‹ L'Angleterre, la Chine et l'Inde (volume 2)Chapitre 18 sur 19 · DE SON ACCROISSBHKNT PROGRESSIF · texte numérisé non relu

DE SON ACCROISSBHKNT PROGRESSIF

Les idées que j'ai émises (page 123) demandent quelques explications. La valeur de la monnaie a subi en Europe une grande dépréciation; cette dépréciation redouble chaque jour et ira en croissant durant une période de quarante à cinquante ans. Gela provient de la rapide augmentation de Tor et de Vdirgeniei plus encore de V augmentation du papier 'monnaie. Toutes les mines d'or et d'argent, par suite de l'immense développement qu'avait pris leur exploitation, produisaient, dans les derniers temps, environ âOO millions de francs chaque année; mais, depuis la découverte des gisements aurifères de la Californie et de l'Australie, le rendement total des mines d'or et d'argent est de deux milliards par an.

M. Narsès Tarassenko Otreschkoff, conseiller d'État de l'empire de Russie, s'est dévoué 'à l'une des études les plus importantes que puisse étudier un économiste érudit, et, dans l'intéressant ouvrage qu'il a publié sous le titre De i*or et de Vargent, il entreprend de déterminer la quantité de ces métaux qu'ont produite toutes les mines du globe, depuis les temps les pins reculés jusqu'à l'année 1855.

C'est à l'époque de la découverte de l'Amérique (1&92) que commencent les renseignements véritablement statistiques. En remontant depuis cette époque jusqu'aux premiers temps de l'ère vulgaire, on n'a pour servir de base aux calculs que les indications fournies par les écrivains de cette longue période : les indications sont plus rares encore et les calculs plus hypothétiques pour les temps qui ont précédé Tavénemenl de Jésus-Christ.

M. Tarassenko Otreschkoff est conduit par ses recherches à établir que l'or et l'argent extraits de toutes les mines du globe, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours peuvent être représentés approximative-» ment par les chiffres suivants :

Poids en kilogrammes. Valeur en francs en 1855.

Or. . . 15,500,000. 51,000,000,000

Argent. 244,500,000 59,000,000,000

De ces 103 milliards, M. Otreschkoff calcule qye ^5 appartiennent aux temps qui ont précédé la découverte de l'Amérique, et il les répartit de la manière suivante :

Poids en kilogmninef. Valeur en francs en 1866.

. . .X «u .* (Or. . . 2,300,000

Avant Jé8us-Cbn8t { ^ . ««^^^^^^

(Argent. 63,600,000

Depuis Jésus-Cbrist jusqu'à la (Or. . .. 6,S00,000

découverte de PAmérique. (Argent. 13,600,000

Total pour les temps antérieurs^ la découverte de l'Amérique. 45,000^000,000

On a donc environ 58 milliards poor la période comprise entre 1492 et 1856, et 45 milliards poor toat ce qoi a précédé 1492.

Les chiffrea depuis 1A92 peuvent être regardés comme statistiques; quant aux antres, je ne prétends ni les défendre ni les attaquer; je dirai seulement que s'il y a erreur, c'est pintdt en plus qu'en moins. Nous savons qu'au temps de Solon, un bœuf valait 5 drachmes d'argent, ce qoi faisait moins de trois francs de notre monnaie ; et à l'époque d*Âristophane, un porc coûtait 5 drachmes, c^est-à-dire à peu prèsun franc et demi. Si l'on considère le peu d'étendue qu'avait alors le monde civilisé, on ne pourra s'empCcher de reconnaître que la quantité d'argent en circulation devait être peu considérable.

Admettant donc les chiffres de M. Otreschkoff , jusqu'à ce que nous en ayons de plus certains, et acceptant également l'opinion de Baibi et d'autres géographes, qui donnent au globe environ un milliard d'habitants, nous trouverons que la quantité d'or et d'ai^ent qu'ont produite toutes les mines du globe est à raison de 100 francs par habitant.

En Angleterre, le chiffre de la population croît généralement de 1000 par jour, ce qui fait une augmentation annuelle de plus de un pour cent En France, pendant les années 1850, 1851, 1852, 1853, l'accroissement fut de demi pour cent; mais en 1854, au lieu d'augmentation, on a eu une diminution de 69,318, En général il semble qu'on peut regarder la population totale du globe comme croissant, en moyenne, de on pour cent par an.

Nous avons dit que la totalité de l'or et de l'argent extraite des mines représenterait, au taux de 1855, 103 milliards, et puisque Tcxploitation actuelle donne 2 milliards par an, il en résulte que la quantité des métaux précieux augmente chaque année de 2 pour cent, tandis que la population ne s'accrott que de 1 pour ceqt.

Dans les calculs précédents nous avons supposé que la totalité des métaux précieux extraits des mines existe actuellement et se trouve convertie en monnaie circulante. Mais il est notoire qu'à toutes les époques, des sommes considérables se sont perdues par des vaisseaux naufragés, des trésors enfouis, et aussi par le frottement, la dorure et l'argenture sur bois, sor métanv, etc. En outre, de grandes quantités, surtout d'argent, sont converties en vaisselle, flandlieaax, lampes et ornements d'é* glise, etc.

Si donc nous déduison» approximauteiDeDl 25 pour cent pour les quantités perd«cs« et amant pour celles qui ont servi à iaiiriqQer des oè^i^ de . tontea sortes, noos trouverons qu'il doit exister actoeUement en nméraire environ 50 milliards; c'est anssi le cUffire qne calcule Todca Supposant qoe, de i^or et de Paiigent extraits chaque année des mines, un quart est employé à fabriquer des bijoux et d'autres objets, et qne les trois cports seulement sont convertis en numéraire, nous trouieroasquc Tor et l'arw gent monnayés s'accroissent cbaqne année de 3 pour cent, tandis que b population n'ïiugmente que de 1 pour cent.

Laissons mamtenant ce point, et paS8<»is à ml antre plna Mût et pihis inegieirtanu J'ai 4lit que V augmentation du pà^pier^momnaie avait encore plus dMninence qne celle de l'or et de l'aient sur la dépréciation du nnméraire ; c'est ce que je vais tâcher de démontrer en peu de mots.

Toot titre ou inscription qui donne droit à un mtérêt on à m dividende est un capital eiectif, anssi bien que For et l'argent. Sa valeur, il est vrai, monte ou baisse, mais il en arrive autant aux métaux précieux^

Dans un ouvrage que je publiai à Madrid il y a près de vingt ans, je parlais des dettes publiques et de tout l'embarras que leurs résokats ont ' causé à J. B. Say, à GanlU et à d'antres économistes célèbres. « Quellepeut être, s'écne l'un d'eux, la cause de ce singulier phénomène ? Gom*: ment concevoir qu'une nation s'enridiisse lorsque son gouvernement ne peut pas payer la dette de l'Eut, et, chose encore plus étrange, que le revenn public s^accroisae à mesure que la dette s'élève, sana arrêter lies progrès de la richesse générale ni lui causer le moindre pré^odicel Yaôlà certes nu prodige dont l'expUcation semble défier tons let eSarts de la science économique. »

Là**dessus, je disais :

« Relativement aux empmntSt il n'y a pas d'histoire ancienne ; ils sont> d'invention moderne. Ils se multiplient sous des formes et des dénominations divises, qui me font l'effet des scènes. d'nn drame que Ton voit se, compliquant par degrés, et dont on ne connaît pas encore le dénoûment'

» Parmi les faits les pins importants, il n*y en a certainement aucun qni ait autant étonné et fatigné les puMIcistes. Ce qni est positif et incontestable, c'est que l'on a vn les divers États, et spécialement l'Angleterre, progresser dans la voie de la richesse en proportion de Taccroissenient de leur dette publique. Ce phénomène semble à tous les pnblicistes un mys<-) tère, et pourtant son explication est, si je ne me trompe, la chose du) monde la plus simf^. Ceux qni traitent cette question commencent par établir qu'un gouvernement, en faisant un emprunt, consomme na capital ; or c'est en cela que consiste l'erreur. Supposons qu'en Angl^t.

terre il y ait du numéraire en circolation pour un milliard de piastres. Le gouvernement ouTre un emprunt de cent millions ; des particuliers ricbes lui apportent la somme, et il leur donne en échange des morceaux de pa* pîer qui représentent ces cent millions au moyen d'un intérêt de 3 poor cent par an. Tant que Tintérêt sera payé, les papiers auront autant de valeur que de Targent monnayé, peut-être même davantage. Mais le gouvernement ne consomme pas les cent millions qu'il a reçus, il ne peut même pas les consommer , à moins qu'il ne les enfouisse dans la terre ou ne les jette dans la mer ; il ne fait que les dépenser , alimentant et dévelof^Nint ainsi les diverses branches de l'agriculture et des arts, et le résultat est que la nation , au lieu d'un milliard , a un milliard et cent millions. Ainsi les emprunts ne sont pas une consommation^ mais au contraire une création de capitaux. Il est vrai qu'afm de* maintenir l'existence de ces nouveaux cent millions, la nation doit faire plus d'économies, c'est-à-dire payer plus de contributions , de manière à couvrir la somme de trois millions dont le gouvernement a besoin pour payer l'intérêt de sa dette et conserver au papier sa valeur métallique. Mais ces trois millions, le gouvernement les distribue aussi, et c'est un principe. reconnu qu'il n'importe guère que le peuple paye peu ou beaucoup, pourvu que l'argent retourne aux canaux d'où on l'a tiré , rentre dans les mains qui l'ont fourni. Il est donc certain que, si la dette de l'Angleterre s'élève actuellement à 900 millions de livres^ sterling, c'est là un immense capital qui existe réellement, une somme que le gouvernement a créée, et qui n'existerait pas sans la dette. »

Ce que nous disions par rapport aux titres des dettes publiques s'applique également aux actions et obligations des chemins de fer, des banques et des sociétés industrielles. Quand on construit un chemin de fer, le numéraire qu'on y emploie ne se consomme pas, il se distribue. Les associés échangent leur capital, or ou argent, contre des feuilles de papier que l'on appelle actions ou obligations, et qui sont entièrement équivalentes à l'argent qu'on a donné pour les obtenir. Ainsi, quand on construit un chemin de fer, on ne consomme pas un capital, mais on crée un capital. L'or et l'argent que les associés ont déboursés pour réaliser l'entreprise existent, et il existe en outre des feuilles de pa[Mer dont la valeur, à la Bourse, est aussi eflfective que celle des lingots d'or ou d'argent.

Il est bien rare qu'un capital se consomme. La cathédrale de Milan , construite toute en marbre blanc, est peut-être rédiûce qui, dans Je monde entier, a coûté le plus d'argent. Un homme célèbre s'écria en le contemplant : « Ici on a converti une montagne d'or en une montagne de pierre. » Le mot fut trouvé spirituel ; mais, en réalité, c'était une irréflexion. L'or dépensé pour construire la cathédrale de Milan ne s'est point converti ni en

pierre, ni en autre matière qadeonqtte ; il est demeopé or après Tédlfice constmit, tout comme il Tétait avant que l'édifice fût cmiimencé, et, incontestablement, il existe encore anjomtl'biii» Si une certaine quantité d'or a été consommée dans cette basilique, c'est uniquement celle qui fut employée à dorer les àntds de l'église.

Dans toute autre construction , il en arrive autant. Quand on bâtit une maison grande ou petite, cm doit produire un revenu, on crée le capital qu'elle vaut* Le même fait se reproduit quand oni construit des ponts, des canaux on des cbemins de fer.

Les actions des chemins de fer sont en définitive des titres de jtropriété foncière. Une maison, un hôtel appartiennent ordinairement à un seul individu ; mais quelquefois ils appartiennent à plusieurs. Le grand hôtel du Louvre est dans cette classe. Chaque possesseur d'une action est un propriétaire de cet hôtel. Lés actions des chemins de fer, comme titres de propriété, ne diffèrent pas des actions de l'hôtel du Louvre.

Les actions et obligations des chemins de fer en entrant dans la circulation forment de véritables capitaux équivalant aux valeurs, métalliques. Je le répéterai pour la dernière fois : en règle générale, tout papier auquel est attaché un intérêt annuel produit dans la circulation les mêmes effets sociaux que l'or et l'argent.

On m'objectera que le meilleur titre peut subir une dépréciation , et même perdre toute valeur. Je suis loin de le nier, et je reconnais que, sî le gouvernement anglais, par exem]de, faisait banqueroute, c'est-à-dire cessait de payer l'intérêt annuel de ses dettes, les titres du 3 pour cent consolidé perdraient leur valeur, et, en admettant que la totalité de ces titres représente en ce moment un capital de 25 milliards, cette somme serait enlevée à la circulation, absolument comme si un vaisseau portant 25 milliards en or ou en argent faisait naufrage. Et, à mon avis, cette ca* tastrophe doit un jour arriver à la Grande-Bretagne ; car je suis convaincu qu'elle finira par faire banqueroute, et que plus tard toutes les autres nations en feront autant Mais, tant que ce désastre n'a pas lieu, les titres de sa dette sont des capitaux aussi effectifs que les métaux précieux , et ce que je regrette , c'est de n'avoir pas en cette monnaie qudques millions.

Quelqu'un dira peut-^tre que le papier-monnaie éprouve fréquemment des hausses et des baisses , tandis que >la valeur de l'argent est toujours fixe. Ceci n'est pas exact La valeur de l'or et de l'argent monte ou baisse selon que ces métaux sont plus rares ou plus abondants. Avant la découverte de l'Amérique , une once d'or valait de 11 à 1^ onces d'argent ; plus tard elle en valait de 16 à 17. Aujourd'hui (1857), aux Philippines, en* Chine, etc. , l'once d'or en est revenue à ne valoir que 12 onces d'argent et même moins; et , si les mines de Californie et d'Australie continuent à

prodnire de l'or comme pendant les années précédentes, Ja dépréciation de ce métal ne tardera pas à se faire sentir en Europe. La baisse qu'éprouve depuis quelque temp» le papierHaonnaie tient surtout à k rareté ées mé« taux : plus ils sont rares, plus ils sont cher», plus ils ont de taleur pat rapport au papier-monnaie. Pendant les quatre on cinq années qui vlen* nent de s'écouler, par suite de la guerre d'Oiicat et de rinsuffisdnce des récoltes en grains, vins et soie, il est sorti de France et d'Angleterre' de deux à trois miitiards de frsincs en numéraire métaHique, et pendant fo môme période on a créé des valeurs nouvelles pour trok à quatre »»liM*5 et l'on veut que le papier-monnaie vaille aujourd'hui sur le marché autant qu'eu 1852» par exempte , époque où ce papier-monuaie était beaucoup moins abondant, et où la masse sociale pciesédffit une bien plus ^knde quantité d'or et d'aiigent ! Lorsque le commerce aura ramené peu à peu les métaux eu France et en Angleterre, la pénurie cessant, l'imérét h^^ sera, et la valeur des papiers montera.

Le papier-monnaie s'affecte plus faciienient que l'or et Fargent, paite que sa valeur, intrinsèque tenant à la probahrliié dli payement de Fintérôt anxiuel, toute drcooslan» qui peut inspirer quelque craîute relativement à l'exactitude de ce pay«meal dinunue la valeur du papier. De là vient que le 3 pour 100 anglais vaut (en 1857J de 90 à 100, tandis que le 3 pour 100 espagnol oscîiée entre 35 et 40. Cela signifie simplement que le papier est ui»e monnaie sujette à des chances, et que celui qui la possède peut, d- un moment à l'auire , se trouver plus pauvre ou plus riche.

Sans insister davantage sur ce point , ce qui, )e crois, serait superfei, je vais donner une idée de la quant^é de papier-monnaie qui existe présentement. Il ne serait pas difficile d'en trouver exaclemeut le chiffre, mais cette recherche demanderait plus de temps ; je me contenterai donc de chiffres apï^piiaiatifs, qui suffisent pour l'obijet que je me propose ici

Les titres des dettes publiques de tous les pays, au taux où ils sont mainieiiant eolés ( 1857), donnent une somme approxiiûaiive de 45 milliardsw

Il y a en Franceen ce moment (avril 1857) 6,M0 kilomètres de chomin de fer en exploitation, et tous les titre» de cette propriété, c'est-à^ dire les aciioos et obligatlous des diverses compagnies, s'éJèvcul, au prix de la cote, à près (te 4 milliards. Le nombre des kilomètres en ex{doita^ tion , dans le nmide entier, s'élevant à environ 64,000, toutes les «otiooil et obligaUens qui Ijss représentent doivent valoir de 30 à 40 miHiaixls.

Four les actions de toutes les banques du nnunde , je calcule à peu prèa 8 milliards.

Les actions et obUgations des sociétés indosiirieijies de France, comwe assurances, charbons, canaux et ports, gas, usines métaUurgiques^ forges

et fonderies, crédit mobilier, crédit foncier, etc. , etc. , raient plus d'oti milliard et demi. Multipliant cette somme par 10, pour les sociétés de mômes genres qm se trouvent m Angleterre et dans les autres pays du monde, nous avons environ 12 milliards.

Je ne compte pas comme papier- monnaie les billets au porteur des banques, parce qu'ils ne sont, du moins en grande partie, que la représentation de Tor et de l'argent déposés dans les caisses et dans les caves desdites banques, pour échanger ces billets si les porteurs se présentaient pour en exiger la valenr en numéraire (1). Pour le même motif, je ne compte pas les effets de commerce qui se trouvent constamment en circulation. Ils sont des titres temporaires qui ne créent aucun capital. En effet, si A fait une traite de 1,000 francs sur B, c'est que B a 1,000 francs en espèces qui appartiennent à A. Aussitôt que B a payé les 1,000 francs, la traite est éteinte et redevient tin morceau de papier sans aucune valeur.

Voici donc les chiffres que nous tro^ivons pour la somme approximative du véritable papier- monnaie portant intérêt :*

Titres des dettes publiques, y compris

les bons ou bills des dettes flottantes. i:(5,000,000,000

Actions et obligations des chemins de fer. 35,000,000,000

Id. id. des banques, . . , 8,000,000,(]00

Td. id. des sociétés industrielles 12,000.000,000

Total, . . • 100,000,000,000 Résumé générât du capital en circulation :

Or, argent et cuivre monnayés . , . . • S0,000,000»000 Papier-monnaie ............ 100,000,000,000

Total. . . . 160,000,000,000

(1) Il parait qae je n*ai pas Tavantage d'être d'accord avec M. Michel Cheyalier sur ce qui se rapporte au papier-monnaie, ou peut-être sur ce qu'on doit entendre par ce nom. Je n'admets pas les billets de banqne; et pour lui, d'après son livre La Jfofmoie, il ne reconnaSt eomme papier*monnaie que eelni qni est convertible imr médiatement en espaces (voyes pages 4^7 et autres),

Je ne voudrais pas soulever de discussion inutile sur des mots» Certainement le billet de banque est du papier-monnaie, mais ayant son équivalent en espèces dans les caves de la Banque, il ne crée pas de capital et il est seulement un moyen d'échange Inventé pour la commodftë publique. Du reste, je n'aurais aucune difficulté à laisser à cette espèce de titres le oom éepapier-monnaié, et à dii^tinguer les titres qui n'ont nulle part leur équivalent en espèces, par les noms ée papier-capital ou papier-à-rev^nu.

* Je dois faire observer que mon calcul relatif au papier ^monnaie est très-modéré; j*ai mieux aimé atténuer que courir le risque d*eiagérer. L'économiste D. Âugel Tedesco fait monter le seul papier-monnaie de la France à 20 milliards, dont voici le détail :

Dette publique 10,144,260,840

Banques diverses 1,677,167,660

Obligations.. . 2,170,097,377

Chemins de fer 3,156,910,000

Assurances. . • . •, 262,650,000

Hauts fourneaux 491,306,545

Messageries et transports 352,990,000

Gaz 213,197,100

Mines 145,895,495

Ponts et canaux 301,136,037

Divers. 412,012,437

Et M. P. J. Proudhon, dans son Manuel du spécuiateur à ia Bourse, porte le papier-monnaie français à 30 milliards. Si nous admettions pour la France le chiffre de 20 milliards, nous devrions admettre pour la Grande-Bretagne celui de 45, et nous aurions ainsi 65 milliards pour ces deux pays seulement, tandis que pour toute l'Europe et pour l'Amérique je n'ai compté que 100 milliards.

Nous avons vu que la quantité d'or et d'argent augmente dans la proportion de 2 milliards par an; calculons maintenant Taugipentaiion du papier-monnaie. En 1856, il a été ouvert li la circulation plus de 11,000 kilomètres de chemins de fer. Les ^,250 kilomètres que possède la France ayant, comme nous l'avons vu, une valeur de 3,880 millions, les 11,000 ouverts à la circulation en 1856 dans les divers pays du monde doivent valoir au moins 5 milliards. Gomme il ne paraît pas probable que pendant quelques années la construction de chemins de fer se ralentisse, qu'au contraire il y a tout lieu de penser qu'elle deviendra plus active, il en résulte que seulement en actions et obligations de voies ferrées, le papiermonnaie augmentera dans le rapport de 5 pour 100 par an.

Les 100 milliards de ce véritable capital, qui maintenant existent, ont été créés en grande partie pendant les 100 dernières années. En rapprochant de ce fait l'accroissement de production des mines d'or et d'argçnt, il sera facile de s'expliquer l'élévation de prix du blé, des terres et de tous les autres objets.

La population du globe s'est accrue, et, chofce surtout importn^te, la

partie civilisée de cette population s*est accrue eu bien pins grand«i proportion aux dépens de la partie sauvage. Or tout le inonde sait qu'une société civilisée a besoin de beaucoup plus de numéraire que les peuples arriérés. Toutefois Taccroissement de la population civilisée n*a pas été en rapport avec Taugmentalion du capital, et c'est là, je le répète, l'unique cause de la dépréciation de la monnaie. La plus grande partie du papier- monnaie que nous avons mentionné tout à l'heure ayant été créée pendant les 100 dernières années, et le numéraire métallique s'étant pendant la même période accru de 10 à 12 milliards de francs, on peut affirmer que le capital social a été plus que triplé durant un siècle.

Qu'arrivera-t-il à l'avenir? Il est aisé de le prévoir, surtout si l'on se borne aux UO ou 50 années qui vont suivre. L'augmentation du papiermonnaie sera d'au moins 5 pour lUO; celle des métaux précieux de 2 à 3 pour 100; cela fera en somme,, dans le capital en circulation, une augmentation de 7 à 8 pour 100 ; tandis que l'accroissement de la population ne dépassera pas 1 ou 2 pour 100.

Si l'accroissement du numéraire est de 1 milliard et demi, et celui du papier-monnaie de 5 milliards, avant un demi*sièclc le rapport du capital social à la population du globe sera double de ce qu'il est aujourd'hui : c'est-à-dire que si aujourd'hui à chaque habitant de la terre correspond une somme de 150 francs, la somme pour chacun sera alors de 300 francs.

Si cela se réalise, le prix des objets sera au moins doublé. Je sais que certains prix peuvent être soumis à des irrégularités plus ou moins grandes, plus ou moins durables, par suite de rabomhnce ou de l'insuffisance des récoltes , par l'accumiulation de la population sur certains points , des perfectionnements de l'industrie, l'augmentation des contributions, une diflférence en plus ou en moins dans la consommation ou dans la demande d'un article. Mais, en général, la véritable cause de l'élévation de va-t leur des objets provient de l'accroissement dans la quantité de capital en circulation, lorsque cet accroissement est proportionnellement plus grand que le développement de la population et celui des besoins de la civiUsatloo. Dans l'Inde et en Chine il y a autant et plus d'habitants par mille carré que dans la Grande-Bretagne , et pourtant la rétribiflion ordinaire d'un joamalier y est de quatre achellings (5 fn) par mois, tandis que cette somme serait absolument insuffisante en Angleterre.

Depuis le commencement des temps historiques l'augmentation des métaux précieux a été, an milieu de diverses fluctuations, beaucoup plus rapide que le développement des besoins de la population. M. Leber, dans son Essai sur la fortune privée au moyen âge^ dit : « Nous verrons que l'argent avait déjà perdu près de la mdtié de son ancien pouvoir avant la découverle du nouveau monde, et qu'en conséquence l'exploitation des

miâes américaines, r^ardée comme le principe de sa décroissance, n'a fait que doubler et précipiter un mouTement en progrès depuis des siècles» » . Le même écrifain indique par les chiffres suirants la dépréciation progressive de la monnaie depuis le huitième siècle jusqu'en I8/1I , époque où il écrivait :

époques. Pouvoir (ou valear) de l'argent.

Au VII1« siècle (après 779) 11 fois au-dessus de son pouvoir en 1841.

1X« siècle (premières années). . S id. id. id.

Xni*, XIV% XV« siècles 6 irf. id. id.

XVI* siècle (1» quart) 6 h^. ' îd* id.

(2« quart) ...••. 4 tif. id, id,

(3« quart) Z id. id. id.

(4« quart) 2 id, id. id.

XV1I«, XVm* siècles 2 id, id. id.

XIX* siècle (depuis environ 1820

jusqu'en 1841). .. . 1 ou au pair.

Toutefois cela n'empêche pas que certains objets soient maintenant à meilleur marché qu'autrefois, et cela par siiite de la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance , ou à cause des progrès obtenus dans leur mode de fabrication. Je vais donner une idée de ce que coûtaient anciennement en France certains objets, en exprimant ces prix en francs de nos jours. En 13â5, une livre de soie en rame coûtait S30 fr. ; et, à la fin du seizième siècle , une paire de bas de soie valait 6h fr. En 1372 , une livre de sucre se payait 28 fr. 65 cent ; une livre de cannelle» ik fr* 13 cent»; une livre de poivre en grains, 21 fr. 30 cent.; une livre de dous de girofle 9 56 fr. 90 cent Âujourd*hni ces articles coûtent infini* ment moins cher, eC leur prix baissera encore lorsque le canal de Suei sera construit

En parlant des futurs accroissements du papier-monaaie» j'ai mis entiô* rement de côté Tlnde et la Chine. Mais ces pays comptent an moins 500 millions d'habitants, c'est^«-dire plus que l'Europe et l'àmériqne réunies ; n'est-il pas évident qu'ils entreront tôt ou tard dans le système des natimis occidentales, qu'ils anront leurs dettes publiques, leura banques, leurs chemins de fer? Ils sont même dans des conditions on ne peut plus favorables pour les ohemkis de fer, car la populotm y est pto^ digiensement G(mdensée.

Puisque j'ai écrit une si longue note sur cette importante question so-^ ciale , je vais ajouter quelques mots sur une question ineieûnte qui est loin d'être dépourvue d'inlérét En remontant à quelques années, nous trouvons que, pour chaque quantité de 20 ou 25 kiiogrannnes d'»r« gent que donnaient les mines, elles produisaient an kilogramme d'or.

Mais, pendant ces dernières années, Texploitàtion de Tor s*est accrue dans des proportions bien plus rapides que celle de Targenti Depuis que les mines de l'Australie sont en activité^ à Texploitation d*on kilogramme . d'or répond tout au plus celle de 2 ou '3 kilogrammes d'argent. Ceci ne peut manquer d'amener une perturbation dans le rapport légal des monnaies , qui Teut qu'une once d'or vaille seize onces d'argent* Dans les pays Toisins de l'Australie et de la Californie, l'or, depuis déjà longtemps, est en baisse. Aux Philippines, en mars dernier, il perdait 25 pour cent; en Chine, il est descendu récemment plus bas encore, et il a baissé jusqu'à perdre 30 pour cent. Il résulte de là que l'on retire l'argent de l'Europe pour aller, dans ces contrées, l'échanger contre de l'or, qui vient le remplacer ici. Il est évident que si cela continue, la perturbation ne peut tarder à se faire sentir en Europe; aussi la Hollande et la Belgique ont-elles, à mon avis, agi très-sagement en démonétisant l'or.

Je terminerai cette note en répétant que lit valeur des produits de la terre en Europe peut, j'en suis convaincu, s'élever assez haut pour qu'il y ait plus d'avantage pour nous à faire venir la soie de Chine qu'à la produire nous-mêmes. Ces changements dans la culture ne sont point chose nouvelle. Lors de la découverte de l'Amérique, le sucre n'y était point connu. Les Espagnols y portèrent de Séville la canne, qui bientôt s'y acclimata si bien, que l'on fit venir de là tout le sucre et qu'on cessa complètement de le cultiver en Europe. C'est aussi ce qui probablement arrivera pour la laine relativement à l'Australie.

Je me suis trop étendu peut-être; mais j'ai cru devoir profiter de cette occasion pour appeler l'attention sur les eiïets des chemins de fer relativement à l'accroissement du capital en circulation , et «ur la hausse des prix. Je crois être le premier qui aie étudié ces questions sons ce point de vue, comme je pense avoir été aussi le premier qui aie considéré les dettes publiques des États comme des moyens de créer des capitaux.

C'est là, en économie sociale, une question de la plus haute importance, qui mérite éminemment qu'on s'attache à la mettre dans tout son jour.

Que personne, cependant, ne veuille tirer de mes théories des arguments contre • les chemins de fer. Il est des gens ignorants ou sans jugement qui ne voient que des maux dans les progrès de la civilisation. Nous avons lu dernièrement le testament politique d'un philosophe-militaire qui certainement avait du coeur, et qui prétendait renverser le gouvernement ^e son pays pour le bien et la liberté du peuple : je parie du colonel Pisacani, qui s'était mis à la tête d'une révdution démocratique à Naples. Dans cet écrit il ne se loue pas des chemins de fer et de ia civilisation tn général; il se plaint au contraire de ces prétendus progrès; il dit • c'est

une absurdité de parler de i*inetruction du peuple. » Diea nous

garde de tomber dans de pareilles aberrations!

J'ai tâché de démontrer» il est vrai, que les chemins do fer ont aogioenté et augmentent tous les jours le capital circulant ; et que cette augmentation contribue à la dépréciation de la monnaie et par conséquent à renchérissement de tous les objets.

La dépréciation de la monnaie est un fait, mais n'est pas un mal. Si à cause de cela nous avipns à nous plaindre des chemins de fer, nous devrions aussi déplorer la production annuelle des mines d'or» d'argent et d'autres métaux. Sans doute quand la monnaie se déprécie tous les objets montent de prix; mais les salaires montent aussi en proportion. Or, pour ceux qui travaillent, les pays les plus avantageux «ont ceux où il fait le plus cher vivre,

A Londres et à Paris on voit des hommes qui, ayant commencé comme simples ouvriers, parviennent à une grande fortune. J'ai été dans des pays où une poule coûte 15 centimes et une douzaine d*œuf$ ^centimes; maïs l^le salaire d'un homme ne va pas au delà de 30 centimes par jour et il est bien difficile que le travailleur sorte jamais de sa misérable sphère.

En Californie le coût de tous les objets est exorbitant par rapport à ceux de Pans ou de Londres, et pourtant les hommes y accourent en foule de tous les cdtés, parce que le plus incapable travailleur gagne 20 ou 25 francs par jour.

Je le répète, rhomme pauvre ne doit pas chercher les pays où la vie est à bon marché 9 mais bien au contraire ceux où elle est chère»

B (page 123).

StR L'dPPOSmON DK LORD PALHBlCSTON AU CANAL DE SUEZ.

ImA Pafalierston , malgré les 20 meetings publics qui, m Angleterre, se sont prononcés en faveur du canal de Suez, a déclaré en plein parlement que le gouvenMnent britannique s'«st opposé depuis quinze ans à la construction de ce canaU et que sa politique irrévocable est de s'y opposer, parée qu'il ne convient pas à ses intérêts. S'il ne s'agit que des intérêts oommerciavx , il serait absurde d'imaginer qu'un travail aissi utile au monde entier dût être paralysé à jamais parce qu'il pourrait porter préjudio» Il un seul pays. AiiciMie nation , tonte puissante et despote qu'elle fût, n'oserait exiger du Moade entier nn pareil sacriice ; aicore moins la Grandn^Bretagae, qui se vante d'être ft la tête du progrès, «t qni prêche sans cesse le Mbéraii^me et le libre échange. Aussi je pense que ànrd

Palmerston faisait plutôt allusion aux intérêts politiques. Les hommes d*JÈtat d'Angieterre craignent toujours que des expéditions étrangères puissent aller les iuquiéter dans Tlnde. Ceci explique leur hostilité au canal , sans recourir à Tarrière-pensée qu'on leur prête de vouloir, lorsque Toccasion se présentera , s'emparer de TÉgypte.

Quand lord Palmerston prononçait ses discours, les nouvelles de l'insurrection des cipayes n'étaient pas encore arrivées* Il était probablemeat tout imbu de l'idée qu'il n'y avait d'autres risques pour l'empire britannique dans l'Inde que ceux provenant des puissances européennes qui alors pourraient l'attaquer. S'il croyait que le canal mettait en danger l'Inde, son opposition était fondée. Un particulier, un peuple entier, peuvent être justes et même généreux, mais un ministre ou un ministère doit être égoïste , et veiller avant tout aux intérêts de la natiou. À l'heure où nous sommes , les faits se sont chargés de prouver qu'il est très-possiblé qoe l'Angleterre perde l'Inde, non à causq d» l'existence du canal, mais, au contraire, parce que le canal n'existé pas. L'Espagne possède dans l'Asie le magnifique archipel des Philippines, et se trouve, sous le rapport des dangers procédant du canal, dans la même position que la Grande- Bretagne. £1) bien, je puis affirmer que les hommes politiques espagnols n'ont jamais envisagé d'un mauvais œil la construction du canal; au contraire, ils voient seulement que nous aurons cette colonie plus rapprochée de trois mille lieues, et que par conséquent, dans un cas nécessaire, nous pourrions y porter un plus prompt secours.

Les discours de lord Palmerston embrassaient un autre point,. C'était l'indépendance probable de l'Egypte dans l'avenir. C'est la même idée qui a déterminé le noble lord à montrer de l'opposition à l'union de la Moldavie et de la Yalacbie. Il suppose, sans doute, que les chrétiens moldo-valaques, placés entre la Turquie et la Russie, ayant toujours la crainte d'être de nonveau absorbés par le Grand-Seigneur, se jetteront dans les bras de l'Autocrate, et qu'en conséquence le petit État moldo-valaque deviendra, parle fait, une province russe. Ceci est exact et logique; mais le système tout entier de maintenir (^intégrité de i* empire ottoman^ pour tenir en échec la Russie et l'empêcher de s'emparer des Dardanelles* est une viçillerjie diplomatique qui commence à devenir ridicule. Il est évident que ce sont les soldats allemands, français et anglais, et non pas la Turquie décrépite, qui arrêtent l'envahissante Russie. La Porte Ottomane, laissée à ses propres ressources (avec les Principautés ou sans les Principautés, avec l'Éj;ypte ou sans l'Egypte), serait une porte que l'Autocrate enfoncerait à toute heure d'un coup de sa botte.

Si l'on désire former une barrière solide contre la Russie du côté de l'Europe » il est nécessaire d'établir à la place de cette pauvre mourante

. Turquie, de celte Turquie qui n'existe que par la protection et les sacrifices des pays chrétiens de l'Occident, il est nécessaire, dis-je, d'établir une vraie puissance renfermant la force en elle-même : une puissance jeune, active, chrétienne, européenne, constitutionnelle ; il convient, enfin il faut rendre les Dardaneiies aux Grecs. C'est le seul moyen d'en finir avec la question d'Orient, qni coûte déjà à l'Europe tant de sang et tant d'argent, et qui se renouvellera, d'une manière ou d'nne autre, aussi longtemps que Gonst^ntinople existera entre des mains caduques et demi-barbares.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai conçu ces idées; je les exprimai déjà en 18S5 quand je visitai ces régions, dans un voyage d'information politique et commerciale que j'exécutai dans tout l'Orient par ordre de mon gouvernement. J'en donne la preuve en copiant ici une dépêche que je lui adressai sur ce point spécial ; ^ellc fut publiée alors dans la g.tzette du gouvernement, à Madrid, et plus tard dans un petit recueil de dépêches mises par moi à la fin d'un volume de mélanges divers en %ers et en prose (1}. Je la recommande aux hommes d^État : peut-être e&t-il encore temps de prendre en considération mon projet, qni pourrait épargner beaucoup de sang, et contribuer à l'ét^uilibre et à la paix du monde.

On confia (1830) la confection du royaume hellénique à un congrès de plénipotentiaires. Pour la première fois la diplomatie fut chargée de la noble mission de constituer un peuple. C'était un grand progrès vers la civilisation. Malheureusement l'œuvre du congrès fut un avorton.

On fonda une nation de six cent milie Grecs pauvres et ignorants ayant à soutenir un roi avec toutes les charges d'une cour et d'un gouvernement ! Le résultat fut celui auquel on pouvait s'attendre. On dut d'abord procurer de l'argent au nouveau roi : la Russie, la France et l'Angleterre s'obligèrent à payer l'intérêt annuel de l'emprunt ; elles sont encore à le payer , et Dieu sait quand elles se verront débarrassées de cette charge.

La diplomatie répondit alors bien mal à ce qu'on avait droit d'attendre d'elle ; c'est donc à la diplomatie à relever son honneur. Puisse-t-elle un jour réparer sa faute et faire de la Grèce un vrai peuple digne de son histoire 9 qui, renaissant de ses cendres, devienne le mur capable de protéger l'Occident contre les irruptions du Nord.

J'ajoute un mot Si on fondait un solide empire grec à Constantinople , et si l'on créait à Paris une diète universelle, ou au moins une diite européenne^ afin de résoudre par la discussion les questions internaiio- Ddles, on ferait un grand pas pour arriver au véritable état de civilisation. Du reste l'idée d'une assemblée edropéenne permanente ne peut man-

(l) Pot-pourri littéraire, etc. Madrid, 1846.

quer. d*être réalisée tôt pu tard. La Grèce ancienne a eu déjà son coiigrès. à'amphictyons. Pourquoi donc notre siède ne pourrait-il s'élever au niveau de l'époque des Socrate et des Platon?

communication adressj&e, en 1839 /de calcutta au ministre dbs affaires jtrangères a madrid, sur le meilleur arrangement a adopter pour les affaires d'orient.

» Monsieur le Ministre»

» Quoique je me trouve dans Tlnde, maintenant que les destinées de rOrient fixent l'attention de TEurope, je crois devoir soumettre à Votre Excellence quelques considérations basées sur la connaissance que j'ai acquise du pays , par suite du voyage que j'y ai fait par ordre de Sa Majesté. Ces considérations seront nécessairement dans bien des cas la reproduction d'idées que j'ai déjà ex|X)sées dans des communications antérieures. Pour plus de clarté, je rattacherai tout ce que j'ai à dire à ces trois questions» qui formeront la divii>ion du présent écrit :

» Quelles sont actuellement la force et la situation de l'empire ollo* man? •

» Cet empire doit-il être régénéré ou supprimé?

» Quelle puissance ou quelles puissances d'Europe devrait*on mettre en possession des contrées qui composent ,cet empire, afin de ne pas troubler l'équilibre européen?

» Je commencerai par traiter de la situation et de la force actuelles de rÉgypie. — L'étal de misère et de dénûment auquel Méhémet-Ali a réduit les malheureuses populations qui boivent les eaux du Nil, afin d'entretenir i?ous les armes un dixième de ces populations, a été trop bien observé par tous les voyageurs contempot^ains et décrit avec trop de détails dans tous les journaux de TEurope, pour que je m'arrête à le dé<peindre. Et ce n'a pas été là Tunique conséquence du système de monopole adopté par ce despote financier. Toutes les terres étant devenues la propriété d'un seul maître, la culture a diminué, malgré les améliorations agricoles réalisées par le génie et l'activité presque incroyable de ce seul maître; et si^ d'un côté, les plaines de la basse Egypte produisent le coton, qui est leur principale ressource, d'un autre côté, la haute Egypte ne donne plus les abondantes récoltes de fèves et de blé qu'elle produisait autrefois. La ciiltnre du sucre, de l'indigo, de l'opium, s-est réduite à presque rien ; la population a décru dans une proportion déplorable ; le commerce de l'ivoire et de la poudre d*or du Parfour est ailé chercher d'autres voies où il n'ait point à craindre de vexations , et le café de Moka

arrive k Alexandrie sar des navires européens, après avoir , sur des vaisseaux américains, tourné l'Afrique et doublé le cap de fionne-Espérance. »> Mais coname, lorsqu'il s*agit dé la force d'un État, c'est surtout de ses ressources militaires que l'on se préoccupe, examinons en peu de mots la situation de Tarmée de Méhémet-Ali. Les améliorations qu'elle a reçues ont été singulièrement exagérées par plusieurs voyageurs , surtout par le maréchal Marmont. Il dit, entre autres choses, que l'ariillerie égyptienne est une excellente artillerie de campagne, et que sa cavalerie ne laisse rien à désirer. ' — Mais d'abord l'armée égyptienne manque de deux choses essentielles , je veux dire d'un corps d'état-major et d'un corps du génie. Dans l'infanterie, il y a quelques régiments de la garde d'Ibrahîm-Pacba qui, dans des manœuvres, pourraient ûgurer conime des troupes régulières d'Europe; mais l'instruction de tout le reste est extrêmement superficielle,, et il est bien rare d'y voir dix hommes de front marcher bien alignés. Les officiers ne savent ni lire ni écrire. Les officiers supérieurs, et particulièrement les colonels, sont des mamelouks (esclaves blancs) du pacha, qui peut compter absolument sur leur fidélité, et il en est de même dans la cavalerie; mais leur instruction est généralement si nulle, qu'avant d'aller à la parade , ils sont obligés d'étudlei^, avec l'ofiicier européen faisant les fonctions d'instructeur, les termes de commandement dont ils auront à faire usage. Quant à Tartillerie, le plus grand éloge qu'ait pu m'en faire le colonel Séquéra, qui l'a organisée en Egypte, c'est que tous les officiers de cette arme savent lire et écrire , et que quelques-uns connaissent la géométrie. On peut juger de Tétat de perfection de la cavalerie par le trait suivant : en 1837, Ibrahim-Pacha , ayant besoin pour sa cavalerie de soixante officiers, fit mettre en Ugne tous les élèves de l'établissement de Guise sous la direction du colonel Varln, et, sans s'occuper le moins du monde de leur degfé d'instruction , sans même jeter les yeux sur les notes d'examen que lui présenta le directeur de l'école, il alla choisissant dans les rangs Içs jeunes gens qu'il trouva plus de son goût Ce fait peut aussi donner une idée de ce qu'est en réalité ce vainqueur des Turcs, qui a été et qui est encore regardé par bien des gens en Europe comme un général consommé. Les Égyptiens, organisés à l'européenne, ont perdu la valeur personnelle ; quant à la stratégie, die est inutile lorsqu'on manque de bons généraux et de bons chefs de corps, lorsqu'il n'y a ni ordre ni discipline. Ajoutez à cela que les soldats font les nouveaux exercices par force et sans en comprendre l'utilité. Il est bien certain que de pareilles troupes placées en présence d'Européens seraient tout au plus ce qu'étaient au commencement les Moscovites de Pierre-le-Grand en présence des troupes de Charles XII , et que le premier boulet qui pénétrerait dans leprs rangs y apporterait la

confasion et serait un signal de déroute. Mon opinioa est que , si toute l'armée du vice -roi, qui compte plus de cent mille hommes de troupes régulières et de quarante à cinquante mille irrégulières, était rangée en bataille dans une plaine, il ne faudrait pour la disperser immédiatement qu'une division formée de deux bons régiments d'infanterie européenne, d'un régiment de caYalerle et de quelques pièces de campagne. L'armée ottomane comprend eh outre les troupes turques ; mais elles sont bien inférieures encore aux égyptiennes, et ne peuvent être regardées que comme une caricature de troupes européennes. La flotte turque se compose d'environ cinquante navires de différentes grandears ,. avec de mau« vais matelots et des officiers profondément ignorants. L'escadre égyptienne compte de trente* cinq à quarante navires, avec quatorze mille marins, bien supérieurs aux marins turcs ; mais les vaisseaux , à l'exceptioB de quatre , sont si mal construits , qu'ils ne pourraient tirer quatre heures sans couler bas.

» Les gouvernements turc et égyptien, par l'effet de leurs dissensions et de leur rivalité flagrante, ont rédait leurs sujets à la misère, épuisé tontes leurs ressources et perdu toute popularité. L'empire ottoman enfin est depuis plusieurs années en proie à. une guerre civile qui le dévore; par conséquent , la conquête de cet empire serait l'entreprise la plus facile pour toute puissance européenne qui n'en serait pas empêchée par les autres gouvernements.

» Sur la seconde que^:tion, qui est de savoir si l'on doit régénérer l'em* pire ottoman ou le faire disparaître, je ferai observer avant tout qu'en politique, il faut distmguer ce qui serait bon de ce qui est praticable; par conséquent , sans m'occuper pour le moment de décider si la régéné^* ration serait convenable, j'examinerai si elle est possible. Un grand 6cri« vain a dit que les nations périssent quand elles perdent leur religion. Que celte maxime soit juste ou non dans sa généralité , il est certain que Veaté pire ottoman, composé de peuples très-différems par leurs langues, leurs usages, leurs costumes, leurs caractères, de peuples qui -n'ont pas la moindre idée de l'honneur, ne peut demeurer uni que par la religion, ne peut combattre que sous l'influence du fanatisme. On sait que h politique de Mahmoud II , aussi bien que celle de Méhémet- Ali , a été de détruire la superstition en luttant contre les préjugés, et, en introduisant des réformes souvent en contradiction avec la loi du Koran. Ils semblent avoir été de l'opinion de Volney, qui dit que les musuhnansne peuvent se civiliser qu'en perdant leur religion. Il n'y a pas jusqu'au costume osmanlt qui n'ait été remplacé à Gonstantinople par le pantalon et la redingote euro*péenne. Ce serait pourtant une grande ei*reur de croire que ces inneiva^ tiens ont pénétré dans l'esprit de b masse des peuples. J'ai observé que dans

les armées turque et-^ptienne, il y a bien peu d^officiers qui sachent signer leur nom , et en Egypte , où Tinstruction a fait plus de prc^rës, par l'effet des efforts extraordinaires du vice-^roi, on voit un très -grand nombre d-6nfants à qui leurs mères ont coupé le pouce de la main droite, afin qu'ils ne soient pas contraints d'aller à l'école. Partout le gouvernement est impopulaire : seulement on a obéi à rhoihme qui massacra les mamelouks dans un gueir-apens, et à celui qui réduisit en cendres les janissaires. Peut-être existe-t-il un parti en faveur du nouvel ordre de choses; mais ce parti est incontestablement fort peu nombreux, et pour le prouver on pourrait citer bien des exemples. Le résultat est que les massés ne voient dans les réformes que la misère où les ont réduites les dépenses extraordinaires de leurs gouvernements, sans compter la répugnance et même l'indignation qu'elles éprouvent en voyant leurs chefs m<^priser la religion de Mahomet De ces masses , tant à cause de la pauvreté où elles se trouvent que de l'esprit qui les anime, on ne peut attendre ni héroïsme , ni sacrifices. £n même temps il faut avouer que la foi, chez ces peuples, s'est singulièrement affaiblie. Les pèlerinages à la Mecque ne sont plus, pour ainsi dire, que des caravanes de commerce. Les soldats de Méhémet-Ali ont fajt feu sur les troupes du chef de leur religion. En Egypte , on voit les femmes lier publiquement et impunément des relations d'amoiir avec des chrétiens. A Constantinople , l'étendard du prophète ne produit presque plus de sensation. Dan« cet état de choses, que veulent dire ceux qui demandent la régénération ou la restauration de l'empire ottoman ? Prétendent-ils lui rendre la Grèce , les îles de T Archipel, en un mot toutes les positions qu'il avait au temps de sa jeunesse? Non assurément. Se propose- t-on de détruire l'œuvre des civilisateurs modernes et de rendre aux sectateurs de Mahomet leur fanatisme religieux , et leur zèle pour convenir tous les infidèles avec l'argument du cimeterre? Certainement, ce n'est pas là non plus ce qu'on désire , et d'ailleurs ce serait une entreprise difficile à réaliser. S'agit-il donc d'avancer dans la voie où l'on est entré , et de faire de la vieille et barbare Turquie une jeune nation, une nation à la moderne, avec l'abolition de l'esclavage, la liberté de la femme, un code de lois et une représentation nationale? Tout cela est possible sans doute ; mais qui ne voit le temps qu'exigerait une pareille révolution ? Et qui peut répondre que , pendant tout ce temps , la Turquie conservera son indépendance? Les Arméniens, les 6recs, les autres chrétiens de diverses communions et les juife composent beaucoup plus de la moitié des sujets de la Porte. Les Turcs n*y forment qu'une simple minorité et ne dépassent pas le chiffre de deux millions. N'est-il donc pas évident que la première guerre qui éclatera entre les grandes puissances sera le sjgnal de la chute do trône des Osmanlis? Et quel avantage trou-

verait-od à conserTer ce trône , qui n*a servi qo*à oaturaliser Tigoorance (iai|8 une des contrées les plus délicieuses de la terre , et à soumettre ses habitants au fouet d'un despotisme brutal? — Espérerait-on élever par là , une barrière contre la Russie? — Mais n'est-il pas évident qu'avant que la barrière soit élevée , le colosse aura eu le temps d'eu démolir les fonde* ments et de se rendre maître de tout Je pays? Il me semble incontestable à moi que le moyen le plus prompt, le plus sûr et peut-être le seul , d'éviter que l'Autocrate ne s'établisse aux Dardanelles, que le moyen, dis^je, d'élever une digue contre son ambition , c'est de retirer les positions de Gonstantinople, Saint -Jean-d'Âcre et Alexandrie ^ des débiles mains entre lesquelles elles se trouvent , et de les remettre à une puissance capable d'en faire le boulevard de la liberté naissante et de la civilisation. « Les Turcs, a dit Montesquieu, sont campés en Europe. » Oui, répétons-nous à notre tour , ils sont campés en Europe , et il est temps qu'ils décampent.

» Nous arrivons à la dernière question. — Quelle nation ou quelles nations devra-t-on élever sur les ruines de l'empire ottoman? -r- Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir l'importance des Dardanelles et de TÉgypte; c'est un sujet sur lequel on a déjà assez parlé. J'appellerai seulement l'attention sur la Syrie, à laquelle n'ont pas suffisamment songé les hommes qui se sont occupés de la politique de l'Orient. La puissance qui possédera la Syrie pourra aisément attaquer l'Inde. Le désert qui sépare la Syrie du Bélouhistan est une plaine parfaitement unie, dont le sol est ferme, et qui se couvre d'herbe au printemps. Il est peuplé de tribus nomades formant plus de cent mille tentes. Une armée de vingt mille hommes, partie de Damas avec des chameaux transporiant de l'eau et des vivres, pourrait, après une marche de quarante à cinquante jours, arriver, avec toute son artillerie et sa cavalerie , dans les environs de Bassora , sans rencontrer plus de difficultés qu'on n'en aurait à traverser le Prado de Madrid. On n'aurait' pas grand'peine i décider les Arabes à appuyer une pareille entreprise; car toute armée qui entrerait dans le désert se mettrait entre leurs mains, et n'aurait là rien à conquérir. On sait que Lascaris avait enrôlé quatre cents tribus au service de Bonaparte pour le moment où celui-ci exécuterait son pcojet de marcher sur l'Inde. Avec une somme de dix à quinze millions de réaux (trois à quatre millions de francs) on pourrait louer cinquante mille chameaux pour faire ce trajet. Si l'armée partait d'Alep, on pourrait aller par la Mésopotamie, sans avoir à traverser aucun désert, et trente jours suffiraient pour le voyage. Depuis Bassora, en suivant le littoral du golfe et en passant par le Bélouhistan, elle trouverait tous les habitants disposés à marcher avec elle contre les Anglais. Lorsqu'elle s'avancerait à travers le Scinde et le Lahor, le nombre de ses alliés grossirait comme les eaux d'un fleuve qui reçoit à chaque instant des

àffla€int& Alexandre, avec an nombreux corps de troupe»» quoique ce pays lui fût absolument inconnu , à ce point qu'en descendant Tïndus,. il eroytit naviguer sur le Nil et se diriger vers TÉgypte, Alexandre alla depuis le pays de Labor jusqu'à celui oà e^t Bagdad sans rencontrer aucun obstade , qu'il ne surmontât. Il va sans dire que cette entreprise serait bien plus facile à un gouvernement établi h Bagdad. — Quelle est donc la puissance qui pourrait s'élever sur les ruines du Croissant, sans qne la Russie en profitât, sans que l'Autricbe, la France et l'Angleterre pussent en prendre ombrage? Cette puissance ne peut évidemment êire antre qne la Grèce. En effet , la Grèce est une naiion à demi orientale. Des huit mil* lions de Grecs qui existent, sept et demi sont encore sujets des Musulmans. Des milliers de Grecs connaissent les langues turque et arabe; enfin Constantinople est une ville grecque, Kov(7TavT{vou7coXt;. Avec la possession de la Roumélie, des Dardanelles, de l'Asie mineure, de la Mésopotamie jusqu'à Bngdad, de la Syrie et de TÉgypte, la Grèce serait un empire de second ordre, capable de tenir tête à la Russie. L'esprit de la Grèce mo« derne est constitutionnel, et il est incontestrble que cette nation marche vers la liberté. Cet esprit se prononcerait avec bien plus d'énergie, don que la Grèce posséderait Constantinople, parce qu'elle serait alors le bot de toutes les menées de la politique russe. L'Autriche , qui s'opposa à l'éman* cipation de la Grèce, parce que cette émancipation devait affaiblir la Turquie, qui servait de barrière contre la Russie, ne devrait pas s'opposer à une combinaison ayant pour but d'élever contre la ftussie une barrière puissante. La France, qui n'a pas dans le Levant des intérêts vitaux, devt'àit voir avec plaisir la question d'Orient se terminer parundénoûment qui ne livrerait ces contrées ni à la Russie, ni à l'Angleterre. L'Angleterre enfin devrait voir dans la jeune Grèce une puissance amie, qui ladélivreraît des inquiétudes que lui cause sa rivale, et qui lui éviterait^ peut* être une rupture avec là France. Il est certairi que la Grèce, ^avec les excellents marifis qu'elle possède, tirerait parti de ces positions; mais ce peuple est lé moins manufacturier de la terre, et la puissance navale quMl pourrait soutenir ne serait jamais que de' troisième ordre. Le revenu de oe gouvernement ne pourrait être au plus qu'un dixième de celui du gouvernement anglais, et, obligé de tenir en respect les habitants de la Nubie, les puissantes tribus qui entourent la Syrie et l'Egypte, et de plu? les Russes, il devrait avoir constamment sous les armes au moins de cent à cent cinquante mille hommes, ce qui absorberait toutes ses ressources. La Grèce, comme je crois l'avoir démontré dans mon long Mémoire sur la situation de ce nouveau royaume, doit, ou cesser d'exister, ou obtenir un territoire plus étendu. Enfin l'arrangement que je propose ne serait désavantageux que pour la Russie, nation dont on veat arrêter la marche

enrahissante, et si la souveraineté da Levant doit être concédée à une puissance par un protocole, cette puissance, à mon avis, ne pourra être que la Grèce

« Dieu garde Votre Excellence , etc. »

G (page 130).

Le Jlùutnal des Débats du 2 août 1 857 a dit que l'Espagne a déjà sup' primé les lois sur rintérêt de l'argent. Je demande pardon au Journal des Débats, mais il fait trop d'honneur à l'Espagne. Probablement il sait que le gouvernement de Madrid contracte des emprunts du trois pour cent à 54, ce qui porte l'intérêt annuel à près de dix pour cent, et qu'il prend de l'argent au moyen de bons du trésor, au taux quelquefois de dix et même douze pour cent. Cependant 11 maintient les lois dites contre rnsj|re. En sorte que les transactions du gouvernement sur ce point seraient cassées par les cours de justice du pays. Voilà, certes^ ce qui paraîtrait bien extraordinaire à un Chinois.

Un de mes livres, au. moment d'êlre introduit à Manille (186^), fut arrêté par la- censure et ne put être mis en vente qu'après qu'on eut arraché de tous les exemplaires les pages qui contenaient les lignés suivantes :

« Celui qui prête un capital à intérêt loue ce capital , comme celui qui prête sa maison moyennant une somme annuelle loue sa maison pour cette somme, comme celui qui frète un vaisseau dobt il est propriétaire loue ce vaisseau pour un certain temps et moyennant un certain prix. La somme se. fixe d'après la règle générale de l'offre et de la demande. Ainsi , quand il y a beaucoup de maisons à louer et peu de locataires, les loyers sont à bon marché, et à mesure que le nombre des maisons diminue et que celui des locataires augmente , les prix des loyers s'élèvent Y a^t-il dans un port peu de navires et beaucoup de chargements? on offrira un fret très-élevé. Mais qu'il arrive tout à coup un grand nombre de navires sur lest, -le prix du* fret descendra aussitôt très-bas. Et qui pourrait trouver raisonnable qu'on obligeât le propriétaire d'un navire à le louer pour 10, tandis qu'on lui en offre 20? N'est-Upas évident que celui qui offre 20 a tout calculé et croit trouver son bénéfice dans l'affaire, puisque sa proposition est volontaire? Et s'il est raisonnable et licite de gagner kù ou 100 pour cent au moyen d'un navire qui vaut un certain capital, pourquoi le serait-il moins de faire ce bénéfice au moyen de ce même capital en numéraire? Il est vrai que, depuis le temps des Romains

jusqu'au nôtre, on a condamné le prêt à gros intérêt; il y a même eu des lois qui ont défendu d'exiger le moindre intérêt, ne fût-ce que d'un pour cent. Gela est provenu de ce que la spéculation du prêteur d'argent a quelque chose d'odieux; car celui qui a reçu du numéraire est ensuite obligé de le rendre , et voit le grand bénéGce que fait le prêteur, bénéfice qui lui semble réalisé à ses propres dépens. Quand il s'agit d'un navire, les choses sont fort différentes; car celui qui a besoin du navire paye le fret suivant le cours du marché, et ne connaît pas le bénéfice net du propriétaire. Mais il ne faut pas confondre les eiïets avec les causes. Certainement l'usure est odieuse; mais on doit dire des usuriers ce qu'un écrivain sentimental disait des juges et des bourreaux : « Je comprends qu'il doit y avoir des juges et des exécuteurs, mais je ne serais jamais ni l'un ni l'autre. .

II est incontestable que les capitaux affluent partout où ils trouvent à s'employer avec sécurité, et que l'abondance et la concurrence doivent faire baisser Tintérêt, en vertu de l'inévitable loi de l'offre et de la demande. Au contraire, les décrets fulminés contre l'usure ne font qu'éloigner les prêteurs, faire renchérir l'article (argnul), et élever TitUérêt du petit nombre de capitaux qui restent sur le marché à lutter contre les risques. »

D (page 139.)

Le consciencieux écrivain portugais M. G. J. Galdeira, dans un intéressant ouvrage sur les colonies portugaises et la Chine, s'exprime ainsi :

« En Chine les sociétés secrètes les plus connues actuellement sont les suivantes :

» SAN-HO-HOEI,- société de l'union des trois, c'est-à-dire de l'union du ciel , de la terre et des hommes ;

» CH'iM-LÏEN-KIAO, secte du lis bleu (la fleur nymphée ou lis d'eau);

» PAI-LIEN-KIAO, secte du lis blanc ou nénuphar;

n NIEN-T'OU-KIAO, secte de la tête de veau ; .

» HUNG-IANG-KIAO, secte du soleil;

» VU-XANG-LAO-MU, secte sans mère naturelle, ce qui veut dire que l'individu appartient si exclusivement à la société , qu'il rompt tous les liens les plus sacrés pour les Chinois , ceux du respect et de l'obéissance pour les parents;

» MIM-TUAi-KIAO , secte de la brillante noblesse, ou de l'illustration et de l'honneur ;

» TSING-CHA-MUN-KIAO, secte du thé pur, dont il est question dans la Gazette de Pékin de juin 1816 ;

» KOAM-MAO-KIAO, secte du bonuet jaune;

» PO-IUN-TSUM , secte de Torigine de la blanche nue;

» SIAO-TAO-KIAO, secte de la courte épée. Cette société est dans ce moment , dit-on , très-active et très-puissante dans la turbulente province de Fuh-kien. »

Le même M.^Galdeira a publié dans VlUustration Luso-Brésitienne de Lisbonne, sous ce titre : Le Royaume des fleurs^ une série d'excellents articles, où il donne, avec autant d'élégance que de simplicité, une idée très-juste des coutumes de la Chine. Il est dommage que ces articles, comme beaucoup d'autres consciencieux travaux imprimés en Portugal , soient presque inconnus parce qu'ils sont écrits dans une langue si peu étudiée en Europe.

S (page 183).

Je prie qu'on veuille bien m'excuser de reproduire ici, pour justifier ce que je dis sur le latin, quelques passages d'un article que j'ai déjà publié en Espagne, où l'étude de cette langue morte est encore obligatoire pour presque tontes les carrières. « De tous les préjugés ridicules et funestes qui existent dans le monde , celui qui m'a toujours le plus étonné c'est ridée de forcer tous les jeunes gens à apprendre le latin , d'autant plus que cet aveuglement n'est pas un travers du peuple ignorant, mais bien de la cli(sse éclairée, laquelle peut à peine concevoir une bonne éducation qui n'aurait pas pour fondement le latin; et encore y ajoute-t-on le grec. Or, je le demande aux pédagogues : « A quoi sert le ]atin î — A connaître, me répondront-ils, les origines de notre langue, et à la bien parler. » Mais c'est là une erreur : les mots de notre langue ne procèdent pas seulement du latin et du grec, mais aussi de l'arabe, du celtibère et de plusieurs autres sources , en sorte que , d'après le principe qu'on avance, il faudrait pour bien parler se perdre dans le labyrinthe des étymologies au lieu de s'appliquer à l'étude des connaissances utiles. La véritable valeur des mots s'apprend dans les écrits des bons auteurs et dans Iç dictionnaire de la langue , d'autant plus que l'usage a dans bien des cas altéré et même changé complètement le sens que les expressions avaient dans l'origine. C'est ce qui est arrivé, par exemple, pour le mot philos Sophie (amour de la sagesse) , par lequel on désigne aujourd'hui, entre

autres choses, une des branches de renseignement des universités; cela est encore arrivé pour le mot tyran, que les anciens employaient, ^ans aucune intention de blâme, pour désigner simplement un petit prince ou un roi; enfin cela a eu lieu pour le mot barbare ^ que les Grecs employaient pour exprimer purement et simplement V\àé^ à' étranger. Nous pourrions former ainsi une longue liste qui démontrerait que Tétude des origines de la langue ne servirait dans bien des circonstances qu'à ^rer ejt à mettre de la confusion dans les idées.

» On allègue aussi que ceux qui savent le latin et le grec ont le grand avantage de pouvoir lire dans leurs textes originaux les auteurs anciens. Qu'ils puissent les lire, je le comprends; mais ce que je ne comprends pas, c'est l'avantage que peut procurer cette lecture ; car les anciens n'ayant connu que les rudiments des mathématiques et de la cosmographie et l'art de composer des vers , il est évident que chez nous un écolier de dix à douze ans (si on ne lui a pas fait perdre son temps à apprendre le latin) en sait plus que Gicéron et que les sept sages de la Grèce.

» On répliquera néanmoins que l'on trouve dans les auteurs anciens les principes de la morale et de la philosophie, ceux de l'histoire, ceux de notre droit public A cela je réponds que nous avons, pour tous les bons classiques, d'excellentes traductions avec notes et commentaires, faitespar des hommes spéciaux qui ont consacré leur vie \ cette étude, et que ces traductions »ont beaucoup plus utiles que les textes originaux, pour quiconque ne s'est pas proposé de devenir professeur de latin.

» On observe qu'il n'ebt pas possible de savourer dans des traductions les beautés des poêles. Les véritables beautés de la poésie se trouvent dans les idées et non dans les mots, qui ne servent qu'à exprimer les idées; or les idées se traduisent fort bien, et je ne craindrais pas de soutenir, par exemple , qu'un Espagnol lira avec plus de fruit et de plaisir la traduction d'Horace par D. Xavier de Burgos que l'original lui-même. Je ne contesterai pas néanmoins que la poésie ne soit difficile à traduire » et je conviendrai qu'il vaudrait peut-^tre mieux, en général, la lire dans sa propre langue ; mais alors il faudrait commencer par étudier l'bébrea , afin de bien goûter dans sa source la poésie biblique , la plus sublime que nous connaissions. Il faudrait apprendre aussi le sanscrit; car il est bien certain que ù les Romains ne firent qu'imiter les Grecs, ceux-ci , de leur côté, avaient tout emprunté aux Indiens, poèmes épifues, comédies, tragédies, odes et jusqu'aux fables, celles d'Ésope n'éunt qu'une traduction littérafe d'une collection sanscrite ; et si nous voulons approfondir la question , nous trouverons peut-être que les Indiens à leur tour ont copié les Chinois. En effet, il n'y a qu'à voir à Macao on à Canton une représentation théâtrale exécutée sur un théâtre en plein vent , sans changement de

décors, piar des acteurs. masqués^ chantant leurs rôles, non sur une musique variée et composée ad hoc comme celle de nos opéras, mais sur cinq différentes mélodies (une guerrière ,• une tendre, une mélancolique, etc«); il n'y a, dis*je, qu'à voir cela pour reconnaître sur-le-champ le moule où fut coulée la tragédie d'Eschyle ou d'Euripide avec ses cinq modes, dont l'explication a donné tant de peine aux critiques et aux érudits.

I» On dit que celui qui sait le ktin apprend ensuite plus aisémeQt le français ou toute autre langue. Gela est vrai jusqu'à un certain point, coffline il est vrai que celui qui sait déjà le i»ano apprendra plus aisément le violon ou la flûte que celui qui n'a aucune pratique de la musique. Mais cet avantage n'est pas particulier au latin , et il appartient également à toute autre langue. Ce qui arrive, c'est que l'intelligence s'accoutume à comprendre et à exprimer les idées avec d'autres expressions et d'autres formes de phrases que celles de la langue maternelle. En outre le latin facilite l'étude des langues qui ont de l'analogie avec lui , comme le français, l'espagnol ou l'italien ; mais l'allemand sera une bien meilleure préparation que le latin pour l'anglais, le hollandais ou le suédois; l'illyrien pour le russe, l'hébreu pour l'arabe, le tartare pour le turc, et le sanscrit pour l'indoustani. Penser autrement, ce serait se figurer que le latin est la mère de toutes les langues , idée qni ne peut tomber dans la têie que de gens profondément ignorants en cette matière.

» Enfin j'ai entendu quelques pères de famille dire qu'ils font apprendre le latin à leurs fils dans le premier âge , parce qu'à cette époque l'esprit n'est pas encore capable d'études plus sérieuses. De toutes les absurdités que j'ai entendu avancer sur cette questîoi) , il n'en est pas de plus forte que celle-là. Je puis aflGriner par expérience qu'à l'exception des quantités imaginaires de l'algèbre, il n'y a pas d'étude plus compliquée, plus ingrate, plus Inintelligible, plus insupportable pour un enfant que le latin, surtout tel qu'il est enseigné dans nos écoles. Ce qu'une jeune intelligence saisit avec le moins d'ennui et de fat^ue, c'est la géographie,' les principes de la géométrie et de la cosmograplûe , et les faits culminants de l'histoire, le toul; enseigné au moyen de cartes, de sphères, de planches, qui font , pour ainsi dire , entrer la science par les yeux et la gravent 'profondément dans la mémoire. Puis viennent la physique , la chimie et la mécanique , apprises au moyen des appareils et des instruments nécessaires pour les expériences. Nous devons ajouter la musique et la peinture, si l'enfant s'y sent disposé. Quant à la danse et à la gymnastique, ce sont d'excellents exercices pour donner aux enfants de la force et de la grâce, tout. en les amusant. L'étude théorique des langues, la grammaire, la rhétorique, la logique, les mathématiques, l'économie politique, la législation exigent plus de maturité et une application toute spéciale.

» Il D*y a pas longtemps que les médecins et les chirurgiens faisaient Jeur études spéciales en latin, et écrivaient leurs ordonnances dans cette langue, afin d*être mieux compris des pharmaciens. Moi-même» sans être bien vieux, j'ai appris en latin non-seulement la rhétorique, mais aussi la logique et ralgèbre. Enseigner les sciences dans la langue d^un peuple qui ne les connut jamais et dans laquelle par conséquent il faut créer toute la nomenclature technique ! Mais il y a plus. Ne voyons-nous pas encore, dans Tacte le plus solennel de la vie , quand nous allons prier dans le temple du Seigneur, le prêtre, montant à Tautel, prier et adresser au peuple agenouillé sa voix sacrée dans une langue dont personne peutêtre n*entend un seul mot? Combien de gens y a-t-ii qui comprennent la sainte messe et ce qui s'y fait et ce qui s'y dit ? Quelle aberration ! Est-il étonnant, après cela, qu'un prédicateur, du haut de la chaire, emploie, pour orner son éloquence apostolique, de fréquentes citations latines, qui émeuvent profondément les vieilles femmes?

n Au mo)en âge, lorsque les souvenirs de la domination romaine étaient encore récents, les documents publics s'écri\ aient encore en latin, et beaucoup d'auteurs publiaient leurs ouvrages en cette langue. Alors Tétude du latin était utile. Mais aujourd'hui qu*il ne reste de tout cela que peu de cho^e ou rien du tout ; aujourd'hui que les connaissances positives et utiles ont pris un si vaste développement, je tiens qu'apprendre le laiin ou le grec c'est une di'plorable perle de temps. En tout ce que je suis à dire, j*aî en vue le système adopté d'obliger les jeunes gens à étudier les langues mortes- comme base de. leur éducation, quoiqu'ils ne se destinent pas à la carrière ecclésiastique. Qu'un homme déjà formé, maître de lui-même et en état de juger de ce qui lui convient, entreprenne, si bon lui semble, le latin ou le grec , comme quelques-uns entreprennent l'arabe ou le chaldéen , rien de mieux. Ce sont des goûts très-permis et qui peuvent avoir leur utilité ^surtout pour l'histoire ancienne. Ainsi , que le gouvernement entretienne des chaires de latin et de grec, je le trouve excellent ; mais je demande qu'on n'oblige pas ceAx qui n'ont nul besoin de cette étude à perdre quelques-unes des plus précieuses années de leur jeunesse , uniquement pour ne pas refuser cet hommi^e, en quelque sorte religieux, à l'idole d'une stupide routine. »

P (page 184).

MAIRànOIV DB L'BVPRISONNSlinfT 8VBI DANS l'INI^RIBUB DB LA CHINB, BB 1848, PAR LB pArB MICBBL NAVABBO, IfIflSiOlfBAlRB APOSTOLKH».

« Le vin^^sixième jour de la quatrième lune de la vingt-fixièine aimée do règne de l'empereur Tao<-quàDg, cV8t-*à<^ire le 21 mai 1|846, me troa*vaut dans une petite aûssion au lieu appelé Yam*kia-'Xao» juridictaon civile de la ville de troisième ordre Kin-xan^shien, les troupes du mandarin de ladite ville cem^ent, Vers cinq heures do soir, la maisoi que j'habitais, Tenvabirent et, voyant Tautel où, pendant ma tournée, je célé^ brais le saint sacrifice, ils le mirent en pièces avec de grandes huées et toutes sortes de marques de mépris, brisant jusqu'aux petits bancs dont les Chinois se servent pour s'agenouiUer. Ils enlevèrent une image de la Vierge qu*on vénérait en ce lieu , ainsi qu'un crucifix et trois croix de bois. Pris trop k rimproviste pour pouvoir fuir, je m'enfermai dans nsa chambre, me remettant aux mains de Sa Providence. Les sateHiies du mandarin, après m'avoir cherché dans le reste de ta maison, vinrent à ma chambre et se mirent en devoir de forcer la porte en ia poussant ou de la briser à coups de pieds. Dans cette situation, je crus que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était d'ouvrir la porte et de me rendre. A l'instant, les soldats se jetèrent sur moi comme des chiens bouledogues, me prenant, l'on par ma tresse , l'autre par les cheveux du haut de la tête , d'autres par les jambes , et ils m'emportèrent en courant et en criant, comme s'ils se fussent emparés d'un assassin. Us me déposèrent devant la maison , dans une petite place entourée de soldats et de fusiliers tenant la mèche allumée, et au même moment arriva le mandarin en personne. Étant sorti de sa chaise à porteurs, il me fit venir devant loi, me Ibr^ de m'agenooiller et ordonna qu'on me mit une chaîne au cou et aux mains, et qu'(Hi me conduisît avec les plus grandes précautions ; car il me regardait comme un magicien, et craignait que je ne parvinsse à m'échapper. Anssî voulut-il , pour plus grande sûreté, que l'extrémité de la chaîne qui me liait fût attachée au poignet d'un de mes gardes, et solideoMnt fixée au moyen d'un cadenas dont la clef fut confiée à une autre personne, afin que ni mon garde ni moi n'eussions le moyen de nous séparer, fin même temps, on procédait de la même manière avec le naître de la maison, Yam-xe-li, et avec trois autres chrétiens. Lorsqu'on nous eut ainsi tous bien attachés, on chargea deux hommes de porter tout ce qui avait été enlevé de la maison , et le mandarin ordonna le départ en toute hâte, presque à l'entrée de la nuit, n<^ns faisant marcher à pied, devant lui, et recommandant aux gens armés

de fasHs de nous tenir toujours à portée. Notre marche ressemblait à une procession, ou au cortège conduisant Notre-Seignear au Calvaire. En tête marchait un soldat avec une grande croix ; puis venaient le prêtre et les chrétiens prisonniers , ensuite le mandarin dont j'ai déjà parlé , dans une chaise à porteurs, et un autre mandarin à cheval avec un secrétaire. En chemin, les satellites disaient : « Mauvaise affaire I... ce criminel n*a que ses vêtements ; il n*y a pour nous rien à gagner. » Vers neuf heures et demie, harassés de fatigue, nous arrivâmes à l'endroit appelé Torpo-wan, où se trouve un petit tribunal dépendant de la ville nommée plus haut Nous entrâmes dans le prétoire, et on nous conduisit à la salle du dépôt, qui était remplie d'insectes et d'une extrême malpropreté. Un païen, indigné de nous voir traiter ainsi, s'écria : « Quelle est cette manière d'agir? Jfettoyez donc un peu cette salle. » Mais un des satellites répondit : « C'est bien assez bon pour de pareils malfaiteurs. » Alors le secrétaire prit nos noms, et entre dix heures et demie et onze heures du soir, le mandarin nous fit venir l'un après l'autre pour être jugés. Je fus appelé le cinquième. Le mandarin, m'ayant fait mettre à genoux, me demanda depuis combien de temps j'étais en Chine, par où j'y étais venu, depuis combien de temps je me trouvais dans l'intérieur du pays, à quoi je m'y employais, si je savais la magie 9 combien il y avait de chrétiens et où ils résidaient Après que j'eus répondu à tout cela, en évitant avec soin de rien dire qui pût compromettre les chrétiens et les missionnaires, le mandarin m'ordonna de fouler la croix aux pieds, et, sur mon refus, il me menaça de me faire fouetter et même de me faire mourir. Fortifié par le secours d'en haut, je répondis qu'il pouvait non-seulement me faire fouetter, mais encore me faire couper en petits morceaux; que. rien ne me déciderait à fouler aux pieds la croix, qui est l'étendard du chrétien, et que nos rois se font gloire de porter sur leur couronne. Je lui expliquai que la croix n'est pas pour nous une idole, que nous n'adorons pas le bois, les planches dont elle est formée, mais bien Jésus-Christ que ce signe nous rappelle. Et comme il s'éionnait de me voir si fermement décidé à ne pas marcher sur la croix, je tâchai de lui faire comprendre ma conduite en cela au moyen d'un exemple ; « Écrivons, lui dis-je*, les deux lettres qui forment le nom de l'empereur ; bien certainement vous, mandarins, vous n'oseriez les foulet aux pieds ; mais, si l'on traçait séparément les différents traits dont ces lettres se composent, vous ne feriez aucune difiBculté.de marcher dessus; de même nous chrétiens, comment pourrions-nous fouler aux pieds la croix, qui nous rappelle le Dieu homme que nous adorons ? Mais nous ne ferions aucune difficulté de marcher sur ces morceaux de planches, dès qu'ils ne seraient pas assemblés en forme de croix, t Je lui parlai ensuite de l'unité de Dieu, de sa tonte-puissance, de la création, du péché originel.

de la Trmité, de rincarnation et de la Passion de Notre-Seigneur Jésas- Christ Je lui expliquai aussT les commandements de Dieu, et en entendant exposer cotte doctrine céleste , il ne put s'empêcher de Tadmirer et de la louer ; mais il se montra peu satisfait quand je lui dis que Jésus-Christ Notre-Seigneur le jugerait, et que les méchants et tous ceux qui n'auraient pas pratiqué la religion chrétienne iraient en enfer, où ils souffrir^rient pendant l'éternité d'indicibles tourments.

Lorsque les autres chrétiens étaient passés en jugement , il les avait fait souflQIeter parce qu'ils se refusaient à marcher sur la croix et à renier leur foi, et moi, faisant allusion à cet acte cruel, je lui dis qu'il avait agi arbitrairement et contre les ordres de l'empereur, et je lui présentai une copie de l'édit impérial en faveur de la religion (1); mais, comme cet édit n'a pas été publié, il n'y ajouta aucune foi. Il était plus de minuit quand la séance se termina , et le mandarin ayant demandé si nous avions pris de la nourriture, nous lui répondîmes que nous n'avions pas eu d'autre aliment que le pain de la tribulation. Alors il nous fit présenter du riz et des herbes avec un peu de viande, peut-être afin de voir si nous nous abstenions de viande, et dans ce cas nous traiter comme certains sectaires chinois appelés tsaï-cum , qui ne mangent jamais de viande , et qui forment une secte extrêmement pernicieuse et très-sévèrement proscrite dans toute l'étendue de l'empire. Ensuite on étendit par terre un tissu de joncs, sur lequel nous nous couchâmes sans draps ni couvertures, après qu'on eut réuni nos cinq chaînes an moyen d'un cadenas, et qu'on eut placé des satellites tout autour de noqs. Du reste nous passâmes la nuit sans pouvoir fermer l'œil , à cause de l'humidité et des moustiques. Pendant trois jours que nous demeurâmes dans ce village , on nous assigna pour notre entretien 60 sapèqnes par tête. Un grand nombre d'individus venaient pour me voir, et afin de satisfaire leur curiosité on me plaça entre deux portes, sur une pierre à laquelle on attacha ma chaîne, en sorte qu'il m'était im|K)ssible de bouger. Mais comme la multitude allait croissant , au point de ne pouvoir plus tenir dans la cour f on me fit sortir dans la rue , où on m'attacha à un banc dans un endroit assez sale. On donnait ainsi une sorte de divertissen^ent aux curieux , parmi lesquels du reste il y en eut un assez grand nombre qui nous témoignèrent de la compassion et qui désapprouvèrent nôtre détention'. Un païen appelé Gham, voyant que je n'avais rien pour m'essuyer la sueur, s'approcha , les larmes aux yeux, et me donna un mouchoir. Je l'exhortai à se faire chrétien , et j'espère que Dieu lui accordera les grâces nécessaires pour cela ; car j'ai reconnu par expérience que toute bonne œuvre en faveur de la religion

(1) Le décret obtena par M. de Lagrenée.

denent poar edoi qoi l'a fûte nu principe de con? crsioit Peodant ces trob jours il y eut trois séances do Iribonal.'ct à chaque fois, le mandarin nous pressait d'apostasier, faisant de noorean sooiBeler les chrétiens en punition de leor résistance. Après ces trois joors, on nous conduisit à pied, et dans le même appareil que le jour de notre arrestation , à la ville de Kln-cham-hien , distante de quinae à séné lieues. A notre arrivée, toute la Tille se mit en mouvement pour recevoir le mandarin et pourvoir l'Eoropéen. Conduits à marche forcée, nous arrivâmes environ deux, heures avant lui, et on nous mit dans b grande cour du prétoire , où on m'attacha d'abord à une grille; mais ensuite, pour mieux- satisbire la curiosité do peuple , on m'attacha au tronc d'un cyprès, absolument comme un singe, et b, assis par terre , je servais d'amusement et de spectacle à la foule. • Lorsque le mandarin arriva, «m le reçut en triomphe avec des salves, et après l'avoir fiait asseoir sur un siège élevé dans la place d'honneur do prétoire, on fit retentir les tambours et les Urompettes , tandis que six soldats, portant de longs bâtons, fléchissaient par trois fois les genoux en s'écriant : « Vive, vive le mandarin, qui a pris un malfoitenr ! • et faisant le tour de la grande salle, ib répétaient par trois fois avec de grands cris cette cérémonie. C'est ce qu'on fait pour répandre la terreur toutes les fois qu'un mandarin s'empare de qudque assassin poursuiri en votu d'un édit. Cette cérémonie terminée , on nous enferma dans une sorte de cuisine, où nous eûmes la terre pour liL Par suite d'un voyage si fatigant, je fus atteint d'une fièvre accompagnée d'une extrême prostration ; mais un des chrétiens prisonniers , qui était médecin , m'ordonna une boisson grâce â laquelle je me ût)uvai rétabli le lendemain. On nous mit ensuite dans une petite chambre où nous passâmes 19 jours, toujours enchaînés, et obligés de coucher quatre sur un lit de planches ; quant au cinquième, il n'avait pour s'étendre qu'un banc très -étroit Nuit et jour nous étions gardés par des satellites qui se tenaient dans la chambre même, et pour tonte distraction, ou plutôt pour surcroît d'ennui, nous avions constamment leurs chants discordants , entremêlés 4e malédictions , sans parler do bruit qu'ils faisaient en tâchant de soulager la démangeaison de la gale , dont ils étaient couverts. On nous donnait pour toute nourriture un potage an riz, dans un vase immonde qui soulevait le coeur des Chinois eux-mêmes, bien que fort sales par caractère et par habitude. Je ne dis rien des insectes et des autres misères inévitables dans un espace aussi resserré que celui où nous nous trouvions. Ou reste, nous eûmes la consolation d'être visités par quelques chrétiens et par des paiens qui, ton* cbés de compassion, venaient de divers endroits et nous ffonnaîent quelques aumônes. Noos pouvions acheter ainsi quelques tasses de riz pour nous soutenir et un peu de salade. Nous reçûmes aussi quelques secours que

nous envoya monseigneur l'évêque ; mais noos eômes grand soin que nos satellites ne s'eo aperçussent point, car c'eût été pour nous une source de nouvelles tribulations.

» Dans cet intervalle, je fus présenté deux fois ao tribunal, et à chaque fois ce furent de nouveaux efforts pour me décider à apostasier. Enfin, voyant qu'il n'obtenait rien, et que l'affaire devenait sérieuse, le mandarin nous fit de nouveau comparaître tous ensemble devant son tribunal , et après nous avoir exhortés à apostasier, il nous fit partir, enchaînés et sous bonne escorte, pour la ville de premier ordre appelée Gan-lu*fu. Cette ville, où nous fûmes conduits à marche forcée, se trouvait à une distance de 16 à 18 lieues, et la route, .toujours à travers des montagnes, éiait détestable. A notre arrivée, le mandarin Ghen nous traita avec des égards que j'étais loin d'espérer ; il nous fit ôter nos chaînes , et me logea dans ses bureaux, où il ordonna qu'on me servit les mets de sa propre table. Le mandarin supérieur ne fut pas aussi bienveillant , et il me fit agenouiller en sa présence. Sept jours après , on nous embarqua pour la capitale de la province , et pendant la navigation, qui dura dix jours, je fus bien traité. A notre arrivée dans cette capitale , nous fûmes conduits à un temple de démons (1) , où nous demeurâmes jusqu'au 30 juillet, et où nous souffrîmes beaucoup de l'incommodité du lien.

• Enfin je fus présenté au yice-roi , à qui je représentai qu'il agissait d'une manière très-répréhensible en persécutant la religion , contre la volonté de l'empereur. Il chercha à s'excuser, mais je lui fermai la bouche par des faits incontestables , et il demeura très-confus, en présence de six mandarins qui l'assistaient, et qui furent on ne peut plus étonnés de mon langage , et du silence hoiiteux du vice-roL Celui-ci me demanda si je voulais aller à Canton; je lui répondis que non, que j'étais venu en Chine volontairement, dépensant pour cela plus de mille piastres (de la Propagande^ , et que par conséquent mon désir était de demeurer , afin de propager la religion catholique, et que je ne renoncerais à mon entreprise qu'autant qu*on m'y obligerait par la force. Alors il me dit qu'il fallait me résigner à être conduit à Canton ; je répondis que je céderais à la force , et je demandai à être bien traité dans te voyage. Le vice-roi me confia à un mandarin aspirant , deceuxqjui attendent les premières places vacantes. Ce mandarin, appelé Wam, me conduisit jusqu'à Canton et me traita bien, mais il me faisait manger avec ses domestiques. Nous partîmes le 26 juillet) et nous arrivâmes à Canton après un voyage de Al jours. Dans

(1) Il est probable que le P. Navavro veut parler d'un temple de Bouddha. 11 y a toujours dans ces temples des idoles fort, grandes et difformes. Ces temples servent souvent d'auberge aux voyageurs.

cette TÎUe je demeurai dix jours en prison , et on m'obligeait à me mettre à genoux , ou , quand je ie faisais de moi-même, on ne me disait pas de me lever. Après ces dix jours, je fus conduit a?ec un sateilite^à la ville de Bian-xan , sous la juridiction de laquelle se trouTe Macao. Là , je fus enfermé dans un temple de démons, où je me vis en butte aux insultes de satellites et d'autres misérables. Enfin, après deux jours, je fus conduit à Macao, où le consul de France demanda inutilement ma mise en liberté. Le petit mandarin ^ut Tiosolence de me faire mettre à genoux devant lui, et il avait l'intention de me retenir longtemps prisonnier; mais le jrrocurador portugais, informé de ce qui se passait,* envoya un agent arec l'ordre de me cirer de prison ou d'arrêter le mandarin. C'est ainsi que je fus mis en liberté. »

NARRATION DU PÈRE MICHE^ NAVARRO, MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE, SUR SON SECOND EMPRISONNEMENT DANS l'iNTÉRIEUR DE LA CHINE.

« En 18^7, monseigneur J. Rizzolati, vicaire apostolique de Hou-quam, remarqua que les jeunes gens que l'on élevait pour le sacerdoce étaient fort à l'étroit dans la maison beaucoup trop petite qui servait de séminaire à Han-kou , ville que je regarde comme la plus populeuse de la Chine. Craignant donc que le manque d'air et l'excessive chaleur ne nuisissent à leurs études et ne compromissent gravement leur santé, il résolut d'acheter une maison qui pût servir de supplément au séminaire et aussi d'habitation aux personnes qui se consacreraient soit à convertir les païens, soit à baptiser les tnfantu exposés. Monseigneur admit dans cette maison un maître d'école récemment converti , appelé Hiun. Ce néophyte , le seul chrétien de sa famille, travaillait à l'éducation des enfants et à la conversion des païens, et je pense qu'il s'efforçait surtout d'amener à la religion son frère aîné et son père. C'est ainsi que ceux-ci eurent occasion de connaître monseigneur, et furent mis au courant de ce qui se passait dans l'intérieur de la maison du vicaire apostolique. Voyant que cette maison était grande, ils voulurent abuser de la bonté du prélat, qui déjà y avait admis leur parent Hiun, et prétendirent y obtenir aussi un logement gratis. Mais le vicaire apostolique considérant qu'admettre ainsi dans la maison des païens en qui on ne pouvait avoir aucune confiance, plutôt que des chrétiens qui servaient la religion , serait une chose inconvenante, dangereuse et qui ne pouvait manquer de provoquer de justes plaintes, il rejeta absolument leur demande , et eux , se voyant déçus dans leurs espérances, en conçurent une profonde haine contre le prélat, et formèrent des projets de vengeance, qui ne leur. réussirent que trop bien. Leur parent étant chrétien, il leur fut aisé de connaître par lui les principales loca-

lités qui dépendaient du vicariat, les noms des prêtres, le nombre des missionnaires européens et leurs résidences habituelles. Avec ces rensei-» gnements positifs et circonstanciés, ils se présentèrent au mandarin, et le père de Hiun, étant letiré, put imprimer lui-même à Taffaii^e la marche qu'il voulut Uiaccusa Tévêque d*être magicien, d'avoir des secrets pour changer le plomb en argent et pour multiplier l'argent par des soriilégesf; il prétendit que, devant à un homme 200 taels, il lui avait donné des pilules qui lui avaient fait vomir des croix, et qu'enfin il était parvenu ^ faire mourir le créancier et à anéantir les titres de la créance; qu'au moyen d'une certaine poudre qu'il mettait dans le thé , il faisait tourner la tête aux gens et les attirait au christianisme; qu'il avait chez lui 50 femmes et 2,000 hommes , et mille autres sornettes tout aussi ridicules, que les mandarins admettent très-facilement, accoutumés qu'ils sont à croire les plus grandes absurdités , par exemple , qu'il y a des pilules pour éviter de vieillir, pour ne pas mourir, pour s'enrichir, etc. ; et afin de se procurer ces merveilleuses drogues, ils dépensent beaucoup d'argent, finissent même quelquefois par se ruiner.

» Sur ces renseignements et accusations, les mandarins tâchèrent avec habileté d'accroître le nombre des arrestations , afin de rendre l'affaire plus lucrative, car ils supposaient les Européens plus riches. J'étais venu, sur la fin de novembre , d'une mission distante de 20 lieues, pour visiter , l'évêque de Patave, nouveau coadjuteur de monseigneur Rizzolati. Gomme nous étions tous les trois à table , dans la résidence épiscopale à Ou-cham , nous vîmes entrer un domestique du mandarin de Riang-hia-hien, qui est la ville de troisième ordre à la juridiction de laquelle appartient celle de Ou-cham. Quant au mandarin , il réside- dans cette dernière ville, où 11 exerce des fonctions anal<^ues à celles de juge de première instance, et son domestique venait, avec le chapeau de cérémonie, inviter Sa Grandeur à une entrevue avec le mandarin. Le prélat , comprenant combien l'affiiire était délicate, délibéra avec nous sur ce qu'il devait faire, et considérant que, s'il refusait de se rendre à l'entrevue et prenait la fuite, il pourrait donner lieu à une persécution, ilse décida à s'y rendre, et partit en costume de cérémonie. En même temps le coadjuteur et moi, ne nous croyant pas en sûreté, nous partîmes à l'entrée de la nuit pour nous rendre à Han-kon, ville dont le territoire est limitrophe de celui de On-cham. Mais au passage du Yang-se-kiang, qui est le plus grand fleuve de la Chine, il s'éleva une tempête qui nous mit en danger de faire naufrage. Alors M. le coadjuteur jugea qu'il valait mieux être conduits vivants à Canton que de devenir la proie des poissons; en conséquence, nous re* tournâmes à la ville que nous venions de quitter, et nous y passâmes la nuit Avant le jour, le fleuve étant redevenu calme, nous repartîmes pour

Han-kou, où nous arrivâmes sans être tus de personne, et nous nou& cachâmes dans le séminaire. De ià nous pouvions savoir ce qui arrivait à monseigneur Rizzolatii et noos étions à portée de lui donner des conseils suivant les circonstances.

» Le prélat s'étant rendu chez le mandarin « celui-ci , contre toutes les règles de la politesse , le reçut , non pas dans son salon , mais assis sur son tribunal et dans l'appareil d'une séance judiciaire, et il le fit attendre fort longtemps dans le vestibule* Lorsque Tordre fut donué de le faire entrer , les soldats lui crièrent de se mettre à genoux ; mais l'évêque , considérant que cela ne convenait pas à sa dignité et que c'était contraire aux usages chinois, dit au mandarin : « Que signifie tout ceci? Vous m'invitez à une entrevue , et je vous trouve dans l'appareil d'un juge , et vous prétendez que je me mette à genoux ! Ce n'est nullement conforme . aux usages chinois.. • Je ne suis pas un criminel ; je ne dois pas subir cette humiliation. D'ailleurs» en ma qualité d'Européen, je ne dois pas être jugé par vos tribunaux, mais seulement par les consuls de ma nation, ainsi qu'il a été convenu. » Puis, voyant qu'il y avait près de là un siège, il s'y assit , à côté des mandarins assistants. Le mandarin lui dit qu'il était un orgueilleux, parce qu'il n'avait pas voulu s'agenouiller; mais en même temps, il lui fit apporter du thé, au grand étonnement des assistants, qui n'avaient jamais vu chose semblable. L'air de dignité avec lequel s'exprima le prélat leur inspira une vive crainte ; ils pensèrent qu'il était un grand mandarin > et ils lui demandèrent s'il avait été envoyé par quelque puissance d'Europe. Le prélat leur répondit qu'il n'était pas et qu'il n'avait jamais été mandarin civil; qu'il n'était l'envoyé d'aucun roi; mais qu'il était évêque, dignité respectée autant et plus que celle de mandarin; que du reste il n'avait à intervenir en rien d^; le^ affaires temporelles , et ne s'occupait que des spirituelles. Quand ils.&Mrent qu'il était en Chine depuis vingt anS) ils furent très-surpris. On lui fit force questions sur le nombre de prêtres et de chrétiens du vicariat; mais nous lui avions fait dire de garder un silence absolu sur ce point, quand même il serait menacé du martyre, parce qu'on voyait qu'il s'agissait d'une persécution. Après lui avoir fait une multitude de questions » on lui fit servir à souper, et on le renvoya chez lui, libre en apparence, toutefois avec un soldat qui le gardait à vue. Les mandarins tenaient beaucoup à savoir combien lui avait coûté la maison, et ils voulaient qu'il leur communiquât l'acte d'achat; mais il ne voulut pas le leur montrer, de peur de le perdre. Sa Grandeur, voyant les choses prendre cette tournure, pensa qu'elle ferait* bien de voir le vice-roi; mais celui-ci refusa de le recevoir. Quant à nous, ne nous trouvant pas en sûreté à Ban-kou, nous attendions la première occasion pour aller nous réfugier ailleurs , et nous avions décidé de fuir le 5 dé-

ceodbre à l'entrée de h ntiH. Ce jour-lk même, qui était le 28' de la iO« lune de la 27" année de Tao-quang, Sa Grandeur fit partir .secrètement huit séminaristes qui demeuraient avec lui à Ou-cham. Là-dessus , les tribunaux s'émurent et envoyèrent de tous côtés des. réquisitions , et comme ils savaient par les dénonciations qu'à.Han-kou il y avait une résidence» ils envoyèrent /^O soldats , qui , enlourant la maison que nous habitions , nous empêchèrent de fuir, et nous arrêtèrent avec huit autres séminaristes qui étaient élevés dans l'établissement Les soldats voulurent nous attacher tous par la tresse de la chevelure, mais je m'y opposai énergiquement , en disant que nous n'étions ni des voleurs ni des assassins pour être traités de la sorte , et je leur assurai qu'ils n'avaient rien à craindre , et qu'il leur aurait suffi de nous envoyer un seul soldat pour nous avertir de comparaître devant le tribunal. Alors le caporal de ces soldats ordonna^ue nous fussions détachés , mais gardés avec soin.

• Nous passâmes le grand fleuve Yang-se-kiang, nous arrivâmes au tribunal de Kiang-hia-hien. Là, nous fûmes interrogés l'un après Tautre, et quand mon tour fut venu, ils furent très-surprls de reconnaître que j'étais le même ndssionnaire qui, en i8/i6 , avait été expulsé de l'empire, lis voulaient nous faire déclarer les noms des chrétiens et les lieux où ils résidaient ; mais noos fîmes des réponses évasivès, disant que c'était le vicaire, apostolique qui devait avoir des renseignements à ce sujet. Notre interrogatoire terminé, on nous servit à souper, et nous fîmes à haute voix et en latin la bénédiction de la table , en présence d'un grand nombre de spectateurs , émerveillés de notre sérénité et de la modestie exemplaire des séminaristes. Après le repas, on nous dit que nous serions conduits à un temple de démons; mais je m'y on)Osai, rq)résentant que nous avions notre maison , et que nous ne voulions pas nous exposer aux inconvénients presque inévitaUes dans les édiffêieë'cbinois ; que du reste, s'ils, craignaient que nous ne nous échappassions , ils pouvaient prendre toutes les précautions qu'ils jugeraient convenables. Us finirent par se rendre à mes instances, et nous ramenèrent au séminaire, où était monseigneur Rizzolati, que nous trouvâmes profondément désolé et presque hors de lui, par suite des tourments que lui avaient causés les mandarins, qui voulaient à tout prix qu'il fît revenir les séminaristes qui s'étaient enfuis. Ce fut une nouvelle et profonde affliction pour ce prélat que de voir entrer prisonnières les personnes qu'il aimait le plus tendrement, et sur lesquelles il fondait les espérances de son vicariat. Mais la providence divine venait à son se^ cours pour l'empêcher de succomber à sa douleur ; car, une fois réunis , nous nous consolions mutuellement, nous fortifiant les uns les autres, et noDs conformant aux volontés du Tout-Puissant On remplit la maison de satellites, qui en occupaient aussi jour et nuit les alentours, et qui de

temps en temps criaieDt : Sentmette, alerte! Mais moi, voyant combien cette canaille était insapportable, je les chassai de l'intérieur du séminaire, leur disant qne^ les portes étant toutes fermées à clef, il soflBsait de nous garder par dehors , et qu'il ne convenait pas que nous ni les jeunes gens fussions en contact avec cette mauvaise engeance. Ils eurent peur et ils m'obéirent; car avec les Chinois il suffit de commander énergiquement pour être respecté et obéi. Tous les jours les mandarins allaient et venaient, mais sans cesse avec des ordres et des décisions contradictoires. Tantôt ils disaient qu'on nous laisserait à Ou-cham, tantôt qu'on ne nous permettrait de résider que hors de la ville. Nous étions sous la garde spéciale d'un man'darîn , ce qui nous empêchait d'être par trop molestés par la canaille de soldats qui veillait sur nous. Après quelques jours, nous fûmes tous conduits encore au tribunal. Lorsque je comparus, je vis que le mandarin à qui cette cause avait été confiée était celui-là même qui, en 18^6, m'avait fait arrêter par son inférieur le mandarin de Rin-iam-shien; à cette époque , il gouvernait la ville de Gan-lu-fo. Ma vue lui causa une pirofonde surprise; il voulut me faire agenouiller; mais je lui répondis que je ne le ferais pas, parce cpie les Européens ne devaient pas subir cette humiliation. Il me demanda si je le reconnaissais; je lui répondis affirmativement. « Pourquoi, me dit-il alors, n'êtes-vous pas sorti de l'empire? — Parce qu'on ne m'a pas conduit, » lui répondis-je. En effet, en 16A6, il m'avait dit lui-même qu'il me ferait reconduire dans mon pays , se figurant sans doute qu'il n'y avait qu'un pas à faire. Il me dit alors qu'on m'avait conduit à Canton; mais je lui répondis que mon pays était à environ 50,000 ii de Canton , et que je n'avais pas l'argent nécessaire pour un pareil voyage. Il me dit alors avec on air d'étonnement : « Tu ^ as de l'argent pour venir, et tu n'en as pas pour t'en aller? — Sans doute, lui répondis-je, parce que j'ai des supérieurs qui me fournissent le nécessaire pour venir. » Il me demanda par où j'étais venu; « Par mer, loidîs-je, et par Chang-haî; » et comme il voulait savoir pourquoi j'étais venu : « Pour le même motif, hii dis-je , que la première fois : c'est-à-dire uniquement pour propager la religion catholique. » Il me fit des questions au sujet des chrétiens et des évoques , mais je lui répondis d'une manière évasive , lui disant qu'il s'adressât au vicaire apostolique ; que lui seul savait tout cela, qu'à lui seul il appartenait de répondre à ces questions, et qu'il pouvait le faire sans interprète ; que du reste mon affaire était peu compliquée , puisque quatre mois après mon retour j'avais été arrêté; qu'il savait ce qu'il avait à faire , qui était de m'envoyer à l'un des cinq ports. A monseigneur Novella, coadjuteur du vicaire apostolique, on demanda s'il^ était évêque et s'il avait ses bulles, et on lui fit plusieurs questions sur le nombre des chrétiens et des prêtres; mais il fit sur ce point des réponses

éf^l^Wes, disant qo*en sa qualité d'£iiropéea il n'était pas obligé d'entrer dans, ces détails. 11 dit aussi , lors de son premier interrogatoire après son arrestation, qn'il avait des moyens pour faire savoir à l'empereur tout. ce qui se passait , et le mandarin de Kiaog-hia-hien le pria de ne pas lui noire. Monseigneur le vicaire apostolique se refusa aussi à dire autre chose que ce que les mandarins savaient déjà , et nous fûmes conduits à une autre salle, destinée aux visites. Là, on nous servit le thé, et les mandarins .chargés de nous garder cédèrent la place d'honneur aux évéques, ce qui étonna singulièrement les employés do tribunal et les. gens de la ville que la curiosité avait attirés.

9 Sur ces entrefaites nous fûmes témoins d'œuvres de bienfaisance et d'actes de cruauté; car d'un côté on distribuait à quelques pauvres des vête* ments.d'hiver, et de l'autre on fustigeait cruellement deux ou trois criminels. On nous ramena ensuite à l'endroit d'où nous étions venus, et nous pensions qu'on nous ferait passer par les tribunaux supérieurs ; mais il n'en fut rien. Peut-^tre les mandarins de ces tribunaux craignirent-ils de se voir confondus devant leurs inférieurs ; car plus ces mandarins se consultaient entre eux, et plus on les voyait incertains sur ce qu'ils devaient faire. Le mandarin qui nous gardait se convertit à la foi par suite du fait suivant : des satellites ayant volé la montre de monseigneur le vicaire apostolique, et le tribunal les ayant fait soofiSeter cruellement, au point qu'ils demeurèrent horriblement défigurés. Sa Grandeur les par* donna , déclarant qu'il renonçait complètement à sa montre, et il intercéda pour eux dans la forme qui convenait à sa dignité, en adressant au tribunal une demande en grâce, qui fut reçue avec beaucoup d'admiration. Les mandarins ne laissèrent pas que de se livrer à plusieurs actes de superstition , sacrifiant au diable afin qu'il leur révélât qui était l'auteur du vol ; mais le diable fut sourd à leurs prières et les laissa d'autant plus confondus qu'ils s'étaient vantés de pouvoir par ce moyen connattre les choses cachées. C'est ainsi qu'ils passaient le temps, se disputant en outre pour savoir lequel d'entre eux serait chargé de nous conduire à Gapton. Enfin on désigna pour cela Ghen et Lu, et chacun d'eux faisait jouer tous les ressorts possibles pour obtenir d'être seul chaîné de cette commission ; mais comme ils avaient autant de protections l'un que l'autre, aucun des deux ne put l'emporter sur son rival, et il fut définitivement décidé qu'ils nous accompagneraient tous les deux. Le mandarin Lu se fit remettre par le trésor 1 ,000 piastres pour les circonstances imprévues ; on remit en outre à chacun d'eux , pour les frais de voyage , i 50 taels. Quant à nous , le mandarin de Kiang-hia-hien dit qu'il nous donnait à chacun 100 taels, dont nous ferions l'usage que nous voudrions ; mais ils furent remis à des intrigants et nous n'en vîmes pas un sou. Quoiqu'il eût été décidé que

nous serions embarqués, le mandariD Lo Toalait aller par terre, afin ^ je pense, de bénéficier sur les frais de transport Noos étions au forjt de riiiver, et il tombait tous les jours de grandes quantités de neige. Il fallait cheminer à travers des montagnes, et comme je savais qu'il serait impos* sible sans un miracle de résister ï la rigueur du froid, je décidai tous mes compagnons à refuser absolument d'aller par terre. Les mandarins, voyant notre opposition, cédèrent; mais, comme nos conducteurs étaient on ne peut plus mal entre eux, chacun prit un bateau de son côté. Tous les préparatifs faits, il restait à fixer le jour où Ton mettrait à la voile, chose fort importante , car les Chinois croient que de là dépend le, succès de tout le voyage. On consulta donc les dieux et les devins, qui répondirent que le jour le plus propice serait le 4"" de la lune des chandelles, lequel correspondait au 9 janvier ISdS. L'heure de l'embarquement veiiue , on frappa sur les chaudières, on brûla du pa(Her et on offrît un coq en sacrifice aux esprits, afin d'obtenir un heureux voyage. Nous avions à peine mis à la voile, et nous n'avions pas encore traverséJe Kiang, que. nous vîmes les choses tourner tout autrement que ne l'avaient espéré les sacrificateurs ; car un rat avait fait un trou au fond du navire , et si l'on s'en fut aperçu un quart d'heure plus tard , nous étions tous noyés. Tous les matelots se mirent à retirer l'eau de la cale ; mais elle rentrait avec tant d'abondance que malgré tous leurs efforts ils ne parvenaient presque pas à la faire baisser. Ils ne savaient pas d'où provenait ce désastre ; mais à force de chercher de tous côtés, ils parvinrent à découvrir le trou, et l'ayant bouché, ils purent enfin se débarrasser de l'eau qui envahissait le navire. Cet événement remplit toute la journée.

» Le reste de notre voyage jusqu'à Canton se passa sans accident, et après cinquante-six jours, dont un seul de marche par terre sur les confins de Kiang-si et de Canton, nous arrivâmes à cette dernière ville sans avoir eu à souffrir autre chose que les incommodités Inévitables dans un si long voyage. Arrivés à Canton, nous fumes conduits à la maison appelée iam*boeikuan. Là on voulut nous faire coucher en plein air ; mais je réclamai et j'obtins qu'on nous donnât un endroit plus commode. Au bout de trois jours, nous fûmes mis en liberté, grâce aux mouvements que se donna pour cela le ministi^ des États-Unis, qui fut pour nous plein d'attentions.

» F. MiCBEL Navarro, » missionnaire apostotiqtie. •

O (page 225).

Voici un fait qui pourra donner une idée de la frayeur que les Indiens des Philippines inspirent aux Chinois. £n 1839, pour aller de Ule de Pcnang à Singapour, j'avais arrêté sur un navire chinois mou passage et celui de mon domestique. Mais, quand je voulus m'embarquer, le capitaine, s'apercevant que mon domestique était un Indien de Manille, me déclara qu'à aucun prix il ne prendrait un pareil passager. Je lui fis observer qu'à bord d'un navire où se trouvaient jusqu'à soixante Chinois, il serait ridicule de craindre à ce point un seul Indien : le capitaine persista dans sa résolution, qui d'ailleurs lui était comme imposée par plusieurs des Chinois qui l'entouraient, et m'engagea à prendre tout autre domestique, ou à accepter les services de quelqu'un des hommes de l'équipage, qui tous seraient à mes ordres, et enfin il m'offrait de résilier mon contrat. En présence d'une détermination si arrêtée , je pris le parti de laisser mon domestique à Penang.

Du reste , ce ne sont pas seulement les Chinois qui redoutent les Indiens de Manille; car on sait que les compagnies d'assurances de Calcutta refusent d'assurer un navire toutes les fois que l'équipage comprend des Indiens des Philippines dans la proportion de plus d'un tiers.

H (page 119).

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