-ci vinrent à bout de détruire cette horrible association qui était une grande calamité pour le pays; ils ont pendu plusieurs centaines de Tugs.
Ces faits justifient parfaitement les lignes suivantes d'un excellent livre qui vient de paraître sur l'Inde (1).
« Depuis plus de soixante ans la propriété privée a été chose ^crée dans » l'Inde anglaise ; des millionnaires ont étalé leurs richesses au soleil et » n'ont pas senti leurs têtes trembler sur leurs épaules. C'est là un fait » inouï dans l'histoire de ces contrées lointaines et le plus beau panégy- » rique que l'on nous semble pouvoir tracer de l'administration de l'hono^ » rable compagnie.
(1) Les Anglais et rinde , par E. de Valbçïen, consul général de France à à Calcutta. Paris, 1857. ,
» Nous connaissons assez k pays pour affirmer sans hésitation que si le » rhéteur peut tropYcr un sujet à phrases ronflantes dans le fait de Texploi- 9 tation de plus de cent miilioos d'Indous par un« poignée d'Européens , 9 rhomme pratique doit reconnaître que Tlnde possède aujourd'hui le » gouvernement le plus honnête, le plus éclairé, le plus juste ^ le meilleur » en un mot qu'elle ait jamais eu. j»
Nombre de personnes croient que le gouvernement de Londres tire des resfiourcei pécuniaires de Tlnde. Le trésor de c^tte colonie a toujours été indépendant de l'Angleterre^ et presque toujours il a éprouvé des déficits qui OBX obligé la Compagnie à contracter des emprunts. Ainsi, l'Inde anglaise a maintenant une dette publique de 1,250,000,000 de francs, outre les seize millions qu'elle a à payer annuellement pour les intérêts des titres India Stock
La nation britannique retire cependant de grands avantages de ses possessions indiennes. Elle reçoit d'abord les seize millions que je viens de citer et aussi la plus gr«ide partie de l'intérêt annuel de la dette, dont bon nombre d'inscriptions appartiennent à des résidents en Europe. De plus, les employés civils et militaires font annuellement des remises considérables « soit comme épargnes, soit pour faire face aux dépenses de leurs enfants, qu'ils font élever dans des collèges en Angleterre. Sans cesse beaucoup de ces employés viennent avec congé en Europe. .iB vais faire un calcul approximatif du tribut annuel que l'Inde paye è la Grande-Bretagne :
Pour riniérêt du papier India Stock 16,250,000
Pour intérêts de la dette publique 40,000,000
Envoyé par les employés civils et militaires. 40,000,000
Envoyé par le gouvernement pour payer les pensions des
employés en retraite . 20,000,000
Pour les effets militaires que le gouvernement anglais
envoie à l'armée de l'Inde 20,000,000
Pour les capitaux des négociants et indigotiers qui se retirent en Europe, après avoir fait leur fortune . ..... 15,000,000
Outre celle somme, il fgiut compter les bénéfices de tous les fabricants et des négociants qui font des affaires avec l'Inde, commerce auquel s'emploient peut-être un millier de navires. •
J'ai dit que l'Inde paye un tribut annuel d'environ 150 millions de francs à la Grande-Bretagne. Il ne faut pourtant pas en induire qu'on exporte des métaux de la colonie pour la métropole. Les grandes quantités d'opium ,
d*indigo, de sncre, de coton, de soie et d'aatres produits natarels, que les étrangers tirent de Tlnde, font qoe la balance mercantile est après toat en faveur de cette ricbe contrée» et qa'il est nécessaire d*y importer con* stamment , pour solder les comptes, de l'or et de l'argent d'Europe , d'Amé« rique et de Chine. Pendant la moitié du siècle actuel» pluà d'un milliard de francs est passé certainement, par des navires anglais, de la Chine i Calcutta et à Bombay.
Dans l'Inde on enfouit beaucoup de trésors; et cet usage était plus gé* néral avant la domination anglaise , parce qu'alors on n'y connaissait point de titres portant intérêt soit de la dette publique, soit de banques ou d'autres associations commerciales. Les princes surtout ne manquaient jamais d'avoir leur trésor. Quand le grand-aïeul du roi actuel d'Oude monta an trône, il trouva, à ce qu'on raconta, dans les caves de son palais la fabu- Jeuse somme de 25 milliards de francs. Il aurait pu payer toute la dette de la Grande-Bretagne. Il se mita gaspiller cette colossale mine d'or, et fit la fortune de toutes les personnes qui l'entouraient II n'était pourtant pas heureux I II avait un chien, et il disait souvent : « Voyez, j'ai fait tant de personnes opulentes; eh bien, il n'y a que ce chien qui m'aîme véritablement » Et des larmes lui coulaient des yeux. J'ai connu très-familièrement à Bénarès un des princes détrônés pour avoir fait la guerre aux Anglais; il y était prisonnier. En le dépossédant de ses États, on lui avait permis d'emporter ses effets personnels et il avait trouvé moyen de faire glisser avec ceux-ci une charrette pleine de briques d'or. Comme la pension que lui allouait la Compagnie ne lui sufûsait pas, il vendait de temps à autre, en cachette, une de ces briques. Je lui en vis vendre une pour laquelle il eut à peu près 12,500 francs.
Celte habitude d'amasser des trésors, entre autres maux, a amené sur l'Inde celuide l'irruption des montagnards féroces. Les Afghans ont envahi et saccagé dix-sept fois les^malheureux habitants des plaines de Tlndoustan(l).
(1) Alexandre fut aussi sur le point de l'envahir. Ayant traversé le fleuve Indus, le royaume de Lahore et la rÎTière Sutlege, il rencontra le désert de Babavalpor. Il Toolait poursuivre sa marche, mais son armée commença à se mutiner. Alors il re* tourna sur ses pas vers PIndus, qu'il prenait pour le Nil , fit construire des barques où il mit son infanterie, et la cavalerie marchait sur les -rives, à droite et à gauche. 11 croyait se diriger vers TÉgypte. Tout à coup les harques restent à sec; puis après quelques heures elles flottent de nouTeau. Il croit que la mer est voisine, et envoie des gens qui, eif effet, la trouvent. Alors U fait construire trois vaisseaux qui sont lancés dans la mer, et qui, sous la conduite de Tamiral Nearcns, doublent le cap de Bonne- Espérance (qu'on croit généralement trouvé pour la première fois par Yasco de Gama) et arriTent à Alexandrie après trois ans de voyage.
Les Anglais soot-ils aimés dans TJnde? Non; ils y sont au contraire détestés (1). Je visitai plusieurs de ses provinces en 1838, et 1839; elles me parurent déjà un volcan. Gomme je pouvais m'exprimer en persan (2) et même un peu en indoustani, je parlais souvent avec des indigènes au sujet de leur état politique.
Je n'étais pas Anglais; ils ne craignaient pas de m'ouvrir leur cœur. Quand je leur demandais s'ils seraient contentsde voir.arrîver les Russes (3) vers leurs pays, ils me répondaient : « Ah! plût à Dieu que vinssent les Russes, ou les Afghans, ou même les diables, pour|;ious délivrer des Anglais! »
Il y a quinze ans que j'ai parlé sans ambiguïté de cet état de choses ; peu après mon voyage dans l'Inde, je publiai un rapport officiel , que j'avais fait pour le ministre des affaires étrangères de mon pays, sur l'état des îles Philippines. Je dus toucher la question des négociants étrangers qui vont s'y •
(1) « Pendant les désastres de Caboul, les campagnes incertaines du Punjab, on a pu facilement se conTaincre que les sympathies populaires de l'Inde étaient avec les Afghans et les Sicks, et non pas du côté des Anglais. C^est en vain que la conquête anglaise a tiré l'Inde de Tablme des guerres civiles et des révolutions , que sous son influence la fortune publique a augmenté dans des proportions prodigieuses; tous les bienfaits d'un gouvernement régulier, la liberté individuelle, la sécurité parfaite de la propriété, les grands travaux publics qui sillonnent aujourd'hui le pays, n'ont inspiré aux populations ni affection ni reconnaissance. Pour elles, l'Anglais a été, il est et sera toujours le mattre, sinon l'ennemi ! »
(Les Anglais et VJnde, par E. de Valbezen , consul général de France à Calcutta. Paris, 1357.)
(2) Le persan était la langue de la cour de DeUii, et encore aujourd'hui il n'y a pas de musulman tant soit peu bien élevé qui ne le parle facilement.
(3) Dans les instructions que je reçus en 1834, pour faire mon voyage en Orient (voyez page 244), il m'était ordonné de me rendre dans l'Inde à travers la Perse, et de m'informer s'il serait possible aux Russes d'envahir la colonie britannique.
A la suite se trouTaient ces lignes :
« L'indoustan doit être aussi un objet spécial pour vos observations, afin de savoir quelles sont les hases du gouvernement que l'Angleterre a établi à Calcutta; si les autorités subalternes font subir des vexations aux populations; si cette puissance pourra se soutenir dans la domination de ses vastes possessions près du Gange, à l'aide de la milice appelée cipayes, et si cette milice est animée de l'esprit de fidélité qui est nécessaire pour compter sur elle dans le cas d'une guerre. » (El Indostan debe tambien ser objeto particular de la observancia de Y. para saber que bases tiene el gobierno que la Inglaterra ha establecido en Calcuta ; si las autoridades subalternas causan yejaciones à las poblaciones ; si podrà aquella potencia sostenirse en la posesion de sus dilatados dominios en el Ganges^ con el auxilio de la milicia Ilamada sipayos^ y si esta se halla con el buen esplritu que se necesita para Qontar con ella en el caso de una guerra.
» Aranjuez 10 de abril de tSd4 — Francisco Martinez de la Rosa. »
établir, et à l'admissioa desquels le gouvernement espagnol^ par des méfiances politiques, a mis pendant longtemps des entraves ; les Anglais, en 1762 , attaquèrent et prirent Manille. A propos de ees questions, je parlai de la Grande-Bretagne, de la haine qu'avaient les Indiens pour sa domination, et des difficultés financières qui pourraient bientôt l'atteindre; et, rimagination trop exaltée, je finis même par dire qu'à mon avis nous aurions, avant peu d'années, plutôt à plaindre qu'à craindre la Grande-^ Bretagne (1).
On me demandera : pourquoi donc les Indiens haissent^ils les Anglais?
D'abord, ^out peuple abhorre la domination des étrangers, fussent-ils des anges. Les masses sont Incapables de connaître ce qu'il y a de bon sous leur joug; peut-être même prennent^elles les bienfaits pour des maux. Les capables sont rongés par l'ambition ; ils ne voient qu'une chose dans la domination étrangère, c'est qu'eux-mêmes ils ne sont rien. V indépendance nationaio est le sentiment le plus naturel chez l'homme. Vanumr de ta patrie est beaucoup plus fort parmi les sauvages que parmi les civilisés.
Les Anglais vont dans l'Inde ; ils sont obligés de s'entourer de nombreux domestiques, ils y vivent en grands seigneurs; ils y jouissent d'appointements énormes, et fabuleux si on les compare aux petites sommes qui
(1) En este colosal imperio todo es artificial. Los Ingleses son de aquellos subr
ditos aborrecidos No tienen mas apoyo que la tropa. Los Indios estan contra
tàdo su gtuto sujetos à los Ingleses por medio de soldados indios pagados con dinero que se saca à los lodios. Aqui todo es imperio de ilusion y de opinion, no hay ningun iazo de amor, ningun cimiento solido. Este es un hombre muy robusto en la apariencia pero que el soplo de un aire pnede matar y que de todos modos ha de morir. Si los Rusos se deciden à tirar el guante y meten en el Afganistan un ejército de 15 é 20^000 hombres, la India inglesa eslA perdida sin remedio : esta es mi opinion. Très anos atras este ejército hubiera hallado tal vez dificultades para llegar à Lahor, pero en el dia los Afganes le recivirian con los brazos abiertos y no le faltarian ni cameUos ni viTeres. Al contrario se unirian & ellos para vengarse de los Ingleses y correr a saquear la India que era su antigua profesion. Al llegar al Indus los iDgIeses se verian de repente acometidos por todas las fronteras y por enemigos interiores ; y su poder caeria probablemente como un castillo de naipes
El obispo de Calcutu, S' Hébert, en su conocida descripcion del viage que hizo por la India, dice que en cualquiera circunstancia favorable, desde el uno al otro estremo del pais, todo el que pueda comprar 6 robar un caballo se armarâ contra el gobiemo ',
Pienso que la Gran-Bretana esté en yispera de caer muy de prisa y de causarnos mss làstima que espanto
(Informe sobre el Estado de las islas Filipinas. Capitulo Politiea es^ertor, pag. 18 yl9.— Madrid, 1843.)
suflBseBt aax natifs poar vivre. Ils se retirent ensuite en Europe avec une fortune ou avec une forte pension de retraite. Tout cela sort de t*Inde. Or les indigènes disent i « Voilà des hommes qui viennent d*un pays lointain, des hommes ennemis de notre race et de notre religion , et qui nous exploitent h leur gré et entièrement à leur profit f »
Combien de princes détrônés, combien de parents de ces princes, combien d'hommes supérieurs par rapport à leurs compatriotes, n'ayant qu'un mince emploi ou en étant entièrement privés , qui pensent qu'ils seraient des rois, des ministres, des gouverneurs, des juges, des collecteurs de taxes, en nn mot, qo'îls seraient des personnages, dans le cas où l'on pourrait chasser ces heureux étrangers qui accaparent toutes les places lucratives! On me disait souvent : « tes ÂngtsTissont tout; nous ne sommes rien. »
Il est dans la nalnre des Anglais de régarder d'un air dédaigneux les hommes de tous les autres peuples, parce qu'ils se croient (et avec raison, je pense) supérieurs. On peut donc se faire une idée du mépris hautain avec lequel ils traitent ces Indiens cuivrés qui leur sont en réalité si inférieurs, et (jui, réduits à la condition de sujets conquis, se voient obligés de flatter leurs maîtres. Ce mépris s'étend même jusqu'aux personnes couleur café an lait : les créoles de l'Inde qui ont dans leur sang quelque mélange d'indien ou de portugais sont nommés par les Anglais halfcctst (demi-caste ou caste bâtarde), et ne sont plus considérés de la même ma- . nièreque les blancs.
Il est encore dans l'Inde une circonstance aggravante : la division des castes s'y trouve : on a le plus grand respect pour les hautes castes, et un souverain mépris pour les basses. Or les Européens (parce qu'ils mangent de tout) sont considérés appartenir à la dernière des castes, celle des metters. La destinée des pauvres metters, en naissant (car là il n'y a pas de possibilité de changer de caste) , est de nettoyer toute espèce d'ordures.
Les Indiens ne se gênent pas pour nous dire eux-mêmes qu'ils nous considèrent comme appartenant à la caste des métiers; ce qui d'ailleurs leur paraît très-exact et juste : ils ne voient pas d'autre caste où ils puissent nous classer.
Il y a aussi une autre caste avilie, c'est celle des danseurs et danseuses. Dans l'Asie, en général, il n'y a de danseurs que ceux payés pour amuser les personnes riches. Toutes les danseuses , sans exception , sont d'abjectes prostituées. Eh bien, j'ai vu un jour, à une fête dans une maison indigène, un théâtre de marionnettes : il représentait un bal anglais ; le gouverneur général des Indes en grand uniforme, tous les autres principaux chefs et leurs dames arrivaient les uns après les autres, désignés par leurs noms, et se mettaient à danser pour amuser les assistants indiens.
J'ai été Surpris de voir qu'en Angleterre on considère l'insurrection dés cipayes comme conséquence d'un défaut d'organisation dans l'armée. L'armée n'était pas., je crois , mal organisée ; les soldats y venaient tous volontairement; dans leurs champs ils auraient gagné deux roupies (5 francs) par mois, et la Compagnie anglaise leur en donne 8; dé tous les Indiens, les cipayes seraient ceux qui perdraient le plus en cas d'un triomphe complet sur les Anglais ; mais Ils sont Iqdiens et pénétrés d:e l'esprit de leurs compatriotes ; ils ont sucé le lait en entendant maudire ces dominateurs étrangers ; ils ont des armes à la main, et à la fin ils éclatent et se soulèvent. Les paysans ne se sont pas d'abord présentés en avant, parce qu'ils manquent d'armes, d'argent, d'organisation ; mais qu'on ne les croie pas indifférents : leur esprit se fait jour à travers les régiments des cipayes : ceax-ci, dans ces circonstances, représentent leur nation.
Lés Anglais conserveront- ils l'Inde 7 Je dois dire la vérité ; je pense qu'ils la perdront tôt ou tard; je dirai plus: j'ai la conviction que toutes les .colonies sont destinées à être perdues (1). La nature veut
(1) Je vais copier ce qoe j*ai écrit à propos de Plie de Cuba» dans une brochure espagnole :
R Antes de que M r Soulé saliese de los BstiMJtos-Unidoa para venir à Espaiia diieyo en una obrita mia que tuvo bastante circulacion (La Iberia),quela construccion de todos los principales caminos de l^ierro de Espana puede muy bien efectuarse con 100 millones de pesos fuertes y que los Norte-americanos (que dieron mas de 200 por la Galifomia, cuando aun no eran conocidas sus minas) nos ofrecerian por la isla de Cuba, qm al fin hemos de perder, una gran suma que fuera muy prudente aceptar ; y anadia que el aumeoto que luego de construidos esos caminos tendria nuestro presupuesto de ingresos séria mucho mayor que la resta neta y aun que la renta total que produce aquella Antilla.
» Posteriormente (à pesar de una sesion de las Certes Constituyentes sobre este asunto muy espanola, quiero decir, en donde ecbaron al aire bastantes toaterias y baladronadas personas que solo en el mapa ban visto las eolonias) tuve la intencion de publicar un folleto, en el que hobieriu» salido é luz cosas euriosas, destinado espresameote à sostener el pensamiento que arriba se indica y À probar que tarde d temprano bemos de perder la isla y que en ml opinion suceder4 eso muy pronto, si Dios no remédia la sitoacion politica porque estamos atravesando. En él babria dicho que el deseo de escribir con toda libertad ese folleto habia sido una de las causas que me indujeron à no admitir la direccion gênerai de Ultramar, que con insistencia se me acababa de ofrecer. Siendo empero la materia delicada» consulté à algunos amigos colocados en eleyada posicion, los que, por lo gênerai, desaprobaron mi proyecto aunque dandome en el fonde la razon ; y se me indicé que sin conseguir mi objeto podria erear embarazos al gobiemo, alimentando las esperanaas de loa que trabajaban por alcanzar la venta de la Antilla , esparanzas que el gobiemo deseaba con empeno matar y estioguir. Don Francisco de Luxan sobre todo
U gûMv^meni^nt de ût.imfaUté pav* la même iùcalU^ (1). lès Anglais parvjertâroal irès-pvobablemefit à ^onffer ta présente révolte; inàis
me coayençid con estas diacretas raifones. « Todo$ Qoaooéiww ahora que.Ëspwa » Dada ganô coo la dominacion de Nàpoles, Milan 6 Flaades, y que por el contrario » le causé maies, cuyas consecuencias aup estamos sufriendo; mas^ que caso se » hubiera hecho del que en tiempo de Càrlos Y 6 Felipe II hubiese aconsejado *» desprenderse de aquellos eâtados? Cosas son esas que se pierden pero que.no se » eeden. )»
. V £$to^ 6B efecto, es may etaeto por mas que sea triste. Don Francisco Maftinez d^ la Rosa ha deipostrado tiasta la evidencia, en un profondo discurso leida à la aeademia de la Historia en el liltimo ano <le 1855^ la desastrosa politica de là dir nastia austriaca de Ëspana, engolfada sin césar en guerras y conquistas lejanas^ sieodo asi que lo que convenia ùaîcamente à nuesira nacion era el redondear sus fronteras asegurando» con la union del Portugal , la prosperidad y riqueza en «1 intérior y el podet y la segutidad respecto al esterior. Sin embargo, estas tan claras Terdades no âé ocurrian é aqoellos gobemaotes niiestros que aun ahora son tenidos por grandes poUticos. >> • .
(i) Aux ll«s Ioniennes^ y aurait-il plus de sûreté pour la propriété et les personnes? y payerait-on moins de taxes? y verrait-on un plus grand commerce? ces fies enfin seratent^^Ues plus prospères, plus florissantes, unies au petit royaume de Grèce que soumises au gouvernement (protectorat) de la Grande-Bretagne? Je ne lé pensé pas; je pense q«i*il arrivéï-îàt font l'opposé. Cependant les Ioniens se croient les plus nisérabtos et les plus niai heureux des hommes sous le régime des autorités aoglftises, et ils langtilssênt eti rèvftnt le jonr où ils pourront former une province de l'ÉtAl hellénique. Je néf fis guère que passer par les principales lies Ioniennes , et ce fut assesE pour acquérir la conviction que le désir véhément de s'émanciper du joug britannique y domine la pensée des grands comme des petits. C*est qu'ils parlent grec, ils sont ârecs, ils veulent être gonveméspar des Grecs, ou, pour mieux dire, ils veid^tt ^re t»m ttl><gou«ememettt auq«iei ils poissent participer.
La Grèce, après la guerre d'émancipation et les tronhles civflis qui s'ensuivirent, résiadans «m «tat- complet d« misère. Bdn nombre de dtdyens furent entièrement rqbiés. Des Grecs me parlaient quelquefois de cet état calàmtteux, et m'assuraient quUb étBiedt en réalité beaucoup plus mai qu'à l'époque des Turcs; ils ajoutaient avec amertume : R Blous n'avèiis gagné qti'un drapeau: » Alors je leur demandais s'iia sere^ntaienl â'av«ir fdit Insurrection , et «'ils atmemient mleu^i être restés sonalcei Turcs. « Oht non, neH) me ttépMidâiantil*; soybns pauvres, mais soyons Ubrès.»
Lors de t-ltvasi«n du Portugal par les troupes de Napoléon I», la cour de Lisbonne s'en fut au Brésil , où elle continua de résider encore quelques années après la retraite de Parmée française. Il en résulta que le Portugal était gouverné par son propre roi, mais résidant à Rio-Janeiro , et la mère patrie se trouva , sons ce point de v»e, à l'état de colonie do Brésil. Qu'en arriva-t-il? Le Portugal sfmpatienta el finit p(U? s'émanciper da geuvernement lointain qui exiistait à Rio-Janeiro. Voilà comment le f>i(»rtagal p^dit sa magtnfique colonie du Brésil. Qoelte leçon!
les châtiments qu'ils ont déjà infligés aux: mutins, et ceux qu'on infligera encore sans nombre ni pitié (si l'on écouté les conseils des joarnaui- dô Londres), redoubleront la haine des Indiens. Ils ne considéreront jamais ceux de leur race qui iront à Téchafaud que comme des victimes périssant pour l'indépendance de leur patrie, et ils jureront de les venger.
Ceci serait d'autant plus grave qu'il n'y a d'êtres ao monde tels que les Indous pour souffrir avec stoïcité (a douleur et là mort. Les pénitences cruelles auxquelles ils sont portés par leurs superstitions font frémir. Ils vont de l'extrémité de l'Inde jusqu'à la source du Jumna sans jamais se tenir debout, marchant à quatre pattes pendant des centaines de lieues. Ils s'enterrent tout vivants et pour tonte leur vie dans un trou creasé^en terre, sans avoir d'autres aliments que ceux qui leur sont portés par les dévots. Ils lèvent le bras tout droit et l'attachent à un long bâton afin de le maintenir daus cette position, malgré le tourment qu'elle cause; après quelques mois ils ne souffrent plus, les nerfs sont paralysés, et il ne leur est plus possible de baisser le bras. Ils ferment le. poing étroitement pour toujours; les offgles en croissant percent la paume de la main, leur causant pendant des mois entiers une horrible inflammation, jusqu'à ce quMls sortent par-dessus la main, qui reste ainsi comme clouée et ne peut plus s'ouvrir.
J'ai vu plusieurs de ces fanatiques estropiés, réunissons Içs arcs qui entourent, au. principal temple indou de Bénarès, la cour. où se trouve la vache qu'ils adorent comme un dieu. Celle que j'y ai vue était une petite jolie vache' blanche ; elle ne mangeait que des fleurs. A une de leurs grandesféies annuelles, qui dure trois jours, ils font toutes sortes de folies barbares. Les uns se percent la langue avec un couteau et sont ainsi obligés de la tenir hors de la bouche; les autres s'enfoncent aux deux côtés de la ceinture deux fers pointus qui soutiennent un autre fer large, qui passe devant le ventre et contient du feu ; le sang coule des blessures et tache lés pantalons. C'est à qui inventera une notivelle pénitience. Ces saints se promènent par douzaines dans lés rues. Chacun est accompagné d'un cortège volontaire de musiciens et de danseurs qui forment une espèce de proc^sion. Il y en a qui se font suspendre de la manière que je vais expliquer.
On plante fortement en terre une poutre verticale, et sur le sommet on. place un long bambou qui tourne comme sur un pivot. J'indique ce bambou
dans la figure ci-jointe par la ligne À B. Au bout A se irouve un crochet eu fer; on passé ce crochet à travers la chair de Tépaule d*uii saint, et il reste ainsi suspendu ; la peau de Tépaole et la partie de la chair qui est prise par le crochet prêtent beaucoup par suite du poids de Thomme ; la forme que prend l'épaule» k cause de cette élasticité de la peau, est visible de très-loin. Au bout B il y a une corde qui descend jusqu'à terre. Des jeunes .gens s'en emparent, et courent, aussi vite qu'ils le peuvent, autour de la poutre. Aussitôt le bambou A B commence à suivre le mouvement circulaire avec l'homme suspendu au bout A. Celui-ci lient dans ses mains une corbeille ou un petit sac contenant des boules de la grosseur d'une noix, faites ayec du riz et quelques autres ingrédients formant une espèce de gâteau. Il va sans dire qu'autour de cet appareil de supplice se trouve une foule immense. Le héros de la fête , l'homme accroché par l'épaule ensanglantée au bout du bambou ^ tout en décrivant de rapides cercles en l'air, jette de temps à autre un de ces gâteaux sacrés. Alors les assistants de crier, et de se culbuter pour recueillir la relique du saint. Quand l'un de ces fanatiques n'en peut plus, ou qu'il n'a plus de g^fcaux, on laisse incliner vers la terre le bout A du bambou, on décroche l'homme , et on en accroche un nouveau.
A Calcutta, pendant celte même fête annuelle, on élève un grand nombre de ces poutres, qui deviennent autant de spectacles* comme si c'étaient des mâts de Cqpagne. Le hasard fit qu'on en mit une juste devant la porte de la maison que j'habitais. Le premier jour je me mettais par moments à la croisée pour régarder cette féroce absurdité ; puis j'en pris du dégoût, tant c'était monotone et répugnant, et je finis par m'absenter pour fuir l'incessant vacarme de la Joule. Mais tout ceci est encore de l'amusement ; il y a des malheureux qtii s'immolent à leurs dieux de plusieurs manières ; les uns entrent dans la rlTÎère sacrée, le Gange, avec deux cruches attachées à leur cou, l'une devant, l'autre derrière ; ils disent leurs prières, et puis avec la main ils remplissent peu à peu les cruches jusqu'à ce qu'ils s'enfoncent et se noient ; d'autres vont s'étendre devant les roues du fameux char de Janguernat, qui pèse plusieurs centaines de tonneaux, et qui est traîné, au moyen de deux cordes interminables, par des milliers de dévots ; la roue, passant par-dessus la victime, l'écrase des pieds à la tête en un instant,.
Les femmes se brûlent avec les cadavres de leurs maris. Depuis l'année 1825, les Anglais ont défendu ces seuttis; mais on assure que le suicide des veuves se perpétue à l'intérieur des maisons. Dans les pays où la Compagnie anglaise ne gouverne pas directement, l'usage des seuttis est toujours très-bien suivi. Pendant que je me trouvais dans l'Inde il y en eut deux assez renommés. L'un fut celui de Runjet-sing, roi de Lahore. Sur le
bûcher, et au millea, se plaça sa vieille veuve ; elle était assise, ayant sur . ses genoux la tête du cadavre ; autour, formant cercle et assises les jambes croisées, étaient douze belles et jeunes esclaves de Cachemire. La céré* monie eut lieu au centre d'une place ; les croisées des maisons se trouvaient pleines de curieux, et parmi eux plusieurs Anglais munis de jumelles et de longues-vues. Ils assurèrent qu'aucune de ces femmes n'avait donné le moindre signe d'émotion. •
Vers la même époque, mourut le raja de Travancore; quatre-vingts femmes furent brûlées, Tune après l'autre ; le bâcher dura trois jours.
Ce ne fut pourtant pas sans une longue hésitation que les Anglais en vinrent à défendre, dans les territoires sons leur domination, cette horrible habitude. Bien que le seutti ne soit pas un dogme de la croyance iH^hmlnique, car il n'est qu'un usage pieux, les Anglais craignaient avec raison de froisser les préjugés religieux ; aussi cette question fut longtemps discutée et les indigènes s'en occupèrent beaucoup; ils eurent des meetings pour faire opposition à cette mesure humanitaire, fondée en partie sur la supposition que les femmes étaient conduites par force au bâcher.
Pendant que ces discussions avaient lieu, il arriva ce qui suit. Deux Anglais marchaient sur une voie publique quand ils aperçurent, à quelque distance, un rassemblement ; ils se dirigèrent vers ce lieu et ils trouvèrent que c'était un seutti : la curiosité les fit rester.
Il est de coutume parmi les Indons de se peindre un trait jaune du haut du front jusqu'au commencement du nez. La veuve, avant de monter au bûcher, en fait le tour, la face vers le public, avec une tasse de peinture à la main, et de son doigt elle orne les nez des assistants, ce qui est considéré comme un honneur, et on garde cette peinture autant qu'on le peut. En faisant cette opération, cette veuve se trouva devant les deux Anglais, elle s'arrêta et leur dit avec une dignité calme : « Je suis contente de ce que vous soyez venus ici, et que vous me voyiez ; ainsi vous pourrez aller raconter au gouverneur général si on m'a conduite au bûcher par la force. »
Souvent on enduit les vêtements de la victime de matières grasses pour qu'elle brûle vite, et c'est toujours le iïls aîné qui met le feu au bûcher. J'ai connu très-particulièrement dans la haute Inde un riche indigène qui, i l'âge de sept ans, avait brûlé sa mère ; et il se rappelait parfaitement toutes les circonstances. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que le souvenir de cette horreur ne lui causait aucune peine.
n est arrivé souvent que le condamné à mort est allé au supplice orné de fleurs, au son de la musique et accompagné de ses amis ; faisant l'holocauste de sa vie à quelque divinité de sa dévotion. Les Anglais ne permettent plus maintenant ces manifestations de mépris pour la mort.
Ces traits de moeurs indiennes donnent nne.idée des difficultés que les Anglais pourront avoir à vaincre, si Tantagonisme, la haine de race et la, violence deviennent Tétat normal de l'Inde. Il sera d'abord nécessaire d'y maintenir une grande force européenne. L'envoi de troupes dans cette région sera très-dispendieux, et puis il faudra les renouveler souvent (1). Chaque soldat européen coûte plus que deux indigènes. Ce n'est pas tout : il est très-probable qu'on devra augmenter dorénavant les traitements des soldats^ officiers et employés anglais pour les engager à aller dans l'Inde, ce pays n'étant plus , comme il a été jusqu'ici , la paisible terre promise pour les habitants de la Grande-Bretagne. Afin de pourvoir aux dépenses il faudra augmenter les impôts, que les sujets de l'Inde trouvent déjà trop lourds, car leur énormité est une de leurs plus grandes .plaintes ; et ce qui est pire, les Indiens ne seront plus gouvernés au moyen de soldats compatriotes, comme jusqu'à présent, mais au contraire par l'emploi de soldats anglais dont ils auront à subir souvent l'orgueil; les employés indigènes de quelque importance devront être destitués. Alors les Indiens sentiront chaque jour davantage qu'ils sont sous le joug étranger ; en un mot, il sera désormais indispensable de tenir l'Inde far ta force.
J'ai dit, il y a quinze ans, aux mêmes ouvrage et chapitre que j'ai déjà cités, que, lorsque le moment arrivera de l'émancipation de l'Inde, le plus grand malheur qu'elle causera à la Grande-Bretagne sera dans les efforts que cette puissance voudra faire pour la conserver et les sommes que cette» lutte lui coûtera (2).
(1) « Triste spectacle que celui qu'une caserne de troupes européennes dans rinde présente au visiteur : ce ne sont que visages hâves et décolorés, yeux ternis t)ar Teonui et par la fièvre; pauvres gens, qui ne savent tromper les longues heures d'une vie pleine d'oisiveté et de monotonie que par les plaisirs mortels de la bouteille d'eau-de-vie.
» Les maladies, en effet, déciment chaque année d'une manière terrible les rangs européens. L'on estime que sur 1,000 hommes il y en a toujours 129 à l'hôpital, et que tout soldat figure trois fois par an sur la liste des malades. Quant à la mortalité, qui est en Angleterre de 15 pour 1,000, elle est au Bengale de 7 pour lOO. Heureux encore les régiuients qui restent dans les limites de celte moyenne , car il en est d'autres qui voient se renouveler tout leur personnel en quelques années ! Ainsi le 98* régiment, dont relTectif au débarquement s'élevait à 718 hommes, ne comptait plus après huit ans de résidence que i09 hommes du personnel primitif. Quelque effrayant que soit ce chiffre, il ne saurait se comparer à celui de la mortalité parmi les enfants de troupe, dont les générations entières disparaissent, ne laissant après elles que de rares et chétifs survivants. »
{Les Anglais et Vlnde^ par £. de Valbezen, consul général de France à Calcutta.)
(2) « El mayor y mas real dano que la emancipacion acarrearia séria la lucha que el gobiemo querria probablemente sostener para conservar la colonia, por los gastos
Pour le bien des races de Tliidoustan elles-mêmes, il faut désirer que ce moment ne soit pas encore arrivé. On a commencé le réseau des chemins de fer dans cette vaste, riche et vivante contrée ; s'arrêter dans cette voie de progrès pour retomber dans la multiplicité d*États divers, la guerre civile, le désordre et la barbarie, serait pour les Indiens la plus grande des calamités. '
que traeria consigo, gastos que serian indudablemente la cansa de un aumento de la deuda pùblica que tanto pesa ya sobre la Gran Bretana. »
(Informe sobre el estado de las islasFilipinas. Capitulo PolHiça esterior, pag. 21. Madrid, 1843.)
K (page 12a).
VaUur des importations générales de tous les pays étrangers en Chine j pendant Vannée i%b^.
Cotons ea laine 8|000,000 fr.
Tissus de colon 41',000,000
Fils de colon 1,000,000
Tissus de laine 7,250,000 '
rcolonîales 8,000,000
Marcùandiscs | ^.^^^^^ ^j ^^g États-Unis. . . 6.878.719
Munitions de guerre 2,000,000
Métaux 6.000,000
Opium 191,670.775
Produits de la mer 2,000,000
Riz et grains 13,000,000
Total des importations .... 286,599,49/i fr.
Valeur des exportations générales de Chine pour tous les pays étrangers 9 en 1855.
Thés (noirs et verts) , 211,804,731 fr.
Soies et soieries ISô.-'î 76,712
Alun
Chinoiseries diverses
Cire végétale
.Cannelle (cassia) '. . .
cotonnades (nâhkins) 36.212.100
Laines. . . . r '
Médecines
Monnaies de cuivre. • . . .
Porcelaines
Vermillon
Total des exportations. . . . 383,593,542 fr.
/V. B. Ces renseignements (puisés au ministère des affaires étrangères, à Paris) donnent, comme on le voit, un solde en faveur de la Chine de près de 100,000,000 de francs.