FRANÇAIS, ANGLAIS, ITALIENS
Les amateurs de cette sagesse des nations qu'on nomme proverbes, feront bien d'étudier deux volumes français qui auraient fait les délices de Charles Nodier et de Sancho Pança; ce sont des Études sur les proverbes, par M. Quitard ; et un autre volume par le même; volume qui, sous le titre de Dictionnaire, contient l'explication de beaucoup de proverbes rangés par ordre alphabétique.
Non que tout me plaise dans ces œuvres spirituellement savantes, que je recommande aux gens dont le tumulte contemporain assourdit les oreilles et brouille le cerveau ; mais l'histoire et la philosojDhie ne font point défaut à ces œuvres archéologiques, philologiques, bibliographiques, parémiographiques, de lecture amusante, pleines d'une érudition fine et recherchée, et qui ont dû coûter bien des veilles à M. Quitard,
leur auteur. Je ne connais pas de livres plus difficiles à écrire ou plus agréables à lire, quand ils sont bien faits ; il faut à ceux qui les composent de l'originalité, de l'exactitude, de la précision, de la verve; un bon style, net et ferme, vif et varié, ne forçant pas le sérieux, ne tombant pas dans le grotesque; des aperçus rapides, des données fécondes, beaucoup de ces vues neuves [hints), qui suscitent la pensée, qui l'éveillent et qui sont le vrai secret des grands écrivains; j'entends des écrivains qui durent, qui persistent, qui survivent et qu'on relit; de ceux qui possèdent la substance et la sève durables; surtout à qui entreprend ces travaux mêlés d'érudition variée, de métaphysique et de connaissance du monde et des hommes, il faut beaucoup de jugement et de bon sens.
Quoi de plus simple en apparence que de ramasser des proverbes à l'exemple de M. de Lamesangère et M. de Mèry?Onen ferait sans peine soixante volumes in-quarto. Mais d'abord, qu'est-ce qu'un proverbe?
Tel mot d'origine cynique ou vulgaire, telle locution grivoise, telle expression bizarre, passée dans l'usage habituel : — Boire à tire-larigot, par exemple, n'est pas un proverbe ; le mot godelureau n'en est pas un. Sans doute le linguiste est bien aise de savoir que ces deux locutions sont dévotes, et d'une dévotion septentrionale;— que to your-lord-God[k la santé du bon Dieu), a créé « tire-larigot », et que God'slure (la séduction du bon Dieu), a fait éclore « godelureau ».
Mais ces deux étymologies étranges (qui, par parenthèse, attendu notre vieille ignorance des idiomes du Nord, manquent aux dictionnaires étymologistesfrançais, y compiis celui de M. Quitard, et qui manquent également aux dictionnaires anglais), ne se rapportent à rien de proverbial. Qui Irop embrasse malétreinl ; — qui compte sans son hôte compte deux fois; — bon chien chasse de race, voilà des proverbes; une leçon en peu de paroles.
Je ne sais quel oriental ou quel ancien les appelait des « clous dorés ». Brillants et solides résumés où se condense l'expérience antique; soit qu'ils prêchent le mal ou le bien, soit qu'ils parlent comme Machiavel ou comme Socrate, ils méritent d'être étudiés. Les orientaux, dont la civilisation dit aujourd'hui son dernier mot, n'ont rien laissé perdre de cette sagesse de leurs vieux temps; le Comte Lucanor, rédigé en Espagne sur des documents arabes, en a transmis à l'Occident une portion notable. En général, un cycle historique ne s'achève pas, une ère nouvelle ne s'annonce pas, sans qu'une multitude attentive vienne recueillir avec un soin religieux la poussière d'or des proverbes.
A la fin du moyen âge, quand la découverte de Colomb et celle de Gutenberg annoncèrent que l'un des plus grands renouvellements du monde allait s'opérer, l'armée des collecteurs de proverbes et d'adages se mit en marche, nombreuse et infatigable. Shakspeare ne les épargnait pas; Cervantes, qui les
aimait, les confiait à son fils Sancho ; Bacon les avait en grande estime; le chef et le maître des amateurs de proverbes fut alors Erasme, qui, pendant plusieurs années de sa studieuse vie, s'occupa de relier en gerbe toute la sagesse païenne du polythéisme grec et romain. Ce service éminent rendu à la philosophie et à la civilisation est un des titres les plus honorables d'Erasme à la reconnaissance de la postérité. Tout le monde, en I08O et 1650, connaissait ses adages [CJiih'asmata); ils ont fait pénétrer dans les veines et le sang du monde moderne le suc et la moelle de l'antiquité. C'est ce que M. Désiré Nisard exprime très-bien dans un passage que nous avons plaisir à citer. « Le (( livre des Adages, dit-il, illumina un moment (le « mot n'est point figuré) la fin du quinzième siècle et « le commencement du seizième. Figurez-vous tous « les proverbes de la sagesse antique, du bon sens « populaire, tirés des livres grecs, latins, hébreux, et « expliqués, commentés par Erasme, avec un mé- « lange piquant de ses propres pensées, de ses expé- « riences, de ses jugements et de tout ce qu'il y avait « de sagesse pratique dans son époque. Ce fut un livre « décisif pour l'avenir des littératures modernes ; ce « fut la première révélation de ce double fait, que « l'esprit humain est un, Thomme moderne fils de (( l'homme ancien, et que les littératures ne sont que « le dépôt de la sagesse humaine. »
Oui, sans doute ; mais cette sagesse change de
forme; et il est bon de se reconnaître à travers les dictons, prétendus sages, que tous les siècles nous ont légués. Erasme travaillait sur des éléments antiques consacres, élaborés par l'expérience des âges. Le parémiogvaphe moderne a sous la main une matière grossière, confuse et rebelle; expressions cyniques, métaphores basses , mots équivoques venus des quatre coins de l'Europe. 11 faut qu'il distingue le bien du mal, le Nord, le Midi ; l'apophthegme de la citation, celle-ci de l'adage ; l'un et l'autre du proverbe vulgaire; le mot sentencieux du dicton trivial; le terme d'argot de la saillie accréditée et répétée par le public. Souvent l'étymologie qui devrait le guider rembarrasse, souvent elle se cache dans l'obscurité d'idiomes peu connus. J'en donnerai quelques exemples qui se rapportent aux ouvrages de M. Quitard.
Ménage, comme Duclos, Nodier, Beauzée et même Éloi Johanneau ne savaient que faire des mots singuliers tire-larigot, luron, déluré, godelureau et beaucoup d'autres. Nodier, dont l'instinct philologique était vif et délicat, a très bien deviné que luron procède de quelque idiome germanique. Nodier ne savait pas beaucoup d'anglais, lui qui a traduit « contredanse » {cinq-pace) par « cinq pas » ; quant à l'allemand il l'ignorait tout à fait ; aussi n'a-t-il pas pu préciser son assertion.
« Luron », « luretto », — liron, lirette — déluré, turlurette, — et cet autre petit vocable qui n'a pas
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de sens et que les enfants chantent à la fin de leur» rondes... (lire... tire-lire- on-fa) ont pour racine commune le mot lure (« attrait, plaisir, séduction, agrément ))) ,que l'onretrouve dans « alluring » ag7'éable, attirant. Le lure est à proprement parler un terme de fauconnerie et d'oisellerie; l'oiseau qui attire ses compagnons dans le piège et qui du sein de sa captivité chante gaiement pour les appeler à lui, c'est un « luron ». Notre langue vulgaire abonde en expressions cyniques, venues de l'anglais. Godan, guilledou, garnement n'ont pas d'autre origine. Lorsqu'ils envahirent nos provinces méridionales et poussèrent jusqu'à la capitale, les soldats de cette nation se laissèrent aller apparemment à une intempérance de conduite et de mœurs qui s'explique, je ne veux pas dire se justifie, par la beauté du climat, l'attrait de nos campagnes et le doux jus de la treille. Leur god dam! devint godan («donner dans un godan n, mot que M. Quitard a oublié). Warn ou beiuare, manf fit le mot garneme)ït. <c Will ye do ? » proposition erotique d'un sens trèsgrossièrement direct, se changea en guilledou, « courir le guilledou. » Ils nous ont fait cadeau récemment d'un des [jIus vilains vocables de leur langue [blackguard) ; indiquant du temps d'Adisson ces petits savoyards glapissants et ironiques qui suivaient comme gardes du corps les voitures des grands seigneurs en demandant l'aumùne. La superbe fortune qu'a faite la blague parmi nous (hélas! l'affreux
laol, 1), fille des black-guards (et non de la « blague à labac ») est un des plus tristes incidents philosophiques de nos derniers jours. Vers la fin du seizième siècle, nous prîmes à nos voisins Vhurluberlu, l'étourdi par excellence [hurhj-burly), dont M. Quitard ne fait pas mention; c'est le brouillon, le casse-cou, l'aventurier excessif et sans repos. Notez que les races du Nord nous ont fourni les vocables qui expriment la turbulence, la grossièreté, la violence, et les proverbes de même espèce; di'ûle vient de « troll », le mauvais démon Scandinave; gamin, de « gaming ». polisson, joueur; béguin et béguine, de « begging», priant, demandant l'aumône; pauvre hère, de « herr», dans un sens méprisant ; rosser, de « ross », cheval, battre comme on frappe un mauvais cheval. Aux régions méridionales nous avons emprunté tout au contraire les termes qui renferment des nuances d'astuce, de finesse et de tromperie; câlin, de l'espagnol « callar », se taire, dissimuler; intrigant, de l'italien « intreccio » ; tricher, de «trica» ; matamore, de l'espagnol « matamoros » ] de même que les expressions dédaigneuses ou triviales, grigou, bélitre, canaille, indiquent le degré d'abjection où étaient tombés aux yeux de nos pères les grxculi, les balatrones et les canaglie ; « grigou vient de « griego » ; « bélître » de « balatro » ; « canaille » ; de (( cane » , avec le péjoratif.
Ces injures, pour les voisins, appartiennent à toutes les langues.
Nous disons : Parler comme une' vache espagnole. TaTiing french leave (s'esquîver à la française), c'est pour les Anglais « s'en aller sans prendre congé. » Nos proverbes vitupératifs s'adressent en France à la grossièreté et à la sottise ; ceux des Italiens au malheur et à l'insuccès; ceux des Anglais aux gens qui ne pensent pas comme eux, surtout en fait de religion. Le sam^ des catholiques ('selig) est devenu pour eux silhj^ idiot. L'habitant payen des bruyères [heath) est devenu heathen, ])ms hoyden (timide, ridicule et gauche), mot tout anglais qui ne s'applique plus aujourd'hui qu'aux jeunes filles qui ne savent pas vivre. Le vieux mot miscreant (mécréant), que l'on n'emploie guère, indique cette vieille infirmité de l'esprit humain qui consiste à regarder comme atteints de dépravation incurable ceux dont les opinions ne sont pas les nôtres. Par une étrange co'incidence, les Anglais ont perdu le raoi jwosateur ; leur ancien vocable jaroser ne signifie plus aujourd'hui que «ennuyeux, diffus, long, somnolent», quelque chose entre l'abbé Trublet et Delille de Sales — l'espèce d'écrivains que nos voisins tolèrent le moins. Nous qui avons inconstestablement les plus grands prosateurs de l'Europe, nous avons conservé leur désignation primitive. Le sens du mot emphase s'est modifié chez nous ; les Anglais l'emploient dans sa vieille et honorable acception, comme une simple marque d'accentuation plus énergique. Ils expriment par bombastVm\\\)\Q\\v facile du langage qui
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leur semble doublée do coton et de ouate [homhasl, viHement garni d'une doublure épaisse). Ce que nous entendons par ÇT^jo/mse est. pour eux analogie à de fausses jambes et à de faux mollets.
Le mot gringallel dont M. Quitard ne se rend pas compte, personiîlige «consacré par Scribe (Gringallet, le prétendant novice et le joueur inexpérimenté), doit avoij- pour père le groen-g allant des Anglais; un garçon qui s'essaie et n'est encore qu'un galant en lierbe (green). « Le bon drille », le garçon bien découplé, vigcureu'x, et apte à tous les exercices, se rapporte au « drilling » « to drille », à l'exercice militaire dont il est l'honneur. Je ne parle pas des mots modernes que nous avons empruntés ou repris à nos voisins; entraîner les chevaux (training) — c'est un ridicule barbarisme; — budget (la bougette antique); rail, pour « rainure », mot dont nous aurions pu nous passer.
J'aurais aimé que M. Quitard dont les dissertations plus ou moins étendues sont toujours récréatives, érudites et fort spirituelles, eût établi une distinction absolue entre la « locution populaire archaïque et proverbiale » et le proverbe réel, c'est-à-dire la sentence « gnomique», le précepte nettement formulé. Le vrai proverbe contient toujours un résultat, un enseignement, bon ou mauvais. C'est la sagesse des nations, dit Sancho. C'est souvent aussi la niaiserie et la folie des masses.
« // a trop d'esprit, il ne vivra pas, » dit un proverbe; cependant FonteneJle etVoltaire ont beaucoup vécu. Un bienfait n est jamais perdu, c'est-à-dire qu'il ny a m ingrats ni ingratitude; l'histoire du monde en est certes la preuve ! Qui fa le Normand fit le truand (le gueux); relisez les annales de cette belle province de Normandie, si active et si peu truande. Grosse tète peic de s....;Cuvier,Humbold, Bossuet donnent encore ICI un démenti terrible à la sagesse populaii-e. Pauvre sagesse .'Gomme elle dit lepouretle contre, etccsouf/le
le chaud et le froid !»Iei je suis loin de m'entendre avec M. Quitard, qui professe la religion fanatique des proverbes. Comment accordera-t-il donc l'axiome égoïste : Chacun poicr soi et Dieu pour tous, avec celui-ci : Qui donne aux pauvres prête à Dieu ? et cet autre : Charité bien ordonnée commence par soi-même avec ce quatrième adage : Prêtons l'épaule à qui est trop chargé? Les antagonismes de Kant ne sont pa^ plus irréconciliables.
On lira avec fruit les études de M. Quitard sur la nationalité des proverbes, sur leurs modes diver. leurs variétés, leurs singularités sur leur origine et leurs transformations; ces études compléteront le Dictionnaire où nous avons vainement cherché quelques locutions proverbiales ; telles que :
Un prêté pour un rendu.
Avoir plusieurs cordes à son arc.
Des mémoires d'apothicaire.
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Avaler des couleuvres (c'est le toail-ciiter des Anglais : « mangeur de crapauds). »
Tirelire.
Donner dans le gndan.
Garnement.
Hurluberlu.
Raisonner comme une huître.
Faire contre fortune bon cœur.
Accroche-cœur. (C'est ce (|ue les Américains des districts éloignés nomment spit-ciirl : nous ne traduisons pas cette expression trop expressive.)
De véritables proverbes sont oubliés, tels que :
A bon chat bon rat.
Qui n'entend qu'une cloche n'entend (|u'iin son.