CHAPITRE PREMIER
Système d'administration du gouvernement chinois; pouvoir physique et moral des mandarins sur le peuple.
Cet empire colossal est soumis à uu gouvernement essentiellement absolu. Il est vrai que ce despotisme est tempéré par de sages institutions établies dans les temps anciens par de bons souverains pour éviter les maux que pourraient occasionner le despotisme ou l’ineptie des mauvais princes.
L’empereur se présente tous les jours, excepté en cas d’indisposition ou d’occupation particulière, vers les neuf heures du matin, dans son salon d’audience. Là se rendent tous ceux qui désirent lui parler; mais ceux-là seuls peuvent entrer qui ont un bouton bleu transparent. Avant de passer outre, je dirai, pour ceux qui l’ignorent, que tout employé du gouvernement chinois, civil ou militaire, porte au haut de son chapeau ou bonnet d’uniforme une petite boule de la grosseur d'une noix qui marque le rang de la personne. Voici l’ordre de ces boules : Première, rubis ou rouge transparent: deuxième, corail ou rouge opaque; troisième, saphir ou bleu transparent; quatrième, bleu opaque; cinquième, blanc transparent; sixième, blanc opaque; septième, doré uni; huitième, doré ciselé; neuvième, argenté.
Tous ceux qui vont à l’audience se placent autour du salon ; si l’empereur en connaît quelqu'un particulièrement et veut lui faire honneur, il l’appelle pour qu’il n’attende pas; les autres s’approchent chacun à leur tour, font le kotu (qui consiste à faire trois fois trois prosternations) ; ils disent ce qu’ils désirent et donnent leur pétition , qu’ils portent toujours
écrite. Cette pièce passe des mains de l'empereur à celles des ministres et •de ceux-ci II quelqu’un des principaux bureaux de l'administration, pour être examinée et renvoyée à la décision du souverain avec les éclaircissements nécessaires.
Le cabinet se compose de quatre ministres principaux et de deux de second ordre; la moitié sont Tartares. Au-dessous des ministres il y a six grands bureaux généraux analogues à ceux de nos ministres. Il y a en outre un bureau pour les colonies et les affaires extérieures (Li-fan-\nen) ; le censurât (To-chah-yuen; ; une cour d’appel à l'empereur (Tung-chingtz) et une cour suprême de justice (Ta-li-tz). L’Académie impériale est aussi un rouage du gouvernement. L’empereur a en outre un grand conseil d'Étal. Le nombre de ses membres n’est pas fixe; on y voit différents princes de la maison impériale, d'anciens vice-rois et des ministres, etc. Ils délibèrent souvent sous la présidence du souverain.
De ces bureaux généraux mentionnés ci dessus, l'un représente l’empereur dans les appels que l'on suppose adressés directement a sa personne , appels qui s’ellectuent en frappant sur un tambour. Cette cérémonie se pratique en mémoire de l'empereur ïao, qui avait dans son palais une tablette à côté d'un tambour. Le premier venu allait y écrire ce qu'il désirait, puis, en partant, il donnait un coup sur le tambour, et à ce bruit l'empereur allait voir ce qu’on avait écrit. Un autre de ces bureaux, c'est le censorat; il est chargé de surveiller les opérations des autres bureaux généraux, la conduite de tous les employés de la maison impériale et celle du souverain lui-même. Les censeurs lui adressent souvent séparément des représentations qui, en des termes plus ou moins explicites, blâment les actes de sa vie publique ou privée; et ce qu'il y a de plus remarquable , c'est que ces documents ou du moins une partie s’impriment dans la publication que les Européens appellent la Omette tir Pékin, et parviennent ainsi à la connaissance du public.
En 1822, deux censeurs firent conjointement à l'empereur des représentations sur l’abus de vendre les charges [jour subvenir aux besoins de l'État, et cela au préjudice d’une foule de gradués des universités qui se trouvaient sans emploi , en lui faisant toucher du doigt les grands maux qui en résultaient; et ils lui suggérèrent , comme moyen d’y remédier, une réduction dans les dépenses de la maison impériale. Dans les différents articles qu’ils citent figurent 100,000 taels d'argent (le tael vaut à peu près 6 francs 50 c.) pour des fleurs et du fard consommés par les femmes du harem; 120,000 pour le salaire des enfants voués au service de la maison; 200,000 avaient été employés dans les jardins de Yneuming, et près d’un demi-million de taels dans le domaine de Mie- bol; et les salaires des domestiques avec les présents faits aux femmes de Yucu-
ming en avaient coûté 600,000. Si l'on supprimait ces dépenses, disaient les censeurs, on économiserait plus de 1,000,000 de taels qui se gaspillent inutilement , le talent serait employé au bénéfice du pays et la richesse du peuple serait assurée. Il y a à Pékin de quarante à cinquante censeurs qui ont le droit de faire des représentations directes à l’empereur toutes les fois qu'ils le jugent opportun ; et il est d'usage que S. M. ne se présente jamais en cérémonie sans être accompagnée de quelques-uns d'entre eux. Les censeurs terminent ordinairement leurs observations écrites à l'empereur en le priant de les faire décapiter ou écarteler s’ils n’ont pas raison ; et l’on sait en effet qu’en plus d’une occasion la haute prérogative dont ils sont en possession leur a coûté cher. Aucun empereur n’a osé cependant , et il serait difficile de l’oser sans se perdre , détruire ces institutions, œuvre de leurs ancêtres, et justement sanctifiées par les siècle». Il faudrait pour cela sur le trône un homme révolutionnaire doué de grandes qualités personnelles.
La Chine proprement dite est divisée en dix-huit provinces, dont chacune a un gouverneur; chaque province est divisée en différents départements, et chaque département en plusieurs districts, chacun avec son chef. Les dix-huit provinces se réduisent à huit vice-royautés, avec autant de chefs supérieurs dont chacun s’appelle sun-to.
Chacun de ces chefs supérieurs communique directement avec l’empereur ou avec ses ministres. Outre ces dix-huit provinces dont l’administration est trèg-centralLsée , le vaste empire de la Chine possède la Tartarie, la Mongolie, l’Yli, le Khoukhou-noor, leThibet,etc.,qui sont gouvernés en dehors de la centralisation et par des princes particuliers qui en général reçoivent de l’empereur des honoraires fixes. De lé il est facile de comprendre que les dix-huit provinces dont nous parlons, qui forment la Chine ancienne et véritable, sont celles qui fournissent les ressources pécuniaires indispensables pour gouverner.
Bien que l’on connaisse en Chine certains titres honorifiques et héréditaires que l’on confère k des princes et à de grands dignitaires, titresque l’on compare chez nous k ceux de duc, comte, marquis et baron, et quoique l’on y confère aussi d’autres distinctions semblables k nos ordres ou décorations, ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucun de ces honneurs n’est attaché k la propriété ou à toute autre espèce de richesse. Il n’y a pas la moindre idée des majorais, ni par conséquent d'aristocratie k la manière d’Europe, excepte dans la maison impériale; et encore dans celle-ci il n’y a pas de succession en ligne directe et forcée, car le successeur est celui qui est nommé par élection libre ou par testament du dernier empereur.
Qu’on ne croie pas cependant qu’il n’existe point d’aristocratie en
Chine; il y en a une, et très-fière. I.es serviteurs du gouvernement on les mandarins, comme nous les appelons, forment la classe noble. I.e mandarin ne se marie qu’avec la fille d'un autre mandarin , et n'a de relations privées qu'avec ses pareils. En effet, une ligne très-marquée sépare en Chine ccui qui obéissent de ceux qui commandent; il ne viendrait jamais à l'idée d'aucun de ceux qui obéissent d’aller , par exemple , foire une visite particulière 1 celui qui commande. S’il a besoin de le voir, il doit aller à son bureau, au salon d’audience; ce qui est, en petit, une représentation de la réception que fait l'empereur, et dont nous avons parlé; et pour riche que soit un particulier, et pour si petit que soit un mandarin, le premier doit, en s'approchant du second, commencer par mettre les genoux en terre. Aussi les Chinois s’étonnent-iis de voir que les ministres et les commis d’Europe, qui ont dans cet empire la juridiction civile et criminelle, vivent familièrement avec les négociants. Plus d’un m'a adressé ces questions : — « Vous êtes ici le chef des Espagnols! — Oui , monsieur. — Et vous pouvez les mettre en prison , les forcer !t payer une dette, ou statuer dans un procès ou une dispute qui éclate entre eux ? — Oui , monsieur. — Et cependant vous leur serrez la main , vous fumez , mangez et plaisantez avec eux ; vous les recevez familièrement chez vous , et vous allez citez eux ! Voilà une chose que je ne comprends pas. »
Mais on n’entre pas dans le cadre des employés du gouvernement aussi facilement qu'en Europe. 11 y a quatre grades universitaires appelés siutliai, kujin, trinz et hainlin, que l’on pourrait traduire par bachelier, licencié, docteur et professeur; il est indispensable pour occuper un emploi public d’élre kujin au moins. Les examens pour obtenir ces grades sont, eu Chine, une affaire très-importante; il y a des individus qui ne s’occupent pas d'autre chose pendant toute leur vie, et ce ne sont pas seulement des jeunes gens , mais aussi des hommes mûrs et même d'un âge avancé, qui se présentent.
Il n'y a pas d'universités semblables aux nôtres , mais chacun étudie seul ou avec des maîtres particuliers. Quand arrive l’époque des examens, tous les aspirants se rendent au chef-lieu du district , dans un vaste local destiné à cet objet. A la porte, on les fouille rigoureusement pour qu’ils n’apportent pas des livres dans leurs poches; et pour le même motif, il est défendu aux imprimeurs de faire des éditions des classiques en petits caractères. On leur donne des sujets tirés des auteurs classiques et sur lesquels ils font leurs compositions, qu'ils remettent immédiatement aux censeurs. Cet exercice se répète trois fois, après quoi ceux qui ont le mieux réussi sont admis et les autres éliminés. Les premiers font d'autres exercices semblables aux précédents, et par suite de cette seconde
épreuve on réduit le nombre de ceux qui sont admis ou déclarés aptes à se rendre au cluf-lieu du département pour soutenir un troisième concours devant le chef de la province, lequel à cet effet , assisté de quelques mandarins d’un talent supérieur , parcourt chaque trois ans tous les départements de son ressort. Ceux qui sont admis après ce troisième concours reçoivent le titre de siul-sai et le diplôme correspondant. J'étais & Ningpo , chef -lieu de département, il l'époque où se faisaient les examens ; il se présenta plus de trois mille aspirants , et trente-sept seulement obtinrent le grade. Je me trouvais un jour dans une pagode bouddhiste , que je visitais souvent , quand j’entendis un grand bruit et vis venir beaucoup de monde. On conduisait un homme bien vêtu qui s'était jeté dans le fleuve pour se noyer , et que l’on en avait retiré avant qu'il eût pu consommer son suicide. C’était un des aspirants rejetés qui, d’après ce qu’il me dit lui-mème, avait déjà éprouvé le même sort dans sept examens consécutifs; il était profondément affligé; mais il ne m'exprima aucune plainte contre la justice des censeurs; il avait de trente-cinq à quarante ans; on le porta au temple , parce qu’il y demeurait. Les bonzes (ainsi que les religieuses) bouddhistes ont presque toujours des habitations qu’ils louent; de sorte que les pagodes sont des espèces d’hôtels pour les personnes aisées.
Ceux qui sont déjà siut-sai peuvent se présenter à la capitale de la province pour obtenir le grade de htjin. Les examens ne diffèrent pas beaucoup des précédents et s’en distinguent principalement par une plus grande sévérité. Chaque aspirant est enfermé et séquestré dans une petite chambre de trois pieds de large sur quatre de long , et là on lui donne ses thèmes. Les édifices où ces épreuves ont lien sont très-vastes et bâtis exprès. Us contiennent de six mille jusqu’à dix mille petites chambres. Dans les cours on place des surveillants et des soldats , afin que personne ne sorte de sa cellule.
Les kujins peuvent aspirer au grade de t sim, qui s'obtient à Pékin, et les t»inz à celui de hamlin. Les titres universitaires, depuis celui de kujin jusqu’aux plus élevés, donnent aux Chinois la capacité d’entrer dans le service public , mais ne donnent pas le droit à l’emploi. Le gradué obtient une place s’il a des protections ou s’il fait des largesses. Une fois admis dans la carrière du commandement, on n’a pas besoin pour monter aux postes les plus élevés d'être tsin: ou hamlin; mais il est certain aussi qu’à celui qui se trouve revêtu de ces hauts titres on ne donnera jamais une position qui ne soit de quelque importance.
Il serait long d’énumérer les précautions que l’on a imaginées pour assurer la légalité des examens et la justice des censeurs. Entre autres, les examinateurs sont changés à chaque exercice, et dans un exgtnen quel-
conque on peut perdre tons les avantages acquis par les épreuves antérieures. Par exemple, si, en se présentant au grade de t.sinz, qui se confère à Pékin, un aspirant donne des preuves d'incapacité et d’ignorance ; non-seulement il n’obtient pas le titre auquel il prétendait, mais encore on lui retire les diplômes de kujin et de siut-sai qu’il avait gagnés précédemment. Toutefois , il paraît que l’on obtient assex de titres de si«tsai et quelques-uns de kujin par la ruse et la corruption. Mais je pense que l’abus n’est pas aussi fréquent que certains ie prétendent; car, dans ce cas, il n'y aurait pas un aussi grand nombre d’étudiants qui perdissent |fear temps à se rendre h ces rigoureux examens. En persévérant, les jeunes gens doués d'un véritable talent réussissent toujours, malgré leur pauvreté.
Il y a constamment un bon nombre de gradués qui attendent pour être employés. Ceux qui sont pauvres se livrent à l’enseignement, au barreau et au service particulier des mandarins. Ces gradués, pareils à une pépinière d’où sort la haute aristocratie du pays , forment une sorte de noblesse dans tontes les Villes , cl dirigent l'opinion publique par l'influence qu'ils exercent sur les mandarins et par ie respect qu’ils inspirent au peuple. Dans une circonstance, je parlais avec un Chinois d’un riche propriétaire que nous connaissions tous deux , et il me disait que la plus grande partie des biens qu’il possédait avaient été usurpés à des miueurs. Je lui demandai où étaient ces mineurs. Il me dit qu'ils avaient grandi et se trouvaient dans la plus triste misère. Je lui demandai encore pour quel motif ils ne réclamaient pas contre l’usurpateur; et il me répondit : * Hélas! monsieur, il n’y a pas de remède, il a un fils kujin! • C’est-àdire que le riche propriétaire n’était pas puissant par ses biens, mais parce que son fils se trouvait apte à être mandarin.
Quelques riches propriétaires ou négociants payent au gouvernement une somme asse* considérable pour Obtenir le rang de mandarin et le droit de porter les boules d’uniforme dont nous avons parlé; niais cela leur donne seulement cet avantage que , s'ils viennent à avoir affaire à la justice, ils ne peuvent êtrejugés que. par uu mandarin d’un boulon supérieur. J’ai connu à Chang-hai uu jeune propriétaire qui avait un boulon bleu transparent; on disait qu’il l’avait payé plus de 600,000 francs; mais il ne jouissait pas d’une grande considération , et quand on le nommait un disait : monsieur Lou, comme on aurait dit d’uu particulier quelconque, et oo ne disait pas : le seigneur I.ou ou ic grand seigneur Lau\ comme on l’aurait dit d’un véritable mandarin de son rang.
La manière de donner l’argent en pareille circonstance consiste à souscrire volontairement pour la construction de quelque ouvrage d’utilité publique, ou pour subvenir aux dépenses de la guerre, quoique la somme se règle d’avgjice et qu’il y ait une espèce de tarif établi.
On obtient aussi par le même moyen de véritables emplois, ce qui entraîne de grands inconvénients, parce que celui qui a payé une forte somme pour son emploi doit bientôt la rattraper sur le pays où il commande. Les deux censeurs qui, en 1822, firent des représentations à l’empereur contre cet abus disaient que par ce moyen on avait vu arriver à la dignité de mandarin des prêtres (bon les) et des voleurs de grand chemin ; qu’il y avait plus de 5,000 l tint et plus de 27,000 kujins qui attendaient des places, et que quelques-uns d’entre eux avaient obtenu leurs grades depuis plus de trente ans. En effet cette pratique produit des résultats funestes, et a contribué probablement à l’état d'anarchie où se trouve aujourd’hui cet empire. N'oublions pas cependant que celui qui entre dans le service public en donnant quelques centaines de mille francs appartient à une famille très-riche , et ne rabaisse pas la hauteur aristocratique du corps des employés.
Cette aristocratie, nous l'avons déjà dit, est beaucoup plus hautaine et pointilleuse que celle d'Europe ; mais il faut observer qu’elle est ouverte au peuple. Il y a peu d'années que l'on vit un suntô (vice-roi de deux ou trois provinces) qui était fils d’un porte-faix.
En Chine, le gouvernement est toujours, et sans exception, entre les mains des employés civils. Les officiers et chefs militaires n’ont d’autorité que sur leurs inférieurs et sur les soldats. Les troupes sont généralement cantonnées loin des grandes villes, et elles accourent seulement quand elles sont appelées par le mandarin civil du pays où elles sont. Dans aucune des villes de la Chine où j’ai été, je n’ai va de soldats, pas même aux portes de la ville, ni au palais du gouverneur. Quand un mandarin sort dans les rues , il est escorté de bourreaux et de gens armés de lances de différentes formes et de haches; mais toqtes ces armes sont de bois , peint et doré. Il est dans un palanquin , porté par quatre ou six hommes, et suivi de différents secrétaires ou commis , portés aussi eu palanquin.
Devant toute cette escorte marche un homme portant un grand cuivre rond et concave, . et avec un maillet il frappe de temps en temps cinq coups, ou sept, ou neuf, etc., indiquant ainsi le rang du mandarin. Le peuple ne le voit jamais que dans cet appareil ou dans son salon officiel d’aodience. Quand il passe dans une rue, ceux qui sont assis se lèvent, ceux qui marchent ou travaillent s’arrêtent et osent à peine le regarder. En un mot, il impose sans comparaison plus de respect qu'un souverain d’Europe. S'il arrivait à un mandarin de paraître seul et à pied dans les rues, on croirait assurément qu'il a perdu la raison.
Il est vrai qu’en Chine les employés du gouvernement ne sont pas, à beaucoup près, aussi nombreux qu’en Europe. Il y a, par exemple, un gou-
vemeur, ou un magistrat , ou un trésorier; et celui-ci a besoin de commis, mais il se les procure, les paye et les renvoie comme il lui convient ou comme il lui plait. Et voilà pourquoi il n'y a pas de mandarin , si peu élevé qu'il soit, qui ne reçoive légalement au moins 5 ou 6,000 francs par an, ce qui représente pins de 20 ou 25,000 francs à l’aris. Le gouverneur d’une seule profince ne touche pas légalement moins de 300,000 francs, et un seul des huit suntos (chefs de deux ou trois provinces) 500,000 francs.
Il y a aussi une grande centralisation dans les différentes branches de l’administration à laquelle contribue le défaut de carrières civiles spéciales ; de manière que tel qui est aujourd'hui magistrat est le lendemain percepteur, un autre jour directeur de quelque ouvrage public , ou tout cela en même temps. Par exemple, à Chang-hai et Ning-po, capitales de département , où se trouvent des douanes importantes, il n’y a aucun employé salarié du gouvernement pour la douane. Le taulai luimême, autrement dit le gouverneur du département, en est le chef.
Dans toute la ville de Chang-hai, qui renferme plus de 300,000 âmes, qui est capitale de département et l'un des ports ouverts aux étrangers, il n'v avait à l'époque où je la visitai que le taulai et deux autres mandarins; il est vrai qu’ils avaient des employés particuliers, dont le nombre, montait peut-être à deux ou trois cents.
De cette manière, l’employé pnblic, possédant le triple prestige de la science (de celle que l'on connaît eu Chine), de la richesse et du commandement, complètement isolé de la population qui obéit, a rarement besoin de recourir à la force pour exercer son autorité.
Pour donner d'un senl trait une idée de ce qu’elle peut, je vais raconter un fait dont je pois presque garantir l'exactitude :
Vers l’année 18ù3, un navire portugais fit uaufrage sur la côte de l’Ile de Hai-nan ; il y avait dans ce navire trois Européens , quelques Américains du Sud, un Chinois et des naturels de Macao. On les transporta snr le continent, et là, comme dans la capitale de i’ile, on leur refusa la nourriture jusqu’à ce qu’ils se furent rais à genoux devant les mandarins. On les envoya par terre à Canton. Ils employèrent dans ce voyage quarante-cinq jours, traversant un pays que n’avait vu aucune des ambassades qui étaient allées à Pékin. Ûn jour ils rencontrèrent sur la grande ronle un homme vêtu de rouge qui marchait seul d’on air triste. Son costume excita leur attention, et, à la première ville où ils firent halte, ils demandèrent de quel pays il était. On leur dit qu’il était condamné à mort, cl qu’il se rendait, pour y avoir la tète tranchée, dans la localité où il avait commis ses crimes. Les naufragés répondirent qu’il ne pouvait en être ainsi de l’individu objet de leur question , puis-
— lo
qu'il marchait seul et les mains et les pieds libres, il ne voyageait pas seul, dirent les Chinois, tuais il devait être accompagné d'un soldat. Alors les naufragés se rappelèrent qu’en effet, à un mille k peu près de l'homme vêtu de rouge, ils avaient rencontré un soldat qui probablement était resté en arrière, retenu par quelque nécessité. Le criminel savait bien que , par le seul fait de porter le costume que dans ce pays on met aux condamnés, il ne trouverait d'asile nulle part, et que tout essai d'évasion était complètement inutile; par conséquent il suivait seul le grand chemin pour aller se faire trancher la tête. Ce fait me fut affirmé par un capitaine marchand , nommé CueuUo , homme sérieux et d’esprit exact II faisait partie des naufragés. ■ •,
Dans un empire aussi vaste que la Chine, la première nécessité est l’ordre , et le gouvernement de Pékin non-seulement donne k ses agents toute la force morale possible, mais encore il fait en sorte qu’ils aient aussi un intérêt personnel au maintien de la tranquillité publique. Dans ce but, on observe la règle suivante : Lorsque sur un point quelconque vient k éclater un mouvement populaire , le chef qui y commande doit pour toujours renoncer k sa carrière. Dans ces sortes de cas , le gouvernement suprême raisonne ainsi : Le peuple est naturellement paisible , et il ne se soulève pas sans de graves motifs. Ce gouverneur doit avoir commis des extorsions , des injustices , qui auront exaspéré ses administrés , et quelle que soit d'ailleurs la cause de leur mécontentement , le gouverneur devait savoir ce qui se préparait et devait l'éviter. En tout cas , cet homme n’est pas bon pour le commandement.
Quand j'étais k Ningpo, il survint des troubles dans une localité dn département, k cause des extorsions commises par les employés du monopole du sel; denx gardes y perdirent la vie. Le gouverneur du département parvint à arranger l’affaire k l'amiable, sans arrêter ni punir personne. Comme j'en exprimais mon étonnement k quelques habitauts du pays, ils me dirent : • Monsieur, s’il est forcé de faire un rapport k ses supérieurs, il est perdu. — Comment cela peut-il être, leur dis-je, puisqu'il n’est pas coupable de ce que faisaient les employés de la régie dans cette localité ? — Sans doute, me répondirent-ils, mais le fait s'est passé dans les limites de son gouvernement , et si la nouvelle en arrive k Pékin il est perdu k jamais. Pour le moment, il calme tout bonnement les choses, mais le jour viendra où il trouvera l’occasion de punir ceux qui ont tué les deux gardes. •
Et qu'on ne croie pas que les gouverneurs soient indépendants dans leurs actes; au contraire, iis en doivent un compte minutieux qui se transmet à Pékin même. Dans aucun pays du monde il n'y a de centralisation aussi exagérée qu'en Chine : c’est une conséquence forcée de la
nécessité de maintenir l'ordre (1). Je rapporterai, ixinr plus de précision, un fait dont j’ai été témoin , et qui arriva sous le même gouverneur de Ning-pé dont je viens de parler.
De 1812 à 1843, il y eut quatre navires caboteurs do Japon qui, entraînés par les vents alizés , furent jetés sur la côte sud de l’Amérique. Leurs équipages se rendirent, à mesure qu’ils le purent, à Manille ou en Chine , afin de passer à Chapu , port destiné aux Japonais pour le commerce. SI. Thom, consul anglais à Ning-po, avait pour intendant l'un des premiers arrivés de ces marins japonais. Vers la fin de 1846, deux d’entre eux vinrent à Ning-pé, se présentèrent au gouverneur, lui disant qu’ils désiraient être renvoyés dans leur patrie; celui-ci leur ordonna d’attendre l’époque où it y aurait les moyens de le faire. Ces gens, ayant appris qu’un de leurs compatriotes était intendant dans la maison du consul , s’y rendirent et y demeurèrent jusqu’il ce que le gouverneur les fit appeler pour les envoyer à Chapu. L’un d’eux avait déjà changé d’avis et dit qu’il ne voulait pas partir, préférant rester avec M. Thom. le gouverneur alla voir exprès le consul , et lui fit connaître qu'il avait transmis an vice-roi la demande du marin japonais , que le vice-roi l’avait transmise il Pékin , d’où était venu l'ordre d’envoyer ce marin dans sa patrie par Chapu ; que maintenant c’était un ordre de l’empereur et qu’on ne pouvait se dispenser de l’exécnter. M. Thom eut avec Ini une longue altercation , et finit par Ini dire que cet homme était sons la protection du pavillon britannique, qu’il ne le livrerait pas, et qu'il en informât le vice-roi. Le hasard fit que, peu de jours après, un navire anglais arriva de tlong-kong. Il amenait quatre Japonais de plus , portant de vienx habits européens et parlant espagnol ; tous désiraient retourner dans leur patrie. Alors M. Thom sa rendit chez le gouverneur et lui dit : « J’ai arrangé l'affaire do Japonais. — Comment cela 1 — Vous vouliez un Japonais , je vais vous en envoyer quatre. — Je ne comprends pas. — Il vient d’arriver un navire qni m’a apporté quatre Japonais qui désirent rentrer dans leur patrie, et l’nn d’eux peut remplacer Liburo, — Cela ne nous tire pas de difficulté , parce qu’il faudrait qu'à la place de Làburo j'en misse un autre qui s’appelât , par exemple ,
(|) Il y a bien dans les villages, en Chine, certaines autorités municipales élues par les chefs de famille, mais on ne saurait voir dans cette institution une émancipation du gouvernement central; ce sont pour le Tchi-hien (gouverneur) du district des moyens de distribuer les impôts et de faire la police. De telles municipalités out toujours existé en Turquie, en Kspagnç, aux époques du plus fort despotisme, et existent aujourd’hui à Cuba et aux Iles Philippines. Dans ce dernier pays le système des municipalités ressemble assez au système chinois, arec cette diflérence que dans la colonie espagnole les élections sont annuelles.
Lcbeaki , ce qui serait tromper l’empereur. Lâburo est Lâburo, et Lcbeski est LebesBi. • Alors , Al. Tbom lui répondit qu'il (il comme il voudrait , mais qu’il ne livrerait pas cet homme (1).
On sait cependant que dans les alîaires qui concernent les Européens ils ont souvent déguisé la vérité , à quoi ils étaient peut-être forcés par le caractère'orgueilleux du gouvernement de Pékin. En 1850, un commodore anglais, allant à la recherche d’une escadre de pirates, invita un commodore chinois à l’accompagner ; ce que fit celui-ci avec quatre ou cinq misérables jonques. On trouva les pirates, ils furent promptement détruits par les vapeurs anglais. Le commodore chinois , qui n’avait rien fait , annonça à ses supérieurs la grande victoire remportée par sa division ; le commodore anglais ne fut pas même remercié officiellement Un indigène intelligent à qui je parlais de ce fait me dit : «N’en soyez pas surpris ; s'il eût fait un rapport exact eu racontant avec franchise et simplicité ce qui était arrivé , il eût été dégradé. >
Mais revenous à notre sujet. Je répète que tout conspire pour que le mandarin exerce sur le peuple une force physique et morale dont on n'a point d’idée en Europe. Il est presque à l'abri de toute poursuite , même dans ses injustices, parce que hors de Pékin il n’y a pas, comme chez nous, de tribunaux composés de différentes personnes. Contre la sentence d'un homme on fait appel à un autre homme , à moins de recourir il la cour ; et les mandarins ont organisé un système de présents , d’inférieur à supérieur, particulièrement pour le premier jour de l’an. C’est un des plus longs chapitres du budget des dépenses des petits maudarins et du budget des recettes des grands. La corruption des juges parait être trèscommune.
D'après tout ce que je viens d'indiquer sommairement , je pense que l’on me croira, quand j'assurerai que les sentiments d'inimitié et de tué-
(1) Des écrivains ont soupçonné que de nombreuses migrations du Japon avaient peuplé, à des époques reculées, l'Amérique du Snd. Cette opinion est corroborée par le fait de ces quatre navires entraînés dans un si court espace de temps par les moussons vers les côtes de cette région-là. Je citerai à ce propos une circonstance curieuse. L’usage du tabac, ainsi que le mot labaco, nous est venu de l'Amérique.
Eh bien , labaco
était te nom qu’on employait anciennement en
Chine pour exprimer l'idée du tabac. On le trouve écrit ainsi dans un livre qui existe
il y a plus de mille ans , et dont le titre est
Si I ra
Dans la Tartarie mongole, aujourd'hui , il n’y a pas d'autre manière de nommer le tabac. Je n’ai pas eu l’occasion de vérifier s’il en est de même au Japon , comme je le crois. De nos jours, les Chinois appellent le tabac Jum&.
pris que le peuple de Canton a toujours manifestés et manifeste encore à l’égard des Anglais et des Européens en général, proviennent seulement de la politique des mandarins qui lui inspirent ces idées. Ils soupçonnent toujours que nous cachons le projet de continuer les conquêtes que nous avons déjà faites dans l’iude, dans les détroits de Malacca, à Java, dans les îles Philippines, Marianues, à Macao et à Hong-kong. Ils sont effrayés de la perspective de voir les Européens entrer, ne fût-ce que pour leur commerce, dans la Chine, et la parcourir librement sans manifester pour les autorités locales cette vénération qu’ils regardent comme indispensable pour gouverner.
Quant à la race chinoise elle-même, il est incontestable qu’elle n'éprouve aucune antipathie envers les Européens. Les habitants de la côte du Nord , malgré la guerre de 1840, qui leur fit tant de mal , no manifestent aucune mauvaise volonté , soit dans les villes , soit dans les environs, quand on y fait quelque partie de chasse ou de plaisir. Moi-même je suis allé, accompagné de mes domestiques, en quelques endroits jusqu’à trente ou quarante milles dans l’intérieur, vêtus de notre costume européen. Je me suis arrêté pour causer avec différentes personnes dans la campagne ou avec des passants quelquefois , sans que personne sût qui j’étais, et je n’ai jamais reconnu le moindre signe de mauvaise volonté.
A Canton , le peuple de tous les degrés n’a retiré qne des avantages de son commerce avec les Européens, surtout jusqu'à la guerre de 1840 , « par conséquent cette hostilité serait inconcevable, si on ne l'expliquait par la politique des mandarins et par la facilité qu'ils ont de faire que le peuple n’agisse et ne respire que d’après leurs inspirations. Il est entièrement faux que le peuple de Canton s’oppose par lui-même à l'entrée des Européens. Si les mandarins n’eussent point travaillé à inspirer cette hostilité , elle n'existerait point , et aujourd’hui même, s’ils le voulaient, elle disparaîtrait bientôt complètement. Les mandarins , après avoir toléré ou provoqué les manifestations hostiles de la populace et les placards furibonds dont on ignore l'origine , adressent des communications aux représentants européens, déclarant publiquement qu'il ue leur est pas possible d’observer le traité de Nankin , relativement à l’entrée à Canton , i«rce que le peuple s’y oppose , et qu’ils ne peuvent le dominer. Jamais un mandarin chinois ne dirait cela sérieusement sans se regarder comme dégradé et perdu. C’est comme si chez nous un directeur général des douanes avouait publiquement qu’il est incapable de remplir la place qui lui est confiée et qu'il ignore même les premières règles de l'arithmétique. Pour moi , le seul fait d'un tel aveu en proave la fausseté ; ce qui m'étonne, c'est que des personnes qui ont approché des Chinois, et qui pourraieut les conualtre , croient qu’en disant cela ils sont sincères. Ce ‘
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n'est pas seulement la logique qui me fait parler ainsi , mais des faits et des actes qui ne laissent aucun doute.
Les vice-rois de Canton n’ont jamais voulu recevoir les représentants do l'Angleterre dans leur palais , bien qu’il sc trouve très-près des portes de la ville, et qu'ila puissent conduire avec eux une bonne escorte de troupes et de soldats de marine, qui, joints à la garnison chinoise, formeraient une force ai imposante qu'il est ridicule et absurde de croire que le peuple désarmé de Canton songeât même à s’opposer i l’entrevue.
Le consul général à Canton, le docteur Bowring, ne put jamais obtenir dn vice-roi qu'il le reçôt dans une des maisons de campagne oA d’autres Européens, et parmi eux le consul français, comte de Katti- Menton, avaient été reçus. Il est clair que dans cette circonstance ce n’était pas le peuple de Canton qni s'opposait à l'entrevue.
En 184D, les Anglais semblaient se disposer à exiger l’exécution de l'article du traité de Nankin et celle d’une convention particulière qui les autorisait â entrer dans Canton.
A cette occasion on organisa et on arma dans cette ville une espèce de milice ou garde nationale dont le nombre monta, disait-on, 6 90,000 hommes. Je demande si une telle chose aurait pu s'effectuer sans le cousemtentent des autorités.
Mais ce que je vais raconter est plus concluant encore. Je suis allé deux fois en Chine : la première , j'y allai principalement avec l'intention de visiter les nouveaux ports ouverts au commerce extérieur et d’en informer mon gouvernement ; toutefois je n'étais pas convenablement pourvu pour me présenter aux autorités , et je voyageais comme simple particulier. J’arrivai k Chang-hai en 1844 , et la première difficulté qni me survint fut celle de trouver une maison à louer. Il n'y avait alors que quatre on six Européens, pauvrement et étroitement logés dans un faubourg de la ville. Pour chaque Européen nouvellement arrivé, c’était une grande affaire que de trouver une maison ; en général il était obligé d'avoir recoors an consul anglais, qui alors faisait des démarches auprès du gouvernement, lequel avait l'air de forcer quelque propriétaire k louer sa maison , en tout ou eu partie , en la lui payant toutefois huit ou dix fois plus qu'elle ne valait. C'est par ce même moyen que le consul s'était procuré celle qu’il occupait. J'avais avec moi, pour apprendre la langue du pays, un Chinois de Nankin, homme très-actif et fort adroit. Il se fit bientôt des amis dans la ville, et vint me dire qu’il avait trouvé une maison très-grande et k trèsbon marché; j’allai la voir, elle me parut très-convenable. Cependant, prévoyant que je pourrais avoir des difficultés avec les mandarins (qne je ne voulais pas voir), je lis part au consul anglais, major G. Balfour, de l'occasion qui s'offrait à moi de louer uue maison dans l'intérieur de la
ville, et je lui demandai si je pourrais avoir recours il lui dans le ras où les autorités viendraient à me molester. Il me répondit que c'était une question qui intéressait également tous les Européens, puisque nous avions tous le droit d’habiter dans l'intérieur de la ville, et que, si je parvenais à y pénétrer, il viendrait â mon aide dans le cas où on voudrait me tracasser.
Ce point assuré, je payai au propriétaire de la maison trois mois d’avance ; je pris son reçu , fis venir un nombre suffisant de portefaix pour mes bagages et ceux de mes domestiques, et nous noos transportâmes d’un seul coup à ma nouvelle demeures Le lendemain matin je vis arriver tout tremblant le vieux propriétaire de la maison , qui me dit que le mandarin le faisait appeler, que ce magistrat était fort irrité parce qu’il m’avait loué sa maison, qu'il n’osait se présenter lui-même, et qu’il me suppliait d'v aller, car par ce moyen tout s'arrangerait. Je m’y refusai tout court, quoiqu’il revint deux ou trois fois à la charge et qu’il m’envoyât d’autres personnes pour me persuader. Il me dit qu’ayant passé equlque temps â la campagne, il ignorait qu'un bruit avait couru dans la ville se rapportant à l’opposition que faisaient les autorités à ce que les Chinois louassent des maisons aux Européens : il était presque sûr qu'on allait l’arrêter. Je lui dis que puisque l'autorité l'avait appelé il devait se présenter, et que si on l'arrêtait alors je ferais des démarches pour le tirer d'embarras. Il va sans dire qu’il m'offrit de me rendre l’argent et même de m’indemniser, si je soldais vider le local. Pour abréger, je dirai que le gouverneur alla trouver le consul anglais, et lui dit qu'un Anglais appelé Mas avait pris un Ingénient dans la ville et qu’il fallait que lui, consul, l’enflt sortir. Aussitôt le consul lui répondit que la seule manifestation d’une telle prétention l'étonnait, car il devait savoir que, d'après le traité, tous les Anglais avaient le droit de demeurer dans la ville. « Mais ce monsieur, répliqua le gouverneur, n’est pas Anglais , je crois. — C’est autre chose , dit le major Balfour ; eu effet, il n’est pas Anglais, mais Espagnol. — Dans ce cas, répliqua le gouverneur, je le chasserai moi -même. » Puis le dialogue continua â peu prés de la manière suivante: • Vous n'en ferez rien, parce qu’alors ce sera à moi de le défendre, et vous n’aurez pas affaire avec lui, mais avec moi. — Comment cela ?... Puisqu’il n’est pas Anglais, que vous importe?
— Parce qu’il s’agit d’un point qui intéresse les Anglais, comme tous les autres Européens. — Mais vous autres Anglais, vous avez été en guerre avec les Espagnols, — iNous avons eu des guerres contre toutes les nations du monde, mais cela n'a aucun rapport avec l'affaire qui nous occupe.
— Voulez-vous me faire le plaisir de me dire, en qualité d’ami , quel est cet Espagnol, s'il rst négociant, ou dans quel but il est venu? — Ce n'est pas un négociant, mais un agent de son gouvernement, qui l'a
chargé de lui fournir des informations sur le commerce et les autres particularités de ce port , ainsi que des autres récemment ouverts au commerce étranger. — Doit- il rester ici longtemps? — Je ciois que deux ou trois mois lui suffiront, et qu'ensuite il partira ; il me l'a dit, du moins. » En définitive , le gouverneur se résigna à me laisser dans l'intérieur de la ville, et il est clair qu’on signifia au maître de la maison de ne pas retomber dans de pareilles fautes.
Après quelques semaines , quand je pus m'exprimer un peu en langue chinoise, je nouai des relations avec différents habitants et d'autres personnes recommandables , et comme je n'étais ni négociant ni Anglais , on me traitait avec considération et avec un certain degré de franchise et d'amitié. Quelques-uns d'entre eux me dirent : « Les difficultés que vous autres Européens trouvez à louer des maisons proviennent de l’opposition des mandarins; il est complètement faux que les propriétaires aient de la répugnance à vous les céder; bien au contraire, nous aimerions mieux les louer aux Européens qu'aux Chinois, parce que vous les payez plus cher. »
Je ne venx pas dire toutefois qu'en ce moment, depnis les G, 000, 000 de piastres payés pour la rançon de Canton en 1841 , et surtout depuis que des bombes leur ont été lancées 4 la Gn de l'annéederniére, 1856, ii n’y ait pas, dans une grande partie de la ville , des sentiments de haine et de vengeance contre les Anglais , ainsi qoe de malveillance contre les Européens. Mais , je le répète, si les mandarins le voulaient, les habitants de Canton ne bougeraient pas le moins dn monde ; il serait facile aux mandarins de leur faire bientôt comprendre que les Anglais n'ont pas provoqué les hostilités , qu’ils ne nourrisseut aucun projet de conquête , qu’ils désirent seulement continuer le commerce, et que nul n’en relire plus de bénéfice que la population même de Canton, qui serait ruinée le jour uù ce commerce viendrait à cesser.