‹ L'Angleterre littéraireChapitre 2 sur 7 · HISTOIRE PITTORESQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE PITTORESQUE

La nation anglaise, dont le caractère est tout d'une pièce, est plus encore que la nôtre le produit de races et d'habitudes. Bretons, Pietés, Saxons, Danois, Normands, nations diverses ou ennemies, fondues et réunies, pour ainsi dire, au feu des guerres civiles et des guerres étrangères, ont fini par composer l'étrange et grande nation qui, depuis le commencement du dix-huitième siècle, a exercé une influence si haute sur les destinées de l'Europe.

L'Angleterre se compose de deux îles, dont la première comprend l'Angleterre primitive et l'Ecosse ; la • seconde forme le royaume de l'Irlande.

La première de ces deux îles était appelée par les Romains Albion et Bretagne. Le pays ne prit qu'en 810 le nom d'Angleterre, en vertu d'un éditdu roi Egbert,

qui voulut immortaliser ainsi la nation des Angles à laquelle il appartenait. Dans la suite, Ethelrade II prit le titre de roi de la Grande-Bretagne, par opposition à l'Irlande , nommée par les Romains Petite- Bretagne ou Bretagne Armorique, province occidentale de France où les Bretons, chassés de leur pays par les Angles et les Saxons, s'établirent vers le milieu du sixième siècle, avec la permission des rois enfants de Clovis.

L'histoire d'Angleterre , comme celle de tous les pays, est vague d'abord et profondément obscure. Cette contrée , soumise après les Gaules par les Romains, était aussi moins importante à leurs yeux; et sauf les beaux Commentaires de César et les quelques pages du Tacite sur Agricola, on n"a rien à citer qui éclaire ses sombres origines.

César commença la conquête de l'Ile d'Albion, peuple celtique, branche détachée sans doute du tronc gaulois. Agricola acheva de les soumettre, et fit fleurir sur leur terre la civilisation romaine. Au cinquième siècle, l'empire ouvert de toute part abandonna la Grande-Bretagne, qui tomba au pouvoir des Pietés et des Calédoniens. Ces derniers se défendirent mal contre de nouveaux agresseurs.

Divisés déjà par l'hérésie de Pélague, qui les avait gagnés presque avant la foi à Jésus-Christ, les vainqueurs ne surent pas s"unir contre les Saxons, qui sous la conduite d'Hengest et de Horsa, les chassèrent

sans efforts et assujettirent encore les Bretons , restés ça et là en état de révolte. Ceux-ci ne purent souffrir le nouveau joug et se retirèrent dans l'Armorique. Arrivèrent les Angles, que tous les beaux fruits d'Hartur, cet astre des romains du moyen âge, n'empêchèrent point de se fixer sur divers points. Alors se forma l'heptarchie ou le partage de l'île en sept royaumes , époque remuante et de peu d'intérêt, toute de liens définissables entre les événements. Egbert prince de la race d'Issaep, tarque duWesseXjavait vu la cour de Gharlemagne: il en rapporta le sentiment de la grandeur. Il réunit les sept états sous sa main et sous le nom d'Angleterre.

L'extinction de l'heptarchie n'avait pas sauvé le pays. Au neuvièmesiècle, les Danois et d'autres ^o??iwes du Nord descendirent en France et en Angleterre. Battus souvent, toujours âpres au pillage, ils désolèrent longtemps les côtes.

Alfred le Grand vainquit huit fois ces brigrands et leur accorda pourtant généreusement des terres. Les barbares ne lui en surent aucun gré; ils attirèrent d'autres hordes et tombèrent sur Alfred, qui, abandonné des siens, fut réduit à se cacher pour un temps et à vivre chez un pâtre du travail de ses mains. Alfred était aussi sage que brave ; il attendit, reprit le dessus, et poursuivit sans trouble un règne comparable à celui de Gharlemagne. Les soins d'Alfred s'étendaient à tout; il avait des vues de police, d'agri-

culture, de commerce et d'art militaire; mais, comme Charlemagne, il mettait au-dessus de toute science, celle du christianisme. Alfred mourut à cinquantedeux ans, laissant un nom sans tache comme celui de Louis IX.

(De l'an 900 à 1063.) L'Église avait affermi son pouvoir, et le grand mouvement de l'invasion barbare cédait peu à peu à un esprit de paix évangélique. Mais le sang germain se faisait encore trop reconnaître. Alfred mort, aucune main royale n'était faite pour gouverner ce flot terrible. Ses successeurs ne purent maintenir ses institutions , conçues toutes dans l'intérêt de l'ordre et du bien-être. L'unité étonnante qui en formait le caractère alla bientôt s'effaçant sous l'empreinte des mœurs barbares. Les Danois surtout y portaient atteinte. Ce peuple féroce et sauvage, même après une habitude déjà longue d'agriculture et de propriété, revenait toujours à ses goûts de sang et de désolation.

Toutefois le désordre politique était compensé par l'institution religieuse introduite par saint Benoît. Alors paraît le moine saint Dunstan , homme puissant en œuvres, en paroles, qui, au milieu des maux effroyables de son pays, soutient et élève paisiblement le pouvoir évangélique, et règne plus véritablement sous plusieurs princes, que ceux-ci par leur sceptre terrestre. Saint Dunstan est une des plus importantes ligures historiques de l'Angleterre au moyen âge.

La couronne passait souvent de l'héritier naturel au chef conquérant, des enfants de celui-ci à la race de celui-là, et l'Angleterre donnait toujours beau jeu à de nouveaux envahissements. Edouard, prince dépossédé après la mort du roi Edmond II, son père, avait cherché un refuge en Normandie. Rétabli dans ses droits parle vœu des Anglais, il avait gardé un noble souvenir d'hospitalité. Il attira des normands à sa cour et les traita avec une faveur dont ses sujets s'offensèrent. Mais ceux-ci ne purent rien contre ses vues secrètes. Edouard ayant fait vœu de chasteté, chercha un successeur hors de sa maison, et donna des espérances à Guillaume le Bâtard, duc de Normandie. Edouard avait l'esprit élevé et le cœur droit ; malgré l'injustice et la révolte des Anglais, il méditait des lois sages et généreuses qui n'ont point démenti son titre de saint et de con/esseu7\

Harold, fils du duc Godwin, Danois, avait pénétré le concert d'Edouard et de Guillaume ; il déjoua un moment ce projet, et après avoir flatté les Anglais dans leur haine contre les Normands, il monta assez facilement sur le trône, à la mort d'Edouard. Mais Guillaume n'avait rien oublié; après s'être mis en règle avec le pape et avoir rangé l'empereur à son avis, au milieu des divisions de la France, qui ne pouvait pas le gêner, il jeta soixante mille hommes dans trois mille barques, et fit ramer droit devant lui. La bataille d'Hastings fixa le sort de l'Angleterre, et la conquête

normande fut aussi durable qu'elle avait été précipitée.

(De l'an 1066 à llSo.) Guillaume garda toutefois quelques mesures avecles Anglais. Ceux-ci ne le craignirent plus, et se soulevèrent pendant un voyage qu'il fit en Normandie. Guillaume revint les écraser, ainsi que leurs alliés d'Ecosse et de Danemarck. Il prit les fermes des Seigneurs anglais et les donna aux Normands, les investissant de sept cent grands fiefs qui relevaient de la couronne, et leur soumettant plus de soixante mille arrière-fiefg , dont quelques-uns furent laissés à des t'aanes anglais. Guillaume en usa bien avec le clergé, mais il assujettit les terres de l'Église au régime féodal, et se rattacha de son mieux à ce vaste corps, à la fois mobile et fixe, qui devait obéir à la royauté comme à son âme. Guillaume maintint ses droits, ou ses prétentions, contre Grégoire YII, qui venait de déposer l'empereur d'Allemagne, et d'ouvrir partout un champ au pouvoir universel de Rome. Ce mélange de royauté et de féodalité était un état violent, et les Normands eux-mêmes à l'exemple des Anglais se révoltèrent plus d'une fois. Guillaume, plus fort et plus habile que ses ennemis, eut encore raison de son fils Robert, qui voulait, avant la mort de son père, jouir de la Normandie, son partage à venir. Guillaume mourut, laissant à l'Angleterre la forme la plus puissante qu'elle eût eue jusque-là.

Guillaume II, son fils aîné, auquel il laissait la cou-

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ronno, \w la prit pourtant que de vive force. Il eut à combattre sou frère Robert, duc de Normandie, qui employa mieux ensuite sa bravoure et ses hauts désirs. Il se leva comme toute la chrétienté, quand les croisades commencèrent, et engagea son apanage au roi d'Angleterre pour subvenir aux frais de cette noble entreprise.

Pendant son absence, Guillaume II mourut, et la couronne, qui revenait à Robert, second fds de Guillaume I'^ lui fut enlevée par Henri, son puîné, qui, plus tard, lui prit encore la Normandie, et le tint en prison jusqu'à sa mort. Mathilde, fille de Henri, avait épousé Geofl'roi Plantagenet, comte d'Anjou. Elle prit et perdit plusieurs fois le pouvoir après la mort de son père. Henri, sont fils sut fixer les destinées de sa maison, et les Plantagenets arrivèrent à la succession de la couronne.

(De Ho5 à 1377.) Le règne de Henri II fut plein d'agitation et d'éclat. Le prince tint tête au baron, et pour les affranchir une bonne fois, il prit et démentela près de cent cinquante châteaux ; il établit des lois remarquables pour l'époque, et porta sa puissance plus haut que nul prince contemporain. Mais sa lutte contre le clergé fut fatale à l'un et à l'autre. Troublé dans son despotisme universel par Thomas Becket, archevêque de Gantorbéry, qui défendait les droits de la république Chrétienne, il s'emporta jusqu'à témoigner le vœu d'être délivré de lui; il eut le malheur

d'être obéi comme s'il l'avait commandé. La vie de Henri ne fut plus qu'une suite de calamités. Il avait donné de grands apanages à ses enfants, qui abusèrent de tout, et se tournèrent contre lui. Henri les vainquit plusieurs fois sans pouvoir les gagner, et mourut du double chagrin que lui causaient leur ingratitude et le souvenir sanglant de l'Archevêque de Cantorbéry.

C'est pendant son règne que la chevalerie Anglaise fit la conquête de l'Irlande.

Richard Cœur de Lion, son fils, ne méritait le trône ni par ses révoltes contre son père , ni par les excès auquels il s'abandonna. Toutefois la violence et les désordres n'étaient pas ses seules passions. Il avait le goût des hautes aventures, et son nom est demeuré l'expression militaire des croisades. Il marcha en Asie avec Philippe-x\uguste, y releva l'honneur des armes chrétiennes, et après un retour traversé et malheureux, vint mourir devant un château du Limousin.

Jean sans Terre, son frère, succéda à ses torts et non à sa grandeur. Il se fit partout des ennemis, et s'il échappa tantôt aux uns, tantôt aux autres, ce fut à force de ruse et de lâcheté. Après avoir bravé sans réflexion le plus puissant de tout, le pouvoir ecclésiastique, il dut céder sur tous les points, pour faire lever l'interdit jeté sur ses États par Innocent III. Mais l'autorité royale, dégagée de ce lien, en garda l'empreinte, et les barons et les évêques, las de la tyrannie de Jean, lui arrachèrent la Grande charte , origine toujours

citée des libertés anglaises, qui leur garantissait quelques droits, et bornait raction du monarque. Le reste de son règne fut rempli de sang et de vicissitudes, qui firent de sa mort un jour de fête pour l'Angictcrre.

Henri III , fils aîné de Jean, se trouvait sous la tutelle dcPcmbroke, homme énergique, qui fit respecter son pupille. Mais Henri arrivé aux aflaires ne sut pas se maintenir. Il l'ut faible, injuste, servile et arrogant. Il viola en mille points la Grande charte. Les barons n'en firent pas moins, mais leur audace fut plus conséquente. Simon de Montfort, avec eux, se mit au-dessus du roi comme de la loi. Il le battit, et le fit prisonnier, malgré la noble intervention de Saint- Louis. Maître du royaume, Simon étendit les droits des sujets et s'occupa des communes, jusque-là presque entièrement négligées. Tantôt les rois, tantôt les barons, leur faisaient des avances, pour le besoin qu'ils avaient d'elles; mais une fois le profit obtenu, ils les écartaient volontiers, et ne consacraient pas légalement les vœux qu'ils leur laissaient concevoir. Simon fit pour elles un acte de la plus haute importance, il admit au conseil commun du royaume, jusque-là composé des seuls évêques et barons (et qui prit dès lors le nom de Parlement), deux chevaliers choisis dans chaque comté, et des députés envoyés par les villes et bourgs. Ainsi fut créée la Chambre des Communes. Simon n'était pas toujours aussi sage. A part

ses fantaisies d'équité générale , il était dur et accablant pour la nation. Les barons, qu'il gênait, se soulevèrent, Glocester en tête ; le prince Edouard s'échappa de sa prison, et attaqua Simon, qui perdit la bataille et la vie. Mais Edouard crut trop tôt à la paix publique; il se croisa pour la délivrance de Saint- Louis ; le désordre recommença pendant son absence, et s'accrut encore par la mort du roi.

Edouard s'était signalé en Orient, et le génie militaire avait développé chez lui la raison politique. Son règne fut une longue suite d'efforts et de succès, où les grandes vues éclataient comme l'audace et la promptitude. A la cruauté près, ce prince méritait le respect de l'histoire. Il fut fort et prudent dans toutes les épreuves, et résista avec autant d'audace que de fermeté au pape Boniface VIII, que Philippe le Bel tenait aussi en échec. Il contint la noblesse, le clergé et la nation en les opposant tranquillement les uns aux autres. Edouard conquit le pays de Galles , demeuré presque étranger à l'Angleterre, excepté le cas de rébellion contre le souverain. Il se défit des bardes. dont les chants nourrissaient l'indépendance des Gallois. Depuis cette époque, le titre de prince de Galles appartient au fils aîné des rois. Edouard, pris pour arbitre parles compétiteurs de la couronne d'Ecosse, Bruce et Baliol, se fit le suzerain de ce dernier en l'appuyant de sa voix. Baliol se révolta , fut vaincu avec l'Ecosse. Le grand Wallon eut Thonneur de sou-

lever d'autres insurrections, puis tombca par trahison au pouvoir d'Edouard qui le fit pendre. Edouard se mêlait à tous les soins administratifs. Il fut honoré du nom de Justicih- anglaia, pour avoir rassemblé régulièrement le corps représentatif, assuré le cours du pouvoir judiciaire, et rédigé une foule de lois importantes. Il décréta le premier que toute taxe serait contrôlée par le parlement ; c'est de là que les publicistes anglais datent le droit parlementaire du vote de l'impôt. Il favorisa les communes, dont les subsides étaient la condition de ses dessins militaires, et établit les juges de paix, dans l'intérêt de tous.

Edouard II ne soutint pas l'œuvre de son père. A son couronnement, les grands leur firent consacrer leurs droits, sans paraître se soucier des siens. Il eut à jurer de souscrire aux lois et statuts que ferait le parlement. Les communes levèrent la tête, et joignirent des pétitions aux bills de subsides ; l'autorité royale commença de s'enlacer de ces liens qui la couvrent aujourd'hui. Ce règne fut désolant pour l'Angleterre. Edouard, plongé dans la débauche, abandonnait tout à son favori, Gaveston, qui se fit maudire avec son maître. Tandis que l'Ecosse se soulevait, sans réveiller l'honneur d'Edouard, l'Angleterre éclatait avec plus de fureur encore, et la révolte y avait pour chefs la reine elle-même, Isabelle de France, et le comte de Lancastre, premier prince du sang. Le roi eut le dessous, et fit de grands serments, entre

autres celui de chasser Gaveston. Mais il mentit de tout point, et Gaveston paya de sa vie les parjures de son maître. Edouard battu encore en Ecosse n'en fut pas moins imprudent: il prit un nouveau favori, et les barons se révoltèrent encore une fois. Il les vainquit enfin, et Lancastre leur chef périt condamné par une cour martiale. La reine était alors en France, auprès de Charles le Bel; elle reparut avec Mortimer, son amant, souleva tout contre le roi, et le fit déposer; Edouard allait se relever, grâce à la pitié nationale, quand une mort violente et cruelle le prévint.

Edouard III était mineur. Il se forma un conseil de régence, dont Mortimer eut la direction. A dixhuit ans Edouard s'affranchit; le Parlement fit pendre l'infâme Mortimer, et la reine-mère ; Isabelle fut enfermée. Edouard voulut soumettre l'Ecosse toujours révoltée ; il ne fit que la vaincre. Edouard se tourna vers la France, dont il demandait la couronne, comme neveu de Charles le Bel. Il s'allia aux Flamands contre Philippe de Valois, et prit le titre de roi de France. Guidé par Robert d'Artois même, prince du sang français ; secondé par son fils, le prince de Galles, ou prince Noir, ainsi nommé par la couleur de son armurCj il vainquit Philippe à Crécy, et prit Calais. Sous le roi Jean, Edouard fit en France une nouvelle descente, appuyé cette fois par Charles le Mauvais, traître encore à son pays. Le prince Noir battit Jean à Poitiers, et le fit prisonnier. Jean avait signé à

Londres un traité où il sanctionnait la possession anglaise de quelques provinces de France : les états ne voulurent point y souscrire. Edouard rentre en France, dévaste tout et vient bloquer Paris ; mais ne se voyant pas roi de France, il signe le traité de Brétigny, où il renonçait à ce titre et gardait les provinces anciennement conquises, avec la promesse d'une rançon de quarante millions. L'un des fils de Jean était parmi les otages qui répondaient du traité : il s'échappa et le roi retourna mourir à Londres, sans avoir pu tout payer. Edouard mourut bientôt, mais après le prince de Galles, dont le fils, Richard II, monta sur le trône. Les frais de guerre d'Edouard , supportés par les communes, et tout ce que représentait le parlement, étendirent les droits de celui-ci, en mettant souvent sa bonne volonté à l'épreuve. L'assemblée alla jusqu'à vouloir et obtenir que les ministres rendissent compte de leur gestion. Malgré bien des actes de despotisme inhérents pour ainsi dire à la rude et sauvage nature de la nouvelle race dominatrice en Angleterre et en Europe, les libertés diverses naissaient coup sur coup, et le pouvoir de les suspendre n'était pas le pouvoir de les anéantir

(De 1377 à 1461.) Pendant la minorité du roi, ses oncles, les ducs deLancastre, d'Yorck et de Glocester, nourrissaient des pensées suspectes. Lancastre dirigeait les affaires qui devenaient embarrassantes. Wiclef prêchait alors la démocratie : cent mille

paysans mirent Londres au pillage, et marchèrent sur le palais , où le roi , par sa douceur et sa fermeté d'enfant les désarma tout à coup. La cour se ravisa et fit justice des révoltés. Mais Richard se montra audessous de lui-même : il se livra à des favoris. Glocester, deux fois révolté contre lui, fut mis à mort avant jugement. Après la mort de Lancastre, Richard, qui avait voulu dépouiller son fils Henri, fut attaqué par le parti de sa victime, dirigé bientôt par le duc d'Yorck. Il fut déposé et assassiné. Le jeune Lancastre prit la couronne sous le nom de Henri IV, quoiqu'elle ne lui appartînt pas. Il sut au reste la défendre contre les mécontents. Percj', comte de Northumberland , perdit contre lui la bataille de Shrewsbury. L'archevêque d'Yorck fut jugé et mis à mort. Henri fit condamner au feu les Lollarch (insurgés permanents) qui étaient encore des wicléfistes, et contint fermement tous les ennemis du pouvoir. Il parut toutefois céder du terrain au parlement, qui de jour en jour voyait plus loin et voulait d'avantage. Mais quand la chambre basse, triomphante de quelques petits succès, prétendit régler l'emploi des revenus du clergé, Henri se retrouva fort et prudent ; il soutint les privilèges ecclésiastiques en homme qui prévoyait , au milieu des passions naissantes de la réforme, le danger d'une première exigence satisfaite.

Henri V, son fils, avait passé sa jeunesse dans la dissipation et les excès. Il changea en même temps de

condition et d'humeur. Il commença par vaincre et abattre sans retour les Lollards. Le clergé, qui eût tout perdu si les Lollards l'eussent emporté, seconda le roi d'abord, puis lui céda, par prudence ou par reconnaissance, une partie de ses biens. Henri assura partout la paix intérieure, autant qu'on le pouvait alors. Mais, pour plus de succès, il suivit le conseil d'Henri IV, qui lui avait dit en mourant d'occuper les anglais au dehors pour avoir la paix au dedans. La France déchirée par la guerre civile offrait un beau champ au roi d'Angleterre. Henri, cherchant la guerre et voulant colorer ses desseins, fit des demandes outrées, pacifiques en apparence, mais dont le rejet nécessaire amenait un appel aux armes. Il voulait pour femme la fille de Charles VI, et en pleine souveraineté les provinces confisquées par Philippe-Auguste. La France refusa la moitié de celle-ci, et Henri prépara tout pour son expédition ; mais ce ne fut pas sans avoir assuré sa retraite. Il pénétra une conspiration formée contre lui, et fit exécuter un fils du duc d'Yorck. Puis il s'embarqua pour la Normandie, et prit Harfleur. La famine vint arrêter ses progrès, et il songea à ramener son armée presque anéantie. A la bataille d'Azincourt, qu'il devait perdre, selon toute apparence, son sang-froid et ses sages mesures- le sauvèrent, et la fougue française ne put rien contre lui. Henri, vainqueur, n'avait pas d'argent pour soutenir ses avantages. Il sortit de France après une

trêve forcée. Au bout de deux ans, il y reparut aussi fièrement que si la bataille d'Azincourt eût daté de la veille. Il joua et confondit les Armagnacs et les Bourguignons, qui l'appelaient tour à tour. Il prit lîouen, Pontoise, Gisors, et par un traité conclu à Troj'es, se fit reconnaître héritier de la couronne. Après être entré comme roi de France à Paris, il épousa Catherine de France, et reçut le serment des états généraux et du parlement. Mais l'argent lui manquait toujours: il alla lever des subsides en Angleterre, et y mourut au milieu de ces soins. Par ses dernières volontés, ses frères, le duc de Bedford et le duc de Glocester, devinrent le premier régent de France, et le second régent d'Angleterre. Le parlement voulut dominer alors, et ce fut dans cet espoir qu'il dicta quelques mesures, dont la principale donnait au duc de Bedford la régence d'Angleterre, et la direction du roi-enfant, Henri VI, à l'évêque de Winchester. Bedford, maître du parlement, eut de quoi subvenir à de nouvelles campagnes, et se remontra en France, où il gagna la bataille de Verneuil, en Normandie, et réduisit Charles VII à n'être plus roi que d'une ou deux provinces dont les Anglais affectaient de ne tenir aucun compte. Mais les Bourguignons, qui avaient été moins Français que les Anglais même dans cette spoliation graduelle de la royauté légitime, commencèrent à se brouiller avec leurs amis d'outre-mer. Le duc de Bretagne revint à Charles. Le bâtard Dunois releva le

courage des troupes, et tailla les Anglais en pièces, à Montargis. Le progrès des armes de Charles fut aussi constant qu'il avait été imprévu. Enfin parut Jeanne d'Arc, jeune fille inspirée par de hautes idées que la France savait alors accueillir et comprendre. Jeanne d'Arc porta le coup mortel en France à la puissance anglaise. Bedford eût beau la faire juger et brûler après avoir pris tout le soin possible pour la calomnier, elle grandit par son supplice dans la mémoire publique, et sa justice sembla poursuivre après sa mort les lâches ennemis auxquels sa charité avait pardonné en expirant.

Les Anglais enfin chassés de France par Charles VU, se trouvèrent, à leur tour, en proie à la guerre civile, qu'ils avaient si longtemps soufflée sur une terre rivale. Glocester avait succédé à la régence du duc de Bedford. Il était plus violent qu'adroit, et, contrairement à ses vues, l'évêque de Winchester et Sufl^olk marièrent Henri VI, prince sans mérite et sans volonté , à Marguerite , fille de René d'Anjou-Sicile, femme d'une humeur virile et dominatrice. Marguerite commença par faire accuser et mettre à mort le duc de Glocester. Mais elle eut sur les bras un ennemi plus redoutable, le duc d'Yorck, dont le père avait été décapité en 1415. Premier prince du sang, et tenant à la branche aînée, ce prince, appuyé par le comte de Warwick, abattit Suff'olk, que la cour bannit pour le lui soustraire, et qui n'échappa point au

poignard de ses ennemis. Le duc d'Yorck hésitait à montrer toutes ses espérances. Il s'y décida par degrés, se fiant aux communes, et somma la cour, les armes à la main, de chasser le premier ministre, Sommerset. 11 prit, en paraissant encore le demander, le titre de protecteur du royaume. La cour, animée par Marguerite, opposa une armée au duc d'Yorck, qui gagna contre elle la bataille de Saint- Albans, et y fit le roi prisonnier. Marguerite ne fléchit pas encore, elle releva même un moment la fortune d'Henri VI, et lui rendit la couronne, en faisant une paix suspecte avec les yorckistes , dont elle était la terreur.

La guerre éclata bientôt avec une nouvelle fureur. La maison de Lancastre , qui régnait alors , avait choisi pour signe la rose rouge, et les Y'orkistes se reconnaissaient à la rose blanche. Les yorkistes gagnèrent deux batailles, et le roi fut fait prisonnier dans la seconde par Warwick. Le parlement eut à juger des titres d'Yorck à la couronne ; il reconnut son droit d'aînesse et lui remit le pouvoir, en laissant la couronne à Henri, par respect pour la longue possession. Marguerite, réfugiée en Ecosse, ne put souffrir cet arrangement. Elle reparut en Angleterre avec une armée et vint combattre et vaincre le duc d'Yorck à Wackefield, où il perdit la vie. Marguerite courut de là sur Warwick, qu'elle battit près de Saint-Albans et dégagea Henri YI. Mais le nouveau duc

d'Yorck, Edouard, eut des succès contre le parti do Lancastre. Il s'empara de Londres, et, après avoir réuni son armée dans une plaine voisine, il fit convoquer le peuple, auquel Warwick laissa le choix entre Henri de Lancastre et Edouard d'Yorck. La réponse fut ravorahle pour Edouard, et se trouva consacrée par une asscmblécde prélats, de seigneurs et de bourgeois.

(De 1461 à 1485.) Edouard IV, à peine monté sur le trône, faillit en être précipité par l'infatigable Marguerite. Ce ne fut pas trop de Warwick et de lui pour la vaincre à Towton, oîi l'on ne fit pas de prisonniers. Marguerite remua encore, et, sur la promesse qu'elle fit de livrer Calais, elleobtintde LouisXI une ombre d'armée qui fut dissipée sur le champ. La reine s'échappa par miracle; mais Henri découvert, fut conduit à la Tour, lié sous le ventre d'un cheval et livré aux insultes de la populace.

Edouard avait paru mériter jusque-là sa fortune. Il joignait à la grâce et à la majesté du maintien une valeur brillante et s'était concilié facilement bien des cœurs. A peine fut-il sûr de l'Angleterre, que ses passions éclatèrent avec violence. Le sang et les excès remplirent tous ses moments. L'ingratitude lui fit plus de mal encore. Warvi'ick, son éternel appui, fut cruellement offensé, et, se croyant délié par le fait, excita contre Edouard un soulèvement terrible, auquel il sut mêler jusqu'au frère du roi, le duc de Glarence. Il traita avec Louis XI, se rapprocha de Marguerite

d'Anjou, fit Edouard prisonnier dans une bataille et replaça Henri sur le trône. Mais Edouard passa en France ; grâce aux secours d'hommes et d'argent de Charles le Téméraire, il reparut formidable en Angleterre. Le duc de. Clarence se déclara pour lui et fut imité par une partie du peuple. Warwick fut vaincu et tué à Barnet. Marguerite fut prise à Tewbsbury avec son fils, qui fut assassiné, ainsi que Henri son père. On imputa le meutre au duc de Glocester, frère du roi, si tristement connu plus tard sous le nom de Richard HI. Marguerite fut rachetée par Louis XI et mourut obscure près de Saumur. Telle fut la fin de la guerre des Deux Roses, qui coûta la vie à d ,100,000 hommes et à quatre-vingts prince du sang, sans avoir avancé d'un jour la grandeur et le bien-être du royaume.

Edouard reprit le cours de ses infamies; il irrita la nation tout entière et Clarence fit encore signe de servir les mutins. Edouard le livra au parlement, dont il disposait à son gré. Clarence fut condamné à mort: Edouard le suivit d'assez près et témoigna quelque repentir en mourant, sans en laisser une mémoire plus respectée.

Le roi laissait un fils très-jeune, Edouard V, sous la tutelle du terrible Glocester. Glocester avait le goût de tous les crimes et une bravoure presque aussi étonnante que sa férocité. Son affreuse laideur semblait expliquer son affreuse méchanceté. Mais il

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semble <iuc la ruse et l'audace dominaient encore sa scélératesse. Au fort des troubles de la minorité, il réunit lentement toutes choses sous sa main. Il eut raison de la reine mère et de ses deux fils, qu'il donna pour bâtards. Il n'épargna aucune tète indocile, ni même Jane Phore, aimée par Edouard IV, et il fit mourir le jeune roi et son frère. Tout cela fut Taffaii'e de deux mois, durant lesquels personne n'eut le temps de se reconnaître. Le peuple se tut et frémit, mais le parlement approuva.

Richard n'avait pas tout prévu. Ingrat et fourBe, il compta sur la reconnaissance et la foi de Buckingham, instrument de ses crimes, et en fut mal payé. Ce dernier chercha un ennemi redoutable à Richard et le trouva dans Henri Tudor, comte de Richemond, issu, par sa mère, de la branche de Lancastre. Tudor, voulant réunir les deux Roses, essaya d'épouser une fille d'Edouard IV. Buckingham ne vit pas la fin de l'entreprise. Richard sut tout et le fit mettre à mort. Mais Tudor ne se troubla point. Il réunit en Bretagne 4,000 Français que lui donnait Charles VIII et fit voile pour l'Angleterre. Richard feignait de ne pas l'y at*tendre; il lui fallut bientôt reconnaître sa présence. Il marcha contre lui, l'atteignit à Bosworth et perdit la bataille et la vie, après des prodiges de valeur. Avec Richard s'éteignit la maison des Plantagenets, qui avait produit des rois d'une trempe si extraordinaire. (De 1483 à 1309.) Henri VII ne craignit plus de

compétiteur?, mais les prétendants ridicules naissent des guerres sérieuses de légitimité. Le feu duc de Glarence avait laissé un fils, le jeune Warwick, que Henri montant sur le trône avait fait mettre à la Tour. Le fils d'un boulanger, nommé Simnel, dressé à représenter le jeune Warwick, se mit à la tête d'un parti d'yorckistes, éternels ennemis des Lancastres et prit la couronne en Irlande. Le vrai Warwick montré au peuple ne put le détromper et il fallut prendre d'autres mesures contre Simnel. La guerre semblait s'annoncer terrible, par l'adjonction d'un parent des Yorcks au prétendant. Mais Simnel ayant été pris à Stoke, Henri trouva une façon bizarre de se venger de lui. Au lieu de l'envoyer à la mort, il le fit recevoir dans ses cuisines en qualité de marmiton. Perkin, autre imposteur, s'éleva presque aussitôt et n'omit rien pour finir plus noblement sa tâche. Excité par la duchesse douairière de Bourgogne, il contrefît le duc d'Yorck, frère puîné d'Edouard V et assassiné comme lui. Henri fit connaître à tous l'imposture; mais Perkin n'en prit point souci. Il parut avec six cents hommes dans le comté de Rent. Battu, réfugié en Ecosse, il revint inutilement à la charge. Il fut obligé de se rendre, et Henri le mit à la Tour, où on le fît mourir. Henri mourut, réconcilié avec l'Ecosse, l'ennemie de sa maison, par le mariage de sa fille avec le roi de ce pays. Son fils cadet, depuis Henri YIII, épousa Catherine d'Aragon , déjà veuve de l'aîné,

princesse dont le nom allait se rattacher à l'un des plus menaçants événements de l'histoire d'Angleterre. Il est temps de nous arrêter un peu et de jeter un regard sur la route intellectuelle que l'Angleterre a parcourue. Nulle sous les Romains, elle commence sous les Saxons et le christianisme un double développement de civilisation qui n'a rien de marqué ni de spécial encore-; ses poètes, ses chroniqueurs se confondent avec les poètes et les chroniqueurs de la vieille race teutonique, et ne reçoivent un nouveau caractère que de l'influence évangélique alors commune à toute l'Europe qui se convertissait. Cette phase saxonne de l'intelligence britannique n'est pas encore anglaise à proprement parler.

La conquête normande change le langage de la Grande-Bretagne, lui impose les lois, les mœurs et les idées de ses conquérants et amène une ère toute normande. Je me refuserais également à la nommer anglaise. Finesse d'observation, facilité satirique, art de raconter tout ce que possédaient les ménestrels normands, s'insinue et pénètre dans la civilisation anglaise; mais la fusion ne s'opère qu'à l'époque où Chancer, homme supérieur, écrit en vers anglais, c'est-à-dire en idiome Anglo-Saxon, altéré par le cours du temps et les locutions normandes, les plus gracieux et les plus piquants récits venus des régions diverses qui aboutissent à l'Angleterre. De là date la littérature britannique; là commence l'Angleterre de

la pensée, de la poésie et du style ; le génie saxon n'a pas perdu sa vigueur et son obstination ; le génie normand y a mêlé sa pénétrante sagacité : quand le tumulte féodal s'apaisera, quand les épées cesseront de se heurter, les grands écrivains naîtront.

(De 1509 à 1558.) Henri VIII commença son règne sous d'heureux auspices. Ce prince trouvait l'Angleterre en paix par la réunion des deux Roses. Il était honoré d'avance par tout ce qu'on attendait de lui, et non-seulement son mérite et ses avantages extérieurs, mais encore les défauts odieux et ridicules de son père, concouraient à relever l'apparence de son début royal. Il aimait les lettres et les arts, il était brave et magnifique, et son zèle pour le catholicisme, alors menacé dans une grande partie de l'Europe, achevait d'en faire un monarque imposant. Un caprice, ridicule tant il fut tardif, effraya cette grandeur et changea les destinées de l'Angleterre. Henri avait été fiancé jeune encore à Catherine d'Aragon, veuve de son frère aîné. Sans être épris de cette princesse, il ne lui reprocha rien pendant dix-huit ans de mariage. A la vérité ce laps de temps fut souvent donné à des prodigalités, à des guerres inutiles et à des actes de despotisme ; mais le nom de Henri demeura brillant et presque respecté. Sa passion subite pour Aiifie de Boleyn vint changer cet état de choses. Henri voulut dbtetiir du pape une bulle de divorce contre Catherine d'Aragon et lui donna des prétextes plus

OU moins insignifiants. Clément VII était obligé, comme pape et comme prince, à une extrême prudence ; il connaissait la foi chancelante ou intéressée (le François I", de Charles-Quint et de la plupart des souverains et leur commune envie d'abaisser le saintsiége. Il ne voulait résister ou céder qu'à propos et dans les limites permises. La brutale demande de Henri YIII vint le troubler profondément. Sa réponse pouvait être tardive et non douteuse, et dans ce long délai , les hommes sages ne virent point l'obscurité du point de doctrine, mais la crainte des maux que le caractère de Henri présageait à l'Eglise. La reine soutenait ses droits avec la fermeté d'une Espagnole et la douceur d'une chrétienne, et rendait inutiles les ruses et l'opiniâtreté de Wolsey, ministre et favori du roi. Cependant les lenteurs de Rome irritaient la passion de Henri. Il voulait en finir sans l'avis du saint-siége et toutefois conserver quelques apparences catholiques. Par son ordre , Thomas Cranmer, archevêque de Gantorbéry, s'adressa aux universités, dont plusieurs déclarèrent non valable le mariage d'Henri, en s'appuyant d'un passage du Lévitique, cité triomphalement par le roi et qui les confondait avec lui. Le Parlement, inévitable écho des volontés royales, approuva hautement le dédain de Henri pour le jugement de Rome, et bientôt le roi, achevant sa rupture avec le saint-siége, se ^\i déclarer protecteur et chef de l'Église d'Angleterre. Cranmer

avait donné la main à tout; il fut créé primat de l'Église anglaise.

François P' s'efforça de réconcilier Henri et le pape, avant que le mal déclaré eût pris tout son développement. Mais un courrier envoyé par Henri à Rome arriva deux jours trop tard. Le pape avait fulminé contre Henri la bulle d'excommunication.

Après cette séparation violente, on s'attendait à voir le protestantisme anglais s'avouer lui-même protestantisme, et suivre son cours terrible. Mais Henri ne resseniblait à aucun des chefs protestants, et il eut §ur sa secte une influence doctorale qu'ils n'eurent pas sur les leurs. Henri était aussi passionné pour les dogmes catholiques, qu'il était ennemi du souverain pontife.

Henri VHI avait gardé ses dogmes catholiques, comme si l'on eût pu les séparer du reste, et son zèle étrange à les maintenir fut le trait le plus marquant . de son règne. Il s'était fait déclarer protecteur de l'Église d'Angleterre, ce qui revenait à la dictature exercée par Luther en Allemagne, et par tous les hérésiarques en tous pays; mais il né voulait pas entendre parler du protestantisme. Le libre examen était odieux à ce prince, comme si lui-même n'eût pas agi en très-libre exterminateur. Sa rupture avec Rome avait réveillé les sectaires, mal réprimés jusque-là, qui s'étaient élevés depuis Wiclef sur plusieurs points du royaume. Henri les traita aussi mal

que des catholiques et en fit brûler trois presque sans forme de procès. Cranmer avait la bassesse de Wolsey, sans posséder comme lui des talents et une sorte de grandeur qui la pailiaioiil un peu; son inépuisable complaisance équivalait à tout aux yeux du roi. Cranmer se mit gravement au-dessus du pape , ratifia le second mariage de Henri, et fit couronner Anne Boleyn. La cour de Rome, longtemps silencieuse, cassa solennellement ces deux actes. Henri n'en fut que plus empressé à les consacrer, et sa fille Elisabeth, née de la nouvelle reine, reçut le titre de princesse de Galles, en sa qualité d'héritière présomptive de la couronne. Marie, fille de Catherine d'Aragon, fut déclarée illégitime par le Parlement, c'est-à-dire par Henri, qui lui dictait tout.

En secouant le joug de Rome, Henri n'avait pas seulement cédé à un caprice voluptueux. Ce prince aimait la profusion autant que le plaisir, et les dépouilles de l'Église devaient lui plaire plus constamment que le charme d'Anne Boleyn. Les revenus du Saint-Siège, en Angleterre, étaient considérables; Henri s'étant fait pape à son profit, s'attribua les redevances du royaume à la chambre apostolique. Le parlement reconnut à Henri tous les droits qu'il voulut s'arroger, et d'une façon expresse la plénitude de l'autorité spirituelle, genre de souveraineté dont ce prince fut toujours jaloux. Henri ne se contenta point de cette usurpation. Il poussait la manie de déclarer

son pouvoir plus loin que celle d'en faire usage. Il publia, sous toutes les formes, ce qu'il pensait et ce qu'il voulait qu'on pensât de sa mission religieuse. Ce prosélytisme bizarre allait s'étendant chaque jour, et le roi en était déjà à faire effacer le mot de pape des liturgies et des livres de piété, et même à prendre triomphalement ce soin chaque fois qu'il en avait l'occasion. La puérilité du prince-pontife rendait sa haine ridicule sans l'adoucir; et, de la même main qui remplissait cette tâche burlesque, il signait froidement l'arrêt de mort de l'évêque Fisher; homme vénérable, qui avait veillé sur les premières années du roi et de Thomas Morus, qu'une démission généreuse des fonctions de chambellan et une vie de retraite et de discrétion n'avaient pu dérober à la lente et envieuse animosité de Henri. Ses crimes élargissaient la brèche qui séparait Henri du catholicisme, et malgré ses longs efforts pour n'être pas confondu avec les protestants, il se trouva naturellement rapproché d'eux par la force des choses. François P"", qui lui voulait plus de bien qu'au Saint-Siège, essaya de les réconcilier. Il supposait Henri entraîné seulement, et fait pour revenir à de meilleures pensées ; mais le monarque anglais avait eu des instruments, et ne l'avait jamais été. Il s'entendait avec les princes de la ligue de Smalkalde, et comme eux, pensait à s'enrichir des dépouilles de l'Église à laquelle ils ne voulaient, disaient-ils, ôter que les abus. Quelque ra-

pide que fùl son agrandissement spirituel, Henri ne pouvait pas s'emparer de tout à la fois. Les monastères, dont il s'exagérait les richesses, excitaient profondément sa convoitise; mais il n'osait ni les envelopper dans une seule proscription, ni même se dispenser de toutes les formes pour en saisir une partie. Il commença par les monastères inférieurs; mais ce ne fut pas sans procès-verbaux calomnieux, sans enquêtes bizarres et honteuses, dont les faits et les conclusions étaient proposés à l'avance. Les agents du roi publiaient que les moines tionnêtes, tyrannisés, persécutés par leurs supérieurs, appelaient de tous leurs vœux l'heure de l'affranchissement; et pour les décidera quitter leurs couvents, il fallut employer la violence.

Ce triomphe, douteux pour Henri, fut encore troublé par un autre événement. Anne Boleyn devint suspecte au roi pour des causes n\al définies peut-être. Au milieu d'un tournoi dont elle faisait les honneurs, le roi la soupçonne tout à coup de le trahir; il la

j quitte, convaincu presque aussitôt, et l'usurpatrice

j des droits de Catherine d'Aragon-, traduite en jugement, poussée, pressée sur tous les points, périt sur

j l'échafaud. Henri, si longtemps épris de cette femme, sembla vouloir remplir le vide que cette terrible affaire avait laissé dans son âme. Il redoubla d'ardeur théologique, et exerça déplus en plus sérieusement la

j ridicule papauté qu'il s'était arrogée. Il lui plut de ré-

(luire les sept sacrements à trois. Il conserva le dogme de la présence réelle; il l'imposa d'une façon particulière, en sanctionnant, par des peines graves, le devoir de communier, de se confesser et d'aller à la messe; et comme ses fantaisies n'excitaient guère que des murmures au milieu d'une nation ébranlée dans sa foi, Henri exécuta hardiment ce qui l'avait inquiété d'abord. Par son ordre, les grands monastères furent supprimés, et leurs biens se trouvèrent à sa discrétion. Au reste, son avidité n'était pas plus honteuse que sa prodigalité n'était ridicule. Une femme lui ayant fait un délicieux poudding, en fut payée par le don d'une abbaye. Ces grotesques incidents n'ôtaient rien au sérieux de la cruauté du roi. Dans son zèle pour la propagation de sa doctrine, il ne s'en tenait pas à des lois et à 'des mesures générales, il controversait en personne contre les dissidents, et malheur à qui ne se rendait pas. Un maître d'école de Londres, nommé Lambert, s'était jeté impétueusement dans le protestantisme, et avait été plus conséquent que le roi en rejetant, avec l'autorité de l'Église, une grande partie des dogmes qu'elle a droit d'enseigner. Lambert niait surtout la présence réelle, mystère que le roi défendit jusqu'à sa mort avec uii acharnement étrange. Henri convoqua le parlement à Westminster, et argumenta cinq heures contre le maître d'école. Malgré son étalage théologique, Henri ne pouvait rien sur son adversaire ; il es-

HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE. 4o

saya tout à coup d'une autre sorte de logique : Lambert eut à choisir entre la mort et une rétractation; il ne se rétracta point, et fut exécuté quelques jours après. Cinq anabaptistes eurent le même sort. Dans le bill sanglant des six ai'ticlcs, où Henri réglait une foule de points de dogme ou de discipline, avec la mort pour garantie de succès avec les dissidents, la faculté même de se rétracter leur était interdite. La volupté faisait contraste avec ces terribles caprices, sans y apporter de trêve. Henri s'était pris de passion pour Jeanne Seymour, et l'avait aimée plus encore qu'Anne Boleyn. Jeanne mourut après avoir donné à Henri le fds qui lui succéda sous le nom d'Edouard VI. Malgré la violence de ses regrets, le veuvage pesait au roi, et il se mit en quête d'une quatrième femme. H tenait à la beauté, et Holbein, son peintre favori, lui semblait en être le meilleur juge. Un portrait d'Anne de Clèyes, fait par cet artiste, charma Henri VHl, qui ne songea plus qu'à posséder l'original. La princesse était sœur de l'électeur de Saxe, bras droit de Luther, et chef de la ligue protestante. La vue seule de la princesse démentit le pinceau d'Holbein. Mais le roi n'était plus indépendant dans cette affaire. Le renvoi d'Anne de Glèves eût irrité les princes allemands, et Henri, jadis impitoyable pour leurs coreligionnaires, était entré par degrés dans des dispositions plus conciliantes. Toutefois ce mariage ne fit que retarder la consécration du dégoût de Henri. Anne n'avait ni

l'humeur fière, ni la haute foi de Catherine d'Aragon, et la proposition du divorce, faite bientôt par Henri, ne fît éclater en elle aucun sentiment élevé. Moitié par crainte, moitié par indolence, elle se prêta, moyennant une sorte de compensation de fortune et de loisir, au sacrifice de ses prétentions conjugales. A cette occasion, Henri ne manqua point d'unir ses deux plaisirs favoris, la volupté et la cruauté. Thomas Cromwel était vicaire général de l'Église anglaise, au même titre que le roi en était le chef suprême. Il avait préparé le mariage, et se trouvait responsable de la méprise de Henri sur la beauté d'Anne de Glèves. II fut jugé et mis à mort, et Anne de Glèves se vit répudiée presque sans forme de procès. Catherine Howard remplaça Anne de Glèves, et n'en fut pas quitte à si peu de frais. Henri joignait la jalousie à ses autres passions, et la vertu la plus pure lui faisait ombrage. Catherine Howard devaitr le redouter à plus forte raison. D'anciennes faiblesses à cacher la mettait en grand péril; mais l'ambition la rassura, et la couronne lui parut belle. Henri sut tout et lui fit trancher la tête ; presque tous les parents de Catherine eurent le même sort, pour n'avoir pas révélé sa conduite. Là-dessus, Henri, législateur inépuisable, dicta au parlement une loi qui condamnait à mort : 1° toute reine qui, supposée vierge avant le mariage, serait convaincue de ne l'avoir pas été; 2<* quiconque n'avertirait pas le roi des infidélités de

I.'i reine. Deux ans après, il épousa une, veuve. Catherine Parr. Henri vieillissait sans perdre son goût pour la prédication et le sang. Il fit et défît des ordonnances sur la lecture de la Bible obligatoire, permise pour tous ou pour quelques-uns. Il écrivit deux manuels bizarres, intitulés l'un V Instruction du chrétien, et l'autre la Science du chrétien, d'après lesquelles chacun avait à régler sa croyance et ses habitudes. Puis, pour protéger cette abondance de doctrines, les supplices recommencèrent de plus belle. Le zèle même du roi passa les frontières anglaises. François \", son voisin, prince léger et téméraire, ne prenait du catholicisme qu'à son aise, et déplaisait pour le moins autant à Rome qu'à Ausbourg. Mais Henri ne bornait pas sa sollicitude pontificale à une seule nation ; il trouva mauvais que le roi de France ne le fit juge de rien, et lui déclara la guerre par manière de croisade. Les Anglais descendirent sur les côtes de France, et le dénoûment de l'expédition en fut moins ridicule que son principe : Boulogne tomba au pouvoir de l'armée missionnaire.

La vieillesse développait encore dans le roi la passion de l'argent. Jusque-là ce qu'il devait aux uns il le payait avec l'argent des autres, et par la longue et graduelle spoliation de l'Eglise, et même de ses membres privés, frappés d'amendes et de confiscations sans fin, Henri avait satisfait à ses immenses besoins de faste et de plaisir. Endurci par l'âge et par

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le souvenir d'une impunité croissante, il abolit toutes ses dettes par la main du parlement, et pourvut par des mesures inquiétantes aux moyens de contracter de nouvelles obligations. La tyrannie de ce prince se montrait de mille façons, mais jamais plus redoutable que lorsqu'elle prenait de douces formes. Henri trouvait quelques charmes dans le commerce de Catherine Parr, et s'abandonnait avec elle à des discussions théologiques dont il lui cachait le danger. La reine, se croyant libre parce qu'elle se croyait écoutée , laissa entrevoir un jour son penchant pour la réforme, telle que la concevaient les sectaires allemands. Henri dissimula sa colère, et alla faire dresser un acte d'accusation, terminé, comme on pouvait le prévoir, par une sentence de mort. Déjà même les agents de la justice royale s'approchaient de leur victime, et allaient la prendre pour la mener à la Tour. Catherine eut vent de l'affaire, et dans le cours d'un entretien oîi le roi l'écoutait, comme s'il n'eût pas su ce qui la menaçait, elle feignit des sentiments conformes à ceux de son bourreau présomptif, et témoigna tant d'admiration pour les lumières théologiques du roi^ que les exécuteurs de l'arrêt, survenant tout à coup, faillirent avoir le sort qu'ils préparaient à la reine. Les années ne suffisaient point à l'activité cruelle de ce prince, et l'idée de la mort, que tout lui présageait enfin, ne s'accordait point avec son goût d'usurpation divine. H décréta la peine de mort contre qui annoncerait celle du

roi, et le (lue de Norfolk, jugé cl condamné pour l'avoir dit malade et sans ressources, aurait été exéeuté avec son (ils, si l'événement n'eût obtenu grâce l)Our sa prédiction. Henri mourut, au milieu de la stupeur publique, sans qu'on put reconnaître l'effet général de cet événement, après trente-sept ans d'un règne qui avait confondu toutes les idées.

Henri laissait trois enfants de difï'érentes femmes. Par son testament il appelait à lui succéder, d'abord Edouard, fils de Jeanne Seymour, très-jeune prince, laissé entre les mains d'une foule de tuteurs. Marie, fille de Catherine d'Aragon ; Elisabeth , fille d'Anne Boleyn, déclarées bâtardes d'abord, avaient été légitimées sur la lin de sa vie. Le testament de Henri VHI avait seize exécuteurs, et laissait l'administration de l'Etat à douze conseillers pendant la minorité d'Edouard. Cette division d'autorité n'alla pas loin. L'oncle maternel du jeune prince, homme adroit et résolu, attira bientôt les grandes affaires entre ses mains, et reçut à la fois les titres de protecteur et de due de Sommerset. Malgré sa longue et vaste oppression, Henri VIII avait plutôt étonné qu'anéanti le catholicisme anglais, et il y avait de la hardiesse à poursuivre cet ouvrage. Sommerset aimait sérieusement les idées nouvelles ; il les inculqua au jeune roi, et n'omit rien pour les répandre partout. Cranmer ne s'entendait pas avec lui sur les moyens d'exécution: il n'avait ni l'esprit sacerdotal qui gagne le cœur, ni la

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grandeur humaine qui parle à limagination. Sommerset prit conseil de lui-même, et déploya toutes ses ressources privées et publiques pour assurer le succès et le maintien de la réforme. Il alla jusqu'à choisir des prédicateurs , aussi sages et aussi ardents qu'il put les avoir, pour combattre l'influence secrète et apostolique des débris du clergé orthodoxe. Henri VIII avait songé, vers la fin de sa vie, à étendre sa reUgion et son pouvoir en Ecosse en mariant son fils avec la jeune Marie-Stuart, Sommerset revint à cette idée, et mena dix-huit mille hommes en Ecosse pour y réduire les partisans de la cour et du clergé, énergiquement attachés au catholicisme. Une brillante victoire ne donna rien à Sommerset. Il revint à Londres pour affermir son autorité, que les envieux minaient sourdement; Il fit réformerpar le parlement quelques lois de Henri YIII, jugées odieuses autant qu'insensées. Ce mesures lui valurent quelque popularité : il s'en servit pour régler la marche du protestantisme et entraver celle du catholicisme. La violence continuait d'avoir part à cet ouvrage. La réforme qui n'était qu'une tyrannie mise à la place d'une royauté, combattit la liberté qu'elle avait fait naître, et imposait sous peine du feu presque tous les mystères. Cranmer se signalait dans l'administration de cette justice nouvelle; son zèle alarmait parfois Edouard, qui avait les hautes qualités de la jeunesse de Henri VIII, avec un sentiment simple et élevé du bon et du juste

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qui répondait de son avenir. Granmcr lui anachait un jour une sentence de mort contre un dissident: « Sije fais mal, lui dit le prince, vous en serez responsable.)» Sommcrset avait la conliancc d'Edouard et des protestants les plus honnêtes, mais il n'en était pas moins menacé. Son frère Thomas Seymour avait épousé la veuve de Henri VIII. La mort de sa femme le laissait libre d'aspirer à la main d'Elisabeth. Ses espérances le rendaient inquiet et redoutable. Il haïssait mortellement Sommerset, et voulait soulever l'Angleterre contre lui. Sommerset le fit mettre en jugement, après avoir essayé de le gagntr. Seymour fut condamné à mort, et exécuté. Sommerset se soutint longtemps contre toute sorte d'ennemis. Il tomba enfin, et ce fut devant DudIey, comte de Warwick, qui l'avait arrné contre Seymour. Tout se tourna contre lui; Edouard lui-même et son conseil l'accusèrent. Deux ans api'ès sa condamnation, il monta sur l'échafaud en exhortant à se mettre en prières le peuple qui allait se soulever en sa faveur.

Warwick succéda à Sommerset dans la direction du conseil de régence. Il se fit donner le titre de duc de Northumberland, et bientôt montra plus d'orgueil et d'exigences que Sommerset. Il se mêla beaucoup aussi d'arrangements et de dérangements de lithurgie, de symbole et de hiérarchie, sans porter dans ses entreprises le désintéressement et la grandeur humaine de Sommerset. Dans ses vues d'agrandissement, il maria

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son fils Dudley à Jeanne Gray, petite nièce de Henri VIII, qui pouvait monter sur le trône après Elisabeth et Marie. II voulut même qu'elle les y précédât, et à force d'adresse et de fourberie, il fit signer à Edouard des actes qui détruisaient les droits de ces deux princesses. Le jeune roi ne vécut point pour réparer et éclairer son tort. Il mourut à seize ans, laissant dans tout leur éclat les espérances qu'il avait données.

(De 1533 à loo8.) Marie, fille de .Henri VIH et de Catherine d'Aragon, était la première héritière de la couronne. Jeanne Gray y prétendait à peine ; mais Northumberland le souhaitait pour elle plus qu'ellemême. Il la proclama, la conduisit à la Tour, résidence des nouveaux rois, et n'omit rien pour le succès de l'usurpation. Mais Marie avait la foi et le sang de Catherine; elle ne s'effraya ni de la force militaire qui appuyait sa rivale, ni des préventions du peuple contre le catholicisme. Elle se montra dans le comté de Suffolk, promit, menaça, témoigna de la confiance, et s'attira de tous côtés des partisans. Northumberland se vit bientôt seul; arrêté, il demanda la vie. II eut beau avouer sur l'échafaud sa foi secrète au catholicisme, que l'ambition avait fait faire en lui, comme en tant d'autres, il paya de sa tête sa perfidie envers Dieu et les hommes. L'exécution de Jeanne Gray et de son mari fut ajournée. Marie, maîtresse des affaires, s'empressa de relever le religion romaine. Le serment de

HISTOIRE PITTOKESQUE DE L'ANGLETERRE. u3

suprématie spirituelle fut supprimé, la messe rétablie en latin, et célébrée ainsi à l'ouvortui-o et par rf)i(lre (le ce même parlement que Henri VIII et Edouard IV àvaienttrouvé si docile. Cranmeretles autres évèques protestants fureul déposés. Gardiner, ayant témoigné du repentii-, fui cru par la n^ine, l't pour garantie de ce retour à TEglise romaine, il eut la mission de la rétablir partout, et s'en acquitta d'une façon propre à la perdre de nouveau.

L'Angleterre n'était pourtant pas rendue à Rome. Marie comprenait la force des passions protestantes et voulait, si elle ne pouvait les adoucir, les étonner du moins par un accroissement de puissance. Pour consommer la victoire de l'orthodoxie, on négocia le mariage de la reine avec Philippe, fils de Charles- Quint. La foi et les armes de l'Espagne étaient également imposantes, et Marie, forte de ce double appui, ne doutait de rien pour l'avenir. Par les clauses du mariage, la reine gardait tout le pouvoir et l'Angleterre ses lois et ses coutumes. Mais la nation ne voulut rien croire et les murmures éclatèrent de toute part. Wyatt, homme énergique et plein de mérite, se mit à la tête d'un soulèvement qui faillit perdre Marie. Wyatt échoua toutefois et fut mis à mort avec le chef des mécontents, parmi lesquels il faut compter Suffolk, père de Jeanne Gray. Cette jeune princesse, victime déjà de l'ambition de son beau-père, le duc de Northumberland, le fut encore de celle de son

5i HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE.

père, avant lequel elle mourut avec son mari sur réchafaud. Elisabeth avait trempé dans le complot; elle fut soumise à une rigoureuse surveillance. Quand Philippe parut en Angleterre, le parlement, naguère indisposé contre l'Espagne par un reste d'orgueil national, était à peu près gagné par l'or ou les promesses de Charles-Quint. Philippe n'en réussit pas mieux à s'afFermir. Son arrogance et sa dureté blessèrent tous les cœurs. Cependant il honora le cardinal Pôle, dont les vertus et la haute intelligence contrastaient avec la violence et l'esprit mesquin de Gardiner. Le cardinal, proscrit par Henri VIII comme agent du pape, avait été rappelé par Marie et s'était montré digne de faire aimer et comprendre le catholicisme, comme une chose redevenue presque nouvelle en Angleterre. Mais l'esprit de réaction prévalait partout. Le parlement, misérable dans la bonne cause comme dans la mauvaise, appuyait, prévenait et dépassait les décisions les plus rigoureuses et rendait inutiles les nobles et sages efforts du cardinal Pôle. Marie était naturellement généreuse , malgré son humeur altière et les mauvais conseils qui l'assiégeaient; mais sa passion pour Philippe la rendait souvent indifférente à tout, et dans les représailles qui ensanglantèrent son règne, s'on plus grand tort futsouvent l'oubli de ce qu'on faisait en son nom. Mais Philippe se dégoûtait d'elle autant que de l'Angleterre. Il finit par s'éloigner de l'une et de l'autre, et

Marie déchut encore aux j-eux de la nation en la négligeant presque entièrement pour ce prince. Philippe lui demandait de l'argent, des troupes même pour ses fantaisies de guerre et de luxe, et allait pr()m(uiant partout son inquiétude et son silence. Ce]}endant il avait plus d'une fois défendu Elisabeth, dans des vues souvent aussi politiques que généreuses. Marie Stuart, petite-nièce de Henri, prétendait de loin à la couronne d'Angleterre. Ses droits n'étaient subordonnés qu'à ceux d'Elisabeth, et comme elle allait devenir dauphine, la France et l'Angleterre pouvaient passer un jour sous le même sceptre. Philippe continua de songer à Elisabeth, tandis qu'il flattait Marie de vaines paroles, dont elle seule était dupe en Europe. Elle perdit enfin toute espérance : Charles-Quint venait d'abdiquer en faveur de Philippe, qui ne parut plus occupé que de ses propres Etats. La manie delà monarchie universelle était dans Philippe II un héritage : il n'eut garde de le diminuer. Il débuta par un gigantesque projet de guerre, où l'Angleterre entra au hasard, à l'idée seule de nuire ou de déplaire à la France. La bataille de Saint-Quentin, perdue par les Français, sembla les menacer d'une longue suite de malheurs.

Mais le succès ne satisfit que l'orgueil des alliés, et le duc de Guise donna une revanche à la nation en prenant brusquement, et à la française, ce terrible Calais qui lui tenait tant au cœur. La perte de Calais

fut pour Marie un coup mortel. Cette princesse languissait déjà depuis longtemps et n'était presque plus responsable de ses fautes politiques. La nouvelle de cet affront la mit tout à fait en danger. Si l'on veut, disait-elle, savoir ce qui me tue, qu'on ouvre mon cœur après ma mort, on y trouvera Calais.

(De 1558 à 1603.) A l'avènement d'Elisabeth, il y eut un moment solennel pour le protestantisme et le catholicisme. La nouvelle reine était-elle pour ou contre Rome? Elisabeth avait pratiqué le cathoUcisme pendant le règne de sa sœur, elle avait fait plus de communions qu'on n'exigeait d'elle, et le superflu de sa dévotion avait en partie expliqué l'affection de Philippe. Une fois reine et libre, Elisabeth pesa mûrement ses actes présents et futurs. Quelle que fût la nature de sa foi, il parut bientôt que la politique l'emportait chez elle sur la religion. Le conseil de la couronne tel que l'avait formé Marie et Philippe, était tout catholique. Elisabeth ne le cassa point ; elle admit quelques protestants, mais à une faible minorité et ne rompit point les relations délicates de sa cour avec celle de Rome. Elle chargea son ambassadeur en Ralie de notifier son avènement au pape. Ces premières mesures lui gagnèrent les deux causes religieuses. Ni ses paroles ni ses démarches ne trahissaient ni la violence ni la bizarrerie de sa sœur, et, dans la lassitude mutuelle des protestants et des catholiques , qui n'avaient porté que des passions

HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE, fil

humaines dans des afTaires divines, une foule d'Iionnotes gens tardivement écoutés saluaient la venue d'Elisabeth comme un présage d'ordre et d'union. Mais l'absence d'un homme également versé dans les choses de la terre et du ciel, laissait dans un grand péril le double coui's des destinées anglaises. Le cardinal Pôle était mort sans avoir accompli ses desseins, (ît même avec des circonstances tristes et fortuites, qui avaient pu jeter un nuage sur sa réputation de prudence et d'équité. Paul IV, pape régnant, eut eu besoin d'un médiateur de cette trempe. Livré à luimême et ne consultant que sa rigidité naturelle, il traita avec hauteur le représentant d'Elisabeth. Sans daigner répondre à l'hommage de la reine, il réclama sur-le-champ et sans restriction tout ce que Henri VIII avait enlevé à l'Église, et voulut que l'Angleterre se mit tout entière à sa disposition. Il contesta même les droits d'Elisabeth et exigea d'elle qu'elle l'en fit souverain arbitre. Cette réponse consomma le mal : Elisabeth , incapable de pardonner, incapable de refuser un défi, leva dès cet instant le masque qu'elle avait si longtemps porté. Elle se déclara pour la religion de Henri VIII et d'Anne Boleyn, et s'entoura d'hommes dont la fortune et le pouvoir n'avaient pas d'autre origine. Ses deux choix les plus expressifs tombèrent sur Nicolas Bacon, magistrat d'un haut mérite, enrichi des dons ecclésiastiques de Henri VIII, et sur Guillaume Gecil, personnage bas, mais profond

et varié, qui avait servi admirablement tous les partis jusqu'à rheure précise où il n'y avait rien à gagner d'eux. A l'exemple de son père Henri VIII, Elisabeth était plutôt théologienne que chrétienne, et l'une de ses grandes passions fut de catéchiser son peuple. Son faible même pour les favoris se développa moins rapidement que le besoin d'étendre, de diminuer, d'embrouiller les croyances, déjà si méconnaissables de ses sujets. Ce ne furent que confiscations, bannissement, exécutions, et ces rigeurs furent partagées entre les protestants dissidents et les catholiques. La vanité féminine, investie d'une suprématie religieuse, redoublait l'activité naturelle d'Elisabeth ; elle portait dans ces actes mêmes, tous différents en apparence, un prosélytisme étrange et puissant qui donnait un éclat particulier à toutes ses entreprises. Le mysticisme scolastique, mêlé à ses faiblesses de cœur, venait compléter la singularité de son caractère et soutenir par l'étonnement l'impression favorable produite par sa noblesse et sa beauté naturelle. Le plus célèbre des poursuivants fut Robert Dudley, fils du duc de Northumberland, qui avait voulu donner à Jeanne Gray la couronne portée depuis par Elisabeth. L'affection d'p]lisabeth fut assez forte et se produisit sous des formes assez variées, pour qu'on s'étonnât de voir cette reine de vingt ans pourvoir sans efforts et sans omission aux vastes et croissantes fonctions de l'autorité suprême. Marie Stuart donnait surtout

HISTOIRE PITTORESQUE HE L'ANGLETEHHE. :i'.»

l'évoil à Elisabeth, t4 cumme reine luture de France, et comme reine d'Ecosse. Mais Elisabeth favorisa les troubles de la France en y faisant débarquer des troupes qui appuyèrent les calvinistes, s'emparèrent du Havre et rendirent respectable la puissance anglaise. La [)este qu'elles rapportèrent à Londres et qui enleva 20,000 âmes en un an, n'étouffa point la joie d'Elisabeth victorieuse. Cette princesse avait encore frappé un autre coup en portant sa médiation et ses armes en Ecosse pour y soutenir les protestants contre Marie Stuart. La réforme n'y descendait pas du trône sur le pays; elle était née dans le sein du peuple, plus fier en Ecosse qu'en aucune autre contrée ; il y avait là une violence sincère que Marie Stuart, deux fois reine et deux fois ignorante des choses publiques ne pouvait pas comprendre. La France avait envoyé des troupes en Ecosse pour y venger la querelle de Marie. Elles ne purent tenir, non plus que les catholiques écossais , Contre l'armée d'Elisabeth. Leur retraite laissa le champ libre à l'ambition de la reine d'An^ gleterre, qui domiha dans le conseil des Douze, établi pour gouverner l'Ecosse en l'absence de Marie* Le parlement écossais proscrivit la religion romaine» renversa l'ordre et les degrés du ministère et tie souflVit plus que des prédicateurs inspirés selon la doctrine presbytérienne. Marie j devenue veuve et obligée de reparaître en Ecosse, vint affermir, en le combattant maladroitement, le protfestahtisme favo-

(iO HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE.

risé par Elisabeth. L'empire secret de celle-ci était plus redoutable encore que son ascendant manifeste, et Marie n'avait ni les qualités, ni les défauts qu'il eût fallu pour lutter avec cette ennemie, Elisabeth se sentait la plus forte et prenait un plaisir de femme, de reine et d'adversaire dogmatique, à tenir sous sa main ou sous son regard celle qui attirait à elle toute l'attention de l'Europe. Marie, prise d'une sorte de vertige au milieu de l'Ecosse en feu, rechercha l'amitié d'Elisabeth, qui reçut ces avances d'une manière suspecte et énigmatique. Les divers mariages ,et les amours tragiques de Marie, et surtout ses imprudences religieuses et politiques , avaient porté à son comble la colère nationale, et la protection d'Elisabeth, même sincère, aurait à peine réussi à défendre Marie contre les protestants. Enfin, le comte de Bothwell, assassin du roi et mari de la reine, la perdit tout à fait. Marie abandonnée par lui aux mains des révoltés, fut contrainte d'abdiquer en faveur de son fils ; retenue prisonnière sur l'ordre du régent Murray, elle s'échappa, se fit battre avec 6,000 hommes restés fidèles à sa cause, et courut mettre sa fortune et sa tête à la discrétion de la reine d'Angleterre.

Elisabeth s'assura de sa personne par mille moj'ens insensibles et attendit , avec la prévoyance d'une haute raison et la patience d'une haine profonde, que les innombrables mouvements des affaires amenassent l'heure de la vengeance. Marie, malheureuse, régnait

encore ; ses faiblesses ou môme ses crimes s'effaçaient dans l'éclat de ses infortunes et de ses grâces incomparables. Ji^lisabeth se jugeait parfois moins reine que sa prisonnière et sa jalousie se couvrait des prétextes de la politique, de la morale, de la religion. Enfin elle éclata.

Tout ce qui approchait de Marie cédait à sa beauté et au charme de son humeur et de son esprit. L'aimer, c'était haïr Elisabeth, et celle-ci confondait ces deux crimes. Chaque jour l'on conspirait, pour la reine prisonnière, contre la reine toute puissante, et le nom de Marie était de plus en plus compromis. Les catholiques regardaient Marie comme martyre de leur foi, s'agitaient aussi ça et là, lassaient l'hypocrite patience d'Elisabeth qui fit mettre Marie en jugement, malgré les hautes réclamations de la France et de l'Ecosse. Elisabeth joignit au plaisir de perdre sa rivale le plaisir de dissimuler inutilement, et de se faire arracher par ses agents un arrêt de mort préparé de longue main. Malgré l'horreur de cette condamnation, le pouvoir d'Elisabeth demeura ce qu'il était. L'audace de cet acte parut en surpasser la perfidie et la cruauté. Cette longue affaire, qui fut la plus grande de toutes pour le cœur d'Elisabeth, ne gêna en rien le jeu général de son administration. Plus conséquente que Henri VIII, elle abolit pièce à pièce le catholicisme par une suite d'actes plus habiles encore que tyranniques , et la virilité de son

gouvernemonl ûta toute espérance au Saint-Siège. Les jésuites de Flandre , protégés et animés par Philippe II, gouvernaient des émissaires .anglais et donnaient un continuel effroi à Elisabeth. Leurs relations, ménagées sous mille formes, avec les catholiques du, royaume, provoquèrent des mesures sanglantes ; cinquante prêtres furent exécutés en dix ans ; une cour de haute commission, investie d'attributions inquisitoriales, poursuivait partout la religion romaine, et la punissait comme un crime d'Etat; les rigueurs de Henri VIII se renouvelaient sans cesse, avec cette difTérence que les plus capricieuses fureurs d'Elisabeth portaient le caractère d'une certaine majesté, et que la prospérité commerciale, militaire et scientifique de l'Angleterre se liait dans l'opinion publique au principe même de cette persécution. Le massacre de la Saint-Barthélémy fut mis sur le compte du catholicisme. La vieille religion du pays ne parut plus qu'un levain de discordes et un avantgoût de sang ; et telle fut l'habileté de la reine à exploiter ces passions ignorantes, que la grandeur de son règne occupe à peu près seule les lecteurs même des crimes qui le remplissent.

La mort de Marie Stuart souleva toutes les cours chrétiennes. Jacques VI, son fds, resté en Ecosse sous la main des conseillers, éclata en menaces contre Elisabeth. Mais il était son successeur naturel, et cette idée arrêta ses projets de guerre. Philippe II eut

l)lus (lu'iin premier moiivcmcnl. HcdouU'^ et affermi dans l'Espagne catholique, commis Elisabeth dans l'Angleterre protestante, il médita gravement la conquête d'un pays où il n'avait pas su régner. Alors parut en mer la plus imposante flotte qu'on eût encore vue, flotte capable d'intimider toute autre reine qu'Elisabeth. L'expédition fut malheureuse, et finit mesquinement comme une rodomontade. La flotte anglaise avait fait autant de mal que la tempête à Vùwhirihle Armada; ce succès éleva la pensée des marins anglais, et leur enthousiasme, nourri par Elisabeth, les engagea dans des entreprises qui développèrent et assurèrent le principe maritime de la grandeur anglaise. Les flottes anglaises se vengèrent sur l'Espagne en attaquant ses C(5tes et ses colonies, et lui rendirent des actes pour des intentions. Elisabeth agit aussi contre les catholiques de France, en donnant des -hommes, de l'argent et des avis à Henri IV, jusqu'à l'avènement et l'abjuration de ce prince. Tous ces soins étaient légers pour Éllisabeth. La galanterie remplissait ses plus chers moments, et les chagrins d'amours devaient seuls lui devenir mortels. Bien des favoris s'étaient succédé , sans que rien fit comprendre à Elisabeth les misères de son âge. La trahison d'Essex lui ouvrit les yeux. Après l'avoir condamné à mort comme reine, elle s'expliqua, comme femme, l'ingratitude du comte. Elle se vit tout à coup telle que tout le royaume la voyait, ridicule et odieuse,

Une tristesse de mort s'empara d'elle ; la méfiance en amitié, même en affaires, s'y joignit encore, et la rendit insupportable en l'avertissant qu'elle l'était. L'idée d'avoir un successeur était pour elle une seconde mort, et personne n'osait se presser de le choisir. Elle haïssait le fils de Marie Stuart ; mais elle n'avait pas de concurrent à lui donner. Ce prince, élevé dans la religion protestante, et zélé même pour sa propagation, eut enfin l'assentiment d'Elisabeth. Elle mourut après l'avoir désigné.

Cependant la civilisation anglaise avait fait un pas immense.

De Henri VII à Elisabeth, la nationalité s'est formée ; le cœur de l'Angleterre a battu ; ce groupe social qui doit faire de si grandes choses s'est reconnu lui-même, et l'idiome s'est fixé. Le mouvement qui commence avec Ghaucer s'arrête un moment, puis l'essor donné par la naissance du pouvoir britannique le précipite avec une violence et une force inouies. La poésie épique, le drame et la philosophie apparaissent à la fois gigantesques. Spencer recueille les plus douces et les plus heureuses fictions du moyen âge, et consacre leur allégorie dans une épopée-idylle ; l'observateur et l'analyste par excellence, François Bacon, fils de Nicolas Bacon, établit avec une éloquence, une poésie et une subtilité de style sans pareille, ce principe de l'analyse, destructeur de la société du moyen âge, père du doute.

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avant-coureur des théories du dix-huitième siècle. On ne fait attention qu'au talent étrange de cet homme, et l'on ne voit pas les conséquences de sa doctrine, qui rayonnera sur trois siècles, et agira sur eux d'une manière fatale. Enfin , le drame anglais, représenté non-seulement par le grand Shakespeare, mais par Màrston, Marlowe, Peel, Massinger, Ford, Dekker, Ben Jonson, pléiade d'hommes supérieurs, annonce cette magnifique étude du cœur humain que l'Angleterre portera si loin un jour et dont le vénérable roi est Shakespeare.

(De 1603 à 1625.) Toute cette moisson intellectuelle appartient à la fois au règne d'Elisabeth et à celui de Jacques VI d'Ecosse, ou Jacques I" d'Angleterre. Ce prince n'était de force ni à changer ni à suivre les errements d'Elisabeth. Sa bonté et son instruction semblaient les premiers de ses défauts. A le voir, par sentiment de justice, travailler à satisfaire trop de gens, et par là mécontenter tout le monde, on eût pu lui souhaiter de moins bonnes intentions. La théologie le perdit surtout ; il voulut réconcilier les sectes et les sépara davantage. A cette époque d'exaltation et de crimes hardis, Gatesby et Perey, poussés par une inspiration semblable à celle de Ravaillac, voulurent faire sauter la Cour et le Parlement pour ouvrir la voie au retour de la religion romaine. La poudre était déj à poi'tée à la salle des séances, quand le roidecouvritlecomplot.il fit exécuter les coupables.

et eut grand'peine à modérer la fureur du peuple contre les catholiques. Le peu d'empire qu'avait ce prince s'affaiblissait encore par le favoritisme. La fantaisie du roi élevait on ne savait d'où des gens inutiles ou dangereux, qui lui avaient plu au passage, et le mépris national, entretenu par les puissants souvenirs du règne précédent, préparaient des dangers croissants au successeur de Jacques P'. Charles, son fils, rejeté comme gendre par le roi d'Espagne, avait épousé Henriette de France, fille de Henri lY, et par là se trouvait légèrement suspect à la réforme, déjà impatient du joug de son père. Le Parlement, naguère docile aux rois et aux reines, s'était piqué d'honneur sous Jacques P', et ses murmures en faisaient présager de plus redoutables. H eut souvent à contenir ou à ranimer le roi, dont la prodigalité bizarre et la politique, faible au dedans et au dehors, compromettaient sans cesse l'honneur et la force du trône.

(De 1623 à 1643.) Charles P' avait vingt-cinq ans à la mort de son père. Il lui était supérieur en beaucoup de choses, et, toutefois, par l'embarras croissant des affaires, il n'avait pas plus de Chambres que lui pour en maîtriser le cours. Ses bonnes œuvres, sa droiture et sa dignité naturelles étaient rendues inutiles par ses manies théologiques. L'orgueil anglais et protestant, qui avait crû lentement pour la perte de la royauté, n'aurait pu respecter qu'un magni-

fiqiie despotisme, couvert des apparences d'une tolérance sans peur. Charles l" était au-dessus de ce double rôle. Buckingham, guide suprême du roi, le rendait odieux à force de l'être lui-même, et l'engageait dans des démêlés inutiles et funestes avec le Parlement et avec les puissances étrangères. Incapable d'agir et de laisser agir les hommes supérieurs, Buckingham se char.geait de tout pour échouer toujours. Il fit rompre l'Angleterre avec la France à cause d'une passion ridicule qu'il avait pour Anne d'Autriche, et dans l'espoir d'humilier son ennemi Richelieu. Étranger à la marine, il se mit à la tête d'une flotte magnifique qui vint périr devant l'île de Ré.

Charles avait, à l'exemple de Buckingham, toujours besoin d'argent, et, à son exemple, il en demandait avec beaucoup de hauteur.

Les communes y regardèrent à deux fois, et Charles, à peine soutenu par la Chambre des lords, signa des lois restrictives de son pouvoir pécuniaire. C'était là pour le roi un premier pas en arrière ; mais la leçon ne lui profita point. La Rochelle prise, malgré les f ecours de l'Angleterre, alliée des protestants français, irritait les réformateurs , et leur mécontentement s'exprimait dans les communes sous des formes financières, administratives, ou militaires. La résistance hautaine de Charles blessait non-seulement les intérêts mais encore les croyances qui se trouvaient der-

rière. Les puritains surtout parlaient distinctement. Les épiscopaux, où l'espèce de secte hiérarchique arrangée par Henri VIII et ses successeurs, tenant à une partie de la religion ancienne, en portaient tout Todieux dans l'opinion des puritains, et l'accusation de papisme frappait tous les actes qui favorisaient les premiers. Charles l" était leur représentant, et les puritains mesuraient toute la portée de ce rôle. Tourmentés déjà par un besoin d'indépendance, ils s'alarmaient de tout ce qui ne leur ressemblait pas. Le Parlement avait blâmé un prédicateur qui exigeait l'obéissance passive ; le roi lui donna un évèché. Laud, évèque de Bath, plus exigeant qu'un pape en matière de dogme et de soumission, et devenu à ce titre profondément impopulaire, fut élevé par le roi au siège de Gantorbéry. Les puritains dressèrent la tète. Hampden, leur organe, se signala par sa hardiesse parlementaire, quand Charles I^"" vint demander un surcroît d'impôt à l'Assemblée dont il offensait les principes. Mais Charles ne voyait pas la force qu'il perdait ; sa gloire de canoniste lui cachait tout le reste. Il voulut l'étendre en Ecosse et faire adopter la hiérarchie et la liturgie anglicanes. Le Parlement écossais se prêta à ses volontés; mais le peuple, en qui résidait la vie du protestantisme, accueillit celte réforme avec un sombre silence. Quand le doyen d'Edimbourg, se conformant à la liturgie nouvelle, voulut commencer le service en surplis, on s'écria de

toute part : Unpape! l'antéchrist! qu'on le lapide! L'évéque voulut prêcher et faillit périr dans la chaire. Cette explosion se pnjlongea et devint un incendie ; une ligue se forma sous le nom de covenant, et l'on s'obligea par serment à défendre la foi contre le papisme. Charles combattit bravement la révolte, mais avec un succès inutile ; les Ecossais se rallièrent, et se fut à recommencer. Le Parlement refusa des subsides au roi, et donna le temps aux Écossais de passer la frontière et de prendre Newcastle. Charles avait dissout le Parlement indocile ; force lui fut de l'assembler encore. Wentworth', puritain et républicain de mérite et d'honneur , avait embrassé la cause de Charles, et succédé au pouvoir de Buckingham, assassiné au milieu de ses bravades. Wentworth avait été créé comte de Strafford. Cette dignité blessait les indépendants, qui avaient déjà sur le cœur l'infidélité de Wentworth , et qui l'accusèrent de haute trahison. L'estime et le courage ne suffirent point à la défense de Strafford.

Le Parlement condamna le comte à mort. Charles ne signa point l'arrêt ; mais troublé par la fureur publique, il eut la faiblesse de nommer quatres commissaires pour la signer. Le remords suivit de près cet acte, et Charles l'emporta au tombeau.

Les communes devenaient de plus en plus hautaines. Les pétitions alarmantes s'y multipliaient, et le roi ne pouvait ni les admettre ni les supprimer. Il ne fît

qu'un seul acte positif, qui témoignait assez de l'affaiblissement de son pouvoir ; il signa un bill d'après lequel le parlement serait assemblé régulièrement, et ne pourrait être ni prorogé ni cassé. Le parlement paya pendant un an l'armée des insurgés écossais, et la traita avec grand honneur ; Charles dévora cet affront, et eut bientôt un autre chagrin. Les Irlandais catholiques, aussi redoutables que les protestants anglais, se révoltèrent et massacrèrent un grand nombre d'Anglais. Ils avaient mis en avant le nomdja roi et de la reine; les presbytériens les prirent au mot. Leur fureur s'exprima au nom des communes, qui pourtant, en levant des subsides et en appelant la milice, restèrent maîtresses contre l'Irlande, et ne songèrent au fond qu'au renversenient de la royauté absolue. Les lords firent mine de s'y opposer ; les communes se déclarèrent seulement chargées des intérêts de la nation, et insultèrent les évèques, à tel point que ces derniers se retirèrent de la Chambre haute. Le roi voulu punir cinq des plus mutins, et ne s'attira que du ridicule. Le peuple ne le craignait plus, et l'accablait de pétitions au nom de chaque corporation, même au nom des femmes, sans chercher autre chose que de Thumilier. Menacé à Londres, Chai'les se retira à Yorck, et ne revint pas, malgré le vœu des communes.

Celles-ci virent dans ce refus une déclaration de guerre. Elles changèrent les gouverneurs des comtés, reçurent de toutes parts des armes, de la vaisselle et

de l'argent, et publièrent leurs intentions. Le roi l)arla aussi, et fit des concessions, mais on les mépi'isa. La reine, ilont la religion le compromettait aux yeux des presbytériens, lui avait donné tous les catholiques d'Angleterre ; elle lui envoyait de Hollande des munitions, et le soutenait par des lettres héroïques. Charles était moins fort que les presbytériens, quoiqu'il eut encore avec lui les épiscopaux et la plupart des pairs. Sa bravoure lui attira du monde ; il eut d'abord qiiohjues succès, et enleva Bristol; mais le danger renaissait et s'étendait partout. Dans le Nord, les Écossais marchaient avec les parlementaires ; et parmi eux s'élevait un homme connu déjà, mais moins honorablement, dans les communes pour sa haine grossière contre la royauté : c'était Olivier Gromwell. Son intrépidité et ses hautes vues militaires firent bientôt de lui l'àme de l'armée parlementaire. A Marston-Moor, prés d'Yorck , il décida de la victoire gagnée sur le prince Rupert, neveu du roi. Il fut encore vainqueur à Newbury. L'enthousiasme religieux de Cromv^ell, mêlé d'apparences grossières et d'habitudes mystérieuses, avait fait de lui l'expression du parti que les autres partis avaient d'abord négligé. Les indépendants représentaient le peuple dans sa force, c'est-à-dire dans son exaltation rebelle et dogmatique. Ils allaient jusqu'oïi la passion pouvait aller, et tendaient ouvertement à l'anéantissement de la royauté. Mais Dieu régnait dans leurs discours ; la discipline

et la dévotion étaient dans l'armée. On y lisait laBible, on y prêchait, et les plus fiers officiers variaient leurs fonctions par la prière et les transports prophétiques. Les royalistes, au contraire, se livrèrent à la dissipation, souvent au désordre, ce qui rehaussait dans l'opinion publique l'étrange grandeur de leurs adversaires. Cromwell, secondé de Fairfay, battait les royalistes. A la faveur de ces victoires, le presbytérianisme faisait des progrès d'un autre genre. Le parlement ne distinguait plus les épiscopaux des catholiques ; pour s'éloigner encore des uns et des autres, il établit dans l'Église legouvernement presbytérien, et fit mourir l'archevêque Laud, qui en était le plus ferme adversaire. Le roi perdait tous ses appuis, il se tourna vers les écossais qui lui manquèrent. Pour s'assurer le prix de leurs services, ils remirent Charles au parlement. Mais le parlement était menacé à son tour. Les indépendants le trouvaient inutile et gênant. Ils l'inquiétaient déjà, et les communes voulaient

les licencier. Les indépendants se révoltèrent, et furent bientôt les maîtres. Un parlement s'éleva, formé d'officiers et de soldats, devenus sans le savoir purs instruments de Ci'omwell.

Un des membres de ce corps prit cinq cents chevaux et alla enlever le roi. Ce coup fut mortel pour l'autre parlement. Cromwell fit mettre en accusation onze membres presbytériens. Londres s'agitait; il y mena son armée, comprima l'émeute, et bientôt tomba sur

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les levellers ou niveleur?, (lui dépassaient lo goût des siens pour l'égalité. Gromwell devint maître de tout. Le roi s'étant échappé, lui fut rendu parle gouverneur del'ile de Wight. Les Ecossais eurent beau se repentir de leur trahison, et s'armer pour la délivrance du roi, Gromwell le retint sous sa main. A son retour de Preston, où il avait battu les Ecossais, il réforma et bouleversa le Parlement, qui avait voulu trop tard se faire du roi un rempart. Le roi fut accusé de haute trahison, pour avoir combattu le peuple et le Parlement,

Les communes méprisèrent l'opposition des pairs à ce bill, et se déclarèrent seules dépositaires du pouvoir national. Charles I" comparut trois fois devant la Chambre, dont il déclinait la juridiction. Condamné à mort, il eut la tête tranchée devant son palais de White-Hall. Un homme masqué servit de bourreau, et montra la tête royale au peuple consterné. Le malheur avait justifié la mémoire de Charles, ses plus fiers ennemis regrettaient leurs infidélités. Mais le sentiment public n'inquiétait point Cromwell. Il abolit la royauté, et supprima la Chambre des pairs. Les communes devinrent le Parlement de la république d'Angleterre, L'Irlande remuait pour Charles II ; Cromwell y court, l'épouvante, et fait passer toute une garnison au fil de l'épée.

(De 1643 à 1658.) Les Ecossais proclamèrent Charles II, qui se crut déjà à Londres. Cromwell alla

les chercher, les écrasa à Dunbard et s'empara d'Edimbourg. Charles passa pourtant en Angleterre avec l'armée écossaise; mais battu à Worcester, il fut trop heureux de s'échapper et de gagner la France. Il passa tout un jour dans le creux d'un chêne, au milieu des soldats que Gromwell lançait à sa poursuite. Cromwell rentra royalement à Londres; il déclara l'Ecosse unie à l'Angleterre comme une province conquise. Le Parlement pliait à regret sous la main de Cromwell. Le général n'attendait qu'un prétexte pour s'en débarrasser. Il arrive, entre dans la salle avec trois cents soldats, et dit aux représentants : Le Seigneur que fai invoqué naj)lus besoin de vous; il a choisi d'aut7'es instruments, sorfe::. A mesure qu'ils passaient devant lui, il leur donnait à chacun une épithète : Toi, tu es un ivrogne; toi, tu es un voleur; toi, tu es un débauché. Puis il fit fermer la salle et en mit la clef dans sa poche. Cromwell fit une seconde insulte à lanation ; il choisit pour la représenter cent quarantequatre personnes, la plupart ouvriers. Cette assemblée, dite Bare-bones, du nom de ses membres, se montra aussi ridicule qu'inutile. Ce fut une transition à l'accomplissement des vœux de Cromwell, qui tenait à ce que l'armée fût dépositaire de tout droit. Il reçut de la sorte le titre de p)'otecteur de la république , et s'installa tranquillement au palais de White-Hall. Malgré la vigueur et l'adresse de sa politique , des voix libres s'élevaient encore çà et là. Des parlements

convoqués par lui combattaient le gouvernement militaire. Il les cassa sans les soumettre entièrement.

La force de son administration en rachetait souvent l'injuste origine. Sous Cromwell la navigation s'étendit et s'illustra. Blake, Pcen et Venablc humilièrent les marines portugaises, hollandaises et espagnoles, h'acte de navigation décida des destinées commerciales de l'Angleterre. Ces grandes œuvres délassaient Cromwell ; mais sa vie privée lui pesait. De profonds chagrins de famille, les complots qui le menaçaient sans cesse et le trouble de sa conscience l'épuisèrent en quelques années. Il mourut la prière à la bouche. On le plaça, avec une pompe inouïe, dans les sépultures royales de AVestminster. Mais deux ans après, la réaction royaliste s'attacha à son cadavre. On l'exhuma pour le traîner au gibet sur la claie. Richard Cromwell, son fils, choisi par lui pour son successeur, était aussi loin de son génie que de sa scélératesse. Il se démit volontiers, sur la sommation des indépendants qui voulaient des actes de vigueur. Fleetwood, gendre de Cromwell, fut nommé général. Lambert gouverna en son nom ; il convoqua et cassa le parlement des croupions, débris de celui qui avait jugé Charles I", et ne put saisir Iç rôle grave et redouté de Cromwell. On était las de l'anarchie, et le premier mouvement monarchique pouvait être décisif. Monk donna graduellement le signal. Gouverneur d'Ecosse pour la république, après avoir servi

Charles I^"", il se déclara pour les croupions, et Lambert fut mis à la Tour. L'armée de Fleetwood se débandait; Monk prit son temps, marcha sur Londres, rallia les partis et introduisit dans un parlement l'envoyé de Charles II. Charles promettait tout; il fut proclamé et reçu à bras ouverts.

(De 1660 à 1685.) Charles II n'avait rien de sérieux dans les idées. Il se hâta d'exécuter des mesures auxquelles il avait renoncé par serment ; il cassa le covenant en Ecosse et l'épiscopat y fut établi. Charles II n'était point, comme son père, guidé par une conviction méditée; l'insouciance caractérisait ses actes les plus importants. Le chancelier Clarendon, anglican sincère, mais inflexible, le poussait à de nouvelles imprudences ; un nouveau parlement soumit tous les prêtres aux évèques. Les non-conformistes furent approuvés par le peuple et l'animèrent encore par des prédications clandestines. Charles II, élevé par une mère catholique en protégea la religion et blessa la fierté de la masse protestante ; il la choqua surtout en attaquant, sans nécessité et avec un résultat humiliant, la Hollande, république protestante gouvernée par le fameux Jean de Witt, et en rendant Dunkerque à Louis XIV, le prince le plus odieux à l'Angleterre réformée. Après une peste qui avait dépeuplé Londres, un incendie le réduisit en cendres. Les catholiques en furent accusés par le peuple et le roi se ressentit du surcroit de haine qu'on leur portait.

Clarcndon venait de se retirer, sacrifié par le roi à une maîtresse, et le ministère perdit le peu qu'il avait de considération. Shaftesburj- et Buckingham, diversement infâmes, eurent la direction des affaires. Leur despotisme ne ménagea pas plus les catholiques que les protestants. Mais l'idée de despotisme n'était dans l'esprit public que l'idée même du catholicisme, et le Parlement et la nation le témoignèrent de plus en plus clairement. Les communes voulaient des garanties pour la religion anglicane : en 1673 elles firent signer au roi l'acte du test, qui obligeait tous les fonctionnaires civils et militaires de prêter serment contre la transsubstantiation et de communier à la paroisse anglicane. Jacques, duc d'York et frère du roi, eut à quitter le commandement de la flotte et Charles n'osa pas y mettre opposition. Des bruits de conspirations antiprotestantes, soigneusement entretenus par les ennemis du roi, lui étaient tout pouvoir moral et préparaient la ruine de sa maison. On donnait le duc d'York pour l'instigateur des crimes supposés, et Charles, pour le mettre en sûreté, l'obligea de quitter l'Angleterre, en lui répondant de ses droits à la couronne. Charles n'avait qu'un fils naturel, Monmouth, que Shaftesbury voulait porter au trône; le Parlement le secondait indirectement en prononçant l'exclusion du duc d'York, et en le déclarant traître à l'État , s'il remettait le pied dans l'un des trois royaumes. Le Parlement fut cassé par le roi , mais

avant de se séparer, il fit passer la loi habeas corpus, garantie d'inviolabilité qui n'appartient qu'à l'Angleterre. Le duc d'York revint secrètement près du roi et lui créa de nouveaux embarras. Le Parlement fut souhaité comme, contre-poids à l'autorité royale ; Charles le convoqua malgré lui et se vit lié plus que jamais. Mais le Parlement se montra si cruel et si insensé dans ses persécutions contre les catholiques, qu'ils inspirèrent enfin une sorte d'intérêt et l'épouvantail de la conspiration papiste se trouva hors d'usage. Charles s'exagéra les effets de ce changement; il parla fièrement au Parlement convoqué à Oxford et le trouva toujours ferme sur l'exclusion du duc d'York, qui bi^avait de loin l'assemblée en ne ménageant point les presbytériens écossais. Charles venait de casser le gouvernement, quand le duc arriva pour pousser plus loin les choses ; il dépouilla Londres de ses chartes et privilèges et s'empara des charges municipales. Ce ne furent plus alors que conspirations. Lord Russel et Algernon Sidney , condamnés trop rapidement, moururent avec une dignité qui confondit leurs juges et donnèrent à la révolte plus d'importance morale que n'avait fait leur vie. Charles s'éteignit au milieu de ses mesures, dont il commençait à deviner le résultat, sans pouvoir dessiller les yeux de son frère.

(De 1685 à 1688.) Tout impérieux qu'il était, Jacques ne put être roi sans faire de grandes promesses.

L'imprudence héréditaire des Stuart lui ôla la mémoire. Il compromit, en la protégeant trop, la population catholique et la cour de Rome lui en donna elle-même l'avertissement. Monmouth , se donnant pour fils légitime de Charles II, étudiait le mécontentement des Anglais et s'efforçait de le mettre à profit. Il gagna beaucoup de monde et fut môme proclamé dans quelques villes; mais ses succès furent courts; battu et pris à Sedgemoor, il fut exécuté à Londres. Le juge Jeffreys, si tristement fameux, poursuivit la recherche des complices de Monmouth et inonda de sang les comtés qui avaient écouté le prétendant. Jacques se voyant affermi, voulut dispenser les catholiques (lu test protestant et trouva le Parlement rebelle. 11 n'en distribua pas moins les emplois aux catholiques et porta à son comble l'irritation populaire en exerçant une vaste surveillance sur l'f^glise protestante. La sécurité de ce prince égalait seule sa téméraire brusquerie. Il avait donné sa fille à Guillaume, prince d'Orange, qui ne lui voyant pas d'enfant mâle, attendait paisiblement l'heure de lui succéder. La naissance d'un fils du roi changea l'humeur de Guillaume. Il n'attendit plus rien que de la politique. Il entra dans les sentiments des protestants anglais et se fit souhaiter graduellement comme le redresseur de tous les torts religieux. Louis XIV comptait les pas de Guillaume vers l'Angleterre ; il dit ce qu'il voyait à Jacques II, qui rejeta son appui et son avertisse-

ment. Jacques II ne se détrompa qu'après levénement. Alors il se hâta de faire des concessions, des réparations, qui ne lui valurent que du mépris. 11 songeait encore à traiter avec les alliés de Guillaume, quand celui-ci arriva avec cinq cents vaisseaux et quinze mille hommes, qui débarquèrent à Torbay. Jacques fut abandonné de tous et prit la fuite déguisé en prêtre. Ramené à Londres, il ne put voir Guillaume, qui lui donna ordre de s'éloigner de la capitale. Jacques s'échappa et alla chercher un asile en France, laissant l'Angleterre à un roi dont le règne allait déterminer un long cours d'événements.

Au milieu de ce grand drame, le commerce avait grandi ; les arts de la guerre et de la civilisation avaient pris un développement énorme. Quant à la littérature proprement dite, quatre noms avaient marqué les phases de l'époque que nous venons de parcourir. De l'enthousiasme biblique, mêlé à la culture de la poésie italienne, était né Milton, auteur de l'épopée protestante et calviniste, secrétaire de Gromwell. Du ridicule attaché au fanatisme et à tous les excès de la controverse était né Butler, auteur de ce plaisant Hudibras, qui fatigue la pensée à force de railler les horreurs d'un temps sanguinaire. La satire politique, l'épître didactique, la traduction et la critique apparaissent avec Dryden, le Boileau de l'Angleterre et le maître incomparable de la versification mâle et sévère. Enfinles idées analytiques de Bacon, modifiées et élaborées,

appliquées à rétiide du gouvernement et à la psycholoi;ie, produisirent Locke, dont la doctrine accompagne l'avènement de Guillaume d'Orange et semble le reflet exact des nouveaux dogmes de l'Etat et de la philosophie.

Je ne parle pas de cette littérature passagère, débauchée, frivole, qui servit de cortège à Charles II. Elle ne tenait pas au cœur de la nation : les Rochester, les Roscommon, les Etherege, les Wallers étaient des étrangers pour le peuple anglais ; la mode de leurs chansons libertines passa bientôt et ne laissa qu'un souvenir de mépris.

(De 1688 à 1702.) Le prince d'Orange avait à transiger en montant sur le trône. Ses droits et ceux du Parlement furent réglés de gré à gré. Jacques II, accusé d'avoir violé le contrat fondamental, fut regardé comme déchu. Guillaume n'était pas roi pour cela, et bien des voix ne voulaient qu'une régence. Mais Guillaume,appuyé par sa femme, obtint la couronne avec elle. Le Parlement fit ses conditions, résumées dans le grand bill des droits, contrat libre entre la nation et la maison régnante, et base principale de la constitution d'Angleterre. Jacques II, néanmoins, espérait encore. Il parut en Irlande avec un corps français, et soumit l'île tout entière, à l'exception de Londonderry, ville presque protestante, qui soutint un siège terrible, et lui fit perdre neuf mille hommes. Guillaume passa en Irlande, et battit Jacques sur les bords de la

Boyne. Jacques avait aussi compté sur l'Ecosse; mais Gord, qui tenait pour lui, avait rendu Edimbourg; Guillaume et Marie y furent aussitôt reconnus, Jacques retourna à Saint-Germain, vivre dans la retraite et la piété. Guillaume, maître de l'Irlande, jeta les yeux sur le continent, et y retrouva Louis XIV luttant contre toute l'Europe. Guillaume, âme de la ligue , fatiguait l'Angleterre par ses demandes d'hommes et d'argent. Son goût pour la Hollande blessait l'orgueil national, irrité déjà par sa tolérance pour le calvinisme. Le despotisme anglican avait murmuré bien des fois, et Guillaume n'avait pu lui imposer silence. Les presbytériens d'Ecosse furent plus mutins encore : de sanglantes mesures les continrent à peine. Jacques envoya un manifeste aux mécontents ; mais de la cote où il allait s'embarquer pour les joindre, il vit la flotte anglo-hollandaise gagner la bataille de la Hogue sur la flotte française commandée par Tourville, Guillaume, de son côté, perdit Namur , et fut battu à Steinkerque et à Nerwinde. Mais rien n'abattit ce prince. Il obtint du Parlement des subsides pour continuer la guerre, reprit Namur et fut reçu triomphalement en Angleterre. La mort de la reine vint affaiblir l'autorité de Guillaume. Mais l'odieux d'une conspiration jacobite le rendit plus populaire. Les deux chambres, souvent récalcitrantes, ne virent que le danger commun, et se rapprochèrent spontanément du roi. Le mal passé, le

remède passa. Guillaume, reconnu |)ar Louis XIV, après le traité de Ryswick, voulut être sur un pied plus royal que jamais. Il demandait une armée permanente, et le Parlement craignait cet instrument de despotisme. La marine seule n'inquiétait pas la liberté anglaise, et le développement de cette ressource ajoutait chaque jour à la richesse et à la fierté du pays. On ne laissa au roi que dix mille hommes; on lui fît même renvoyer sa garde hollandaise. Divers bills réservèrent la prérogative royale, et fixèrent dans le corps délibérant la partie la plus vive de la puissance publique. On déclara aussi que la duchesse de Hanovre, petite-fdle de Jacques I", monterait sur le trône après la princesse Anne, sœur cadette de Jacques II, et l'anglicanisme devint la première condition d'avènement au trône d'Angleterre. Mais les Stuarts chassés n'avaient renoncé à rien. Le fils de Jacques II, reconnu tout à coup par Louis XIV, allait tenter aussi la fortune, et avoir afi'aire à Guillaume, quand ce dernier mourut d'une chute de cheval.

(Dé 1702 à 1714.) Guillaume et Marie n'ayant pas laissé d^enfants, Anne Stuart, sœur de la reine, et protestante comme elle, succéda, en vertu de l'acte de 1680. Sa religion lui valut la couronne, que le catholicisme ôtait à son frère. Le prince de Danemark^ mari de la reine, ne fut que son premier sujet. Elle reprit les hostilités contre Louis XIV, devenu, par l'acceptation du testament du roi d'Espagne, un nou-

vel objet de jalousie pour TEurope. Malborough fut la terreur de la France, et, de concert avec le prince Eugène, il battit à Hochstsedt l'armée franco-bavaroise. L'Angleterre, animée par le succès et par la haine religieuse, s'épuisa en sacrifices pour abattre Louis XIV, mais ce prince se releva encore un moment.

L'agitation de l'Angleterre n'était pas moins sérieuse. Les querelles de sectes remuaient les âmes que la prudence de la rei«e apaisait par tous les moyens possibles. L'Ecosse restait presque indomptable. Le républicain Fletcher et une partie du Parlement animaient le peuple contre l'Angleterre, avec laquelle tout les menaçait d'une union prochaine. Cet événement avait été la pensée dominante des Stuarts. Cromwell l'avait accompli pour un temps ; mais la force n'avait pu que suspendre le dioit. Anne espéra mieux et se mit à l'œuvre. Elle donna aux Ecossais ce qu'ils voulurent de garantie, sous le nom d'actes de sûretés. Les commissaires des parties contractantes dissertèrent les divers points, et signèrent un traité qui donna aux deux nations les mêmes lois et les mêmes privilèges. Un grand nombre d'Écossais entrèrent dans le Parlement britannique, et l'Ecosse reçut de l'Angleterre une indemnité considérable. Malgré les clameurs des partis, l'acte d'union prévalut et fut sanctionné par les deux parlements. Les armes anglaises soutenaient au dehors l'éclat de

HISTOlRli PITTORESQUli DE L'ANGLETERRE. 85

co règne. Malhoroiigli battit Villei'oy à Romillies, et, plus tard, Vendùmc vi le duc de Bourgogne à Oudcnarde. Mais ses victoires ne couvraient pas ses torts. Ses violences et ses déprédations l'avaient rendu odieux. Les tories, ses ennemis, avaient d'autres griefs; ils profitèrent de son impopularité pour les faire valoir. Il fut disgracié comme whig, et les tories vainqueurs prirent une importance qu'ils n'avaient point encore eue. L'Angleterre devenait de plus en plus une, et son rang s'élevait à vue d'oeil en Europe. Louis XIV cessa d'appuyer Jacques III ; à Utrecht, il abandonna les Stuarts et reconnut la succession constitutionnelle de la famille de Hanovre. Jacques III s'agitait pourtant encore. Sa tê£e fut mise à prix, et sa sœur consentit elle-même à cette loi. Elle mourut bientôt après, laissant une mémoire que l'Angleterre respecte.

(De 1714 à 1780.) George Brunswick, électeur de Hanovre, arrière-petit-fils -de Jacques I", prit la couronne d'Angleterre, en vertu de l'acte de succession. Son avènement consterna les jacobites et les tories. Les whigs, plus chauds amis du protestantisme et de l'indépendance, saluèrent l'arrivée du nouveau roi comme une ère nouvelle. George les trouva en majorité dans les communes, et se prévalut de leurs dispositions. Outre cet avantage, il avait encore, pour s'affermir, une réputation militaire. Le prétendant ne perdit pourtant pas courage. Il fut proclamé par le

comté de Marr, en Ecosse, et dans le nord de TAngleterre ; mais les révoltés, battus à Dublin, n'osèrent plus rien tenter, et Jacques se rembarqua. La cour gagna un surcroît de popularité. Trouvant le Parle-, ment docile, elle parvint à en fixer légalement la durée septennale. L'Angleterre eut à souffrir alors d'opérations semblables à celles de Law. Une compagnie du Sud fit naître un agiotage affreux ; le roi et le Parlement travaillèrent à relever le crédit et à soulager les victimes de la banqueroute. George eut encore l'aveu général en se coalisant avec la France et la Hollande pour maintenir la paix d'Utrecht, menacée par les intrigues d'Alberoni, qui voulait donner à son maître les couronnes de France et d"Espagne. L'amiral Byng n'attendit même pas la déclaration de guerre, et battit complètement la flotte espagnole. George, toujours plein d'ardeur militaire, et toujours occupé de son électoral, réussissait à garder une armée permanente. Mais le Parlement était aux ordres du roi, il se soumit même quand la cour suspendit indéfiniment Vhabeas corpus, sous prétexte de conspi^ ration jacobite, et rétablit la loi martiale, qui, contrairement à l'esprit de la législation anglaise, enlevait aux magistrats civils la connaissance des délits militaires. La facilité du Parlement devint bientôt honteuse.

Sous George II, Robert Walpole, homme habile et corrupteur, achetait, de son propre aveu, les voix

qu'il lui fallait. Les tories et quelques whigs modérés formaient une opposition honorable mais inutile. Walpole fit disgracier le prince de Galles, qui la secondait puissamment, et poursuivit impudemment le cours de ses scandales. Cependant les revers de la marine anglaise en Espagne ayant irrité la nation, elle s'en prit au ministre, qui fut obligé de se retirer. Pour réparer cet échec maritime, le nouveau ministre fit la guerre sur terre ; il soutint Marie- Thérèse, de concert avec la Hollande et la Russie, contre la Prusse, la Bavière et la France. La France s'en vengea par une diversion en Angleterre. Elle y envoya le prince Charles-Edouard, dit chevalier de Saint-George, fils du prétendant, avec le duc de Saxe, pour chef de l'expédition. Une tempête la fit manquer entièrement. La France fut plus heureuse-, un an après, à la sanglante journée de Fontenoy. Edouard était aventureux et constant. Il ne compta plus que sur luimême, et repassa miraculeusement en Ecosse. Il eut bientôt trois cents hommes, et puis quinze cents. Il défit tout ce qu'il rencontra de détachements anglais, se fit nommer régent des trois royaumes, et marcha sur Edimbourg. Il battit les anglais à Preston-Pans, et l'alarme se répandit jusqu'au cœur de Londres. Mais son hésitation donna du temps à la cour ; on s'épuisa pour faire face au danger, et après deux défaites, l'armée anglaise fut victorieuse à Culloden. Le prétendant s'enfuit blessé, abandonné; et son retour

en France fut encore plus étonnant que ne l'avait été son départ. La maison de Hanovre se trouva enfin hors d'atteinte, au dehors comme au dedans.

La marine anglaise s'étendait à mesure que l'unité intérieure de la nation prenait de la force. Au milieu d'alternatives glorieuses ou tristes, les flottes anglaises donnaient un accroissement continu au commerce, et leur supériorité militaire s'établissait de jour en jour. Auson et Warren honoraient le pavillon national, compromis par l'amiral Byng. Chandernagor, dans l'Inde, tomba au pouvoir des Anglais. Battus par Lally dans ces mers, ils troublèrent les possessions françaises du Sénégal, prirent la Guadeloupe et quelques Antilles, et frappèrent un plus grand coup au Canada par la prise de Québec. La France voulut une revanche : elle donna au maréchal de Belle-Isle le commandement d'une expédition contre l'Angleterre. Plusieurs escadres devaient se réunir sous ses ordres et préparer une descente. Une flotte anglaise et les tempêtes en eurent raison. Québec vainement attaqué parles Français, l'Irlande défendue contre eux, ajoutèrent à la sécurité de l'Angleterre, et son haut rang maritime ne fut plus contesté.

(De 1780 à 1800.) George II avait secondé l'élan national ; sa mort ne le ralentit point. George III, son petit-fils, trouva l'Angleterre en voie de succès. Après une courte guerre, le traité de Paris donna de

grands "avantages commerciaux à l'Angleterre. La guerre avait été soutenue par d'énormes emprunts, et la dette s'élevait déjà à 148,000,000 de livres sterling. Ce fardeau pesait à la nation et, pour l'en décharger, on voulut lever des taxes sur les colonies. Le Massachusets réclama , s'agita, et ne put empêcher l'établissement de l'impôt du timbre. Le mécontentement devint révolte, les provinces se concertèrent, et leurs députés s'assemblèrent à New-York. Des commissaires partirent pour Londres, on ne daigna pas les entendre. Bientôt, à de légères concessions, succédèrent des actes plus insolents. Le ministère, dirigé par lord North, interdit le port de Boston et en supprima la douane. Les colons perdirent le pouvoir exécutif, qui passa aux mains du gouverneur. Les accusés de Massachusets furent cités en Angleterre. On imposa au Canada un conseil suprême et des lois administratives françaises. L'insurrection se moqua et s'irrita de ces mesures, et fit de rapides progrès. Elle voulut toutefois mettre l'Angleterre dans son tort. Un congrès des treize États s'assembla à Philadelphie. Après une longue agitation, les idées de paix et d'union anciennes prévalurent. Une pétition, avouée par l'Assemblée en corps, exposa au roi l'état des choses, et ne réclama que les droits consacrés. Le ministère, appuyé par la majorité, se montra plus dur que jamais. Franklin lut la pétition au sein des Communes. Un descendant de Penn l'assistait

dans la séance. On les renvoya comme messagers des rebelles. Les Américains étaient prêts à tout ; ils reçurent la nouvelle de la guerre avec transport. Le Congrès de Philadelphie qui avait pris le titre de repj'ésentants des colonies unies de V Amérique du Nord, nomma général en chef Washington , député de Virginie, qui s'était distingué dès l'ouverture de la campagne. Après de légers succès, les rebelles publièrent un manifeste calme et grave, et y joignirent une adresse au roi qui resta sans réponse. Les Anglais n'imitèrent en rien cette longanimité des Américains. Il bombardèrent leurs ports, et anéantirent Falmouth et Norforlk. Les colons redoublèrent d'ardeur. Washington fit capituler le gouverneur anglais dans Boston, et compensa l'échec de Montgomery devant Québec. Le Congrès anima l'armée en publiant la fameuse déclaration d'indépendance , remarquable par une sagesse et une modération qui confondent à jamais l'Angleterre.

L'armée anglaise avait en Amérique l'avantage du nombre et de la discipline. Mais les insurgés étaient pleins d'enthousiasme , et quelques revers ne les abattirent point. Washington, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, soutenait toujours les siens ; et la balance des succès donnait le temps à Franklin d'entraîner la France au secours des colons. Rochambeau arriva avec un corps de Français ; de concert avec Washington et Lafayette , ils firent prisonniers

Cornwallis et. les six mille hommes qu'il commandait.

La guerre maritime contre la France et l'Espagne, auxiliaires de l'Amérique, contribuait à l'augmentation des charges de l'Angleterre, sans relever complètement son honneur. Charles Fox devint au parlement l'organe de l'impatience nationale. Partisan fougueux de la liberté, il la servit sans le dire, en attaquant le ministère comme l'auteur de la détresse générale. Lord North fut chargé par les Communes de traiter avec le Congrès américain : il se retira avec arrogance. Fox, deux fois ministre, consomma l'œuvre qu'il avait réclamée, et les États-Unis prirent rang parmi les puissances. L'Angleterre se dédommageait dans l'Inde de ses pertes en Amérique. Le général Clive ôta et donna le trône de Bengale et étendit rapidement la domination anglaise. La Compagnie abusa cruellement de l'occasion. Après avoir enlevé aux Indiens d'immenses dépouilles, elle les affama pour s'enrichir encore. Elle ne leur cédait le riz qu'au poids ; cette spéculation fît périr des millions d'hommes. Hyder-Ali, prince de Mysore, et son fils Tippou-Saïb luttèrent vainement contre les conquérants. Ce dernier périt sous les ruines de sa forteresse, enlevée parles troupes du marquis Wellesley. Le Mysore demeura presque en entier à la Compagnie. Fox voulut la contenir, et porta un bill généreux mais libre, que la cour ne lui pardonna pas.

Pitt lui succéda et fit adopter son plan d'amortissement de la dette publique. La révolution de France vint effacer aux yeux de Pitt l'importance des autres affaires. L'Angleterre attendit pour se prononcer ; mais à la mort de Louis XVI elle renvoya l'ambassadeur français, M. de Chauvelin.

On a vu qu'à peine affermie sous le règne de Guillaume, roi protestant, l'Angleterre s'est élevée elle-même au sommet des prospérités. Ce progrès immense et inconcevable n'a pas été accompagné d'un progrès littéraire parallèle et équivalent. Au règne de Guillaume, nous ne pouvons rattacher que la belle création de Robinson Crusoë, par Daniel de Foë ; à celui d'Anne appartiennent les noms brillants d'un poëte harmonieux et spirituel, Pope ; d'un satirique plein de finesse et d'amertume, Swift ; d'un moraliste agréable et ingénieux, Addison ; d'un auteur de comédies piquantes et sans naturel, Gongrève ; d'un dramaturge pathétique et peu fécond, Otway. Tous ces noms sont loin d'égaler en grandeur et en éclat les noms de Milton et de Shakespeare. Sous Georges II, cet affaiblissement s'accroît, mais pour faire place, vers la fin du règne de George III, à des talents puissants et nouveaux. 11 faut citer Sterne, auteur d'arabesques littéraires mêlés de licence et de sentimentalité; le charmant moraliste Goldsmith; les petits poètes Gay, Gray,Collins, l'habile prosateur Samuel Johnson ; mais surtout les admirables ro-

manciers Fielding et Richardson, Churchill fait tonner sa verve satirique ; Junius foudroie les puissants ; Hume écrit l'histoire sceptique ; Gihbon attaqua le christianisme naissant, dans cette histoire de la décadence romaine, qui serait un chef-d'œuvre si elle ne reposait pas sur une base fausse ; Robertson trace avec une haute sagesse philosophique le tableau de plusieurs grandes époques ; Sheridan suit la route du spirituel Gongrève. Enfin, la haute éloquence politique de Burke apparaît sur les limites de la Révolution française.

L'Angleterre alors s'empresse d'attaquer les colonies françaises. Les insurgés de l'ouest reçoivent d'elle des armes et de l'argent. Elle débarqua à Quiberon quinze mille recrues et émigrés, que leur vainqueur, Hoche, ne put soustraire à l'arrêt de mort prononcé par la Convention. La paix redevenait nécessaire ; le roi George et le Directoire la voulaient également. Lord Malmesbury négocia à Paris, et plus tard au congrès de Lille sans aucun résultat.

(De 1800 à 1815.) L'Angleterre reprit les hostilités avec un nouveau sujet d'inquiétude. La Révolution française avait remué au loin tout ce qui dépendait et souffrait. Une insurrection redoutable éclata dans la marine anglaise ; l'Irlande se mit en pleine révolte, soutenue par une expédition française. Le ministère comprima tout. Pitt n'était point populaire; mais son génie infatigable forçait souvent l'assentiment.

Tandis que les armées de France faisaient respecter la Révolution, les marines française et espagnole donnaient aux desseins de Pitt un éclat qui le payait de sa constance. Mais son triomphe dura peu : la campagne d'Austerlitz le mit au désespoir, il en mourut. Sa profonde politique ne l'avait pas rendu populaire ; il pesait à l'Angleterre autant qu'à la France. Fox avait un cœur plus noble ; son retour au pouvoir fut signalé par l'abolition de la traite des nègres. Sur son déclin, il voulait la paix que A^oulait la nation. Mais Napoléon n'y songeait pas. Il signa à Berlin le décret qui fermait l'Europe, au commerce anglais. La paix de Tilsitt aggrava cette mesure. L'Angleterre en sentitbientôt tout l'effet. Les marchands murmurèrent et la population ouvrière se montra plus menaçante. Le ministère Gastlereagh perdait déjà courage quand l'Espagne lui offrit une ressource : Napoléon avait arrêté la famille régnante contre le droit des gens. Les massacres de Madrid avaient mis le comble à la fureur nationale. Dix mille Anglais partirent pour le Portugal, sous les ordres de sir Arthur Wellesley, connu déjà par ses succès dans l'Inde, Il repoussa à grand' peine les Français en Espagne. Napoléon ne s'en inquiéta point ; il reprit Madrid révolté et y dicta des décrets. L'Autriche voulut profiter de son éloignement; mais sa tentative d'affranchissement lui attira un nouvel affront. Elle ne put refuser une archiduchesse pour femme à Napoléon. L'Espagne était restée

HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE. Do

presque sans défense. Les Anglo-Espagnols prirent le dessus. La bataille de Talavcra valut à Wellesley le titre de lord Wellington, Masséna, Soult, Suchet, d'une part, et de l'autre Blake, Beresford, Wellington curent des succès mêlés, mais dont le résultat graduel était l'afïaiblissement des Français. Les Anglais agissaient sur mer d'une façon plus distincte; ils enlevaieni tout sur les côtes; une flottille russe tomba en leur pouvoir; ils s'emparèrent de la Martinique, de la Guadeloupe, des îles de France et de Bourgogne. Murât, devenu roi de Naples, voulait conquérir la Sicile : les Anglais le repoussèrent. Bernadotte, appelé au trône de Suède, n'était plus Français. 11 entra dans les intérêts communs des puissances que l'Angleterre représentait alors, et la coalition contre Bonaparte se forma peu à peu. La Russie se déclara bientôt, et de là partit le coup prolongé qui devait plus tard abattre le colosse. L'Espagne échappa par degrés aux Français : Wellington les suivit au delà des Pyrénées et leur arracha, près de Toulouse, avec des forces triples, une victoire qui n'honora que les vaincus.

(De 1815 à 1836.) Napoléon était tombé, il se releva un moment, et l'Europe crut avoir tout à recommencer. La journée de Waterloo la rassura, et donna à l'Angleterre cette paix dont elle avait un si grand besoin. Elle y tenait plus qu'à la générosité dont elle se parait souvent; et quand Napoléon, cherchant une terre noblement ennemie, vint se livrer à la foi du

capitaine d'un vaisseau anglais, il se vit conduit, pour y mourir, sur un rocher perdu et dévoré du soleil. L'expédition malheureuse de Murât fut un 'nouveau gage de tranquillité générale. Mais l'Angleterre profita moins qu'elle ne l'espérait du repos de l'Europe. Le blocus continental y avait fait naître l'industrie sur tous les points; les produits étrangers devenaient moins nécessaires. La Sainte-Alliance s'entendait mal avec l'Angleterre qui se chargea d'un nouveau rôle. La division secrète des peuples et des rois, après une époque brillante et terrible qui les avait unis, parut à l'Angleterre une ressource précieuse. Elle régla ces différends pour tirer parti du plus fort comme du plus faible; mais son avenir n'a plus rien de grandiose. On ne vit plus rien en elle qui ressemblât au progrès puissant et solennel qui l'a portée à ce degré si haut où l'on ne monte que pour en tomber.

La paix générale ne rassurait pas l'Angleterre sur son état intérieur. La dette nationale, devenue écrasante, des mauvaises récoltes et l'agitation des classes pauvres l'occupaient profondément. Le ministère fît sabrer les mécontents à Manchester et accrut la haine qu'on lui portait déjà. L'esprit de révolte éclatait sur tout le globe, et les griefs établissaient entre les plaignants une sorte de communauté. Bolivar combattait le despotisme d'Espagne dans ses colonies soulevées ; Riégo l'attaquait sur son propre sol. Naples s'agitait; les sociétés allemandes applaudissaient au républicain

HISTOIRE PITTORESÛLE DE t'ANQLETERRE. 'J7

Sand, assassin cleKotzebue, prédicateur des doctrines monarchiques. L'Angleterre fermenta de nouveau, et le procès de la reine vint encore exalter la haine du peuple contre le pouvoir. Thistlewood voulut venger les victimes tombées à Manchester, tenta l'assassinat de tous les ministres à la fois. L'Irlande était désolée par les Whitte-boys et le gouverneur Wellesley n'y pouvait rien. Les Chambres, toutefois, surent employer leur temps. On s'occupa de revoir le Code criminel, effrayant abrégé de toutes les idées barbares. On proposa un bill pour l'émancipation des catholiques. Les idées de liberté se développaient invinciblement sous toutes les formes, tandis que l'indépendance des colonies d'Espagne , reconnue par les États-Unis, achevait de tromper et de désespérer le despotisme de Castlereagh. Ce ministre n'y tint plus; il tomba dans une démence qui le mena au suicide. Le ministre Canning profita de la leçon. L'intervention française en Espagne l'occupa vivement, sans l'entraîner à aucune démarche passionnée. Canning gardçi la neutralité avec la France, l'Espagne et les colonies insurgées, et se donna le temps de ménager, là comme en Angleterre, une transition entre les vieilles institutions et les idées nouvelles. L'émancipation des catholiques était un de ses plus grands vœux. Il ménagea les opposants pour les pousser ensuite; il réprima les associations irlandaises qui avaient acquis, sous O'Connell, une efïVayante unité

et qui embrassaient le radicalisme dans toutes ses conséquences.

Sous les ministères suivants, au milieu de vicissitudes apparentes , l'esprit démocratique poursuivit ses succès. Wellington et les tories perdirent dans George IV un grand appui. Après l'avènement de Guillaume, prince populaire, les whigs furent bientôt les plus forts. L'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire, donnèrent la mesure de leur influence. O'Connell, admis au Parlement, y porta une autorité qui alla toujours croissant. Représentant de la démocratie irlandaise, la plus réelle des démocraties, il est encore l'organe des plus indomptables désirs de l'Angleterre souffrante. Dans les dernières années les plus graves événements du dehors n'ont point eu pour l'Angleterre l'intérêt de ce débat intérieur. Elle s"est querellée avec la Russie, au sujpt de la Grèce, de la Turquie, de la Perse, de la Pologne; avec la France, à l'occasion d'Alger; avec toute l'Europe , à propos de la Belgique. Mais la mission d'O'Connel efface tout, et l'avènement de là jeune reine Victoria I", qui a mis tous les partis en émoi, n'a fait que relever l'importance du rôle singulier réservé à cet Irlandais.

Tel est le squelette exact, mais décharné, de cette vaste et dramatique histoire. On peut la diviser en plusieurs époques, le temps primordial, enseveli dans les ténèbres; le temps des Romains, commencement

de civilisation; l'époque saxonne, rude et forte, sans relation et sans influence; l'époque normande et féodale, qui ébranla la grandeur anglaise ; le développement du protestantisme et sa grande lutte avec la foi catholique, de Henri VIII à Guillaume d'Orange ; enfin le développement protestant sous les Nassau, de J688 à 1815 ; dans ce dernier mouvement toute la grandeur de l'Angleterre est contenue. De 1815 à 1836, l'impulsion démocratique s'est fait constamment sentir, tantôt par secousses, tantôt avec lenteur, mais sans s'arrêter jamais. Quant au développement littéraire pendant cette époque, il semble avoir résumé tout ce que la vie de cette nation a produit de grand et de puissant depuis six siècles. Cette magnifique nation a produit à la fois Walter Scott, Byron, Wordsworth, Shelley, Hazzlilt, Godwin, miss Edgevvorth, plus de vingt autres noms d'ordres diff'érents et tous remarquables ; c'est à chacun de ces noms que le lecteur doit chercher l'appréciation exacte des facultés intellectuelles que ces écrivains ont déployées avec tant d'éclat.

LA PRESSE m ANGLETERRE

Un voyageur qui a visité la Chine, M. de Guigner, affirme avec beaucoup d'assurance et de gravité que la presse chinoise est libre. « Un Chinois n'a-t-il pas le droit de tailler le morceau de bois qu'il a sous la main, de manière à former un caractère qui représente un mot? Quel édit de l'empereur lui défend d'appliquer de l'encre sur ce morceau de bois , de poser une feuille de papier sur le caractère et d'en tirer l'empreinte? Il n'y a pas même de statut qui prohibe la vente publique de cette empreinte. Donc, continue Thonorable voyageur, la presse chinoise est libre. » Hélas, cela est vrai à quelques faibles restrictions près. Le bambou vous frappera si vous dites un mot qui déplaise au gouverneur de la province, le pal vous déchirera les entrailles si vous soutenez une assertion qui lui déplaise. Avisez-vous de prendre à la lettre la liberté de la pi-esse dont M. Guigner et

M. Barrow attribuent l'honneur aux Chinois, et vous verrez ce qu'il en adviendra. Imprimez autre chose qu'une affiche, une annonce, un roman ou une prière, et ce pays qui n'a ni censeurs, ni censure, ni amende contre les abus des journaux, vous apprendra ce qu'il entend par la libei'té de la presse.

En Chine, point de loi contre la presse. Cependant je ne me fierais guère à cette tolérance. En Angleterre, point de loi en faveur de la presse ; cependant, les Anglais disent ce qu'ils veulent ou à peu près. En Chine, les magistrats n'ont pas même songé à réprimer la licence de la parole imprimée. En Angleterre, les législateurs n'ont pas pensé à déclarer la presse libre; au contraire, ils sont armés contre elle de mille terreurs, de mille châtiments; ils l'ont cernée, traquée, environnée de pièges et de supplices; ils lui ont montré le pilori, la prison, la confiscation, l'amende, même le gibet. C'est qu'en Chine il n'y a pas de presse ; personne ne s'est encore imaginé, au moyen d'une feuille de papier, chargée de signes convenus, de causer publiquement avec ses concitoyens, sur le pouvoir de l'empereur ou la justice de tel ou tel arrêt ; ainsi la législation n'a pas eu à lutter contre un pouvoir qui n'existait pas. Au contraire, parmi nous, le géant de la presse a grandi bercé par l'opinion publique , et les nombreuses entraves qu'on a essayé de lui opposer sont tout simplement les preuves de sa force.

C'est ainsi que les mœurs, nous ne pouvons trop cesser de le redire, l'emportent éternellement sur les lois. Les lois anglaises n'établissent rien en faveur de la liberté de la presse, qui cependant triomphe sous la protection des mœurs. Les lois turques essayent de favoriser la presse qui ne se trouve pas dans les mœurs et qui ne peut pas s'établir. Les législateurs ignorants spéculent toujours sur la puissance de leurs arrêts. Ils devraient calculer la force de résistance des mœurs. S'il y a au monde une législation hostile au développement des libertés humaines , au libre exercice de l'intelligence et à l'expression de tous les désirs ou de tous les regrets populaires, c'est la législation anglaise; Delolme n'en fait que le roman. La tyrannie la plus avide de pouvoir chercherait en vain un édifice plus commode : le génie du peuple a triomphé de l'enveloppe de servitude qui lui a été imposée. La sève puissante d'indépendance qui a toujours caractérisé le peuple anglais s'est fait jour à travers la rude écorce des institutions féodales et aristocratiques. L'obéissance passive a toujours été dans le texte de la loi, la résistance dans le caractère de la nation. C'est ainsi que la puissance de certains arbres traverse un aubier dur comme le fer et fait jaillir à travers ce puissant rempart des branches luxuriantes. Ce ne sont point les rois ou les sénats qui font la destinée des peuples ; les peuples font leur destinée propre et celle de leurs rois. Écoutez ce que dit Hume :

« Il est évident que jamais sermon dicté par la cour, jamais pamphlet absolutiste ne favorisa l'obéissance passive plus que ne le fait le texte de nos lois ellesmêmes. » Burke laisse échapper le même aveu. « Nos lois, dit-il, ne s'embarrassent guère du maintien de nos libertés; elles s'occupent, et elles ont raison, de rendre le gouvernement facile. Toutes les fois qu'une personne non autorisée par la loi s'arme en faveur de l'indépendance publique, il suffit d'employer la loi elle-même pour l'écraser. En général, la sévérité de cette loi est telle que si l'institution du jury n'en modérait la dureté, il serait impossible de défendre les libertés populaires. » Encore faut-il ajouter que ce remède, indiqué par Burke, est bien loin de posséder toute l'efficacité qu'on lui attribue. Le jury est chose mobile, inconstante, tantôt favorable au pouvoir, tantôt armé de colère contre la sédition. Sous Henri VIII et Charles Vil, le jury existait : il n'opposa que de faibles barrières aux usurpations de la couronne.' Préparez l'opinion publique; ameutez la bourgeoisie contre telle ou telle classe d'hommes, vous verrez quel insti'ument docile vous offriront les jurés les plus intègres. S'il y a un contre-poids à la législation anglaise, où faut -il donc le chercher? Dans la vertu publique, dans le sentiment de la dignité anglaise, dans la force virile et dans la moralité des individus, des familles, des masses.

Blackstone a raison de comparer le système des

lois anglaises « à un vieux château gothique, mais réorganisé par v:n architecte moderne et réparé de manière à suffire aux besoins d'un habitant de nos jours. Les murs crénelés (ajoute ce jurisconsulte, qui se livre une fois par hasard à un mouvement politique), les tourelles hérissées de fortifications, les vastes salles de réception et de banquet, conservent leur vénérable et antique magnificence. Mais on les néglige un peu : tout cela est inutile. Traversez quelques escaliers incommodes, quelques corridors sombres, vous trouverez plus loin des appartements modernes, dont la commodité, la disposition élégante vous étonneront. » En effet, c'est à travers un labyrinthe de vieilles voûtes tyranniques et de sombres arcades que l'on parvient à ce grand sanctuaire, aujourd'hui regardé comme inviolable, la liberté de la presse. Les Anglais des deux derniers siècles ne l'ont pratiquée , éclairée, soutenue et consolidée que par artifice, à force de travail et de persévérance. Il n'y a pas de clef légale pour y parvenir, vous la chercheriez en vain dans le plan de votre constitution. Nos honorables ancêtres avaient besoin d'une chapelle, d'une salle d'armes et d'une salle de festin. Que leur importait la bibliothèque? Elle s'est élevée, pour ainsi dire, d'elle même; proscrite par l'ancienne loi, cette liberté de la presse existe on ne sait comment ; sa vie est plus puissante et plus difficile à expliquer que si elle était écrite dans vingt statuts ; elle a pris naissance dans le

développement de toutes nos pensées les plus viriles, de tous nos sentiments les plus ineffaçables.

C'est par la presse que la classe moyenne s'élève progressivement à ce niveau, qui lui assure une forte position sociale et qui l'éclairé en la moralisant. C'est la liberté de la presse qui donne le ton à tous les sentiments populaires. C'est elle qui apprend aux hommes à se respecter, et comme individu et comme nation. Sans que la liberté de la presse soit autorisée et établie par aucune loi, la seule persuasion qu'elle est nécessaire suffit pour inspirer aux citoyens le désir de la défendre, l'ardeur de la posséder. Le fantôme même de la liberté de la presse est utile. En Angleterre, la législation punit sévèrement quiconque jette du blâme sur les magistrats et les détenteurs de la force publique. Or, comment critiquer les actes du gouvernement sans blâmer ceux qui le dirigent? Et comment jouir de la liberté de la presse, si l'on ne peut blâmer les actes du gouvernement? C'est le juif de Shakespeare, auquel on promet de couper une once de la chair de son ennemi, mais sous la condition expresse de ne pas verser une goutte de sang.

Un peuple a établi la liberté de la presse comme nécessité de son Code, et, par un étrange contraste, ce peuple commence à s'en plaindre. La liberté de la presse est pour les Américains le point fondamental du Credo politique ; le principal agent de la machine gouvernementale. Ecoutez la Revue américaine du

LA l>Ufc;SSE EN ANOLETEURE. lU'J

Nord : ^ Quelquefois, dit-elle, d'étranges scrupules de conscience viennent nous assaillir, quand nous sommes témoins de la licence enVénéc à laquelle s'abandonnent les écrivains qui coopèrent à plusieurs de nos journaux. Nous sommes persuadés, continue cette Revue, qu'on trouvera moyen de remédier aux résultats les plus nuisibles et les plus graves de cet abus, sans empiéter réellement sur la liberté de chacun de nous. Déjà les hommes sages et bien intentionnés ont fait de nombreux efforts pour corriger les mauvaises tendances et favoriser les bons principes. C'est vers ce but que sont dirigées les associations pour répandre les connaissances utiles, associations nombreuses en Amérique et en Angleterre.

«Les voyageurs sont frappés de l'indécente et injurieuse verve avec laquelle nos journalistes traitent les sujets les plus graves et les hommes les plus estimés. Le talent littéraire des mêmes journaux est singulièrement rabaissé par cette habitude. On ne se donne aucune peine pour écrire dans des journaux, lorsqu'il est généralement reconnu que ces derniers ne sont que les organe^ des passions les plus basses et les plus vénales. » Que conclure de ces paroles sévères du journaliste américain ? Que les habitants des États- Unis vivent au milieu des abus de la presse, et les ressentent vivement, tandis que nous qui n'avons pas cessé d'être contrariés dans le désir ardent qu'elle nous inspirait, nous n'avons senti que sa grandeur,

no LA PRESSE EN ANGLETERRE.

nous n'avons aspiré qu'à la voir aflermie sur son trône. Les juges et les tribunaux auront beau faire, la liberté de la presse correspondra toujours à la liberté de la parole, dont elle n'est qu'une autre expression. Jamais, malgré les efl'orts des jurisconsultes, vous ne parviendrez à marquer exactement la limite de ce qui est permis ou de ce qui ne l'est pas en fait d'attaques contre le gouvernement. La Belgique, dont l'affaire principale semble être de prêter de temps en temps à rire à l'Europe, et de parodier les grands mouvements politiques , comme elle contrefait les grandes œuvres littéraires, a prouvé récemment toute la futilité dont la presse est l'objet. Elle' a essayé de faire un règlement à cet égard, et on a décrété que toute critique décente serait regardée comme légitime. Or, quelle est la critique décente ? Et comment la distinguer de la critique indécente ? Les législateurs belges ont oublié de nous fournir le critérium nécessaire.

Une nation décidée à parler librement sa pensée vaincra tous les obstacles. Voyez l'Angleterre.

La loi veut que lés séances du Parlement soient de véritables huis clos : et lé monde entier sait ce qui se passe dans le Parlement. A peine le dernier discours du dernier membre est-il prononcé, cent mille journaux le propagent. Tous les membres du gouvernement sont critiqués le matin et le soir d'une manière régulière et périodique ; et il n'y a pas une

LA PRESSE EN ANGLETERRE. i\\

seule ligne des journaux de l'opposition que l'on ne puisse inculper de haute trahison, si la loi était exactement appliquée. Bizarre triomphe du génie (Vun peuple sur la législation : triomphe d'autant plus remarquable que ce peuple, conservant toujours du respect pour ses lois, ne cesse pas de les blesser ou de les éluder, comme ces gens que l'on vénère sans écouter leurs oracles.

Tout cela peut être ridicule en théorie, mais que les résultats ont été grands 1 Quel étrange mécanisme que celui d'une publicité si invincible, si redoutable, en dépit de lois restrictives très -sévères ! Le pouvoir absolu ne pourrait durer vingt ans sous une telle organisation !

Tous les ministres se sont armés successivement contre cette liberté de la presse, qui n'existait que de fait, et que la loi réprouvait. Le père de Pitt, le grand Ghatham, avait bien deviné l'indépendance irrépressible de ce nouveau pouvoir. « La presse, dit-il, porte sa charte avec elle-même, et rien ne la comprimera jamais. » Cependant Pitt, dans son second budget de 1797, augmenta de cent pour cent le droit du timbre, et, en 1798, il fit passer un acte d'après lequel l'imprimeur, l'éditeur et deux propriétaires de chaque journal devaient signer leur nom dans un registre. D'énormes taxes ont été imposées aux journaux anglais, qui n'en ont pas moins été les instruments les plus puissants de la civilisation moderne.

Le droit du timbre est de A pence par feuille , avec une déduction de 20 0/0 à cause des droits qui pèsent sur les manufactures de papier ; le droit de timbre ne s'élève donc réellement qu'à trois pence un cinquième. Quant au prix du papier pour les grands journaux, on peut l'évaluer à 70 schellings le mille, un peu plus d'un penny un cinquième par feuille. Les journaux de Londres qui portent le prix nominal de 7 pence , sont vendus aux commissionnaires de journaux (qui les transmettent aux lecteurs! au prix de 13 schellings pour vingt-sept exemplaires, ou 5 pence 7/9 par feuille. L'éditeur et le propriétaire d'un journal, celui qui a avancé son capital, qui l'a risqué, qui a réuni tous les matériaux pour la publication de son œuvre, qui, en outre, s'est exposé aux poursuites judiciaires dont une telle publication offre toujours le danger, n'obtient pas d'autre rémunération qu'un penny sept neuvièmes, ou, si l'on veut, un penny, et trois fartings par feuille. Les commis-, sionnaires jouissent d'une forte remise : remise qui a bien moins pour objet de payer leur peine et leur commission que leurs avances de fonds et les risques courus par eux. Ce calcul total nous prouve que les cinq septièmes du prix que coûte un journal proviennent de l'impôt. En France, on n'a pas encore été aussi loin : la taxe prélevée sur chaque feuille de papier n'est que de 4 centimes. En Angleterre, le timbre et le prix très-élevé du papier entravent né-

cessairement la circulation des journaux. On s'arrange pour lire à frais communs le même journal, et les gains de l'éditeur diminuent.

Voilà de quels obstacles la presse est surchargée ; elle fonctionne puissamment, malgré tout cela, tant son énergie vitale est puissante. Un rédacteur de journal paie tout ce qu'il insère dans son journal, excepté les avertissements et les annonces. Un journal de Londres, dont la vente n'était pas des plus considérables, payait récemment une somme totale de 6,000 livres sterling par an pour sa rédaction proprement dite , sans parler d'autres frais accessoires, par exemple, du coût des journaux étrangers et des dépenses à faire pour obtenir les comptes rendus des tribunaux, les nouvelles des pays étrangers et des provinces, etc., etc. Chacun des journaux du matin paie plus de 3,000 livres sterling par an les comptes rendus des séances parlementaires. C'est sous ce rapport surtout que les journaux anglais l'emportent sur les journaux du monde entier. Leur fidélité, leur impartialité sont dignes d'éloges.

Quoique toute la constitution américaine repose exclusivement sur cette liberté de la presse, sur ce droit même dont on abuse aux Etats-Unis, les journaux de ce grand et nouveau continent sont loin de pouvoir rivaliser avec les feuilles périodiques de l'Angleterre. On dirait qu'un certain degré de contrainte est absolument nécessaire au développement éner-

il4 LA PRESSE EN ANGLETERRE.

gique de quelques institutions. Dans leur compte rendu des débats des Chambres, les journaux d'Amérique sont fort succincts ; dans la partie consacrée aux débats judiciaires, ils sont incomplets et irréguliers. Washington, ville bizarre, qui ressemble à ces cités d'Aristophane bâties dans les nuages ; ville dont les maisons attendent leur architecte et dont les rues sont tracées, mais non pavées ; Washington, étant le siège central de la législature, ne peut suffire à la dépense d'un seul journal, qui'donnerait avec exactitude et scrupule tous les débats du Sénat. Les autres journaux, de leur côté, sont remplis d'autres matières intéressantes et l'éloquence américaine languit encore dans cette .espèce d'obscurité qui accabla jadis Agamemnon, et qui le priva de sa gloire. Quant à la France, on ne peut pas dire qu'elle ait usé jusqu'ici, largement, complètement, noblement, de la liberté de la presse. Elle a su en abuser sans l'employer pour son bénéfice, pour son agrandissement, pour sa stabilisation. Lorsque l'éducation des peuples est faite, on ne voit plus les partis se montrer si partiaux, si injustes, si dèclamateurs, si incapables de rendre justice au parti adverse. On ne trouve dans les journaux de France que la plus infidèle image des débats législatifs ; nulle bonne foi dans les comptes rendus qu'ils publient ; jamais ils ne manquent de prêter des sottises et des absurdités aux orateurs qu'ils combattent, de tronquer leurs dis-

cours OU de donner une tournure ironique aux observations de détail destinées à compléter le tableau de la séance. Pour obtenir une idée à peu près précise d'une délibération de la Chambre des députés, on est réduit à parcourir lour à tour les journaux organes des difl'érents partis, et de formuler son opinion d'après leurs contradictions elles-mêmes, comme un commentateur des anciens compare les textes difïercnts pour obtenir la version véritable.

Il n'y a pas plus de trente ans que l'on est parvenu en Angleterre à ce résultat précieux, qui met, pour ainsi dire, à jour toutes les discussions des assemblées délibérantes. Non-seulement c'est un procédé tout nouveau; mais, comme nous l'avons déjà dit, la loi anglaise le frappe d'anathème. Avant les guerres de la Révolution, les journaux ne donnaient qu'un résumé fort abrégé des séances. L'éditeur de Jnnius, Woodfall, essaya de remplir cette lacune ; la tâche qu'il entreprenait était véritablement athlétique. Il assistait aux séances, et, au moyen de quelques notes, en employant les maigres documents que renfermaient les journaux du matin, il se trouvait à même de publier vers les quatre heures un compte rendu de la séance. Tout cela était encore extrêmement inexact. Il saisissait assez bien les mouvements oratoires ; sa mémoire lui rappelait les traits principaux et les grandes divisions d'un discours ; mais on ne connaissait en le lisant, ni le mouvement général des

affaires, ni les mille détails curieux dont se compose une séance parlementaire.

Le système actuel est l'œuvre de M. Perry, rédacteur en chef du Mortimg chronicle. Aujourd'hui tous les journaux de quelque valeur emploient de dix à quatorze personnes à cet usage : ce sont les reporters. Chacun d'eux passe trois quarts d'heure ou une heure dans la galerie de la Chambre des communes ou dans celle de la Chambre des pairs, après quoi son confrère vient le remplacer. Le reporter sorti de la Chambre consulte les notes et écrit aussitôt les discours qu'il vient d'entendre et qu'une mémoire exercée lui permet de reproduire presque mot pour mot.

La sténographie, que l'on a souvent essayé d'employer, est depuis longtemps tombée dans le discrédit. Il est rare que le sténographe habile joigne au talent qu'il possède d'autres facultés plus nécessaires; trop souvent la partie matérielle de l'œuvre qu'il exécute l'absorbe et l'envahit. Il accorde peu d'attention à la série des arguments que les orateurs em- ])loient ; il ne s'occupe que de son affaire ; il est sténographe avant tout. Ces traits et ces lignes qui, par la suppression d'une voyelle, lui offrent d'une manière indistincte et vague le souvenir lointain des périodes reproduites, mais non écrites par lui, usurpent invinciblement son attention. Rarement sait-il supprimer une répétition oiseuse, et donner le sens des

(3|iithètes et des substantifs parasites qu'un impiovisateur accumule en cherchant sa pensée. Enfin, c'est moins un copiste inleliigent, qu'une machine plus un moins parfaite. La plupart des reporters ont renoncé à la sténographie ; mais quand, à l'intelligence et à la capacité nécessaires, on joint la faculté de sténographier de temps en temps les passages vraiment remarquables, on arrive à une grande supériorité.

C'est au moyen de la division du travail que l'on a obtenu ces résultats. Après avoir écouté un discours d'une heure, le reporter s'enferme et en passe deux à rédiger ce qu'il a entendu. Le grand nombre de personnes ainsi employées, et l'habitude qu'elles ont de ce travail, permettent de tirer et de publier à sept ou huit heures du matin les débats d'une séance qui s'est prolongée jusqu'à deux ou trois heures.

La précipitation ne nuit en rien à l'exactitude. Nonseulement chaque discours est correctement reproduit, mais tous les incidents de la séance se trouvent notés avec soin ; on y ajoute môme des citations et des observations curieuses empruntées aux antécédents parlementaires.

Les améliorations matérielles de l'industrie ont beaucoup contribué à ces étonnantes conquêtes. Il n'y a pas quinze ans que la presse mécanique est en usage et qu'elle est venue remédier aux inconvénients graves de la presse à bras. On devait quelques inventions utiles, mais incomplètes, au comte de Stanhope.

Deux cent cinquante feuilles imprimées d'iin seul côté, voilà tout ce que pouvait produire une heure de travail soutenu. A force d'activité, et en employant beaucoup de bras, on parvenait à doubler ce nombre.

La concurrence, les rivalités, le besoin de satisfaire des abonnés exigeants, forçaient les éditeurs à préparer deux ou trois compositions différentes du même texte, afin d'augmenter la rapidité du travail.

Il y a quinze ans, l'application de la vapeur à la presse fut le résultat des longs efforts et des calculs habiles de M. Walter, gérant et propriétaire du Times. Ce nom peut être cité parmi ceux des bienfaiteurs de l'époque ; personne n'a montré dans ces derniers temps plus d'audace dans les combinaisons, plus de justesse dans les vues Industrielles. Un grand nombre de tentatives perdues et des avances considérables furent enfin couronnées de succès, M. Kœnig, artiste allemand, construisit une presse mécanique à vapeur, qui imprima d'abord douze à treize cents feuilles par heure, et qui, perfectionnée, en donne aujourd'hui deux mille et même deux mille cinq cents par heure.

Ainsi, dans un temps donné, la presse mécanique est dix fois plus féconde que la presse à bras dans les occasions ordinaires, et cinq fois plus productive qu'elle, lorsqu'on la dirigeait avec une grande activité.

Voilà quel formidable organe de publicité s'est

(Habli en face du vionx statut, lé^alisr par los deux ('Jiamhres du Parlement, (;t qui défend , sous des peines graves, la publication des débats. Mais, nous le répétons sans ce.sse, parce que la vie des ])euples se trouve là : les mœurs, qui sont le peuple même, triomphent éternellement des lois, qui ne sont qu'une lettre morte. Sans avoir jamais révoqué son statut, le Parlement accorde, par le fait, aux journalistes des privilèges et des facilités qui se trouvent en contradiction directe et incessante avec le texte de la loi. Ils entrent par une porte particulière dans la galerie réservée au public; et lorsque la foule est obligée de sortir, il leur est permis de rester à leur place. Il est vrai que la situation de cette galerie est si incommode et si éloignée des bancs des orateurs que souvent la Voix faible de quelques-uns d'entre eux n'arrive pas aux journalistes. Est-ce coquetterie? est-ce négligence ? ou veut-on se réserver le droit d'imputer au feporter les bévues du représentant de la natiori? Nous ne porterons aucun jugement à ce sujet;

Cette nouvelle organisation de la presse périodique en Angleterre a eu plusieurs résultats singuliers. Lés i'epo7'ters, formant une classe d'hommes à part qui n'est inféodée à aucune opinion, mais dont l'influenCë et la considération dépendent du degré d'exactitude avec lequel ils s'acquittent de leur travail, ont intérêt à ce que leurs comptes rendus donnent une copié fidèle de la situation des Chambres. Ils ont un esprit

(le corps, ils se respectent, et comme ils peuvent passer d'un journal à l'autre, ils ne s'attachent spécialement à aucun parti. Jamais rédacteur en chef de journal ne demande à son reporter aucune sympathie d'opinion politique.

Gomme toute infidélité commise par un des membres de cette espèce d'association porte atteinte à l'estime dont le corps entier veut jouir, ils ont en horreur les altérations, les interprétations, les suppressiohs, dont la partialité des journaux français a fait une habitude. Fatigués d'ailleurs de ces logomachies politiques dont ils fatiguent eux-mêmes le public, ils ne prennent aucun intérêt au triomphe et à la défaite des tories et des wighs. Remplir exactement et consciencieusement leur tâche, c'est tout ce qu'ils veulent et prétendent.

Beaucoup de publicistes anglais réclament aujourd'hui la suppression de ces droits du timbre, qui pèsent de tout leur poids sur la presse des journaux. Les avertissements et les annonces les soutiennent seuls. La loi non-seulement exige que le prix du journal ne dépasse pas sept pence, mais que la feuille imprimée n'ait pas plus de trente-deux pouces de long sur vingtdeux de large. Toute feuille supplémentaire doit payer le droit de timbre à part. Que de précautions prises pour que les lecteurs aient à recueillir le moins de documents possible, et les éditeurs le moins d'argent possible! Quand les annonces sont très-abondantes,

LA PRESSE EN ANGLETERRE. I:il

il faut ou les rejeter, c'est-à-dire se privci- d'un béiiético ceitain, ou payer trois pence et demi jiar fruilic supplémentaire. Ce moyen de publicité est donc entravé ; le commerce est privé d'annonces; les éditeurs perdent une partie de leurs ressources, et le trésor royal lui-même (l'Echiquier) se prive d'une partie de son revenu, puisque chaque annonce lui i)aie une taxe de trois schellings six deniers.

Nous avons parlé des journaux avec quelque étendue, parce qu'ils sont le dernier résultat (le la liberté de la presse, et que, malgré les obstacles qu'ils ont encore à vaincre, ce sont là les plus grands instruments de la civilisation moderne. Leur utilité .ne consiste pas tant dans les connaissances positives qu'ils renferment que dans l'influence politique qu'ils exercent, en invitant la masse du peuple à comprendre et à savoir. Un pays sillonné par les journaux est un pays couvert de conducteurs électriques, prêts à porter d'un bout à l'autre du territoire la lumière et la foudre. Dès qu'une étincelle brille à l'horizon, tout s'agite, et ce qui n'était qu'un point imperceptible devient bientôt un rayon lumineux. « Vo3'ez-vous, dit l'auteur des Bulles de savon lancées par un vieillard, ce petit bonhomme assis sur une haute escabelle? Son visage est malpropre, ses mains sont noires, il n'a pas dix ans, il ne fait autre chose pendant la journée que de remplacer une feuille blanche par une feuille imprimée, et une imprimée par une feuille blanche. 11 continue

ce travail mécanique jour et nuit, matin et soir, sous la lueur douteuse et jaunâtre d'une lampe suspendue à la voûte. Eh bien ! ce petit garçon , inconnu dans la société, dont la profession n'a pas de nom dans aucune langue , il est plus puissant et plus fort que l'autocrate de toutes les Russies ; tant que les feuilles blanches et imprimées sortiront successivement de sa petite main, l'invasion des barbares sera impossible. Voilà le grand antagoniste de la Russie conquérante. Il amorce en une heure plus de deux mille feuilles de papier plus puissantes que deux mille canons. »

Un journal, en effet, est l'unique instrument capable d'armer l'individu de toutes les lumières acquises par la communauté» Pénétrez dans un pays sans journaux : vous serez effrayé de la masse de préjugés et des notions dangereuses ou perverses qui s'y trou- Vent répandus. C'est dans de tels pays que l'on pend et que l'on égorge les meuniers et les boulangers dans les tempe de famine. Autrefois, dès que la disette menaçait les nations européennes j on avait des anathèmes contre les sorciers et contre tous les marchands de substances alimentaires; ajdurd'hui les journaux hous apprennent à observer les variations des mafdhés, à supputer les mercuriales, à distinguer les bonnes et les mauvaises années. Le plus mince artisan porte ses regards au delà du cercle étroit de ses observations personnelles. Des dissertations politiques et des prédications de morale atteindraient difficile-

LA PRESSE EN ANGLETERRE. i?3

ment le môme but; au lieu de se renfermer dans le domaine do ses intérêts domestiques, on finit par savoir qu'une chaîne invincible et immense unit tous les intérêts et tous les rapports, depuis la circonférence de l'état social jusqu'au plus petit des groupes qui le composent. Quelque étroite que soit l'intelligence d'un homme, cette habitude de curiosité, d'observation, ne peut manquer d'augmenter le nombre de ses idées et d'élargir son intelligence. Qu'il y ait de grands et nombreux abus inhérents à ce développement de la liberté, nous ne le nions pas; noiis avons vu les femmes et les filles des ministres d'Etat frappées de calomnies absurdes et atroces, seulement parce qu'elles étaient filles et femmes de ces ministres. Mais il est certain que les avantages de la liberté de la presse sont généraux et constants, ses désavantages et ses dangers partiels et accidentels. Toutes les fois que les Cours de justice ont rendu leur sentence dans l'ombre et sans écho, les meurtres judiciaires ont été fréquents, l'iniquité s'est assise sur les bancs des tribunaux. La liberté de la presse eût arraché le comte de Lally-Tollendal à l'échafaud ; elle eût suspendu la hache de presque tous les bourreaux qui ont fait tomber des têtes innocentes.

Aussi la défense de ce droit unique franchement prohibé par nos lois, hautement avoué par les interprètes mêmes des lois, a-t-elle occupé une place immense dans la vie des hommes les plus célèbres de

l'Angleterre. Ghatam , Danius, Erskine, Fox, Gurzan, Mackintosh, se sont dévoués à la liberté de la presse. On trouverait dans leurs œuvres plus de passages éloquents, plus d'élans oratoires en faveur de cette précieuse garantie , qu'il ne se trouve de recommandations morales et d'exhortations à la charité chrétienne dans les Pères de l'Eglise. Erskine a consacré sa vie à ce sujet unique. Les neuf dixièmes des causes plaidées par cet admirable .orateur et cet avocat sans rival, furent des causes de presse. Le premier, il détruisit le système des interprétations, système qui permettait au juge de qualifier de trahison Tacte le plus insignifiant, commenté avec quelque habileté.

Erskine prouva aussi que ce n'était pas sur des mots seulement, mais sur l'intention générale, que Ton devait se baser dans les procès de presse; il ramena les jurés au sentiment de leur devoir. C'est d'après la doctrine introduite par Erskine que la législation anglaise procède maintenant; ces règles, posées par cet esprit supérieur, dominent toute la matière. Sans disconvenir des abus que la presse peut faire naître ou multiplier, il a forcé tous les bons esprits à reconnaître que ces abus ont pour compensation des conquêtes immenses. Dans son plaidoyer pour Stockdale : « N'éteignez pas la liberté de la presse, ne suspendez pas les terreurs du châtiment au-dessus de la raison humaine. Les esprits qui s'y soumettraient deviendraient incapables de produire ces grandes et nobles œuvres

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qui éclaiiont les bases de toute politique, les origines de tout gouvernement; il deviendrait impossible, à plus forte raison, d"a[tpliipi('i' le remède du bon sens aux conjectures critiques , aux mouvements sociaux, et de réparai' les brèches faites à notre constitution. Sous de pareilles terreurs, on verrait s'éteindre les grands flambeaux de la civilisation et de la science. Souvenez-vous que rien n'est grand dans le monde physique et moral, sans une certaine indépendance irrégulière et sauvage. Ou renonçons à ces bienfaits, ou acceptons-les avec leur alliage. Le génie marche seul; il paraît errer au hasard; la majesté et la vigueur de son pas le justifient. Les grands fleuves emportent leurs rivages et entraînent les troupeaux que les pâturages alimentent. Mais si les eaux ne débordaient pas, le sol resterait infertile, et tout périrait. Les orages ébranlent nos maisons et dispersent les navires de notre commerce; mais leur souffle vengeur éveille l'indolence des éléments qui, sans eux, engendrei'aient la contagion. Enfin la liberté, ce dernier don que l'Etre suprême a fait à ses créatures, ce présent sublime, il faut la recevoir telle que Dieu la donne. Vous pouvez bien faire d'elle un modeste et timide enfant, vous pouvez bien la priver de son énergie et de sa force ; mais ce ne sera plus la liberté. »

Dans le procès de lord Gordon, les accusateurs avaient développé de leur mieux la théorie des interprétations ; des révoltes populaires ayant sui^^ la pu-

blication de plusieurs pamphlets écrits par ce lord, on en tirait d'induction que c'était lui qui était coupable de ces excès , et qui les avait provoqués. En effet, tout le système de nos anciennes lois favorisait cette manière de procéder, que l'éloquent Erskine accable de toute son éloquence.

« Eh quoi ! messieurs , s'écriait-il , il suffira de voir ces conséquences prétendues , au lieu de juger les intentions, les motifs et les faits? Y a-t-il rien de plus contraire à la charité chrétienne que d'attribuer à un homme des intentions perverses, seulement parce qu'un malheur qu'il ne prévoyait pas a résulté de ses écrits ou de ses actes ? S'il plaît au premier bandit d'assassiner un usurier, parce que , dira-t-il , la Bible parle des usuriers avec mépris , sera-ce la Bible qu'il faudra condamner? Si des crimes déplorables ont été commis récemment, crimes que l'on doit attribuer à l'indolence des magistrats, à l'aveuglement de la police et à sa mauvaise administration, par quelle atroce injustice essaierait-on d'établir je ne sais quel chimérique rapport entre ces actes et les écrits d'un publiciste politique. »

Le procès de Stockdale servit à établir un autre précédent non moins utile. La tâche de l'orateur était difficile ; il avait à lutter non-seulement contre les préjugés populaires , mais contre l'éloquence entraînante de Burke et de Sheridan. Hastings, vice -roi de l'Inde anglaise , chargé de conserver par la force un

grand royaume acquis par la ruse, était traîné, comme coupable des actes les plus tyranniqucs, devant la suprême Cour de justice. Un ministre écossais nommé Ijogan, homme de talent et de courage éleva la voix en faveur du vice-roi. Stockdale, éditeur anglais, publia son livre, dans lequel la Chambre des communes était injuriée et comparée à un tribunal d'inquisition. Dicté par un louable amour de l'humanité et de la justice, ce pamphlet, qui contrariait d'ailleurs le mouvement presque toujours effréné de l'esprit public, contenait beaucoup d'expressions outrageantes pour les juges, les pairs et les accusateurs d'Hastings. Le célèbre Fox dénonça l'auteur. Il s'agissait pour Erskine de distinguer l'intention du fait, et de défendre la liberté de la presse sous sa forme la plus attaquable, lorsqu'elle ne peut justifier ses excès que par la droiture de ses intentions. Le plaidoyer d'Erskine est un chef-d'œuvre de dialectique et d'éloquence. Il se garde bien de soutenir la cause de Hastings lui-même ; toute son argumentation porte sur le droit d'un citoyen anglais qui veut défendre un accusé malheureux et dont l'enthousiasme ne doit pas lui être imputé à crime. C'est à ce propos qu'il fait sentir la position cruelle d'Hastings , livré en même temps à la haine populaire et aux attaques des plus puissants esprits de l'époque.

« Voyez-le, dit-il; il est en face du tribunal le plus redoutable, investi d'une sainte et haute autorité, en-

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touré de vénération, composé de tout ce qu'il y a dans notre pays de supériorités intellectuelles et scientifiques. La foule se presse à Westminster, et ce grand drame remue toutes les âmes dans leur profondeur. La curiosité est éveillée ; les cœurs palpitent de terreur et d'attente, et chaque jour se succèdent les premiers hommes de ce royaume , parlant à toutes les passions, faisant tomber sur l'accusé des invectives qui l'emportent sur celles des orateurs anciens ; éveillant l'indignation publique contre l'accusé ; piquant au vif l'orgueil national; reprochant à ce représentant de l'Angleterre l'atrocité de ses actes, la perfidie de ses transactions ; soulevant contre lui toutes les haines; montrant la nature outragée et l'humanité violée; ne laissant jamais faiblir l'énergie de leur éloquence, toujours terribles, tragiques, emportés; ambitieux comme tous les grands hommes, et ne négligeant aucune des ressources par lesquelles le talent cherche la gloire; infatigables, en un mot, comme gens qui ont la persuasion intime de l'équité de leur cause : Messieurs , c'est sous le feu de cette terrible batterie , lorsque cet interminable procès frappait de stupeur toute l'Angleterre attentive , que l'auteur du pamphlet a pris la plume...

« Mais, Messieurs, je ne suis point l'avocat de M. Hastings; je ne m'occupe ni de son crime ni de son innocence; je ne parle de son procès que comme d'une matière collatérale au procès de mon client. Si les

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domaines anglais dans l'Inde ont été conseivés, si l'intérêt national a été servi, i|iie dcinandt'i' de plus? C'est folie et absurdité de sounietli-e aux Inis de la justice intègre et de la philanthropie rexcrcice d'un pouvoir qui foulait aux pieds ces mêmes droits ? Il jieut, il doit avoir violé les ordres immortels de la nature et de Dieu; mais n'était-il pas le vice-roi fidèle d'un empire arraché à ses maîtres, baigné du sang de ses sujets contre les lois de Dieu et de la nature? Il peut, il doit avoir maintenu son autorité sur des populations abjectes et serviles, en les écrasant, en les insultant, en les décimant ; mais n'était-il pas le fidèle administrateur d'un gouvernement sans sympathie avec les peuples de l'Inde, gouvernement qui ne s'appuie sur rien de national, sur aucune confiance', sur aucune similitude d'intérêt, et qui n'a d'autre instrument que l'alternative de la force et de la ruse? Les malheureux indigènes de la péninsule indienne, énervés par leur climat,, brisés par la civilisation supérieure qui s'empare d'eux, retrouvent de temps à autre cette énergie furieuse et cette vigueur qui ne manquent jamais à la nature humaine outragée. Si l'on veut les gouverner, une verge de fer est indispensable. Il y a longtemps que notre pouvoir dans l'Inde aurait croulé, si, pour étayer un empire que Dieu ne nous avait pas donné, toutes les ressources de la violence guerrière et de la ruse administrative ne s'étaient alliées ; si l'on n'avait pas employé dans cette œuvre

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que le ciel condamnej tous les moyens quïl réprouve. « Je le vois, Messieurs, cette manière de considérer le sujet qui nous occupe vous surprend et vous touche. En effet, ce ne sont pas les livres muets et morts que j'ai consultés, c'est l'expérience, c'est le cœur humain, c'est l'histoire. J'ai vécu au milieu de nations asservies à notre autorité qu'elles abhorrent; j'ai connu leurs sentiments, leurs pensées, leur résistance, leur moralité, leur douleur. Je sais quelle est la seule manière de les vaincre , de les dompter ou d'apaiser leur rage. J'ai vu dans ma première jeunesse un prince sauvage et nu, qui tenait à la main le petit faisceau de petits bâtons destinés à rappeler à son souvenir les arguments de sa barbare éloquence, s'écrier : « Quel est celui qui fait naître au sein de ces hautes montagnes le fleuve qui va se perdre dans l'Océan? Celui qui élève et prolonge sur les continents l'ombre gigantesque de ces forêts, et qui les détruit et les abat par le tonnerre? Quel est-il? C'est le même être qui vous a donné votre patrie, de l'autre côté de la mer, et qui nous a assigné la nôtre en nous ordonnant de la défendre. Et nous la défendrons, continuait le guerrier, lançant avec violence son tomahawk sur la terre et poussant le cri de carnage de sa tribu. » Voilà , Messieurs, ce que pensent et sentent tous les hommes asservis. Pour gouverner ceux auxquels on ne peut demander aucune afl'ection, il n'y a qu'une ressource, qu'un moyen : la crainte.

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« Souvenoz-vuiis que cet immense pouvoir asiatique dont vous jouissez , vous ne le devez pas aux sympathies humaines; vous ne pouvez le maintenir par aucune sympathie, par aucune délicate et douce méthode de gouvernement, La chai'ité, la bienveillance, n'ont point fondé son empire et sont impuissantes à le soutenir. Voici deux cent mille hommes qui ont des chevaux , des armes, des éléphants , de la poudre à canon, et qui vous redemandent à grands cris les trésors que vous leur avez dérobés, les royaumes que vous leur avez pris !

« Allez donc leur répondre des paroles de douceur, de paix et d'affection. Vos soldats se révoltent; vous levez un impôt pour solder leur paie* Cela est injuste, nul doute. Vous avez conclu un traité qui vous défend d'augmenter les taxes; j'en conviens; mais hélas! sans cette augmentation l'administration elle-même tombe. Je sais qu'il est indécent , immoral de pénétrer dans la zenana que les femmes habitent , et que cette violation est surtout odieuse aux peuples orien-^ taiix. Mais il s'agit de prendre une ville et d'y pénétrer en se frayant un passage par la zenana ; que faire? Rendre son éclat à l'honneur national^ sa dignité à la moralité anglaise? Alors rappelez vos troupes, détruisez vos comptoirs j ordonnez à vos négociants d'oubliée leur empiré Oriental.

« Mais si amoureuse de tyrannie et d'or, l'Angleterre veut dominer des nations lointaines ; hostiles.

qui couvrent un espace de terrain bien plus étendu que nos îles natales: si elle y envoie des vice-rois sans autre instruction que l'ordre d"y conserver ces territoires et d'y maintenir la domination britannique, avec quelle apparence de raison viendra-t-elle , je le demande, trôner sur je ne sais quelle chaise curule de moralité sévère et reprocher à ses agents l'exécution des ordres qu'elle-même a donnés ? De quel droit les accusera-t-elle ? De quel droit condamnera-t-elle, non rimmoralité qui naît de ses proprés actes, mais l'excès de cette immoralité ? De quel droit dira-t-elle : — J'ai contrevenu aux lois éternelles et je suis innocente; vous avez outre-passé mes ordres et vous êtes coupable.

« Voilà ce que mon client a senti , ce qu'il a pensé. Si dans l'ardeur de son émotion , il a laissé échapper quelques expressions peu mesurées, le condamnerezvous à l'infamie, à la prison, à l'amende ! Jugerez- vous une parole peu modérée?Frapperez-vousune épithète malsonnante, au lieu de penser à la pureté, à la noblesse de l'intention? Ce que l'homme équitable et vertueux doit demander au Très-Haut avec le plus d'instances , c'est que la justice humaine soit pure, élevée, bienfaisante comme la céleste justice! Ah! malheur à vous. Messieurs, malheur à vous, si le grand Etre vous jugeait plus tard d'après les règles que l'on vient poser: malheur à vous, si l'on comptait avec tant de rigidité, ^i Tun frappait avec tant de rigueur

chaque mol , chaque geste, chaque démarche inconvenante et peu modérée! Non, non; dans ce vaste et triste volume de notre vie, ce ne seront pas les innombrables erreurs de détail que Tange notera pour nous perdre. L'intention g(''nérale , la charité envers les hommes, le bon ou le mauvais voub^ir, seront appréciés. Nos imperfections nous écraseraient si l'indulgence céleste n'avait pas une autre règle, une autre mesure, un tribunal plus élevé et plus digne d'elle. Quand nos plus graves erreurs se trouveront alliées et itdiércntes à quelque sentiment honorable, à quelque noble et généreux élan, à quelque parcelle de la flamme divine; oh! je n'en doute pas, nous serons pardonnes. L'homme , croyez-moi, Messieurs, l'homme qui ne comptera dans sa vie que ce genre de fautes , pourra marcher sans crainte dans l'ombre de la mort. Ces taches , si fréquentes et si nombreuses dans l'existence semée des plus éclatantes vertus, s'efl'aceront sous la lumière de la miséricorde divine. Faibles créatures, nos fragilités ne trouveront pas un accusateur acharné; nos mouvementà> de sen- .sibilité et de ferveur, de dévouement, de bonté, de pardon généreux , trouveront un arbitre équitable, qui les placera dans la balance, et les opposera aux mille fautes de notre vie ! »

Stockdale fut acquitté : l'orateur eut la gloire de fonder la doctrine d'après laquelle l'intention coupable ou innocente d'un écrit constitue sa criminalité.

OU entraîne l'absolution de l'auteur. C'est là, en effet, le fond de toutes les discussions sur la liberté de la presse. Erskine conduisit l'Angleterre à ce résultat important, qui assura l'omnipotence des jurés et les constitua arbitres, non-seulement du fait, mais de la manière d'appliquer la loi : changement nécessaire et qui n'a eu lieu que dans ces derniers temps.

Le célèbre Mackintosh peut compter parmi les athlètes victorieux de cette belle cause. Il se présenta en 1809 un étrange procès dont jamais l'analogue ne se retrouvera sans doute à aucune époque , dans aucune histoire. Un nommé Peltier, émigré français, qui publiait sous le nom de V Ambigu une foule de fragments empruntés aux journaux de France, et plus ou moins défavorables à Bonaparte, alors premier consul, fut mis en jugement comme ayant inséré dans sa feuille des provoéations directes à l'assassinat de Bonaparte, On ne pouvait nier le fait , Mackintosh se chargea de la défense , et composa un plaidoyer, non en faveur du libelliste Peltier, mais en faveur de la liberté de la presse. Son éloquence est celle du philosophe, non celle de l'avocat; ses vues prophétiques s'étendent au loin, et la majesté de l'histoire se mêle à la sagacité du jurisconsulte. Quelques passages sont marqués du sceau d'une prévision frappante,

«Messieurs, nous sommes au commencement d'une grande lutte entre la seule presse libre de l'Europe et un grand pouvoir, le pouvoir absolu. Aujoui'd'hui la

presse anglaise est seule libre : privilège qu'elle parlagoait autrefois, avani le grand cataclysme de la Révolution française avec la presse de plusieurs autres pays. Seule elle est debout, et elle vaincra, soyez-en sûrs; de faibles Etats qui n'avaient acquis de valeur dans la balance européenne que parce qu'ils s'étaient constitués centres de civilisation, d'industrie et de liberté, viennent d'être balayés à la fois par le grand orage politique. Dernier asile de la libre discussion, ce point de l'Europe est le seul où la raison humaine puisse s'exercer avec indépçndance sur les sujets les plus vitaux de l'ordre social. Ici seulement, et non ailleurs, on peut hardiment publier son opinion et flétrir de sa haine la tyrannie la plus menaçante. La Constitution de nos aïeux protège encore notre presse libre; les cœurs et les bras des Anglais l'environnent et la défendent; elle ne périra, j'ose le prédire, que sur les ruines de l'empire britannique. C'est là. Messieurs, une considération d'ordre majeur; oui, cette liberté subsiste encore , mais elle subsiste au milieu des ruines, et elle est isolée. Maintenez-là donc, que tous vos efforts la maintiennent ! »

Ce procès, que Mackintosh devait perdre, eut beaucoup de retentissement en Europe. La sagacité philosophique de Mackintosh avait touché du doigt le point principal delà grande querelle européenne. Oui, c'était bien entre la liberté de la presse et le pouvoir absolu que se débattait le grand litige de notre temps. Per-

sonne n'en a jamais douté, depuis l'époque où la voix du jurisconsulte anglais retentissait à la barre du tribunal. Au reste, il n'avait éclairci aucun point de jurisprudence, et c'est surtout comme preuve d'observation providentielle et de pénétration vive que nous citons le discours remarquable que madame de Staël a traduit.

Curran, oi-ateur irlandais, a aussi beaucoup contribué à l'atTranchissement de la presse. Il l'a fait valoir, lui, comme concourant à la sûreté des gouvernements, comme nécessaire à leur salut.

« Quand une communication publique s'établit entre les citoyens, dit-il, savez-vous. Messieurs , à quels dangers échappe le gouvernement lui-même? Je vais vous le dire. Laissez la presse libre, la sédition marche à découvert et en plein midi , le démagogue déclame et gesticule; il a son théâtre, il en use, il joue son rôle en face du public; mais bientôt, soit lassitude, vénalité, ennui, dégoût ou désappointement, il quitte la scène, il disparaît, on n'entend plus parler de lui. Supprimez la presse et la sédition se cache, c'est pendant la nuit, dans un profond secret, qu'elle accumule les éléments inflammables, les matières combustibles dont quelque jour l'explosion détruira l'état social! »

Malgré tous les changements introduits dans cette matière, la jurisprudence de la presse anglaise est encore un énorme chaos au milieu duquel règne de la manière la plus despotique le caprice d'un jury, Télo-

queiicc d'an avocat ou le soufllc incertain des opinions populaires. Le pilori qui, autrefois, était une des punitions des crimes de la presse , et qui rappelait les temps barbares a été supprimé. Aujourd'hui la pénalil('' (le la [)resse ne comprend que l'amende et la prison. Avant la Révolution il y avait des exemples d'emprisonnement pour dix années. Depuis cette époque, on n'a condamné les coupables qu'à une année , dixhuit mois ou deux ans de prison ; mais dans quelque endroit qu'il plaise au juge de faire transporter le coupable , acquitté ou convaincu , quand même le prisonnier ne serait pas jugé, il paie les frais. Une maxime que la jurisprudence anglaise ne perd jamais de vue c'est que la couronne n'a pas de frais à payer, ni de dommages et intérêts à recevoir. L'accusateur public qui attaque au nom de la couronne avait jadis le droit de réplique, sans que l'accusé pût répondre à son tour. On cherche à prouver d'abord la publication du libelle; c'est un fait clair comme le jour; puis la malveillance et l'intention perverse de l'éditeur et de l'auteur, intention que l'on déduit non-seulement des termes employés par l'écrivain, mais de mille circonstances qui s'y rapportent. Autrefois cette intention malveillante, ou malus animas, était appréciée par le juge seul et non par le jury, ce qui constituait une énorme différence.

La loi n'admet pas aujourd'hui même, la preuve des faits que le libelliste impute au gouvernement,

Elle ordonne au jury de se déclarer quant à la pureté ou à la malveillance des intentions de l'écrivain. Une fois convaincue sous ce rapport, il s'agit du châtiment à infliger au coupable, et c'est alors que, dans l'espoir de le mitiger ou de l'augmenter, l'accusateur et l'accusé essaient de prouver l'un la véi^té, l'autre la fausseté des assertions mises en avant par l'auteur du libelle. Telle est la situation équivoque et vague de la loi anglaise à cet égard. Si l'on en croit les partisans du radicalisme, aucune espèce d'injure de la presse ne doit être châtiée, parce que, disent-ils , la presse sert de contre-poison à elle-même et que ses plus dangereux efl"ets sont neutralisés par ses avantages. Tout au plus admettent-ils qu'un procès de presse pourrait être intenté dans le but de prouver la calomnie ou la vérité d'une attaque contre le gouvernement. Il est évident que tout ce code est vague, élastique, facile à détourner et à plier dans les sens les plus contraires. Un peuple qui connaît les droits et qui les soutient n'aura rien à craindre même d'un état de choses aussi dangereux et aussi incomplet que le nôtre , et la meilleure loi sur la presse deviendra périlleuse, quand un jury se trouvera disposé à exécuter aveuglément les ordres de la couronne et à favoriser ses usurpations. On peut être accusé de libelle et condamné sans qu'un grand jury s'assemble, sans être prévenu officiellement que les poursuites sont commencées, ou même sans être entendu. De 4806 à 1816, les ministres anglais ont usé

(!(• ce pouvoir avec la plus grande latitude, avec une extrême dureté. En un jour on vit vingt-six écrivains politiques accusés à la fois, et la moitié des journaux oilt's devant les assises. Une fois le procès commencé on ne le continua pas; l'épée de Damoclès resta suspendue sur leurs tètes. Quelques-uns d'entre eux furent ruinés par les dépenses auxquelles ce procédé inique les exposait. On ne voulait que cela; au moyen de la terreur, on voulait leur fermer la bouche et les contraindre à laisser le ministère agir à sa guise.

Quelques améliorations ont été introduites par lord Brougham : il a essayé de rétablir l'équilibre détruit et de remplacer l'accusé en matière de presse sur le niveau de tons les autres accusés, qui, avant la preuve faite, sont considérés comme innocents, non comme coupables. Le bill de lord Brougham a mitigé sans les détruire quelques-unes des iniquités de l'ancienne loi qui a conservé en grande partie son vague et son obscurité.

La propriété littéraire n'est pas mieux protégée par nos bizarres lois. Lorsqu'un contrefacteur s'empare de votre ouvrage et vous enlève, par une édition frauduleuse, une part de vos bénéfices légitimes, vous n'avez qu'une espèce de recours; vous demandez au grand chancelier qu'il s'interpose afin de faire cesser la fraude dont vous vous plaignez. Ce magistrat prend des informations et use de son libre arbitre : il peut ou lancer contre le libraire coupeible ce qu'on appelle

une injonctinn, c'est-à-dire lui défendre de continuer sa publication , ou même , dans certains cas , confisquer les exemplaires. Mais sïl juge l'ouvrage dangereux et par conséquent indigne de sa protection, il refuse l'injonction dont j'ai parlé. Dans ce dernier cas il arrive que le mauvais livre frappé d'anathème par le chancelier se répand plus aisément qu'un bon livre, puisqu'on donne au contrefacteur la faculté d'en multiplier les exemplaires; ce qui est arrivé au Cahi de lord Byron. Marray, par suite de l'interdiction de lord Eldon, perdit son droit de propriété sur ce livre ; mais, d'un autre côté , il encouragea les contrefacteurs et fut cause que cinq ou six éditions de Cain parurent à la fois.

Telle est la législation de la presse en Angleterre ; infiniment flottante, obscure, ridicule, et cependant corrigée par les mœurs du peuple, par les invincibles habitudes, par son besoin de liberté. Toute l'histoire d'Angleterre est une grande leçon qui apprend quel parti un peuple peut tirer sans peine des plus détestables inventions de ses législateurs. Plus on avance dans la connaissance des hommes et des choses , et plus on se sent porté à la raillerie, et à la raillerie amère envers ces philosophes de cabinet auxquels il ne manque que l'observation des hommes et des faits : Umbj'atiles philosophi, comme disaient les Romains; hommes qui portant dans la pratique la régularité dé leurs spéculations ne manquent jamais de se tromper

LA PRESSE EN ANGLETERRE. Ul

cl tl(! prondic les paroles pour des choses. C'étaient eux qui, (loniinanl la Révolution française, déclaraient magistralement (pie les hommes sont égaux et que la presse était lihre; croyant avoir assez fait par cette souveraine et magnifique déclaration , et s'embarrassant fort peu au fait si les égaux envoyaient leurs égaux à la i)lace Ac Grève , et si la presse prétendue libre se trouvait asservie de manière à ne pouvoir publier ni une censure contre le gouvernement, ni une allusion aux membres du Parlement, du Directoire ou du Sénat. II serait curieux de faire l'histoire des livres qui depuis 1793 jusqu'en 1809, sous le règne de laliberté de la presse en France, ont été mis au pilori, détruits ou mutilés par les divers gouvernements. Bonaparte et Robespierre, deux grands amis de la liberté de la presse, ne laissaient pas paraître un seul mot qui leur déplût. La censure de Louis XV et de Louis XVI était douce et bienveillante, comparée aux lois qui régissaient la presse sous la Terreur et sous Bonaparte. En général, quand un peuple laisse échapper la réalité de son indépendance, le fruit de ses libertés, lorsqu'il se paie de mots sans valeur et se contente d'une ombre vaine, il ne doit s'en prendre ni à sa législation, ni à ses maîtres. En fait de presse surtout (et l'Angleterre le prouve assez), la plus mauvaise législation devient, quand le peuple le mérite, un instrument d'aUVanchissement et de conquête.

Si VOUS eussiez vécu en l'an de grâce 1620, et que le hasard vous eût fait rencontrer dans quelque rue de Londres, un personnage couvert de satin et de velours, tailladé sur les jointures, brodé d'argent, chargé de chaînes d'or, luisant de pierreries et d'aiguillettes, vous n'auriez pas osé dire :

'( Voilà Bacon ! »

Vous ne l'auriez pas voulu croire.

Quoi ! le chancelier philosophe, le baron de Saint- Albans, le vicomte de Vérulam, le rénovateur de la doctrine expérimentale, le guide de trois siècles qui vont naître, se permettre des allures dignes tout au plus d'un héros de la Calprenède ! Oui, certes ! le voilà, c'est lui, lui qui se fait suivre de six estafiers, qui marche tantôt avec une gravité compassée, tantôt avec une légèreté de petit maître ; qui, le nez au vent, la tète haute, la toque pointue posée sur l'oreille, entre si lestement dans le palais, toise ses ennemis du regard, accueille avec dédain les solliciteurs ; traverse

en la narguant la foule des gentilshommes courbés sur son passage, puis se glisse jusqu'au cabinet royal, et là change de masque, devient humble, fait sourire sa bouche, amuse le maître d'une boufTonnerie ou d'une citation, et n'oublie rien pour s'avilir.

Chose étrange ! C'est là Bacon. La philosophie n'a pas de plus curieux monstre à étudier. Ainsi chacun de nous est gouverné par deux mobiles : l'esprit et le caractère. C'est le dernier qui nous dirige et nous commande, l'intelligence n'est qu'une lumière, le cararactère est une force ; la machine à vapeur n'éclaire pas, elle entraîne.

Le plus beau foyer lumnieux ne soulève pas un brin d'herbe ; il verse la clarté, et la clarté n'est pas la puissance. Je soupçonne la plupart des conquérants, chefs de secte, réformateurs et autres grands hommes qui ont remué le monde, d'avoir prévalu sur leurs semblables bien plutôt par le caractère que par l'esprit. Ces dernières qualités s'unissent-elles? On est Frédéric II ou César 1

Chez Bacon, le caractère était misérable, Tesprit excellent, immense, rare et de nature merveilleuse. Il serait tombé dans tous les ridicules comme dans toutes les bassesses, si son esprit ne l'eût sauvé des ridicules en colorant ses vices. Tous venez de le voir en costume de gentilhomme, rayonnant de faveur et d'insolence ; laissez-le rentrer dans son hôtel.

Là se trouve campée une armée de serviteurs qui

le pillenl cl le llalleiil: i)arasiles rccLicillant ses sourires et vivant des débris de son faste ; gens de loi iHii attendent leur avancement dun caprice du niaili'e ; entremetteurs surtout et agents d'affaires, trafiquant des grâces et des sentences du juge, lui ai>|)orlant une aiguière, une soupière, un manteau, une toque, un collier, et lui épargnant, moyennant le prix du courtage, l'embarras d'une négociation délicate entre le plaideur et le magistrat. Bacon, le chancelier, s'admire et se pavane au milieu de ces richesses mal acquises; il contemple sa figure radieuse, que réi)ètent tous ces métaux précieux achetés par la concussion. Pauvre Bacon 1 un moment ce pouvoir paraît chanceler. Le favori du roi est mécontent de Bacon, l'odieux et léger Buckingham a protesté, dans un cercle de gentilshommes, que le vieux chancelier, assez hardi pour s'opposer à ses desseins, aurait bientôt de ses nouvelles. Bacon tremble. Il sort à pied et seul. Il se rend à l'hôtel de Buckingham, sans suite, sans estafîers, sans amis, le front bas, et vêtu de noir. Les valets de Buckingham ne le saluent pas et lui répondent à peine. Il s'assied sur un bahut de l'antichanbre, et sollicite, en vain, la faveur d'être annoncé. Un jour entier se passe dans cette ignominie ; il revient le lendemain, il recommence le surlendemain. Enfin Buckingham, lassé d'une si abjecte patience, daigne sortir de ses appartements.

Le chancelier, dont les cheveux sont blancs, et qui doit représenter la majesté et la justice en Angleterre, tombe aux pieds du jeune courtisan, qui le laisse à genoux. Bacon pleure, supplie, s'excuse et ne veut se redresser qu'après avoir reçu son pardon. On le lui jette.

A côté de ces deux scènes, il serait facile d'en esquisser d'autres, non moins fidèles à l'histoire et qui achèveraient la triste révélation ébauchée par nous. Ici, Bacon se traîne aux pieds d'Elisabeth, qui refuse à l'homme l'estime qu'elle accorde à l'écrivain, et ne veut pas contribuer à l'avancement d'un magistrat vénal. Là, il fatigue de protestations et de supplications un oncle qui le maltraite et le repousse ; plus loin, c'est lui qui fait tomber la hache sur la tête de son protecteur, de son bienfaiteur, de son ami, d'Essex, contre lequel il porte la parole dans le procès fatal ; procès qu'il poursuit avec un acharnement proportionné à la reconnaissance dont Essex lui a laissé le fardeau.

Cet homme meurt, honoré jtour son esprit ; peu compris quant à sa philosophie ; méprisé plutôt qu,e haï pour des vices- mêlés de souplesse ingénieuse et de grâce caressante. 11 ne reste de lui qu'une trace, ses livres ; trace enflammée, plus elle avance dans le ciel plus elle étincelle. Bientôt tout l'horizon est embrasé. Elle marche précisément au-dessus du siècle qu'elle précède et guide, comme la colonne de feu de

BACON. i4y

M(yisc. Les peuples d'Europe lassés de ciuirc, se sont mis ù douter : Bacon leur recommande l'analyse. Le spiritualisme s'éteint et s'affaisse : Bacon a prêché un matérialisme déguisé. Les sens reprennent leur vieux pouvoir.: Bacon a dit qu'il était stérile, inutile de rien chercher au delà des sens. On s'ennuie de théories générales, chaque jour on réclame les applications précises de la science aux intérêts privés : Bacon à préconisé Tm^/Zc, protesté contre l'idéal, annoncé la révolte du corps contre l'âme, de la pratique contre la rêverie, de l'expérience contre l'hypothèse. C'est donc le chancelier Bacon, le courtisan d'Elisabeth et de Jacques I" ; le concussionnaire, l'ingrat et le lâche, le servile juge, l'orateur sans conviction ; le voluptueux et vaniteux magistrat, qui, tout chargé de ces iniquités sensuelles, tout énervé par ces faiblesses, livré au luxe, à la corrujjtion, à la bassesse d'âme, a donné la première impulsion à la philosophie sensuelle et matérialiste. Lui, qui a sacrifié jusqu'à l'honneur au bien-être et au bien-vivre, il a prêché le premier la doctrine du bien-vivre et du bien-être. A sa vie pleine de honte a donc succédé, par la force même des choses et par une conséquence naturelle, un apostolat plein de gloire.

La philosophie du mondain est absolument celle de Bacon. Le monde industriel qui nous emporte offre le dernier développement de la doctrine dont il a été la première et la plus brillante expression. « Gon-

loO BACON.

« sommez, jouissez, expérimentez, travaillez, domp- « tez la matière, enchaînez la nature, multipliez vos « plaisirs , et que le monde entier, votre esclave, « accroisse la somme de votre existence I Qu'importe « les théories : cessez déraisonner a />r^o;7'. Observez, '( essayez, manipulez, raisonnez, doutez, comparez, « concluez. La vie de l'homme s'enfuit rapidement ; « la science peut la doubler. Tous ignorez votre u force, quittez les nuages, descendez sur la terre : « commodis humanà consulite, servez l'intérêt liu- (( main ; efficacité)' agite, ad sublevanda vitx humanx a incommoda, concourez efficacement à soulager les « misères de la vie ; vitam humanam dotate novis in- « ventis et copiis, dotez l'humanité de nouvelles inven-

« fions et de ressources nouvelles potestatibus

« novis, de nouvelles puissances. » Écho séduisant qui retentit de page en page dans les œuvres de Bacon.

C'était précisément à l'utilité pratique, à la jouissance et au bien-être, que les peuples européens consacraient l'activité la plus hardie, depuis le commencement du dix-septième siècle. L'écrivain spirituel, brillant, incisif, fécond, lumineux, premier avocat de ce système, grandissait à mesure que les années s'écoulaient. Bientôt ce ne fut plus un auteur, mais une idole. La religion baconienne, seul dogme commun des Laniettrie des Voltaire et des Diderot avait enfanté Gassendi et Locke, Toland et Gondillac. il

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t'alliil commenter cette bible de l'analyse, le livre saint des sens, ce code du monde physique : d'Alembort s'en chargea. Diderot sonna la trompette, et entonna l'hymne de louange, Deleyre et Lasalle se chargèrent des annotations et des explications ; Naigeon, Gondillac, Helvétius apportèrent leur tribut d'éloges, et encensèrent le dieu. Alors, pour la première fois, on comprit tout le mérite littéraire de ce rare génie, cette éloquence nerveuse et piquante, ce flot d'images éclatantes et neuves, cette ingénieuse série de preuves brillantes, cette originalité de coloris, cette sévérité mêlée de verve, cette poésie si vive et si prompte, qui trouvèrent leur triomphe facile et universel dans une époque toute préparée à recevoir et à transmettre les doctrines de Bacon.

Un excellent ecclésiastique, homme d'esprit et de sens, tenta même de réconcilier Bacon avec les fidèles, et voulut prouver que sa doctrine n'a rien de contraire aux dogmes fondamentaux de l'Église. Pendant cinquante années, pas une voix ne s'est élevée assez téméraire pour attaquer le patriarche de l'industrie et de l'expérience : l'initiateur du monde moderne dans la nouvelle voie de progrès matériel ^ que nous parcourons avec tant de rapidité, de violence et d'orgueil, triompha sans obstacle.

Cette apothéose a duré longtemps. Aujourd'hui personne ne veut plus d'apothéose. Ce que l'Europe actuelle a de mieux ou de pis, mais du moins ce qu'elle

a de plus caractéristique, c'est une froideur déniaisée, que nous honorons du litre d'impartialité : froideur de vieillards ; mérite réel, toutes les fois qu'elle n'est pas symptôme d'affaissement et d'ennui. On replace toutes les gloires sur l'enclume. On juge en souriant les sentences, ceux qui les ont portées et ceux qui les ont subies. Le paradoxe devient lieu commun ; rien n'étonne plus personne.

Vous pouvez soutenir que Néron était un bonhomme, ou que d'Assoucy avait plus de génie que Corneille; le public ne se retournera pas pour vous saluer d'une épigramme.

Le vrai temps est venu des opinions librement individuelles. Bacon, par la piquante nouveauté de ses vices, de son génie, de son influence, de son école, a pu attirer toute l'attention de cette mordante et froide analyse. Aussi depuis quelques années a-t-on retrouvé fréquemment la curieuse figure de Bacon sur cette sellette delà critique, où nous le replaçons encore aujourd'hui. LordBrougham et sir JamesJMackintosh ont apprécié diversement sa conduite et son caractère.

M. de Vauzelles, conseiller à la Cour royale d'Orléans, a groupé et classé, d'une manière ingénieuse et lucide, tous les documents biographiques et bibliographiques relatifs à son héros. A la tète d'une édition des œuvres du piiilosophe, M. Basile Montagu a placé une vie apologétique, écrite avec beaucoup de soin.

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Un avocat de Londres, M. Thomas Martin, a publié une brochure intitulée Cliaractev of lord Bacon, brochure qui pallie tous les torts du chancelier et lui donne à la fois le baptême et l'absolution. Enfin le grand hiérophante de l'absolutisme dans les temps modernes, M. de Maistre, a disséqué en deux redoutables volumes les œuvres du philosophe anglais.

Tant de lumières ne nous satisfont pas encore. Il semble qu'il manque quelque chose à ces analyses, à ces investigations, à ces travaux. L'ouvrage de M. de Maistre, le puissant et le plus rude des produits intellectuels cités par nous, porte dans la discussion une ardeur polémique, une terreur inquisitoriale, une rigueur indomptée, qui font toujours ressembler la vérité au mensonge et qui épouvantent les esprits équitables. Ce bourreau de la pensée humaine, de Maistre, frappe à coups de dialectique comme à coups de hache et finit par atteindre le mensonge, à force d'abattre le sophisme. Son inexorable dilemme ne laisse rien subsister dans le monde, si ce n'est la vérité mathématique. Il ne juge pas, il ne peint pas, il ne fait aucune acception des circonstances ; il ne place Bacon ni en face de son siècle, ni au milieu de ses contemporains, ni devant l'avenir. C'est dans une région abstraite, au milieu des syllogismes et des enthymèmes, qu'il porte Bacon tout entier. Il pose toute la doctrine baconienne sur le lit de Procuste , et la réduit à l'absurde. Il reproche injustement au philo-

sophe ses erreurs en physique, en chimie, en métaphysique, et il oppose barbarement ces erreurs au système rationnel exposé dans le Novum organwn. Gomme sïl n'était pas donné à tous les hommes, aux philosophes surtout, d'être inconséquents à leurs principes et d'errer tout en soutenant qu'il ne faut pas errer! La dialectique n'admet pas l'inconséquence, elle n'admet pas l'humanité ; elle est par conséquent fausse dans ses jugements, dans ses résultats, dans ses conséquences. Elle est menteuse à force de rigueur. Mais ce que M. de Mai.^tre a très-bien vu et merveilleusement déduit, c'est la suite nécessaire de la théorie baconienne. Il a eu le tort grave d'attribuer au philosophe l'intention de ces conséquences, dont il n'avait pas même le pressentiment. Il a aussi passé sous silence l'une des plus grandes improbités de la vie de Bacon, le pillage impudent des idées émises par Roger Bacon, et même des paroles employées par son prédécesseur.

Plaignons Roger le moine, esprit sulttil, puissant et sévère, plaignons-le de n'être pas né assez tôt. Il appelait son œuvre principale La grande œuvre, opus majus ; François Bacon qui sentit, au commencement du dix-septième siècle, que le moment d'accomplir cette œuvre était venu , appela aussi son travail ïenfant mâle du tei/ips ; l'organe nouveau ; la restauration universelle : dénominations éclatantes qui renfermaient autant de charlatanisme que de poésie. II

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savait bien, François Bacon, de quels langes de pour- |)n' il fallait envelopper Tenfant tnnivé.

Hoger Bacon, ce moine dont le nom à demi effacé brille encore d'une lumière o'quivoque et dont on ne lit plus les ouvrages, quelle doctrine avait-il annoncée ? L'expérimentalmne. L'école arabe, puissante sur le moyen âge, lui en avait transmis le germe, emprunté, il est vrai, au plus grand observateur des temps anciens, Aristote. François Bacon suit la même trace; il n"a pas d'autre théorie à jeter dans le monde qu'il prétend réformer. « Expérimentez ! lui crie-t-il sans cesse. » Stérile encore au siècle du moine Roger, ce mot, prononcé avec éclat par le grand écrivain du seizième siècle, frappe alors les portes retentissantes d'une époque nouvelle, disposée à faire jaillir au loin l'écho redoutable d'une parole qui va tout changer. C'est un signal que nous suivons aujourd'hui même.

Examinons les titres réels de François. L'originalité de sa pensée, oii est-elle ? 11 réforme son siècle ; il ouvre une grande carrière ; il détruit toutes les idoles, dit-il; il est inventeur, c'est sa prétention; il renouvelle l'art de savoir et double la puissance de vivre en augmentant la puissance de connaître. Son premier travail consiste à indiquer les causes de l'ignorance générale : c'est plaisir de le voir à l'œuvre, cet esprit satirique et sensuel, armé d'images et de saillies acérées, ardent à l'attaque comme Voltaire ; fin dans ladiscussion, commeBayle; fécond en ironies colorées,

aussi brillant et plus solide que Sénèque, d'une vivacité de trait admirable, et d'une inépuisable verve. Il promène le lecteur de tableaux en tableaux, imprime à l'imagination un mouvement qu'il modère ou accélère à son gré, personnifie et anime toutes les abstractions, présente tour à tour l'étude comme un lit de repos pour l'oisif, une forteresse pour le polémiste, une promenade pour l'homme du monde, un atelier pour l'industriel, lectidus, ai^x alta, xystus, officina. Puis il évoque tous les fantômes des préjugés qui nuisent à l'étude ; il nous les fait voir sur leur autel, il les chasse, il les dépeint ; il nous montre ces idoles adorées : ici, les idoles de la tribu, nées de la tradition et de la famille ; là, les idoles de la caverne, nées de l'antiquité ; plus loin, celles du forum, fdles de la voix populaire ; enfin celles du théâtre, qui ont pour mères la vanité et l'apparence.

Ayez le courage d'ouvrir le poudreux volume de Roger Bacon, vous verrez à quoi se réduit l'invention de François. Roger assigne, comme son homonyme, quatre causes générales à l'ignorance humaine : la première, c'est fragilis et indignœ auctoritatis exeniplura (l'exemple d'une auloi-ité fragile et indigne) ; c'est ce que le second Bacon appelle l'idole de la tribu. — La seconde, consuetudinis diuturnitas iV ancienneté et l'habitude), répond précisément à Y idole de la Caverne» — La troisième, vulgi sensus imperiti (le sentiment d'une populace ignorante), n'est autre que les

idola fort. — Enfin ce que Baeon flétril d'un mot si pittoresque, idolathetri, le pauvre moine, peu liabile à trouver l'expression concise et piquante, est obligé d'avoir recours à une périphrase pour dire la même chose. C'est selon lui : proprix ignorantix accnUaiio, cum ostentatione sapientice apparentis (le besoin de cacher sa propre ignorance et d'étaler une apparente sagesse). Sont-ce donc là des coïncidences fortuites ? D'où vient cette similitude exacte dans la répartition des causes, dans leur ordre, et dans les vices dont elles sont la source? La draperie du poète réussit-elle, croyez-vous, à cacher le vol du philosophe?

Il y avait deux hommes dans Bacon, et comme deux génies opposés, qui luttaient, ou plutôt qui se balançaient perpétuellement : le bon génie qui dirigeait la pensée du philosophe, celui-là, génie de lumière ; — et le mauvais génie qui inspirait les actes de l'homme public, ce dernier, génie de flatterie, d'immoralité et d'avidité. Quand l'un de ces démons familiers apparaît, l'autre se cache ; ils dominent alternativement la vie de Bacon et la rendent tour à tour éclatante et sombre, admirable et misérable.

L'antithèse que j'indique n'est pas dans les mots, elle est dans les faits. Sa mère, femme d'esprit et de .caractère, lui enseigne d'abord l'alphabet et jette dans cet esprit d'enfant le premier désir de science ; puis la reine Isabelle passe à côté de lui, le nomme son petit chancelier, caresse son front et ses cheveux,

et faitéclore la première étincelle orgueilleuse qui le dévora plus tard et lui fit sacrifier sa probité même à son désir d'argent et de titres. Dès lors, il fut toujours suspendu entre la science et l'ambition, entre l'honneur et le déshonneur ; ce mouvement qui ne s'arrêta plus, fut désormais, que l'on nous passe le terme, aussi régulier que l'oscillation d'un pendule. Au collège, il se moque des lieux communs aristotéliques et des ratiocinations scolastiques, monnaie creuse dont on veut le payer ; il a déjà le pressentiment d'un meilleur système, qui doit reposer sur l'examen des faits et s'attacher moins aux paroles. Puis il voyage en France, vient à la cour, y fait le beau et le superbe, se mêle aux affectations et aux coquetteries de cette population à demi italienne et à demi barbare des mignons et des spadassins de Henri III, école qui lui apprend la fatuité et l'amour des beaux habits.

Il revient étudier le droit à Londres, se plonge dans la loi et la coutume jusqu'aux oreilles, s'ennuie de cette science peu philohsophique, commence à expérimenter sur les faits et à entrevoir tout un monde d'observations, de réalités, de découvertes à substituer à la grande masse des systèmes a priori. En même temps que son génie commmence à poindre, son ambition s'éveille. Il désire être quelque chose, et pour cela, il s'abaisse, il rampe, il se prosterne, il écrit des lettres de mendiant inouïes, à plat ventre, baisant

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l'ourlet du manlcaii de (luiconque peut le servir ; courtisan exagéré, flatteur immodéré, et voulant arriver à tout prix. En effet, il entre aux Communes ; une fois maître de cette position, son bon génie reparaît. Il devient éloquent et sert les intérêts réels du pays : on s'empresse autour de lui, sa place semble marquée d'avance, l'estime luiari-ive, et la cour despotique de cette époque commence à prévoir en lui le plus dangereux ennemi du monde, un adversaire honnête homme. Cependant le mauvais génie de cet étrange Bacon relève la tête : il change brusquement sa position, exploite l'admiration qu'il a conquise, chante la palinodie, excuse les plus tristes abus financiers et politiques d'une administration mauvaise, attaque ce qu'il a défendu, et protège de sa voix les dilapidations et les actes arbitraires qu'il vient d'attaquer. Au moment où l'estime des gens de bien se retire de lui, il publie un traité de morale, ses Essais, livre ou tant de finesse sociale se mêle à un sentiment si délicatement profond de toutes les convenances. Dans un style concis, lumineux, saillant et vif, qui n'est pas en rapport avec celui de LaBruyèi''e et de La Rochefoucauld, il recommence la prudence, l'habileté, la prévoyance, toutes les demi-vertus si utiles de la politique sociale ; cependant il ne fait que des fautes et des sottises.

Le volume de François Bacon, conseiller d'Etat, neveu de premier ministre, fils de garde des sceaux, et

le plus grand esprit de son siècle, vient à peine d'être publié, aux applaudissements de tous les contemporains, que l'étranger, qui veut trouver à Londres ce même François Bacon, est obligé d'aller le chercher en prison, oîi il est détenu pour dettes, malgré sa fortune, son talent d'avocat et sa clientèle.

Déjà glorieux et méprisé, le mauvais succès dé sa conversion maladroite l'irrite sans l'éclairer; il parvient à sortir de prison, frappe tantôt avec colère et tantôt avec humilité aux portes de tous ses parents, qui le repoussent sans pitié ; et, les quittant de nouveau, il court se ralliera leurs ennemis, dont le chef, le chevaleresque comte d'Essex, vient à son secours, lui donne de l'argent, du crédit, et la protection de son amitié. L'ambitieux se confond en adulations inutiles ; son mauvais génie avait décidément pris le dessus, Essex tombe et Bacon est ingrat jusqu'à l'infamie.

Ce fut lui qui, de sa main, conduisit au supplice ; qui, de sa plume, flétrit ignominieusement; et, de sa voix, injuria publiquement l'étourdi jeune homme, son généreux protecteur. Il y en avait bien assez comme cela, de turpitudes ineffaçables ; il continua et en augmenta la liste : d'abord par un mariage vénal et sans amour, dont le seul but était de payer ses dettes ; ensuite par ses protestations d'enthousiasme pour ce pédant de Jacques II, qu'il abhorrait en le nommant Salomon ; puis par sa puérile joie

d'être fait chevalier, lui deux cent trentième, des mains de ce Salomon burlesque, et enfin par le marché ignoble conclu entre lui et un favori méprisé, afin d'obtenir une plus haute charge de magistrature.

Une fois quïl est arrivé là, par quelles routes déplorables, nous venons de le voir, il se retourne, se repose, et jette un regard sur les ambitions plus pures de sa jeunesse ; il se met, dans un accès de remords ou dans un moment lucide, adonner audience au bon génie. Il révise les lois anglaises, en débrouille le chaos, indique la méthode à suivre, et recommande l'humanité comme base de la justice ; il jette en avant toutes les idées de Bentham. Au moment où il a cet ouvrage sur son bureau, il fait donner sous ses yeux la torture à un pauvre diable de prédicateur, pour un sei^mon que ce dernier n'a pas même prononcé, pas même publié; et Bacon est fort mécontent de ne pas pouvoir le pendre. C'est aussi de cette époque que datent ses grandes œuvres philosophiques, c'est-à-dire l'examen et l'expérience remis en honneur, et un nouveau lit creusé à tous les flots des idées modernes ; l'Europe s'en étonne et l'admire, le dernier mot du moyen âge est prononcé, les paroles initiatrices du monde nouveau ont été dites par Bacon, et cependant, à quoi s'occupe le philosophe, le second Aristote?Il intrigue pour avoir une place de plus, une pension de plus, un domaine de plus. Ce

qui passe toute idée, et ce dont lord Campbell apporte les preuves irrécusables, il sème contre ses rivaux les lettres anonymes adressées au roi et aux puissants, et écrites de la main faussaire et calomniatrice de cet homme qui va être grand chancelier d'Angleterre.

En effet, il le devient ; dans les rues de Londres, ce beau cheval noir aux housses rouges, à crépines d'or, porte l'orgueilleux lord Bacon, escorté du grand trésorier et du garde du sceau privé, et suivi de cent gentilshommes à cheval, detrentes juges en litière et d'une procession de clients, de parasites et de flatteurs ; on va l'installer. Devenu chef suprême de la justice, il se met à la vendre, ou plutôt il autorise les gens qui l'entourent à en tenir boutique ouverte, et à en débiter en son nom à beaux deniers comptants. Il reçoit des miroirs, des aiguilles, des bourses, des coffrets, des tableaux et force beaux écus. Tout va pour le mieux : les serviteurs s'enrichissent, les plaideurs se taisent et Bacon brille à la cour. Un jour, cependant, qu'on l'a payé pour être inique, l'évidence ou la conscience qui se réveille en lui le forcent ù prononcer une sentence juste. Comme il a gardé l'argent dans sa poche, le plaideur qui a payé se fâche, dénonce le chancelier, -et renverse d'un mot cette grande existence.

Bacon se retranche d'abord dans sa fierté, dit qu'il faut que la loi ait son cours et qu'il est innocent comme les «.petits enfants qui viennent de naître. »

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Puis, tout à coup, il voit mieux la chose, comprend sa situation, se met au lit, refuse de manger, écrit au roi (juil vule vers lui, « avec les ailes de la colombe,» et avoue tout. Il ne veut rien cacher, rien dissimuler, (( mais paraître dans sa honte, sans feuilles de fujuier, et dans la nudité de son crime. » Il se plonge luimême tout entier dans cette humiliation qu'il exagère à [ilaisir ; il s y embourbe avec délices, criant: merci, (jrnce et miséricorde, de la façon la plus inutilement réitérée, hélas ! la plus abjecte et la mieux prouvée. Voilà bien des leçons, bien des douleurs et bien des fautes punies. Aloi's viennent les nobles journées de la solitude, de l'abandon et de la pauvreté ; le bon génie reparaît, le philosophe reprend courage, on ne voit plus ni juge vénal, ni intrigant sulbaterne. Il n'y a plus que lord Bacon, une intelligence infatigable, pénétrante et puissante, un poète et un observateur, enfin le grand homme qui, jusqu'à la fin de sa vie, restera seul debout sur les débris d'une autre existence ambitieuse et déçue, et pour ainsi dire sur le cadavre du mauvais homme et du mauvais juge. Lord Campbell a donné la première biographie complète de ce phénomène extraordinaire ; nous ne voulons pas dire qu'elle soit satisfaisante : rien n'est moins satisfaisant pour tout homme de cœur que les lettres de Bacon, publiées pour la première fois, et qui révèlent un des plus méprisables personnages qu'on puisse imaginer.

Il ne faut pas oublier le noble trait de ce pédant et satirique mais honnête Ben Jonson, si redouté pour son humeur caustique et son rude langage. Il n'avait rien demandé à Bacon puissant ; une fois le grand chancelier tombé, le seul homme qui montra de la sympathie pour la victime, ce fut le pauvre dramaturge, fils d'un maçon, et dont les journées se passaient moitié dans les tavernes, moitié parmi les bouquins latins et grecs. Il ne voulut pas croire qu'un si vif esprit et un génie si pénétrant fussent alliés à une conduite infâme. Ben Jonson protesta donc en faveur du chancelier déchu :

« Mon admiration de sa personne, s'écria-t-il, n'était point accrue par les fonctions quil remplissait et les honneurs qui se trouvaient accumulés sur sa tête. Je lui ai porté respect et je lui porte encore, à cause de la grandeur spéciale et particulière qui lui était propre, et parce qu'il m'a semblé, d'après son livre, que c'était l'un des plus grands hommes et des plus dignes d'admiration que plusieurs siècles aient produits. Dans son adversité, j'ai toujours prié Dieu de lui donner la force pour la grandeur : elle ne pouvait lui manquer. Quant à le plaindre, je n'ai pas prononcé dans ce sens un mot, ni une syllabe, sachant bien qu'il n'y avait rien qui put porter préjudice réel à la vertu et que les plus cruels accidents ne font que la manifester davantage. »

C'est chose touchante de voir Ben Jonson, l'homme

(le cabinet et d'étude, tout occupé à copier d'api"ès Sallustc le caractère de Catilina et celui de Céthégus, d'ailleurs rempli d'amour pour les lettres et pénétré de l'cspect pour ceux qui les cultivent et leur doivent la gloire, défendre le philosoplic Bacon, son illustre contemporain. Il ne comprenait point ce chancelier Bacon, si étourdi et si profond, si vénal et si lier, si généreux et si bas; cette intelligence qui ne pouvait sortir de sa sphère de méditation pour se mêler au monde de l'action et de la pratique sans s'avilir ou s'éclipser.

Bacon, l'homme de l'analyse, est un des écrivains qui ont le plus ardemment concouru à la destruction du lien des esprits. 11 excite une curiosité sans bornes dans la religion, dans les sciences humaines. Cette maladie a fait d'effroyables progrès. Tout est devenu artificiel, méthodique, mesquin, tout est isolé. Nous sommes infestés de demi-savants, de demi-poètes, de demi-citoyens. Pourtant, le génie s'adresse au bons sens dont il est le fils aîné ; il faut qu'il se forme un public, et ce public naîtra. Les nationalités s'efi'acent, si on entend par là les masses imbues des niaiseries courantes, des haines prétentieuses apprises au collège, dans les chansons populaires et dans les récits des soldats voyageurs; mais les nationalités véritables tendent à se dessiner, les qualités dominantes à renaître, parce que l'esprit d'union qui se fortifie aujourd'hui aura nécessairement pour effet de redou-

hier la vie morale et de faire saillir les grands traits que Dieu a imprimés dans lésâmes. La poésie française sera enfin française, la liberté italienne, sera enfin italienne, la réforme espagnole sera enfin espagnole. Mais ce changement, c'est au génie à le préparer ; c'est à un autre Platon de réunir dans un foyer les étincelles perdues dans la nuit, et à faire la préface humaine. C'est à un Dante de donner un monde à la foi. La nation à gagner, ce nest pas celle-ci où celle-là, c'est une nation philosophique et poétique ; un corps formé de membres épars sous toutes les latitudes ; c'est l'humanité.

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