DEUX HISTORIENS FRANÇAIS SUR L'ANGLETERRE
M. Louis Blanc est Corse de race, sa mère est une Pozzo di Borgo : le chef de la famille a péri sous la Terreur. Il est né à Madrid, vers l'époque où s'écroulait le grand empire de Napoléon P^ — (Algèbre idéale, renversée par la réalité et la pratique.) La rude maitresse des vigoureux esprits, la /Jrtwyre^e, l'a forcé au travail depuis l'enfance, et il a subi avec fierté, avec honneur ce joug qui n'écrase que les tètes débiles.Enfin , s'il fallait en croire certaines rumeurs, dont je n'affirme pas l'authenticité, la famille d'Orléans se serait trouvée mêlée à des faits et à des actes qui auraient blessé celle des Pozzo et la sienne. Mais on connaît ce peu de valeur de l'anecdote contemporaine, il ne faut insister que sur les certitudes, les dates et l'incontesté. Avec beaucoup de talent naturel, il était en dehors des voies frayées ou faciles. Gomment employer cette activité, réaliser des pensées fortes et atteindre de grands buts?
Par quelle issue va sortir, se délivrer et éclater
cette personnalité vive, toute du Midi, fougueuse et calculée, subtile et obstinée, saisissant au bond l'a propos, l'instrument delà politique, prête à se jeter et à se jouer dans la mêlée humaine, à s'en démêler; à s'y tenir ferme ; — prompte aussi à systématiser l'abstrait et à passionner le système? — Il sortira de cette obscure difficulté par une voie, la seule qui lui reste: il ne sera ni républicain, ni constitutionnel, ni monarchiste, ni impérialiste.
Il se réfugiera plus haut que tous ces systèmes et s'élèvera jusqu'à une société primordiale, dont l'unité, absorbant toutes les forces et sacrifiant les individualités à l'ensemble, corrigera les imperfections et les misères. Dans cette théorie philosophique qui rappelle Campanella, Savonarole et l'ancien oriental Mazdak, l'ensemble seul a le pouvoir, l'égalité absolue entre les êtres humains s'établit. La tendance décidée de notre siècle — destructeur des inégalités — est servie ; chacun doit apporter à la société seulement ses forces ; mais la société doit à chacun selon la justice. Les uns reçoivent plus qu'il n'apportent et sont reconnaissants ; les autres sacrifient plus qu'elle ne leur accorde et sont satisfaits. Le dernier mot de ce système n'a été formulé par le jeune publiciste qu'au moment où l'évolution des circonstances lui a permis d'ouvrir ses batteries et de les démasquer toutes.
lia fallu que le régime constitutionnel parcourût ses diverses phases, et subît tour à tour la série d"at-
taques qu'onrogistrcra l'histoire , pour quo lo fou du jeune assaillant, dirigé d'ajjord contre le trône nouveau, puis contre le trône ancien, enfin contre l'établissement social lui-même, dévoilât toute la stratégie de celui qui en était le maître et qui en avait calculé les effets.
Ainsi s'accomplit cette large vendetta. Le fils de Mlle Pozzo, neveu de M. Ferri Pisani, appartenant par sa mère à cette forte race que nous avons nommée, race aussi célèbre par l'intelligence de ses membres, que par leur opposition à la famille Napoléonienne, par son énergie, ses aptitudes diplomatiques et ses talents divers, appelait à lui et provoquait la popularité et les orages. Les orages ne lui manquèrent pas : il aurait joué en France le rôle de Bright ou de Gobdcn, de Cobbelt, ou même d'un républicain du Sud américain, si nous étions parvenus à nous faire des mœurs politiques. Nous n'avons que des partis. Les partis s'exterminent.
La politique les emploie en les laissant survivre. « La vendetta » du jeune révolté méridional se manifesta d'abord par la furieuse attaque à Louis-Philippe, [Histoire de dix ans) ; canon si bien pointé que quatre éditions s'épuisèrent simultanément, que le trône s'en ébranla, et que la vibration s'est propagée jusqu'à nous. Le second coup alla frapper l'antique monarchie.
Ce furent les deux premiers volumes de la grandç
[Histoire de la Révolution Française), continuée depuis en douze volumes. Pour Tampleur de la rhétorique, l'enchaînement des déductions, l'arrangement et la nouveauté des faits , la rapidité pamphlétaire des formes et le style souvent oratoire, c'est bien le ((Midi ». Le souffle involontaire des anciens y respire; la tribune aux harangues s'y fait sentir. Tout vient de l'Agora, du Forum, de Rome, de l'Espagne, de ritalie et de cette zone ardente ; rien du Nord.
Le talent de l'avocat qui plaide, la véhémence du partisan, l'argumentation du métaphysicien s'y dé' ploient.
Ce qui caractérise surtout l'art de ces belles régions, la guerre véhémente des idées, soutenue par la stratégie froide et l'habile disposition des documents, signale ces volumes, que jamais intelligence septentrionale n'aurait conçus ou écrits. En effet, par un don particulier de Dieu et de la nature, la combinaison et le calcul sont aussi naturels à ces intelligences du Midi, que l'ardeur et l'impétuosité sont naturelles à ces âmes.
Les hommes de Provence et de Languedoc, de la (( terre chaude de la France»., de notre tierra Caliente ont par cela même l'avantage dans le jeu des partis. Ils sont passionnés et ils sont froids : ils se servent des hommes et des idées avec une dextérité et une rapidité incomparables; habiles comme un général d'armée, à disposer, à lancer, diviser, arrêter, allier
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lonrs bataillons trargiimcnls el do partisans. Mirabeau, provençal-italien (///(/«ef^e"), ouvre la révolution; les hommes de Bordeaux, d'Aix et de Marseille la continuent; Napoléon l'achève.
Même la frénésie calculée d'un « Marat », de raco italienne helvétisée (J/rt/'rt/^/), usurpe une et une valeur. Quelques hommes du Nord, comme Robespierre [Roberts- Pierre), s'égarent dans ces régions brûlantes et doivent y succomber. Toujours la veine du Midi l'emporte; nous avons les Girondins, Barras, Siéyès. Enfin, depuis le commencement du siècle, presque tous les hommes qui ont mené la France : — M. de Martignac, M. de Villèle, M. Laine, — sans parler de MM. Guizot et ïhiers, nos contemporains, tous du Midi. M. Louis Blanc était non-seulement de celte zone, mais en avant de ce monde. Il en avait le grand ressort, l'a propos, qui soulève passions et partis.
Le jeune homme donna plus d'une preuve de cette qualité maîtresse; c'est ainsi qu'il attaqua le nouveau trône au moment favorable, puis, du fond de son érudition et tle sa métaphysique, l'ancien trùne. Sa dernière vendetta s'attaqua à la société elle-même, par la création de ce qu'il a nommé V Associatmi du travail.
Dépassait-il la sphère du possible ? ce qui est certain , c'est que, avec le tact redoutable des hommes de sa trempe et de son ordre, il ramena les dernières couches sociales et, ballotté quelque temps par la vio-
lente tempête, il finit par être rejeté comme un exilé et une épave sur les rivages de l'ile voisine, en Angleterre.
C'était, je ne veux pas dire une dérision, mais une incisive leçon de la destinée. L'apôtre de Vabsoln était relégué dans un pays qui ne connaît que le relatif. L'homme de l'égalité divinisée allait voir à l'œuvre toutes les inégalités consacrées. L'enfant des îles de la Méditerranée, bouillonnant de sève et de soleil, allait se refroidir dans la température humide et âpre des Gobden et des John Stuart-Mill. Le partisan de l'idée, — partisan sincère, éloquent, dévoué, presque fanatique, allait observer de près ces praticiens, ces hommes du fait, les Palmerston et ces Corn wal Lewis, navigateurs de la politique, qui tantôt carguent leurs voiles, tantôt les déploient, non pour un principe, mais pour ne pas faire naufrage. L'homme de parti allait étudier sur place la politique et se pénétrer de cette vérité, — nouvelle en France, que les partis ne sont pas la politique. Aussi est-il infiniment curieux d'observer comment ce remarquable esprit devint pratique, à son propre insu. 11 admet par degrés et adopte, non les mœurs anglaises, mais une température intellectuelle toute contraire à cet ardent absolu qu'il avait prêché, et pour ainsi dire confessé avec la puissante éloquence de sa foi méridionale. 11 ne s'abdique pas. Il ne renonce pas. Il s'apostasie et ne rétracte rien. Seulement, de proche en proche, il se plie
aux réalités; le brillant et décevant éclat des théories traversant le pâle milieu du fait et de la pratique, arrive à préciser les contours, rend la politique possible, contemple, discute, analyse les intérêts privés et publics. Il sent que pour accomplir d'une manière effective les désirs do l'iiumanité, ces aspirations charitables qui sont, il faut le dire, l'honorable fond de sa vie et d(; ses idées, la rhétorique et le système sont loin de suffire; il s'arrête souvent en face de contradictions extraordinaires, et dont il ne se rend pas d'abord bien compte, mais il en sent le mérite; il s'associe à l'enquête septentrionale et à ses conséquences. Peu à peu il les explique complètement. Il reconnaît que la discussion libre, longtemps soutenue et sans entraves, finit par se créer une opinion définitive, irrésistible, toute-puissante.
L'opinion publique en Angleterre, dit-il, malheur à qui la défie ! On n'invoquera contre lui aucun texte de loi, on ne le traduira devant aucun tribunal, on ne lui dépêchera ni commissaire de police, ni gendarmes, mais il risquera de mourir faute d'air, de disparaître écrasé sous le poids de l'indifTérenceoudu mépris! « En France, lorsque M. Proudhon eut lancé son fameux livre, La propriété^ c'est le vol, beaucoup s'irritèrent, beaucoup se récrièrent ; mais cela même fit à l'ouvrage un grand succès. En Angleterre, ni ministres, ni législateurs, ni juges, ni policemen n'auraient eu à se mêler de la chose, mais le livre
n'aurait trouvé probablement personne qui eût envie de le lire, personne qui s'offrît à en être Téditeur, et peut-être personne qui consentit à rimprimer». Sacrifier ses opinions à l'opinion est considéré en France de la part d'un homme politique, comme une faiblesse coupable. En Angleterre, sa majesté l'opinion sourit à de tels sacrifices comme à un hommage qui lui est dû.
Ouvrez la biographie de sir Robert Peel. Y eut-il jamais un plus violent adversaire de l'émancipation des catholiques? Or, par qui fut présenté, en fin de compte, le Catholic Relief Bill? \)Q.v\m. Y eut-il jamais un adversaire plus décidé de la suppression des prohibitions qui pesaient sur les céréales? Or, à qui l'Angleterre est-elle redevable de cette réforme célèbre? à lui-même. Lord Palmerston, en dégageant de ses biens le commerce des « céréales » ; sir Robert Peel, en émancipant les catholiques, n'ont pas cédé
^ au pouvoir, à l'autorité, à la force, mais à la liaison. La vérité s'était manifestée par la discussion libre. Ces ministres ont subordonné leur système à la pensée de chacun. Ils le devaient. Ils ont obéi à cette puissance du libre examen qui naît de l'analyse et de l'exercice du jugement individuel. Depuis le grand
-^ Pitt, la presse anglaise n'avait pas cessé d'inculquer à toutes les consciences la nécessité de la tolérance, inutilement recommandée auparavant et démontrée par Locke; depuis cinquante ans, la même presse avait
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enseigné la nécessité de libérer le commeree dimjiurtation et d'exportation des grains. Mille fois ces questions avaient été soulevées, secouées, discutées, passées au crible. Chacun avait pu créer à cet égard sa conviction personnelle. Dans la question des catholiques et dans la question économique, le préjugé national, battu en bièchc par mille plumes hardies, avait liai par céder. Ce que M. Louis Blanc appelle l'opinion publique, c'est donc l'opinion de chacun, méditée, comprise, étudiée, volontaire, — invincible, — lente agrégation de toutes les forces personnelles, de tous les espi'its éveillés et actifs. Les noies sans prétention, vives et d'une couleur naturelle, que M. Louis Blanc a fait insérer dans plusieurs journaux et qui, recueillies en quatre volumes, composent le livre dont je parle, sont, à mon sens, son meilleur ouvrage i Tous les événements des six dernières années y sont commentés avec une lucidité rapide et supérieure. Les Gobden,les Bright,lesPalmerston, les Lj-ndhursty sont passés en revuCj leur caractère public et leurs actes appréciés avec une sagacité impartiale; On peut s'y renseigner admirablement sur l'opinion anglaise à notre égard. On peut y étudier la transformation subie par cette race dans les derniers temps. M. Louis Blanc, pendant dix-huit années, a observé sur place les progrès et l'envahissement de l'idée populaire dans ce pays aristocratique. L'analyse et l'enquête, méthodes, s'emparent d'un esprit net,
vif, méridional, amoureux de la justesse, éminemment synthétique, le conduisent d'étonnement en étonnement. Beaucoup de faits lui paraissent d'abord étranges. Un homme qui a fait des romans et des vers, M. Disraeli, pèse donc dans la balance politique! Un universitaire, M. Gladstone, qui a très-éloquemment disserté sur Homère, n'est point bafoué à la Chambre des communes! Un tribun véhément, M. Bright, n'est point chassé du pays! Un métaphysicien érudit , M. Cornwal Lewis, est cependant consulté par ses amis politiques, et ses conseils passent pour bons! Tout cela lutte, combat, mais subsiste; on ne détruit personne, on emploie toutes les forces, tous les talents, même ce philosophe (Cor;??ra/Ze?r/s) dont voici l'excellent portrait, tracé par M.Louis Blanc, après la mort de cet homme éminent.
Ses qualités étaient le nécessaire appoint de celles dont chacun de ses collègues est doué. Lui seul les faisait valoir tout ce qu'ils peuvent valoir. Il modérait la vivacité de lord Palmerston ; sa prudence corrigeait ce qu'aurait eu de trop risqué l'empressement de Gladstone à prêter sa voix éloquente aux entraînements passagers de l'opinion ; et l'espèce de calme impartialité, qu'il avait puisée dans une étude approfondie de l'histoire, lui permettait d'éclairer la route obscure où, sans lui, la politique plus sincère que réfléchie du comte Russel se serait précipitée.
En le perdant, chacun de ses collègues se trouve
perdre, en quelque sorte, une partie de lui-même : et, POU? ce rapport, sa mort laisse dans le cabinet un vide qu'il sera probablement impossible de remplir.
Gomme homme de parti, sir George Cornwall Lewis n'est pas moins à regretter ; mais en ce sens seulement que son parti, le parti libéral, gagnait beaucoup à être servi par un esprit aussi éclairé, et tirait une force morale considérable de l'adhésion d'une âme aussi honnête. Car, du reste, il n'y avait rien dans sir Gornwall Lewis qui tînt du partisan. Et d'abord ce qui lui manquait d'une manière frappante, c'était la passion politique. Homme d'étude et plus amoureux de livres que de toute autre chose, il avait contracté dans son commerce avec la science une sorte de désintéressement intellectuel qui l'empêchaitde se livrer sans réserve à son propre parti.
Ses vastes connaissances en histoire l'ayant conduit à se rendre un compte exact de ce que chaque ordre d'idées contient de bon et de mauvais, il en était résulté chez lui une tendance marquée, non pas à s'accommoder du scepticisme, non pas à s'endormir dans l'indifférence, mais à se garder de l'enthousiasme et à finir l'absolu. 11 tenait les comptes de la cause libérale en partie double, sans jamais négliger ni le doit ni l'avoir. Sa dernière publication est un Esmi sur la mci/letire forme du gouvernement
Or, à quelle conclusion arrive-t-il? A celle-ci : qu'il n'est pas, à rigoureusement parler, de forme de goût
vernement qu'on soit fondé à proclamer la meilleure. Cette conclusion est caractéristique !
Silesinstitutionscréent les peuples, comme M. Louis Blanc en paraît convaincu, M. Cornwall Lewis aurait tort; mais si les hommes font les institutions! Et je l'avoue, c'est mon avis, on a ti-op pensé au cadre, à la formule, et trop peu à l'homme.
L'homme fait de ces institutions ce qu'il veut : il les déforme, les transforme, les renouvelle. Est-ce que l'Angleterre, sous la forme monarchique et aristocratique la plus ajjte à engendrer la tyrannie n'a pas développé la liberté? Est-ce que les cadres constitutionnels que nous possédions ont empêché la plupart de nos hommes politiques de disparaître expulsés de la scène? Est-ce que la vie brillante et contradictoire de Palmerston, la laborieuse et noble carrière de lord Russell, celles de lord Brougham et de sir Cornwall Lewis, celle de lord Herbert n'ont pas accompli leur œuvre et achevé leur ellipse soit de réforme politique, Boit d'utilité sociale, dans les étroites limites dea Vieilles traditions? Est-ce que, pour tout dire, la prétendue monarchie anglaise n'est pas une vraie république déguisée ? M. Louis Blanc n'épargne pas la critique aux bizarres formules que l'Angleterre conserve. Il raille ces archéologies : — le sac de laine, les vieilles coutumes, les levers de la reine, les réceptions, les drai('t)if/'7-ooins, mille singularités et mille ridicules. Mais il cite les compensations. Elles ont de la valeur.
Est-ce que personne songe à s'emparer de la personne du fameux Bright, si éloquemment formidable aux membres de la pairie et aux grands propriétaires? Personne même ne se formalise des incartades de M. Roebuck, l'enfant terrible du Parlement. La théorie de la liberté est entrée dans la pratique, sous le couvert de ces traditions souvent burlesques. Certains résultats de cette liberté font sourire M. Louis Blanc ou le révoltent, son pinceau les retrace et les colore avec beaucoup de talent. Tantôt ce sont les courses d'Epsom, où reparaît, dans sa verve sauvage, la fraternité anglo-saxonne [felloivship)\ tantôt les mœurs judiciaires, si opposées aux nôtres; tantôt les combats de boxeurs, sur lesquels l'écrivain revient à plusieurs reprises. Il s'agit bien, quand Jem INIace et Joë Goff vont se caresser mutuellement la mâchoire, de l'alliance franco-russe, du Congrès de Francfort, des chances d'une guerre entre la France et les Etats- Unis, à propos de Mexico, de l'hospitalité donnée à Brest aux loups de mer delà Florida des « iron plates» qu'on est en train de construire pour les confédérés dans les chantiers anglais de M. Liard, etc., etc.! Questions secondaires que tout cela auprès de cette noble, de cette importante question : lequel de Jem Mace et de Joë GofT est plus capable, pour une somme donnée, d'estropier son homme?
Aussi, il fallait voir la foule qui, danâ la soirée de lundi dernier, se pressait, s'écrasait à l'embarcadère
de Packlington. Là s'étaient donné rendez-vous tous les vices d'en haut et tous les vices d'en bas : désœuvrés de club et brutes à visage humain, libertins blasés et hommes de proie, l'écume des tabagies et l'écume des tavernes, non sans une forte proportion de respeclability ; car la passion du pugilat, comme spectacle et sujet de pari, est en Angleterre une passion qui a envahi toutes les classes. Où s'arrêterait, pour- déposer à terre les lutteurs, le train spécial qui devait les emporter, eux, leurs partisans, leurs admirateurs, les curieux, la cohue enfin ? Nul ne le savait, à l'exception des grands prêtres de la chose; attendu que les combats de boxeurs sont défendus par la loi, et que la police se doit de veiller à ce qu'on exécute la loi pour la forme.
Le lieu fixé pour la rencontre est donc toujours un secret; secret de cabaret, plus religieusement gardé qu'aucun secret d'Etat. Ce que personne n'ignorait, par exemple, c'était lemomentdu départ, qui était annoncé pour quatre heures du matin. Mais, bah! dèsminuit, les abords de l'embarcadère du chemin de fer étaient littéralement inondés de voyageurs, ce qui veut dire qu'à minuit a commencé une scène de brigandage dont aucune description ne saurait donner une idée.
Pas un coquin, de ceux qui grouillent dans les basfonds de Londres, pas un « rough » qui ne fût là ; je vous laisse à penser si montres, bourses et mouchoirs ont eu beau jeu! Voleurs brandissant de gros bâtons
d'un air dégagé, coups terribles donnés dans restomac des uns et dans le dos des autres, tempête de jurons. La police a paru, juste au moment du départ, cfuand il n'y avait plus personne à protéger utilement et plus rien à voler. Il faut rendre cette justice aux uroughsn qu'ils ne nous volent pas notre chemise, et se contentent de mettre notre habit en lambeaux. Ici notre ami Taine a raison. La civilisation romaine est plus douce. La vieille rudesse de mœurs qui persiste toujours dans les régions tculoniques et qui perce, sous la peau extérieure de la civilisation superposée, sous l'épiderme de la politesse et de l'éducation, reparait en mille occurrences. Le fait suivant, par exemple, est commun à tout le tcutonismc, et applicable à la Prusse, comme à l'Ecosse ; à la Scandinavie, corajiie à l'Angleterre. L'autre jour un M. Corbett envoyait à une Miss Chandler, qu'il espérait depuis longtemps épouser, et qui faisait mine d'en vouloir épouser un autre, sommation formelle de l'aùner, sous peine de dommages-intérêts. A cela Miss Chandler répliqua, absolument dans le style d'Agnès, qu'elle n'en pouvait rien mais qu'elle s'était mise à aimer Horace tout naturellement sans même y prendre garde ; que : lui seul en était la cause, quelle n'y songeait pas lorsque se fit la chose.
Et sans plus tarder elle courut à l'autel, où Horace l'attendait. Là-dessus procès. A vrai dire, Miss Chandler avait autorisé M. Corbett à lui faire la cour pour
le bon molif, et cela n'avait pas duré moins de deux ans; en d'autres termes, il avait été accepté comme fiancé. En Angleterre, ces engagements qui se prolongent d'une manière infinie sont fort communs, et parmi les membres du clergé, notamment , il en est peu qui se marient, sans avoir passé et fait passer celles qu'ils aiment par l'épreuve d'un long noviciat volontaire. Or, la loi est formelle : il faut que le fiancé épouse ou paye. C'est le vieux mariage teutonique par le Tryst, par la foi jurée; celui que Shakspeare contracta vers sa dix-huitième année. Tous ces détails de mœurs privées et publiques, expliqués avec sagacité et avec verve, forment un commentaire aussi complet que possible de la dernière époque de la vie anglaise.
Après avoir lu ces excellents et curieux volumes, on ne peut s'empêcher de déplorer la perte considérable de forces intellectuelles. Voilà des esprits actifs, rares, puissants, dont la France est privée. Les nations étrangères s'enrichissent de nos naufrages. Ainsi, lorsque les protestants, après la révocation de l'édit de Nantes, se répandirent sur l'Europe, ils fécondèrent les autres génies: les Ancillon en Prusse, les Rumilly en Angleterre, les Bayle en Hollande, prêtèrent leur puissance et leur sève à d'autres civilisations. Ils commencèrent ce grand travail d'échange qui n'est pas moins actif dans le monde des esprits que dans le monde physique.
La môme loi de fusion régit tous les mondes.
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AUiùncâ a fait Cicéroii. Les derniers écrivains romains ont commencé la littérature tic la Gaule. Sans les artistes grecs, exilés de Byzance, il n'y aurait eu ni Raphaël ni Michel- Ange. L'histoire des exilés et des proscrits serait une intéressante histoire : ce sont, en général, des propagateurs et des intermédiaires merveilleux. Quand les orageuses républiques italiennes du moyen âge eurent lancé dans toutes les dh*ections leurs faorusciti ou « proscrits » ceux-là propagèrent la Renaissance italienne à travers l'Europe. La moitié de nos premiers imprimeurs appartenaient à cette classe spéciale. Quelques-unes des premières chaires du collège de France furent desservies par des bannis italiens et grecs.
Certes, pour une nation, il vaut mieux qu'elle conserve ses puissances et les concentre sur elle-même. Il aurait mieux, valu pour nous, que Bayle (s'il avait pu échapper aux galères) restât en France et y imprimât son Dictionnaire historique.
La science astronomique aurait marché plus vite si Galilée avait pu librement imprimer ce qu'il pensait en Angleterre, en France ou en Italie. Ceux que les tumultes des partis en lutte ou l'excès de l'autorité chassent de leur pays ont encore une admirable mission à remplir : c'est (comme le fait celui dont je parle) d'activer dans son rayonnement qui s'entrecroise la grande lumière, qui d'un centre tombe sur un autre centre, d'un peuple sur un autre peuple. •
Sous ce point de vue, ce sont des bienfaiteurs; ils enseignent les peuples; ils leur apprennent à s'estimer, à se comprendre, à se corriger, à se perfectionner mutuellement. J'ajoute que tous ceux qui, comme M. Louis Blanc, sont doués et puissants, se perfectionnent eux-mêmes.
La pensée de ce dernier est devenue plus pratique, plus ferme, plus nette; elle n'a rien perdu de sa verve; elle a gagné en solidité. Il comprend et fait sentir admirablement quel est le rôle des partis dans un État. Serviteurs et soldats du progrès, dès que les ^ partis deviennent plus forts que la politique et le
progrès, ils dévorent l'un et entravent l'autre.
La première condition des 'partis est de se détruire mutuellement; c'est la guerre. La première condition de la. politique est de ne rien détruire, même en combattant : c'est le progrès.
Nous félicitons M. Letlru-ïlollin d'avoir acquis une si profonde ignorance de rAnglcterre. Certes, il la connaîtrait mieux s'il n'y eût jamais mis le pied. Quel Anglais un peu instruit ne lui aurait appris, par exemple, que l'aristocratie de race pure, contre laquelle M. Ledru-Rollin pointe ses deux volumes, existe à peine dans le pays? Le sang normand, le sang aristocratique est épuisé. Deux ou trois familles en conservent seules les traces. De nouveaux rameaux, empruntant leur sève au commerce qui a prospéré, à l'industrie florissante, à l'armée, à la marine, aux arts, aux lettres et à la magistrature, ont remplacé les rameaux du vieux trône féodal ; c'est ce que l'on appelle aujourd'hui « l'aristocratie anglaise. » Les branches qui tombent de temps à autre sont remplacées à leur tour par des branches roturières. A côté de cette prétendue aristocratie échelonnée depuis les
marches du trône jusqu'au pupitre du banquier devenu baronnet, une autre classe, non pas noble, mais puissante, s'est élevée, — en dehors de la noblesse, et qui lui est hostile : l'industrie manufacturière et le grand commerce.
Depuis 1815 surtout, des fortunes considérables se sont faites, des familles influentes se sont établies ; sans aucun rapport avec l'aristocratie proprement dite, et sans respect pour elle. A Manchester, à Liverpool,à SheffleldjUn lord n'est pas un personnage plus considérable qu'un négociant, tant s'en faut; vous y trouverez, comme à Londres, bien des gens qui vous disent : « Je m'embarrasse peu des lords, et la noce blesse m'est plus qu'indifférente. »
Voici donc, du premier abord, deux classes armées de pouvoir, riches l'une et l'autre. Au-dessous d'elles se meut un troisième groupe composé de ce qu'on appelle les classes moyennes, et ne cherchant qu'à profiter des ressources de la mère-patrie pour bien vivre et faire fortune. C'est la masse même de la nation. Ce n'est peut-être pas le cœur, mais ce sont les entrailles et l'estomac de l'Angleterre. Ces midcUe classes ont à la fois beaucoup de respect pour le gros manufacturier, pour l'homme de cour, pour le comte et le vicomte, pour le débris rare des vieux chefs normands et pour l'officier public. Cette classe n'est pas servile, elle est un peu égoïste; elle aime le labeur, la propriété, la famille et même la liberté; elle les aime
PAR LEDRU-ROLLIN. 3il
])(Hir elle, et s'embarrasse peu du i)auvrc ouvrier qui meurt de faim ou de la fille d'un marin célèbre et brave qui reste sans pension et sans secours. Elle ouvre sa boutique à cinq heures du malin et la ferme à minuit. Elle la fermerait à trois heures du matin si elle pouvait. Elle achète des fonds publics; elle soutient l'État: elle est patiente, énergique, industrieuse, infatigable, probe jusqu'à certain point; elle n'est pas charitable. L'esprit de gain la domine, et pour beaucoup de ses membres, la propriété est un fétiche à qui l'on doit immoler.
Contre cette classe intermédiaire, douée de qualités admirables et qui, si on la laissait faire, pourrait bien se suicider par amour de la conservation , s'élèvent à la fois les clameurs et les reproches des classes inférieures et agricoles longtemps écrasées, et les attaques bien autrement dangereuses de l'aristocratie, qui, se Voyant débordée, signale les fautes, et, si l'on veut, tous les ci'imes de l'aristocratie bourgeoise qui tend à la remplacer.
Les classes pauvres et inférieures ont pour exjDression le chartisine; pamphlets violents et déclamatoires, objurgations furieuses et vagues, journaux trop philosophiques ou trop hyperboliques pour porter coup, leur servent d'organes. Certains hommes de talent, tels que Carlyle, servent le chartisme dans ses évolutions.
L'eiïet de cette prise d'armes ne serait pas dange-
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reux ni surtout définitif, et la bourgeoisie commerçante pourrait dormir sur ses deux oreilles, malgré les révoltes des rebbecaïtes et les processions des chartistes,si l'aristocratie de race et de cour, deux classes aujourd'hui confondues, disposant de beaucoup d'argent, comptant dans leurs rangs des talents supérieurs et pouvant d'ailleurs les payer, ne venaient en aide aux classes opprimées, ou plutôt ne prenaient leur direction.
Ainsi pressées entre le chartisme irrité et l'aristocratie inexorable, les classes intermédiaires sont obligées de donner en aumônes, en charités, en concessions, en lois favorables aux classes déshéritées, cent fois plus qu"on n'aurait osé demander à la générosité et à la pitié publiques. On ne s'arrêtera pas là. Il est probable qu'au moyen de quelques lois nouvelles sur la propriété territoriale, l'Angleterre créera un nouvel échelon dans sa hiérarchie; on verra naître une nouvelle armée de petits propriétaires terriens capable de contrebalancer d'une part l'ascendant énorme des grandes fortunes domaniales de la noblesse, et, d'une autre, les prétentions croissantes de la spéculation industrielle.
Tel est, en résumé, et si l'on sacrifie aux faits généraux le détail et la diversité des nuances, le mouvement général de l'Angleterre. Elle gravite, non sans effort, vers un changement de situation. Tout change ou va changer, non violemment et par secousse, mais
avec cette lentcui" et ce pénible travoil qui signalent les modifications organiques et durables ; des chaînes se dénouent et des forces se déplacent; la vieille machine anglaise subit plus d'une réparation intérieure; on entend le fracas des roues nouvelles que l'on ajoute et des vieux pivots que l'on brise pour les éliminer. La grande ouvrière de ce labeur, c'est précisément l'aristocratie. Il y va de sa vie; si elle laissait faire ce commerce, elle serait détruite elle-même. Aussi quel mouvement, quels cris, quels frottements. Combien d'émissaires, que de dénonciations, quelle ardente et souvent égoïste charité! Quelle commisération touchante ou intéressée pour les classes pauvres ! On ferait cent volumes avec les enquêtes, les recherches, les statistiques provoquées ou exécutées par l'aristocratie anglaise. Pas de caveau si humide et si obscur où elle n'ait pénétré pour en arracher des victimes, ouïes signaler à la pitié publique; pas de cabane en ruine ou d'étable abandonnée où elle n'ait lancé ses agents. Un écrivain isolé, un corps spécial ne se chargent pas de soulever les voiles. Les journaux se remplissent des détails de cette misère horrible; des publications étendues les recueillent, la Chambre des communes en retentit.
Est-ce là de la décadence? M. Ledru-RoUin l'affirme. Ah! vienne bientôt le jour où la même enquête couvrira la France, où l'on saura précisément ce que chacun souffre, et ce jour-là attend, où pas une dou-
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leur, pas une misère et pas une injustice ne seront ensevelies ! Le symptôme de la décadence, apprenez-le, ce n'est pas l'activité, ce n'est pas l'observation, ce n'est pas la lumière portée dans les profondeurs et les détresses ; ce n'est pas même le combat acharné des partis. C'est l'inditlèrence. Un peuple cessera-t-il de s'intéresser à lui-même, s'endormant comme le sauvage au fond de son canot; sans goût pour la gloire et le travail, pour la vie ou la mort; devient-il oisif , frivole , sophistique, parleur, trop amuseur et trop amusé; — un écrivain redoutable remplaçait récemment ces deux épithètes par une seule, bien plus triviale; — sans amour pour les grandes choses et les labeurs de l'esprit, laisse-t-il aller à la dérive le vaisseau qu'il devait conduire? Le moment de la vieillesse est venu. Alors les Romains laissent en friche leurs vastes domaines, les Espagnols se contentent de faire venir l'or du Mexique sur leurs galions, et les Grecs nourrissent dans leurs villes moins d'artisans que de rhéteurs. Hélas ! ce triste moment vient pour tous les peuples ; il sonnera pour l'Europe. Notre hémisphère se couvrira d'ombres. Ailleurs seront la vie, l'activité, et ce même mouvement énergique que vous blâmez en Angleterre. Les ténèbres sont descendues sur la grandeur romaine et sur l'héroïsme espagnol; moments funèbres, l'un d'énerVement chez les descendants de Scipion; l'autre de torpeur chez les concitoyens de Fernand Cortez. Au heu de se réjouir de celte décadence.
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le nidiidc a senti conime le i'vo'ul de la moii qui ^e glissait dans ses veine». Le foyer de la vie universelle s'éteignait, les arts s'abaissaient, la somme des jouissances de riiumanité diminuait, une race s'en allait, comme les feuilles d'automne tombent et s'accumulent sous les pas du promeneur. Il n'y a pas là de sujet de joie, pas de prétexte à une fanfare d'orgueil, et nousregrettons de voir M. Ledru-Rollin,un homme dont les idées devraient être SI « avancées ))^ se frotter les mains en s'écriant : « L'Angleterre est morte ! »
Ignorer que toutes les races se touchent et se tiennent, ne pas sentir le magnétisme commun qui les unit, prêcher l'isolement, c'est-à-dire la mort, se réjouir de ce que l'Angleterre tombe, on le croit du moins; chanter le Gloria in excehis sur une race qui s'en va (on l'imagine), c'est méconnaître bien complètement les destinées de l'humanité ; c'est être peu philosophe.
Voilà précisément ce qui me chagrine chez M. Ledru-Rollin ; de l'avenir, il n'y a rien chez lui, du présent, très-peu. C'est un homme du passé, son livre est un monument, et un monument creux et théâtral. Ce livre tient à l'abbé de Mably, à l'abbé Raynal, à l'abbé Barthélémy, à tous les abbés sonores et classiques, romains et grecs qui se préoccupaient beaucoup de savoir comment Lucullus avait dîné et comment Miltiade était mort.
M. Ledru-Rollin se préoccupe énormément de l'aris-
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tocratic, c'est-à-dire d'un fantôme. Et ce qu'il y a de plus étrange, nous n'osons dire de plus plaisant, à propos d'une personne aussi grave, c'est qu'il répète précisément ce que l'aristocratie a écrit ou imprimé récemment dans ses journaux. Mais ces enquêtes de l'aristocratie anglaise sur la misère du peuple, loin d'annoncer la décadence, prouvent au contraire avec quelle rigueur elle lutte pour vivre.
L'étendue de son mal, l'Angleterre la voit; les remèdes possibles, elle les cherche. — « Remèdes inefficaces ! » s'écrie M. Ledru-Rollin ! 0 philosophes respectables, vous voudriez que l'on découvrît l'élixir de longue vie ou la pierre philosophale, vous ne vous contenterez pas à moins ! — « Rien de tout cela, dites-vous, ne fera vivre éternellement l'Angleterre. » — Nous n'en voyons pas la nécessité, si ces remèdes font vivre l'humanité plus tard, cela vaut mieux. — • « Mais, ajoutez-vous, c'est une révolution que l'Angleterre va subir. »
Vous en convenez! — Où est le mal? — Ce dont nous nous plaignons, c'est que vos révolutions tuent; nous aimons les révolutions qui font vivre. Le corps humain n'est-il pas dans une révolution, ou plutôt dans une évolution perpétuelle? Qu'est-ce que l'incessante élaboration de la vie végétale et de la vie animale? Pertes et acquisitions, destructions et réparations, changement sans fin, rénovation éternelle. Quiconque marche vers la vieillesse acquiert moins et
[H'vd davantage; c'est la décadence. Jeunesse et maturité se signalent i)ar des acquisitions supérieures , / aux pertes subies ; c'est l'accroissement. L'Angleterre a beaucoup perdu de son intolérance, de ses lois contre les catholiques, de ses prescriptions sévères contre les étrangers. Elle pei'dra beaucoup d'ici à cinquante ans de ses vieilles habitudes anglicanes, féodales, et peut-être de ses inégalités de fortune. A nos yeux, toutes ces pertes sont des gains. L'Angleterre change sans cesse ; à chaque mouvement qu'elle opère, elle est parfaitement prête à le subir et à en profiter. Si Guillaume d'Orange, ou Malborough son général, revenaient au monde, ils ne reconnaîtraient plus leur vieille Angleterre; ils diraient que c'est une république inconnue avec une couronne pour dùme, un double sénat pour moteur et quelques grands seigneurs pour ornement. Ils n'auraient pas tort. L'Angleterre telle qu'elle existe, féodale, selon M. Ledru-Eollin, industrielle, selon d'autres, est aujourd'hui même par la trempe des idées, le mouvement des esprits, le jeu des institutions et les habitudes populaires, cent fois plus républicaine que nous.
Mais supposons un moment que le contraire soit vrai. M. Ledru-Rollin a fait un bon livre, il a vu juste, l'Angleterre, à travers le sang et les larmes, se précipite vers la décadence. Je voudrais bien savoir ce que la France et l'Europe gagneront à la destruction de l'Angleterre.
Cet anneau de la grande chaîne européenne brisé, les autres anneaux deviendront-ils plus puissants? Cette maille rompue, le reste de la trame y gagnerat-il?PIus de filatures à Liverpool, plus de fonderies à Manchester, plus de docks à Londres; la Chambre des Communes est anéantie ; Calcutta, délivrée du joug anglais, redevient la ville des Brahmanes.
L'Angleterre morte, qui profitera de ses dépouilles? Quel avantage la civilisation en tirera-t-elle? Aucun.
Telle est la loi divine de solidarité entre les races et les nations, qu'une race qui tombe ne profite pas plus aux autres races, qu'un homme qui meurt ne profite à ses voisins.
Ce rival vous gêne, le poignard le fait disparaître? Il tombe, sa mort ne vous sert de rien; son activité, au contraire, vous eût porté bénéfice; le vaisseau qu'il équipait vous eût rapporté sa cargaison ; le commerce qu'il exploitait vous eût donné ses produits; son génie ou son adresse auraient accru votre bienêtre. 0 philosophes de la haine et théoriciens de l'envie, n'apprendrez-vous jamais que votre égalité c'est la destruction, et que, par une suprême nécessité, le destructeur s'anéantit? L'activité même égoïste de l'Angleterre, son énergie même exagérée, l'ubiquité de ses vaisseaux , le nombre presque infini de ses comptoirs, sont autant de fils électriques de la civilisation universelle. Le germe fertile tombe sur toutes les latitudes, sur tous les territoires, sur un îlot de
rochers, au milieu des mers, dans les jungles de l'Inde, sous les glaces du pôle, et partout il se développe, tant pour se débarrasser de sa population exubérante que pour vendre ses produits et faire vivre SCS pauvres; l'Angleterre colonise sans cesse, et coloniser c'est civiliser. Devant le fantôme du paupérisme, qui se dresse à tous ses horizons, elle n'a qu'un remède, et elle en use: — coloniser.
Elle rejette incessamment sur tous les points du globe ceux qu'elle ne peut nourrir, ou les aventuriers et les hommes d'entreprise à qui les ressources du pays ne suffisent pas. Non-seulement les habitudes matériels, les progrès industriels et la civilisation pratique de l'Europe se répandent ainsi sur la face du globe, mais les élégances mêmes de la vie, les améliorations des mœurs, les dernières acquisitions de la science populaire vont fructifier dans des climats nouveaux. Les émigrants anglais apportent des bibliothèques et des instruments de physique dans les marécages de la Jumna et dans les déserts australiens. — « J'allai visiter en Australie, dit M"" Chrisholm, un « berger qui gagnait vingt-cinq livres sterling par an « et qui habitait une petite hutte sur le revers de la « colline. Sa femme, fort industrieuse, trouvait moyen, « en faisant coucher ses enfants de bonne heure, de « gagner un peu d'argent par la couture et en travailce lant pour les voisins. Je vis à côté un petit hangar « assez propre et fermé à clef. — Qu'est-ce que cela?
« demanclai-je à cette femme. — C'est ma biblio- « thèqiie, répondit-elle; c'est là que le maître va ap- « prendre à lire aux enfants. Nous savons que les « gens qui enseignent aiment à être tranquilles, et « nous lui avons réservé ce petit endroit pour lui, les a enfants et leurs livres, quand il fait la leçon. »
Combien je m'intéresse à cette pauvre femme, un des êtres que M. Ledru-RoUin nous signale comme prouvant l'état misérable et condamné de l'Angleterre, — à cette ouvrière forcée de fuir un pays où elle ne peut plus vivre, et qui s'en va au bout du monde travailler, élever sa famille et payer /mit livres sterling par an sur vingt-cinq, pour que ses enfants sachent lire et écrire l'anglais.
Imitons cette décadence, M. Ledru-Rollin, songeons à nos pauvres, examinons nos greniers et nos mansardes, colonisons le plus possible, répandons sous toutes les latitudes, nos produits, nos mœurs, nos idées, notre éducation, nos souvenirs; concourons autant qu'il est en nous à cette grande éducation du genre humain qui se continue. Soyons aussi républicains le plus possible; excellente façon de l'être. Le règne de l'absolu, que vous appelez, ne viendra peutêtre pas; mais la somme des douleurs humaines diminuera ; celle des jouissances humaines s'élèvera proportionnellement; la liberté, la dignité humaine y gagneront ; et c'est bien quelque chose.
Résumons: si j'étais un des amis du tribun exilé,
j'achèterais l'édition de son livre, j'en recueillerais tous les exemplaires, je les ensevelirais ou les détruirais; je ne voudrais pas que les comtemporains ou l'avenir pussent en découvrir une seule trace. En histoire, en philosophie, en philologie, dans toutes les matières que le dictateur banni passe en revue , les erreurs, les blunders , les légèretés, les dates inexactes, les anachronismes flagrants sont versés d'une main prodigue; pas une assertion qui ne soit équivoque , et presque tous les faits sont matériellement faux. Milton se trouve avoir vécu au seizième siècle ; Shakspeare n'est plus populaire en Angleterre; le nom de Bacon y est oublié; celui de Locke y est connu de tous les lecteurs; en Angleterre, on n'a que de la malveillance pour l'auteur du Pai'cidis perdu ; enfin, si le créateur d'Othello jouit de quelque estime parmi ses Concitoyens, ce n'est plus à titre de poète, dit M. Ledru- Rollin , c'est comme... grand seigneur! Vous ouvrez de grands yeux; vous vous demandez si vous avez bien lu ; les bras vous tombent ; le livre vous échappe des mains, et vous le reprenez pour bien vous assurer que de telles rêveries sont consignées dans un ouvrage solennel, fruit des loisirs de l'exil, travail d'un homme politique, accusation lancée contre un peuple rival par le ci-devant dictateur d'une grande nation. On y regarde à deux fois, et l'on relit : Si Shakspeare est aujourd'hui en honneur en Angleterre... il ne le doit pas à son génie... c'est le client
de la reine Elisabeth, abrité sous la pourpre royale.... que l'Angleterre révère en lui. » Quoi ! cet homme populaire, voleur de daims, vivant à la taverne, sans rapport avec la cour, éloigné par sa position et son état de toute splendeur, vous en faites un aristocrate ! Etudiez sa langue, vous saurez que son style est celui du peuple ; sa poésie, la poésie du peuple; de là son énergie, sa variété, sa profondeur; ses sonnets, véritables mémoires, dont Tauthenticité est irrécusable, sont le cri de douleur d'un pauvre acteur humilié, le gémissement d'une âme altérée de considération, endolorie sous les affronts que le monde lui a fait subir! — c( Ayez pitié de moi, ô mon ami, l'étoffe de ma vie est trempée dans de tristes couleurs. Elle s'en est imprégnée comme la main du teinturier perd sa nuance native. 0 fortune, ô fortune 1 je te gronde! Toi seule es coupable. Tu ne m'as laissé pour vivre que des ressources vulgaires et les vulgaires habitudes qu'elles engendrent. »
...Guitty goddess of my harmful deeds that did not better for my life provide than public means, luhich public manners breeds.
Un beau jour, le poète allemand Tieck, cherchant au fond de son cabinet quelque thème à broder, imagina entre la reine Elisabeth et le jeune acteur William un rapprochement fantastique, dont le clair de lune avait dû être témoin; c'était neuf et impossible, faux et charmant, piquant et absurde comme une
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prairie bleue de Watteau, émaillée de Colombines vêtues de soie grise, et peuplée de Crispins qui donlUMilIa main à des duchesses. Aussitôt nos romanciers français ont fait passer dans leur monde de féerie la mascarade de Tieck; rOpéra-Comi({ue a trouvé que ce Shakspeare de fantaisie et cette Elisabeth en domino rose ne feraient pas mal à côté des corsets bleus de ses bergères; Paris s'en est amusé; jusqu'ici tout allait bien. Mais, chose étrange ! temps peu sérieux! bizarre enseignement ! C'est à M. Scribe et à l'Opéra-Gomique que le nouvel écrivain a été demander des données certaines sur la situation sociale de Shakspeare !
Les études de M. Ledru-Rollin sur Milton sont encore moins avancées. « Cet austère et noble génie... prit place, il y a trois siècles, dit M. Ledru-Rollin, entre Dante et Shakspeare. »
11 y a trois siècles ! en iooO évidemment, sous le règne d'Edouard VI; d'où il suit que le secrétaire de la Commouwealth anglaise, pour prolonger ses jours jusqu'à Cromwell, n'a pas dû vivre moins de cent vingtquatre ans. Pourquoi placer ce vénérable centenaire entre Dante le Florentin et Shakspeare le dramaturge? On ne le dit pas; mais on nous apprend que : l'Angleterre protestante est pleine de malveillance pour Milton,et quelle l'admire assez peu aujourd'hui. Y o\\k du nouveau.
L'Angleterre, parce qu'elle est protestante, méprise un protestant! Tout au contraire, elle le vénère jusqu'à l'idolâtrie. Milton est plus admiré en Angleterre
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que Corneille en France. Les esprits sérieux et vigoureux s'en nourrissent ; les enfants ordinaires le lisent en passant; tous l'admirent sur parole. L'hommage n'en est pas moins national et universel.
Quant à Bacon, j'avais toujours pensé que son mérite avait été de revenir aux faits, de proclamer la nécessité de l'expérience, de clore définitivement le règne hasardé de la synthèse chimérique. Pas du tout. C'est un idéaliste, un spiritualiste etungénéralisateur. Il se trouve que « ce grand encyclopédiste du seizième I siècle représente l'idéal; et comme aujourd'hui nous ne voulons plus que des faits, dit M. Ledru Rollin, nous avons misde côté le chancelier Bacon, pour adorer Locke, l'anatomiste de la sensation. )> Locke, ce subtil analyste des opérations de l'esprit, est-il un anatomiste de la sensation ?
Je l'ignore. Bacon, si jeune sous Elisabeth, et dont les grands travaux datent de 1600 à 1620 , peut-il passer pour « l'encyclopédiste du seizième siècle? » Je n'en sais rien. Mais voici le plus extraordinaire :
M. Ledru-RoUin dit que les «Anglais ont abandonné les aspirations généreuses de Thomas JMoore, auteur de VUtopie, pour les chifl'res de Malthus. 'i Ainsi les Anglais ont été, avant Malthus, de vrais utopistes ! Les partisans deCromwell, « utopistes » ; les cavaliers « utopistes! » C'est M. Ledru-Rollin lui-même qui nous 1 affirme !