‹ L'Angleterre moderne, son évolutionChapitre 1 sur 21 · ADAPTATION INSTINCTIVE ET ADAPTATION RÉFLÉCHIE · texte numérisé non relu

ADAPTATION INSTINCTIVE ET ADAPTATION RÉFLÉCHIE

Objet et limites de l'étude. — I. L*adaptation instinctive et Tadaptation réfléchie comme ressorts de l'évolution moderne de l'Angleterre. — IL Leur rôle alternatif au xa» siècle.

Depuis un siècle, Phistoire de TAngleterre est dominée par le conflit obscur entre la tendance aux adaptations instinctives, qu'elle a héritée de ses origines, et la tendance aux adaptations réfléchies, qu'ont fait naître en elle les conditions modernes de la vie. Tour à tour yictorieuses ou vaincues, ces deux forces se combinent, à chaque moment, selon une formule difficile et toujours changeante. L'une représente le passé, l'autre veut représenter l'avenir. Elles ont eu Tune et l'autre leur rôle nécessaire et leur utilité féconde; à l'heure actuelle, c'est la seco^ide qui paraît l'emporter. Mais rien ne permet de croire que son triomphe doive être complet et défmitif. Elle n'a point, en effet, dans la conscience

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même de la race, de racines aussi profondes nî aussi primitives que la première ; elle n'est, à tout prendre, . qu'une fonction dérivée d'elle. C'est toujours l'énergie aveugle attachée à la conquête du réel qui s'exprime, sans se renier, dans le grand effort de volonté, d'intelligence et de méthode par lequel l'Angleterre d'aujourd'hui, reprenant l'œuvre ébauchée hier, veut adapter son activité nationale aux exigences plus scientifiques de la vie, de la production et de la guerre. L'image traditionnelle de l'Angleterre a été popularisée en France; elle s'est imposée aux besoins simplistes de la pensée courante. Au contact prolongé de la rude originalité britannique, le sentiment de la différence est entré dans nos moelles ; deux siècles de rivalité, de lutte ou d'amitié avec l'Angleterre ont imprimé au plus profond de nous les caractères si accentués, si étrangers à notre génie, de l'empirisme anglais. Les destinées parallèles des deux plus vieilles nations de l'Europe, les points communs de leur culture, les analogies récentes de leur vie politique, ont fortement mis en relief les oppositions psychologiques et pratiques par lesquelles le gouvernement, l'industrie, la société, la religion, se distinguent d'un bord à l'autre de la Manche. — Mais la notion de l'Angleterre obstinément instinctive n'est devenue chez nous vérité banale qu'au moment où elle cessait d'être une vérité absolue. Considérée non plus dans son contraste instructif avec la logique française, mais dans sa réalité même, l'activité moderne du peuple anglais doit être caractérisée en

termes moins simples et plus nuancés. L'objet de ce livre est de tracer, s*il est possible, cette image plus exacte et plus complexe des principes qui dirigent aujourd'hui Taction anglaise.

Une telle étude est forcément très générale. Elle a beaucoup à se faire pardonner. Elle ne saurait être évidemment que très incomplète. L'ampleur de sa matière lui interdit la précision du détail ; ses dimensions restreintes, et le but qu'elle se propose, ne lui permettent point d'apporter avec elle ses preuves. Elle ne peut donc en aucune façon prétendre à la rigueur scientifique. Son excuse sera la modestie, toute relative d'ailleurs, de son objet. Elle n'est pas une histoire, mais un essai de philosophie historique ; elle ne raconte pas les faits, mais recherche les grandes lignes selon lesquelles ils s'ordonnent. Elle voudrait fournir aux esprits curieux de connaître le passé récent et le présent de l'Angleterre, un résumé très bref de l'énorme activité matérielle et morale qui occupe dans le monde, à l'heure actuelle, une place si considérable ; et montrer aussi nettement que possible l'origine et le développement des forces qui la poussent aujourd'hui yers une destinée inconnue.

Une vision précise des choses anglaises, dès qu'elle sort des généralités les plus sommaires, doit accepter des distinctions essentielles à l'intérieur des limites physiques de cette unité politique que nous appelons l'Angleterre, et des additions non moins essentielles à l'extérieur. Il faudrait étudier à part, pour

être complet, les physionomies morales et sociales diverses de TÉcosse, de Tlrlande et du pays de Galles ; examiner les problèmes qui se posent à la Grande-Bretagne d'aujourd'hui sous les formes particulières qu'ils revêtent dans chacun de ces pays, encore assez distincts pour mettre une note individuelle dans l'harmonie nationale. Il faudrait aussi accorder aux questions impériales une place de premier plan, considérer l'Empire anglais du point de vue mondial, et non Européen. Il est assez clair que la présente étude est trop brève pour ne pas négliger ces éléments de particularité ou de complexité. On parlera ici de l'Angleterre comme si elle constituait un tout aussi homogène* que la France ; et l'on envisagera les modes de sa pensée et de sa vie sous l'aspect seulement de l'unité centrale. Une telle simplification, toujours fâcheuse, est peut-être excusable quand il s'agit d'examiner da,ns son ensemble l'évolution du centre d'activité morale et physique qui est le cœur de l'Empire anglais.

Il ne saurait être question d'énumérer les sources auxquelles ce livre a puisé. Une vue générale comme celle que l'on présente ici ne peut, cela va sans dire, posséder quelque justesse, que si elle emprunte constamment sa matière à des travaux autorisés. Indiquons seulement d'un mdt notre dette envers quelques ouvrages essentiels*.

1. Les vues d'ensemble les plus intéressantes sur le développement moderne de l'Angleterre nous semblent avoir été présentées dans les livres de MM. Benn (Modem England, 1908);

L'eflort conslan! par lequel une nation vît et dure, accroît ou maintient sa vie, est avant tout une adaptation. Adaptation aux conditions naturelles : le milieu physique et humain; aux conditions sociales: la nécessité d'un ordre économique, politique, moral. Le développement d'un pays, quelle que soit la période examinée, est caractérisé dans son ensemble par le mode et le degré de cette adaptation. Justifiée partout, celte affirmation n'est nulle part plus vérifîable qu'en Angleterre ; c'est la marque propre du génie anglais, on le sait, d'avoir compris ou du noins appliqué plus tôt qu'ailleurs la solution pratique du problème de l'existence nationale; il a toujours perçu les conditions physiques ou morales au milieu desquelles il se mouvait comme des réalités souveraines, à l'exploration et à l'acceptation comme

Masterman {The Condition of Englandy 1909); Dicey {Law and Opinion in Englandy 1905) ; Lowell. iThe Government O/ Englandy 1908); Webb {Industrial Democraci/y 1897); Mantoux {A travers lAngleterre contemporaine y 1909); Chevrillon {Études anglaises, 1901, etc.) ; Berard {V Angleterre et Vlmpérialismcy 1900) ; Bardoux {Essai d'une psychologie de l'Angleterre contemporaine y 1906, etc.). — Quant aux faits eux-mêmes, une bibliographie sommaire de l'histoire anglaise au xix« siècle est donnée dans le livre de Low and Sanders, The Uistory of England during the Reign of Queen Victoria, 1907. On trouvera également une liste des meilleures recherches relatives aux divers aspects de la vie politique et sociale dans Social England (édit. by H. D. Traill), vol. VI, 1898. Ces listes nous dispenseront d'en donner ici une autre beaucoup moins complèle et moins utile.

à la correction desquelles Tactivité de tous et de chacun devait être avant tout et toujours appliquée. En ce sens, il y a continuité dans le développement de l'Angleterre, à tous ses moments 5 et il y a unité dans les lois profondes qui le dirigent et Texpliquent. — Mais sitôt que Ton considère, non plus tant le phénomène universel et nécessaire de l'adaptation, que les procédés par lesquels il se particularise, on voit apparaître deux types principaux de méthode. L'une est instinctive ; elle consiste à laisser agir, par une sorte de système sans système, les forces innombrables et diverses de redressement, d'assouplissement et d'équilibre par lesquelles les individus d'un peuple, ou ses groupes naturellement constitués, s'adaptent spontanément aux nécessités de la vie. A ce processus, la conscience collabore à peine, la raison n'est point directement appelée à collaborer ; tout se passe et s'achève dans la région des démarches obscures par lesquelles nos gestes répondent aux circonstances, et nos préférences aux sollicitations de l'univers. Infaillible dans la recherche d'un équilibre approximatif, particulier et provisoire, cette méthode ne réussit point en général à établir d'un seul coup des correspondances complexes avec un ensemble de conditions données, ni à réaliser la continuité et la cohérence dans les moyens choisis et les instruments mis en œuvre. Cette attitude est par tradition celle de l'Angleterre; on peut en suivre les effets à travers l'histoire ; on en retrouve aujourd'hui les marques dans les institu-

lions, les industries, les mœurs, les idées et les sentiments britanniques.

L'autre se définirait par son caractère intellectuel, réfléchi. Ici, à Teffort spontané des adaptations particulières, s'ajoute, et se substitue même dans une certaine mesure, un besoin de coordination, de symétrie, une recherche de clarté et d'ordre, une mise en rapport consciente et volontaire des moyens aux Ans et des moyens entre eux. Cette méthode est sujette aux erreurs innombrables par lesquelles se manifeste le désaccord obstiné de la nature et de rintelUgence; elle n'a ni la sécurité ni la commodité pratique de la première, et réclame un effort soutenu d'étude et de méditation. Acte de foi dans la pensée, elle prétend dégager des faits un ordre dont ils ne fournissent point eux-mêmes tous les éléments, et dont l'esprit porte en lui le principe. Ses défaites ont été celles de son application superficielle et hâtive ; ses victoires ont imprimé aux choses un caractère de simplicité et de beauté souveraine qui résiste à l'écoulement du temps. Il est bien connu que cette méthode a caractérisé, surtout depuis deux siècles, le développement de la France.

On sait à quelles diversités de tempéraments, de fiispositions physiques et psychologiques, se rattachent ces oppositions de méthode; et à quels résultats divergents, à quelles physionomies sociales différentes elles ont abouti. Ce parallèle, encore une fois, n'est plus à tracer ; il est du domaine des vérités banales. Notons seulement que la première attitude

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est celle que choisit en fait lavje, comme la seconde est celle qu'adopte nécessairement la science ; et disons que Toriginalité historique de TAngleterre a été de préférer, dans Torientation de son eifort national, la vie à la science.

Mais cette préférence — il ne faut pas Toublier — n'a point la rigueur d'un système ; ne se contredirait-elle pas d'ailleurs en devenant systématique? Depuis un siècle, les conditions générales de la^ vie économique, sociale, et morale, se sont profondément transformées ; et il semble que le facteur intellectuel et scientiQquo ait pris parmi elles une importance chaque jour plus grande. C'est en accord avec cette modification des choses que paraît se modifier l'instinct vital anglais ; et c'est par elle sans doute qu'il faut expliquer la coexistence actuelle en Angleterre de l'adaptation instinctive et de l'adaptation réfléchie.

Ces deux formes de la soumission nécessaire et intéressée de l'homme à la nature, ces deux formules générales de la politique de la vie, sont des tendances plutôt que des attitudes exclusives et nettes ; elles ne sont pas incompatibles, et des degrés intermédiaires les réunissent. La seconde n'est point fatalement le pur rationalisme, déductif et absolu^ tel qu'il a existé en France ; la première n'est pas fatalement, comme on l'a trop souvent dit, hostile à tout rationalisme, par une sorte d'intransigeance a priori ; elle admett>a son concours si les faits l'exigent, et se fondra ainsi avec la seconde. Sans doute

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la prédominance de Tune ou de l'autre suffit à caractériser un peuple. Il est admis que la volonté anglaise de vivre a choisi, dans l'ensemble, les chemins commandés par Tinstinct ; et que si elle a parfois cherché à, relier entre elles les routes suivies, à les organiser en une géographie de Texpérience, ce n'est point afin de prévoir la figure du terrain que traverserait l'avenir, d'en tracer la carte par avance, et d'aller du connu vers l'inconnu à la lumière de la raison. Mais ce serait simplifier outre mesure l'histoire intellectuelle de l'Angleterre moderne, que de la réduire à ce seul trait. En fait, l'intelligence a pris, depuis un siècle, une part im portante bien que secondaire à la conduite de l'évolution anglaise ; le présent voit crortre ce rôle, et l'avenir le verra sans doute croître encore ; et dans le processus même de l'accommodation instinctive, la conscience et la réflexion sont entrées, les modifiant gravement à l'intérieur. L'adaptation instinctive et l'adaptation réfléchie, toutes deux anglaises, répondent aujourd'hui, l'une à la seule espèce de système pratique qu'ait spontanément produit l'Angleterre traditionnelle, l'autre à la seule philosophie théorique de l'action que puisse accepter l'Angleterre de l'avenir.

Nous avons dit qu'elles avaient pris, au cours du siècle dernier, tour à tour l'avantage. Résumons les phases successives de leur alternance ; notre étude essaiera de remplir ce cadre.

Préparée longuement depuis le milieu du xvni* siècle — et même, en un sens, depuis la fin du xvi' — l'Angleterre moderne s'est constituée sans secousse brusque entre 1815 et 1840 environ. Pour la commodité de cette étude, on en fixera plus précisément la naissance aux années critiques qui précédèrent l'avènement de la reine Victoria.

La société anglaise, après Waterloo, malgré les forces de désagrégation et de révolution qui sourdement la travaillent, est plus voisine encore de celle qu'avait vue Voltaire que de celle que nous voyons aujourd'hui. Au contraire, lorsque la jeune souveraine monte sur le trône, en 1837, l'édifice de la démocratie anglaise est déjà esquissé dans ses grandes lignes, et la vie économique, politique, sociale, intellectuelle, s'établit sur la base durable d'un équilibre nouveau. D'autre part, les dix années qu'a déjà vécues le xx* siècle marquent, selon toute apparence, le début d'une transition. Dans son ensemble, notre étude n'en a pas moins pour sujet l'Angleterre de « l'ère Victorienne » (Victorian era), et celle d'Edouard VII, qui lui fait suite et lui est encore étroitement unie.

Dans cette période de quatre-vingts années (1830- 1910), on peut distinguer, du point de vue que nous indiquions tout à l'heure, trois « moments », dont les limites n'ont rien de fixe ni d'arbitraire. Quelle que soit la douceur relative du changement qui a

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produit l'Angleterre moderne, elle s'est organîsiée en s'opposant à celle du passé; et si intime qu'ait pu être dans cette réussite sociale la collaboration des forces de progrès et des forces de résistance, c'est aux forces de progrès qu'est due l'initiative, l'impulsion première et principale. Or, ces forces de progrès sont de nature intellectuelle; ou plutôt, leur expression a été de préférence rationnelle, et l'idéal de réorganisation qu'elles proposaient à l'ordre ancien se distinguait de cet ordre par un caractère d'adaptation plus logique, plus méthodique et plus réfléchi.

Sans doute, c'est aux instincts politiques et pratiques de la race anglaise qu'est dû le succès original dé la dernière révolution d'Angleterre (1832-67-84), comme de l'avant-dernière (1688) ; mais cette révolution diffère de toutes les autres en ce qu'elle a été à la fois l'œuvre lucide de l'adaptation réfléchie et l'œuvre empirique de l'adaptation instinctive. Une vague de rationalisme politique et social, ramenant les eaux un moment entraînées par le reflux de la contrerévolution, se soulève à nouveau en Angleterre dans les années qui suivent Waterloo ; elle submerge, peu après 1830, les digues de l'ancienne constitution et de l'ancienne vie ; apportant avec elle une réforme démocratique des lois et des mœurs, le redressement systématique des abus sociaux les plus criants, la liberté des échanges et des entreprises, \e libéralisme en un mot et l'individualisme, elle s'épanche largement sur tout le cœur du siècle^ et

fait sentir encore son action et sa force à son déclin. L'Angleterre moderne est d'abord sortie d'un premier effort pour mettre la société, les lois et les pensées en harmonie ayec des conditions nouvelles, clairement définies; elle est sortie d'abord d'un commencement d'adaptation réfléchie.

C'est par le jeu del'adaptation instinctive, au contraire, qu'elle a développé son existence, et l'a fortifiée. L'Angleterre individualiste et libérale que symbolise un J. Stuart Mill n'avait pas encore dégagé tous ses aspects, que déjà se dressait contre elle une puissante réaction des instincts. A la lumière de la raison, des penseurs et des poètes préféraient, pour conduire la nation nouvelle, celle des sentiments. Une correction devenue nécessaire de la sécheresse morale et de l'égoïsme social se faisait en dehors des apôtres raisonnables, et d'autres prophètes prêchaient les vertus salutaires de la foi, de l'instinct, et les énergies fécondes et aveugles de la vie. Adaptée à la science et à l'industrie par l'affranchissement des esprits et des échanges, l'Angleterre n'était plus en harmonie avec les exigences de Tâme ; et Carlyle, Rusldn, Newman, Browning, efifectuèrent la réadaptation de la conscience anglaise à ses besoins spirituels.

Avec eux ou à leur suite, d'autres rétablirent, dans la société désorganisée par l'individualisme, les actions collectives et les liens moraux ou sociaux; une croissance spontanée élabora les syndicats ouvriers; l'interventionnisme, à tâtons, se glissa dans la

légalité, et s'y établit chaque jour davantage ; l'atmosphère des lois et celle des mœurs s'imprégnèrent d'une solidarité nouvelle ; et le mysticisme religieux ou esthétique servit d'aliment à l'enthousiasme humain. Dernier épanouissement des instincts, l'impérialisme parut; le sens obscur des intérêts communs et des affinités psychologiques fit vibrer entre la vieille nation anglaise et ses filles lointaines une communication frémissante; et la griserie de sa puissance mondiale monta au cerveau de l'Angleterre. Le socialisme d'État, la renaissance religieuse, le renouveau artistique et rimpérialisme, nés en ^^ même temps que la démocratie et le libre-échange, \ sont les manifestations diverses de la « revanche des y instincts »*.^

^^ Ainsi remise en équilibre avec les choses et avec elle-même, l'Angleterre pouvait se croire définitive-^ ment adaptée au monde nouveau. Les années prospères qui s'écoulent de 1860 à 1880 sont une période d'optimisme et d'absolue confiance en l'avenir. Mais bientôt se posent d'autres problèmes. Jusque-là maîtresse des marchés, l'industrie anglaise a désormais à lutter contre des rivales chaque jour plus agressives; la concurrence de nations nouvelles — États-Unis, Allemagne — menace la nation britannique dans ses privilèges commerciaux et dans son prestige politique, sinon encore dans son indépendance. En même temps, une crise intérieure répond à la menace étrangère. Le problème social reparait, plus vaste, plus redoutable; le parti ouvrier^

croissant d'année en année, se dresse à côté des partis historiques. Ceux-ci sont affaiblis par une décadence intime ; rapprochés par les nécessités de la conservation sociale, ils ne forment plus qu'une seule masse où la variété du programme cache mal l'uniformité des instincts. Jusque-là vivant et actif, le libéralisme politique se dissout au contact des besoins nouveaux; critique et négatif en son principe, il se découvre incapable d'organiser la démocratie ou l'Empire.

Et à cet instant même, la nécessité d'une organisation rationnelle se fait plus pressante; les syndicats ouvriers réclament pour leur force accrue des droits plus certains ; le dogme du libre-échange est discuté, puis ébranlé par la poussée des instincts protectionnistes; et les rapports de la mère-patrie avec les différentes parties de l'Empire exigent l'élaboration de formules politiques nouvelles. Avec cette inquiétude des intérêts et des énergies S'harmonise celle des esprits ; l'Église est menacée d'un côté par les progrès du rationalisme, de l'autre par les divisions de sectes et les querelles ritualistes ; la philosophie hésite entre les vieilles croyances et les hardiesses contemporaines ; la littérature s'abandonne aux influences étrangères, et introduit une recherche plus nerveuse d'émotions et d'impressions dans la saine tradition littéraire anglaise. Au moment où disparajt la reine Victoria, au début du xx« siècle, la grandeur britannique, toujours majestueuse de façade, semble atteinte d'une secrète caducités

Les années récentes et le moment présent nous font assister à un sursaut de l'énergie anglaise, acharnée à maintenir dans son intégrité Texistence nationale. Une nouvelle adaptation est devenue nécessaire, et cette fois encore Tinstinct de la race la cherche dans les voies claires et nettes qui lui ont si longtemps répugné. Pour lutter contre la concurrence des peuples rivaux, plus jeunes, mieux armés de logique et de méthode; pour élever le niveau de sa valeur humaine, faire de chaque citoyen un élément plus actif, plus instruit, plus utile de reffort total; pour être capable d'entreprendre, au besoin, la défense de son sol contre un envahisseur formidablement armé; pour accroitre en un mot — un mot qui a fait fortune — « l'effi' cacité nationale », l'Angleterre fait aujourd'hui un admirable effort. Et cet effort l'amène à chercher dans la science et la conscience des moyens d'adaptation réfléchie plus rapides, plus cohérents que ceux de la vie.

Rajeuni par l'infusion d'une vigueur nouvelle, imprégné de radicalisme, le parti libéral prend hardiment la tête des réformes nécessaires ; il représente en Angleterre, dans une plus large mesure que jamais, la correction systématique des abus sociaux. La masse de la nation suit l'impulsion qu'il lui donne, ou la subit en la combattant ; et les résistances de l'Angleterre instinctive et conservatrice, si elles ralentissent d'un frein puissant l'accélération du mouvement, ne réussissent pas à l'arrêter. Elles

prennent d'ailleurs elles-mômes une allure révolutionnaire; la crise actuelle met en présence deux programmes d'action et de réforme, et le rejet du budget de 1909 par les Lords est une initiative aussi hardie que peut Tètre le programme constitutionnel du ministère Asquith. — Cependant l'instruction publique est développée selon un plar d'ensemble; la technique de l'industrie et celle du commerce reçoivent une attention plus grande; la question d'une réforme douanière et celle d'une fédération impériale sont passionnément étudiées; la marine est méthodiquement accrue, l'armée réorganisée, et l'institution possible du service obligatoire est examinée sérieusement. Pour suffire à ces charges, des ressources nouvelles sont nécessaires ; le parti libéral les demande à des impôts assis sur la richesse ; le parti unioniste, à l'abjuration de la religion libre-échangiste; et autour du budget s'engage entre les Communes et les Lords un combat politique d'une portée exceptionnelle.

Dans cette atmosphère, le type même de la race se modifie ; initié aux nervosités, aux inquiétudes de la vie moderne, l'Anglais d'aujourd'hui s'est rapproché du type continental. En même temps, les hommes de pensée et d'action proclament la nécessité d'une Angleterre plus consciente d'elle-même, plus intellectuelle, plus savante; et dans la religion, la vie active, l'hygiène, les mœurs, une attention vigilante aux conséquences sociales et humaines des concepts et des actes, un pragmatisme universel domine.

L'Angleterre du présent se tend dans la Volonté d'une efficacité intelligente.

Ainsi se transforme, sous la pression des circonstances, la physionomie morale et sociale d'un grand peuple. Cette évolution est assez profonde, assez nette, pour marquer d'un caractère essentiel l'Angleterre d'aujourd'hui. Est-ce à dire qu'elle la sépare complètement de celle d'hier? On l'a vu, ce serait une illusion de le croire. Le ressort dernier de cette nouvelle recherche d'équilibre, comme des précédentes, est la volonté instinctive de vivre; et c'est encore la vie qui dirige ici vers la méthode et vers la science les énergies qu'elle réservait jadis jalousement à la seule expérience. C'est l'enseignement des choses, et non une préférence spontanée, ou un principe abstrait, qui a démontré, ou démontre, à l'Angleterre, la nécessité de remplacer par des procédés plus modernes les routines anciennes et sacrées de son action et de sa pensée ; c'est Fempirisme, en un mot, qui a parlé contre l'empirisme. — Et en eflFet, les théories générales où s'exprime ordinairement la philosophie pratique d'un peuple n'ont point précédé ici, ni accompagné, la modification de cette pratique. L'Angleterre contemporaine n'a point encore formulé avec clarté ses directions nouvelles. Elle reste, malgré son effort d'intelligence, le pays le moins susceptible d'être mené par les systèmes et les idées. Les principes qui dirigent son action doivent être dégagés de cette action même ; et une étude du peuple anglais au

moment présent, comme à tous les moments de son histoire, est bien moins l'examen de ses doctrines que de ses actes.

On indiquera en concluant les réflexions que peut suggérer à un observateur sympathique Tétat «ocial et moral de l'Angleterre actuelle, et on se demandera si la méthode meilleure où son énergie cherche un rendement plus grand paraît vraiment propre à le lui fournir; si cette tentative hardie de transformation psychologique n'est point une violence inutile faite à une habitude séculaire, et s'il ne faudrait pas y voir le signe d'un malaise profond où percerait l'inquiétude de la vitalité anglaise. Quelle que soit l'impression finale, il est certain que cette vitalité reste admirablement puissante, et que personne ne peut conjecturer encore la date où elle sem épuisée. ,

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