L'Angleterre littéraire
Toute situation florissante a ses vices. Rome, sous les Scipions; l'Espagne sous Isabelle et Philippe; Florence sous les Médicis ; Athènes au temps de Périclès, étaient remplies de misères , de douleurs et d'injustices. C'est le lot ordinaire de l'humanité. Il arrive même souvent qu'une prospérité excessive entraine des maux assez graves : le soleil nous brûle dans l'été ; c'est dans l'âge mûr que nous avons le plus souvent la fièvre. La fièvre chez un homme de trente ans, et l'amour chez un jeune homme de vingt, sont-ils des symptômes de décadence?
On peut dire de l'Angleterre : — « Est-elle en décadence?» Voici les mourants, les morts, les affamés; voici les greniers remplis de spectres, et les caves où ces pauvres gens expirent; voici les rues couvertes d'une lèpre vivante de misère et de débauche, fange morale et physique, traversée et sillonnée par des
équipages splendides, contraste effroyable et inhumaine insulte à ces souffrances ; voici les campagnes, à peine cultivées par d'autres esclaves, plus malheureux cent fois que le serf de la glèbe au moyen âge, car ils n'ont ni pain pour vivre ni habits pour se couvrir. — (( Dieu soit loué! l'Angleterre est ruinée; elle meurt sous le poids de son aristocratie ! » On pousse un cri de joie, on surveille l'agonie et l'on attend le dernier râle.
Les Anglais ne sont pas les derniers à s'écrier: Nous sommes perdus! On est volontiers pessimiste dans le pays du fait et de la pratique, de l'expérience et de la tradition, du chiffre et des documents; — pays où l'on ne croit jamais aux théories, surtout à celles qui permettent tout; — pays oii chaque parti, à l'envi l'un de l'autre, ne cesse de crier que tout est fini, que l'Angleterre va mourir, qu'elle se meurt ou plutôt qu'elle est morte.
Le Mornimj-Chronicle donne au public la liste des ouvriers morts de misère pendant les cinq années précédentes ; des Sociétés charitables pour l'émigration évoquaient l'aumône publique et on faisait partir pour l'Australie des navires chargés de jeunes lingères sans ouvrage. — « Si nous n'y prenons gardCj « dit le Blackicood's Magazine, l'Angleterre sera dé- « vorée par ses prolétaires. » — « Vains efforts ! s'écrie « Garlyle, le métaphysicien humoriste ; voici venir les « jours des calamités sans bornes; voici, continue-t-il
M dans son st3'lc étrange, la disriiption, la dislocation « double et triple... Je vois un gouvernement qui se « précipite sur des abîmes, qui tombe et se culbute « sur des cataractes de fange, qui s'en va tristement, « lourdement à la dérive, ne sachant où, comme la « carcasse d'un âne mort!... » Et comme si cet étrange lyrisme n'eut pas suffi : « Salut! ajoutait-il, « chaos authentique qui vous emparez de ce monde « lumineux I le genre humain vous accueille par un a Gloria in excelsis ! »
Ne soyons pas dupe des sombres exagérations du philosophe poëte Garlyle , funèbre avertisseur, semblable aux oiseaux de mer qui annoncent la tempête et l'écueil. Si la tempête ne vient pas, si le vaisseau ne se brise pas sur les rochers, le cri funèbre de l'oiseau prophète n'en est ni moins utile, ni moins poétique. Prêtez l'oreille à cette voix rauque et redoutable, bienfaisante et utile. La prudence le veut, mais « l'An- « gleterre est perdue, crie-t-il sans cesse. Elle a « trouvé le trésor fatal des Eddas et des Niebelungen, « ror rouge qui rend stérile tout ce qui l'approche. »
Autour de Garlyle se groupent, comme les chanteurs autour du chef d'attaque, journalistes, statisticiens, poètes, dramaturges et pamphlétaires. Les uns apportent des preuves de barbarie atroce, les autres des faits qui signalent une détresse profonde. C'est un chœur universel de terreur et de menaces.
Ils n'ont pas tort.
En 1815 la Grande-Bretagne encore haletante de sa grande lutte contre Napoléon, se mit à poursuivre la conquête industrielle. Son succès fut immense; et comme toute victoire, celle-ci coûta cher. L'aristocratie de sang et de race n'entrait pour rien dans ce mouvement nouveau qui s'opérait au profit de l'aristocratie industrielle et financière. Les résultats furent ceux que M. Mayhew, dans le Mo7mmg-C hronicle , le spirituel Dickens dans ses derniers ouvrages, Carlyle dans ses dithyrambes en prose ont signalés en les exagérant. Des classes entières ont été sacrifiées ; des misères horribles sont restées sans soulagement ; l'indigence a rempli des quartiers de villes opulentes et couvert les campagnes. Ce fut alors que l'aristocratie féodale prit la parole, attaqua l'aristocratie industrielle , provoqua l'enquête , souleva l'indignation , et remplit de plaintes et de tableaux statistiques les colonnes des journaux.
Traduire et réfmprimer ces lugubres enquêtes, ces chiffres désolants, ces cruels tableaux de la misère britannique, c'est ne rien prouver. — « Vraiment, peut- « on dire à ceux qui entreprenaient ce travail en « sous-œuvre, il existe déjà, les statisticiens anglais, les (c Reviewers, les philosophes et spécialement M. Léon (( Faucher ont exécuté la même œuvre avec une impar- « tialité rare, une lucidité supérieure et un remarqua- « ble talent. — Peu importe, j'attaque l'aristocratie, « comme mère des maux de l'Angleterre. — Mais, ré-
« plique-t-on, c'est une erreur; rindustrio et l'exagé- « ration du commerce ont fait ce dont vous vous plai- « gnez. — Alors j'attaque l'industrie. — Quoi! ce beau « développement de la force humaine ! la culture, i'ex- (I ploitation, la richesse! Oui, reprend-on, j'en attaque « le monopole ! — Mais c'est la liberté même, c'est la « concurrence libre ! — je ne veux pas de liberté! — « Quoi ! vous libéral ! vous reniez la liberté ! »
Voilà ce qui m'effraie, c'est que l'on soit libéral et ennemi de la liberté.
Roturier que je suis, de père en fils, et je m'en tiens fort honoré, j'ai grand peur des gens qui ne veulent pas souffrir la liberté. — La liberté ! je sais bien ce que c'est et je l'adore. Je l'ai vue à l'œuvre ; c'est le développement énergique de la force humaine; toute grandeur et toute noblesse en émanent. Quanta l'égalité, montrez-la. — Où? Dans le royaume de l'absolu? — Mais où est l'absolu? 11 se cache dans la théorie, dans le songe, dans la chimère, dans ce qui n'est ni terrestre , ni possible, ni palpable, ni humainement vrai, ni désirable. Hélas ! il se voile de nuages sanglants et obscurs où l'homme va le chercher, le fer et le feu en main, au nom de l'Inquisition ou de Louis XIV, au nom de Brahma ou de Jean Knox.
C'est là ce qui sépare profondément les esprits faux des esprits exacts et pratiques: — a 0 France! s'écriet-il, adore l'idée. » — Nous disons au contraire: —
« Chère patrie, vois de quelles blessures les hommes de la rhétorique t'accablent : ils te disent qu'il y a quelque chose de plus beau que la liberté, de plus saint, cela n'est pas vrai. » — « 0 France! continuent- « ils, il ne te suffit pas d'être raisonnable dans tes ac- « tes ; c'est même un soin médiocrement utile. Adore « une raison idéale et sois folle à ton aise !» — « 0 France! lui dirions-nous, mets la raison pratique dans tes actes et déraisonne si tu le veux dans tes romans!» Mais que devient l'absolu ? que devient l'idéal? Ah ! l'absolu, qui sourit si vivement aux esprits faux, est ce qui nous épouvante. C'est lui qui a fait la Saint- Barthélémy et la Jacquerie. L'absolu a disparu d'Angleterre en 1868, et depuis cette époque d'organisation modérée, le sang humain y a peu coulé. L'absolu a créé 1793. L'absolu a mis le feu aux bûchers de l'Inquisition, Les anabaptistes prêchaient l'absolu. Ils adoraient l'idée.
L'idée absolue est le contraire du possible; c'est Dieu condamné, le monde détruit. Ce que rêvent les esprits voués à l'idée, c'est l'humanité anéantie; ce que cherchent les hommes de cœur et de sens , c'est l'humanité servie. Ce que désirent les prêtres de l'absolu c'est rimpossible, le néant; ce que veulent les sages, c'est un peu de soulagement et sans cesse plus de soulagement pour les maux de l'humanité.
Il est difficile de s'entendre avec des gens qui s'écrient incessamment :
0 théorie! ô idée! ù égalité métaphysique! venez <( régner sur le monde ! » Et je serais tenté de m'écrier : ((0 pratique modeste des choses humaines, « et vous, vérité humble et sainte, vérité apijlicable! « éclairez-nous! — La rhétorique est sublime; nous sommes modestes. Elle croit à l'homme comme à un Dieu; nous pensons que ce dieu a besoin de beaucoup d'aide. Elle lui dit sa force; nous comprenons notre faiblesse.
L'ahsolti déteste la liberté. La liberté n'est jamais absolue ; elle est relative ; le vieillard n'est pas libre comme le jeune homme ; la femme ne l'est pas comme l'homme mùr. Le tombeau, qui éteint toute liberté, est l'absolu même. La mort donne l'égalité par excellence, parce qu'elle donne la négation définitive. Nous ne vivons qu'en développant une somme de liberté proportionnelle à nos forces, inégale aux sommes de liberté qui nous entourent. Toute prétention d'égalité renferme la mort, la détraction, la haine, l'ironie, la négation. Elle y marche par l'envie.
Aussi, quand M. Proud'hon, un des écrivains les plus notables de ce temps-ci, à la fin de ses Confessions, évoque l'ironie et la haine, je trouve qu'il a parfaitement raison, et j'admire cet esprit conséquent. — « Sainte ironie, s'écrie-t-il, viens renouveler et égaliser le monde ! « — Sous le niveau parfait de l'ironie qui égalise et tue, qui ose secourir le pau-
8 AVAMT- PROPOS.
vre, sauver le pays, cultiver l'étude, aimer ses semblables? »
L'absolu et la rhétorique nous endorment dans un rêve optimiste. Les esprits pratiques ne se contentent pas à si bon marché. Ils ne trouvent pas que tout soit parfait, et plus ils se plaignent, plus ils améliorent.
Un Polonais dîme grande sagacité, M. Strzclicky, disait des Irlandais qui s'acclimatent aux Etats-Unis : :( Ils ne tardent pas à s'améliorer ; en moins de deux « ans ils deviennent aussi grognons (grumbling) que « des Anglais. » Cette « grognerie, » les tories l'emploient à signaler les fautes des whigs, et les protectionnistes s'en servent contre les amis de Gobden. C'est un concert de gros mots désagréables. La société anglaise sait les entendre sans trop de colère, et ne court pas à ses fusils et à ses torches pour tout incendier quand on lui dit qu'elle est perdue!
L'Anglais se croit déshonoré s'il avoue qu'il est content ; boudeur par nature et par habitude il est désolé d'être satisfait. Les chartistes crient que les aristocrates dévorent l'Angleterre. L'aristocratique Morning-Chronicle répète que la Grande-Bretagne succombe sous l'avidité du haut commerce. Les anglicans orthodoxes versent des larmes sur la destruction des principes vitaux de leur Eglise. Les tories signalent le peu de respect des classes industrielles pour la noblesse. Tout le monde fait sa partie
dans ce concert, jusqu'aux grands financiers du pays : — « Comment, dit M. George Norman, direc- « teur de la banque d'Angleterre, nous sauverons- « nous ? Nous avons en pleine activité la lutte de ceux « qui n'ont pas contre ceux qui possèdent, lutte qui « n'a pas cessé de se manifester depuis l'institution de « la propriété. Les souffrances du pauvre augmentent (( d'amertume et de violence; il voit plus distinctece ment que par le passé le bien-être du riche, il le « compare avec ses privations et ses douleurs ; il se « persuade que la cause est dans l'égoïsme du pouce voir. Gela finira mal. »
M. Norman a raison; cela peut très-mal finir. Oui,
la classe pauvre est nombreuse en Angleterre et elle est terrible; l'opulence et l'activité qui l'entourent ne font qu'animer sa rage. Oui, les lingots s'accumulent dans les caves de la banque ; en vain les tables statistiques du commerce anglais attesteront un accroissesement de revenu progressif, si l'on n'apaise en les faisant vivre les parias de la société anglaise. Tout Etat périt par l'excès de son principe.
L'industrie et le commerce, qui, après tout ne font qu'un, sont l'essence même de la nation anglaise. Là est le danger. « Je vois des récifs devant nous, » disait récemment à la Chambre des communes un des hommes les plus sagaces du pays. Du moins les matelots sont sur les vergues, l'équipage est à son poste. Le commandant donne des ordres ; le porte-voix retentit.
On s'est engagé dans une passe dangereuse, cela est vrai. Des hommes y périront; qui peut en douter? Inventez donc une force sans accidents, une machine sans dangers, une voile qui ne doive jamais renverser le navire !
0 profonde ignorance des lois du monde ! Quoi ! tant de grandeur et pas une victime ! Un tel combat et pas de désastre ! Dans cette marche pressée que de blessés et de morts; plus une armée avance, plus elle laisse de gens en route. On écrase le voisin et on le foule aux pieds : Dura lex ; sed lex!
Ce n'est pas l'aristocratie anglaise qu'il faut accuser des malheurs de la conquête opérée par l'industrie. Les classes moyennes de la Grande-Bretagne sont plus coupables encore que son aristocratie; elles ont le sentiment de la propriété et de la famille au plus haut degré, et elles en abusent; dès que l'on veut toucher à leur arche, elles crient. Elles ont peut-être trop de bien-être pour avoir beaucoup de charité ; elles se casernent dans leur égoïsme ; un coup de tonnerre pourrait les en faire sortir.
Savez-vous qui les éveille?
Ce sont les nobles. Pendant que les gens de labeur grondent en bas, les aristocrates grondent en haut.
Tout le monde gronde, et c'est le salut général, cette mauvaise humeur universelle.
Partout on cherche les remèdes indispensables; ils sont difficiles à trouver, mais le mal est connu. Les
chartistcs extrêmes ne sont pas ceux qui poussent le plus loin l'enquête ; ce sont les tories. Dans de gros volumes, dans des journaux importants, ils nous apprennent combien de jeunes filles la misère jette à la débauche; combien de bouches sont affamées; combien de mères tuent leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ; combien de misérables tombent de froid et meurent dans des caves infectes et dans la boue putride. Hélas! tout cela n'est que trop vrai : « — Prc- « nez garde, dira le philosophe aux Anglais, prenez u bicngardeàl'espritrétréci de vos classes moyennes^ u Leur bien-être fait envie aux malheureux qui aug- « mentent en nombre. Prenez garde aussi à vos ma- « nufactures. Gomment alimenterez-vous de produits « un monde qui va bientôt apprendre à se passer de « vous? Revenez à l'agriculture, changez de tactique, « carguez vos voiles, attendez le moment favorable, « pas une minute d'inattention ; ensuite vous pren- « drez le vent^ il a changé. » Voilà ce que l'Angleterre, éclairée et avertie, essaie de faire. Elle sait bien qu'elle ne périra point par son aristocratie, si elle doit périr^ mais par l'œuvre d'industrie immense et de commerce gigantesque à laquelle elle s'est con^ damnée. Sa tâche est sans proportion avec sa force. Il lui faut martingaler sans cesse.
(1) Je ne puis m'empêcher de noter en passant que ces conseils donnés à l'Angleterre et publics par moi dans le Journal des Débats , s'adressaient à la France autant au moins qu'à l'Angleterre. U y avait quelque courage à le dire et il est triste de penser que cette audace fut stérile.
Elle y a réussi depuis deux siècles; y réussira-t-elle toujours? Rome n'y est point parvenue; l'Espagne s'y est brisée.
Quant à l'Angleterre, en a-t-elle encore pour longtemps? Cela dépend d'elle-même; c'est à elle de se gouverner et d'éviter les récifs, pesamment chargée comme elle l'est, et allant à toutes voiles. Jusqu'ici, dans un tel péril, ses précautions prévoyantes, son active sagacité, sa vigilance pratique sont une grande leçon : il est impossible de soutenir avec plus d'habileté une vie sociale plus factice et un tour de force plus périlleux.