CHAPITRE I LES FAITS
l. La grande industrie et la formation de l'Angleterre moderne. — II. Le déplacement de l'équilibre économique : villes et campagnes. — IH. Le déplacement de l'équilibre social; la bourgeoisie.
Le grand fait économique d'où est sortie TAngleterre moderne est le développement de Tindustrie et du commerce au xviii^ siècle. Plus largement, c'est la prédominance de la grande industrie qui caractérise l'activité sociale anglaise depuis cent cinquante ans» Or, la notion même d'opération industrielle est dans un rapport simple avec celle d'adaptation réfléchie. Le progrès de la production mécunique, la
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formation de classes nouvelles et d'un équilibre nouveau entre les classes, Télaboration de théories politiques et morales déduites de principes rationnels, et l'institution d'un régime et de mœurs démocratiques, sont des. phénomènes étroitement soli- , daires. Dans le jeu difficile à cuivre de leurs actions et.r^actions réciproques, quel que soit Tordre qu'établit artificiellement la pensée, elle aperçoit du premier coup une physionomie commune : tous témoignent d'une même tentative pour discipliner volontairement les forces nature lies ou humaines, y liiettre par l'action de l'intelligence une correspondance plus claire et plus parfaite des moyens aux fins.
Du jour où l'activité concrète du génie anglais eut découvert la supériorité de la grande industrie sur les formes anciennes de la production, un germe de réforme fut profondément déposé dans ses tendances psychologiques les plus intimes. Aux méthodes lentes et dispersées de la nature, l'homme substituait dans un champ important de la vie sociale des procédés coordonnés savamment en vue de réduire l'effort et d'accroître sa productivité. Dès lors, l'idéal de l'organisation systématique et rationnelle devait se développer à côté de l'idéal ancien de pure routine; l'empirisme se complétait par l'adaptation réfléchie. Le moment où Burke (en 179i) formule la théorie célèbre de la sage passivité politique du peuple anglais, est celui-mème où. dans les profondeurs de la vie nationale se gonfle la marée industrielle d'où sortira une Angleterre réformatrice. La manufac-
ture, Tusîne, ont été, avant les doctrines radicales ou les lois de réforme politique, les premiers exemples et les premiers fruits sur la terre anglaise de l'activité sociale rationnellement systématisée.
Par ses origines, sans doute, Tère industrielle appartient encore à l'empirisme. Les grandes inventions sont nées d'applications accidentelles et locales de l'ingéniosité pratique aux problèmes de la proxluction et de l'échange. Mais bientôt, leurs effets s'ajoutant et se composant selon des afflnités naturelles, elles se sont organisées en un système véritable, qui a embrassé d'un cercle chaque jour plus large tout le domaine économique. Et dès lors, l'invention devient plus normale et en quelque sorte plus régulière ;, elle sort de besoins successivement constatés, en des points pour ainsi dire prévisibles, et participe de l'adaptation réfléchie.
De même, les conditions naturelles, physiques et humaines, ont beaucoup fait pour le développement de l'industrie anglaise. L'existence de bassins houillers considérables, d'importants gisements de fer; la distribution des régions minières à proximité de cours d'eau navigables, d'estuaires ou de ports, inclinaient l'Angleterre vers des destinées industrielles. D'autre part, si l'aptitude méthodique aux organisations d'ensemble est une acquisition récente et encore incertaine de l'esprit anglais, ses qualités d'attention concrète, d'initiative et d'énergie sont aussi anciennes que lui-même. Acharné de bonne heure à la lutte de la volonté contre les choses, il
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deva^ asservir les forces de la nature à ses besoins, avant même que ne les eût soumises tel peuple au génie plus spéculatif. Ainsi les conditions premières d'où sont nées les transformations de l'Angleterre moderne sont liées à Tindividualité physique et morale de la terre anglaise et de ses habitants ; là encore on peut dire qu'il n'y a point de hasard; qu'en se modifiant sous l'impulsion de la grande industrie, l'Angleterre traditionnelle a seulement réalisé sa destinée. Le développement de ses côtes, sa situation excentrique et insulaire, les goûts de ses habitants, avaient fait d'elle une nation commerciale. On sait comment au xyiii"^ siècle des causes économiques et politiques lui donnèrent la souveraineté des mers, et comment grandirent ses colonies. La facilité des échanges, l'extension du marché, appellent une production plus intense; la grande industrie sort du grand commerce. Et dans les industries depuis longtemps acclimatées de la métallurgie, de la filature et du tissage, les initiatives opiniâtres d'où sortent les machines nouvelles, les patients efforts d'un Boulton, d'un Watt, d'un Crompton, appartiennent encore à cette série de labeurs séculaires qui a construit de toutes pièces, sans vues systématiques, sous la direction de l'instinct, la prospérité matérielle, l'ordre politique et la grandeur nationale du peuple anglais. Mais sitôt le régime industriel né et développé, cette construction de l'empirisme triomphant se retourne contre l'empirisme. Le mouvement intérieur qui anime cet organisme est plus rapide, plus con-
tinu que celui des anciens cycles économiques; la correspondance entre Tofiffe et la demande s'établit d'un rythme plus prompt et plus sûr; la nécessité de produire plus, à meilleur compte, agit comme tme force uniformément accélérée; et la constitution d'un vaste marché international, dont toutes les parties sont solidaires et soumises aux mômes contre-coups, exige des chefs d'industrie une attention d'ensemble. En même temps, la science purô oïl appliquée se mêle chaque jour plus intimement aux processus industriels ; la technique devient plus compliquée, ses opérations plus minutieuses et plus précises. L'usine agit comme un aimant qui attire à lui, en même temps que les audaces et les énergies, les intelligences disciplinées et les facultés d'organisation. Ainsi l'industrie a été un facteur d'esprit scientifique ; elle a tendu à faire abandonner la rou-^ tine, ou à l'imprégner saris cesse d'un empirisme plus méthodique, plus progressiste et plus souple ; elle a suscité des réadaptations plus rapides et plus réfléchies. Par là, elle est bien au point de départ de l'évolution psychologique, comme de l'évolution économique, qui caractérisent l'Angleterre moderne ; et ses retentissements ont été infinis dans tous les domaines de la pensée et de l'action.
Car la grande industrie, l'expansion commerciale^ et le régime capitaliste qui les prépare et qui les suit, ont été des forces constamment actives ; leurs conséquences sociales et psychologiques ont pu se développer sans arrêta sinon sans entraves, au cours
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du XIX* siècle. C'est entre 1770 et 1800 que commence en Angleterre Tère industrielle. Les années précédentes avaient vu grandir l'activité commerciale et la classe des marchands ; les manufactures, premiers symptômes de la concentration dans Pindustrie, s'étaient élevées dans les hautes vallées, au bord des torrents qui fournissaient la force motrice. Bientôt la machine à vapeur est perfectionnée; les machines à filer et à tisser sont inventées ; le mouvement à vapeur leur est appliqué. L'industrie de la céramique est transformée, la métallurgie renouvelée. Dans les comtés du Nord et de l'Ouest, le Lancashire, le Yorkshire, le Staffordshire, un mouvement intense de population, une fièvre de constructionà et d'entreprises,' multiplient les usines et les centres ouv/'iers. A la fin du xvin* siècle, l'Angleterre est déjà le pays de la grande industrie.
De 1800 à 1830, malgré les secousses politiques ou économiques, se poursuit le mouvement commencé, L'industrie des transports fournit aux capitaux, aux initiatives, des applications nouvelles, et accroît les facilités du commerce. La population de l'Angleterre, le chiffre de ses échanges, son activité productive, croissent d'un même élan. Les centres industriels se développent, des villes nées d'hier et affairées dépassent les vieilles cités tranquilles ; tout un peuple nouveau apparaît à côté, en dehors des cadres de l'ancienne société. Et cette évolution devait s'accentuer, sans faiblir, jusqu'aux dernières années du siècle. On peut marquer, dans l'histoire écono-^
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mîque anglaise de 1830 à 1880, des inégalités et des crises. Mais, au total, les chiffres accusent une expansion toujours croissante de la prospérité indus-^ trielie et commerciale.
Le zjx^ siècle anglais est rempli, jusqu'à son déclin, par les flots abondants, intarissables de cette marée d'entreprises, de production et de richesses, qui s'est levée sur le sol britannique au xvin^ siècle. Quelles que puissent être les rivalités actuelles, quelles que soient les menaces de l'avenir, l'Angleterre moderne reste caractérisée par son activité économique intense; elle est le pays d'origine, sinon la patrie exclusive, de la grande industrie.
Les conséquences de ce mouvement économique sont toutes visibles dans l'Angleterre du présent; mais elles ne se sont développées que successivement dans celle d'hier. La première et la plus apparente frappa les esprits dès le commencement dii siècle dernier. Elle marque encore de sa forte empreinte la physionomie de l'Angleterre. Il est possible de la définir en disant que la vie a reflué des campagnes vers les villes, de l'agriculture vers le commerce et l'industrie, du Sud vers le Nord et l'Ouest. Tels sont les aspects principaux de ce qu'on pourrait appeler im déplacement du centre de gravité géographique et social.
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En même temps que de la révolution industrielle, les historiens parlent d'une révolution agraire. Dans la seconde moitié du xviii* siècle, une décadence mortelle semble atteindre Tagriculture anglaise. Jusqu'alors la culture et Télevage avaient été, avec le commerce, les grandes sources de la richesse publiqu^y L'ancienne société, encore à demi féo- / dale, celle qui revit dans les romans de Fielding, \^ est essentiellement du type agricole. Gouverné par une aristocratie de grands propriétaires et de hobereaux, le peuple anglais se composait pour les deux \ tiers de paysans et de fermiers. Le pays, à part les ■ grandes villes, se divisait en cercles économiques très restreints, assez indépendants les uns des autres, produisant presque toutes les denrées nécessaires à la vie, et groupés autour de centres d'échanges à • rayonnement local, les « market-towns ».
La prospérité nouvelle du commerce et celle de l'industrie agissent comme de puissants dissolvants sur cet équilibre. Les grands propriétaires, chez qui s'éveille l'esprit d'entreprise, procèdent de plus en plus, par des artifices légaux, à la reprise et à la clôture des terres communales, les « commons », dont la jouissance aidait à vivre toute une population de journaliers et de petits tenanciers. Au même moment, les marchands et les manufacturiers enrichis achètent de vastes domaines, convertissent les terrains productifs en prairies ou en parcs. L'industrie domestique, le tissage du drap à l'aide des métiers à bras, qui occupait les loisirs du peuple des campagnes,
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est ruinée par la concurrence des machines. L'attrait du salaire supérieur attire en foule vers les centres industriels les fermiers et les travailleurs des champs que la misère détache du sol. Enfin, l'expansion commerciale qui précède et suit la naissance de la grande industrie élargit infiniment le marché d'approvisionnement anglais. Les produits industriels exportés à l'étranger appellent une importation comipensatrice de denrées agricoles. Ainsi s'organise en quelques dizaines d'années un équilibre économique nouveau ; l'agriculture est négligée au profit de l'industrie et du commerce; et l'Angleterre dépend étroitement du reste du monde pour sa subsistance comme pour sa richesse.
De là cette désertion des campagnes, qui n'a fait que s'accentuer depuis. Les masures sont tombées en ruines, ou ont été détruites par les maîtres impatients du sol ; des villages entiers ont disparu ; un peuple d'émigrants a envahi les faubourgs industriels des grandes villes. La proportion de la population rurale à la population urbaine a diminué sans cesse; elle est plus faible en Angleterre que partout ailleurs. Les diverses parties de la Grande-Bretagne ont été inégalement atteintes par ce bouleversement. Des raisons géologiques et géographiques avaient concentré les industries nouvelles dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, dans le sud de l'Ecosse : là surtout se sont développées les grandes villes ; ailleurs, dans les comtés de l'Est et du Sud, en Irlande, s'est fait le vide et la solitude. Le Nord
industriel, affairé, énergique, et le Sud agricole, somnolent, aristocratique, se sont ainsi opposés Tun à Tautre. Aujourd'hui j le voyageur qui parcourt les régions à peine accidentées du Midi et du Centre, ou remonte le long de la côte orientale jusqu'aux approches de l'Ecosse, traverse des campagnes que la nature du sol et l'humidité dii climat entretiennent toujours vertes, coupées de haies, semées de bouquets d'arbres ; l'aspect en est riant, agréable, mais la culture fait défaut et les habitations sont rates. De vastes domaines réservés au gibier, des bosquets, d'immenses prairies, entourent les châteaux, les manoirs ou les fermes; de loin en loin pointe, derrière les chênes à la puissante frondaison vert sombre, le clocher gris d'un village.
Toute autre est l'impression au voisinage des régions industrielles, des grands ports, de Londres enfin, l'énorme ville qui résume en elle l'activité économique anglaise ; une vie intense, bourdonnante, succède au calme endormi des campaghes et des bourgades; sur le ciel embrumé se détachent par vingtaines les hautes cheminées, en tous sensc<>urent les rails; les rangs pressés des petites maisons de briques, rouges ou jaunes, toutes pareilles, entourent d'une ceinture sans cesse élargie les centres grouillants et noirs des affaires. Des provinces entières forment ainsi de vastes agglomérations urbaines, à peine coupées de jardins et de maigres verdures; la fumée ne s'y dissipe jamais complètement, la trépidation des machines ébranle toujours
sourdement le sol. — Né d'une évolution commune à tous les pays avancés de TEurope, ce contraste est en Angleterre plus sensible, plus complet qu'ailleurs.
Une description économique précise de la terre anglaise devrait sans doute introduire dans ce tableau bien des nuances. Il est des districts intermédiaires, à la fois industriels et agricoles; il est des cultures encore prospères, et toute vie ne s'est pas retirée des campagnes. Une vision plus sommaire des ensembles peut ne saisir que les traits accentués de cette opposition économique et sociale, qui domine aujourd'hui, comme le paysage, la physionomie humaine de l'Angleterre. Ce pays a poussé jusqu'à sa limite l'évolution qui a entraîné au XIX* siècle la civilisation européenne hors de son ancien milieu naturel. Utilisée seulement pour l'extraction de ses ressources minières, la terre est devenue de plus en plus le simple lieu géométrique des activités nationales ; et sa surface tend à ne plus être que le sol d'un atelier immense. Déracinée des libres espaces où s'était formée sa vigueur, la race subit plus complètement chaque jour les conditions de l'habitat urbain. Une moitié de l'Angleterre est surpeuplée, l'autre semble frappée de mort. La conscience plus nette de ce fait essentiel et de ses conséquences est un élément important de la volonté réformatrice qui dirige les énergies, à l'heure actuelle, vers une réadaptation salutaire, un retour à la nature.
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Le peuple nouveau qui grandit dans les villes au XIX® siècle appartient à deux classes également vivantes, dont l'inévitable antagonisme va désormais fournir son impulsion à la politique anglaise. Avec la grande industrie se développent le prolétariat prbain et la bourgeoisie d'affaires.
Les ouvriers des villes ne sont point seuls à composer, sans doute, la classe particulièrement déshéritée dont les réclamations nourrissent en Angleterre, comme ailleurs, les théories, les projets et les lois de réforme. Le socialisme anglais n'est pas seulement sorti de la misère industrielle. Aggravée par la décadence de l'agriculture, la condition des travailleurs agricoles -r journaliers, petits fermiers — a formé un bhapitre important de la question sociale au xix* siècle. Mais dans l'ensemble, ce sont les ouvriers de l'atelier et de l'usine qui constituent le prolétariat. La distribution de cette masse et en quelque sorte de cette race dans les régions industrielles du Nord et de l'Ouest ; l'apparition d'une physionomie morale qui lui appartieot^n propre ; la création d'organismes économiques originaux destinés à lui servir d'armes pour la défense de ses intérêts; la pression sourde ou claire de ses mécontentements et de ses désirs sur l'opinion et le gouvernement, et la naissance d'une conscience de classe commune à ses fractions diverses, sont des
faits sociaux d'une importance capitale dans l'histoire récente de l'Angleterre.
Toutefois, les mouvements de la classe ouvrière, ses aspirations et ses efforts, comme aussi les sentiments et les actes qu'a suscités en d'autres classes le spectacle de son infériorité humaine, appartiennent plutôt encore à l'ordre de l'adaptation instinctive qu'à celui de l'adaptation réfléchie. Le socialisme scientifique n'a pas eu en Angleterre la même fortune qu'en Allemagne ; et l'interventionnisme s'y est moins manifesté sous la forme ^e théories systématiques que sous celles de doctrines sentimentales et d'activités empiriques. C'est seulement à une date récente que l'étude positive du problème social, de ses facteurs matériels et moraux, de ses solutions ou atténuations possibles, est devenue un élément de l'état d'esprit général où l'on peut voir la caractéristique de l'Angleterre actuelle — le souci volontaire et réfléchi d'une meilleure organisation nationale. Jusqu'alors, les répercussions directes, psychologiques ou politiques, de l'existence du prolétariat, se rattachent à un autre aspect de l'histoire anglaise moderne, défini par un recul du rationalisme et de l'adaptation réfléchie. On examinera ces répercussions en étudiant la revanche des instincts.
Au contraire, le développement de la bourgeoisie d'affaires est uni étroitement à la poussée de rationalisme qui accompagne la formation de l'Angleterre moderne. Le progrès de la classe moyenne est la traduction sociale de ce mouvement spéculatif
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comme de ce changement politique* Produit dé la grande industrie, cette classe en représente éminemment l'esprit et Tinfluence ; elle est au centre du mouvement d'adaptation plus consciente qui entraîne le génie anglais après 1830. C'est donc ici qu'il faut en résumer la force, le tempérament, les -tendances, avant d'étudier les doctrines libérales et râvènement de la démocratie.
^ Au xviii* siècle, la classe moyenne est encore la \ « gentry »,à demi aristocratique, formée surtout de ' propriétaires, d'ecclésiastiques et de gens de robe. ' l3éjà poliïtant l'accroissement des marcliands en nombre et en richesse introduit dans ce cadre vieilli un élément moderne, à l'esprit impatient et novateur. De 1760 à 1830, les nouvelles recrues submergent les troupes anciennes. Manufacturiers, patrons d'usines, directeurs d'entreprises, négociants, courtiers, gens de finance, se sont multipliés avec le prodigieux essor de l'industrie et du commerce. A -Londres, Manchester, Birmingham, Leeds, Liverpoôl, Nev^castle, dans vingt autres centres moins actifs, ils ont pris l'ascendant social que donne la fortune. Et d'un bout à l'autre du royaume, leurs aspirations, leurs instincts, les unissent en une volonté commune, leur suggèrent le sentiment de leur force et de leur droit.
Leur force avait à s'imposer, leur droit à se faire reconnaître ; ils rencontraient bien des résistances. Dans l'ancien ordre de choses, où la terre faisait la richesse, les hommes étaient attachés au sol, le
propriétaire par son intérêt, le paysan par les restes des coutumes féodales. Les théories économiques encore dan» Tenfance, inspirées du mercantilisme, mesuraient la prospérité des états à Taccumulation des métaux précieux, et dressaient partout contre leur circulation des barrières défensives. Ainsi rindustrie était entravée par les lois et les mœurs. Elle avait besoin d'ouvriers, et les règlements limitaient le nombre des apprentis, s'opposaient à Témigratipn vers les villes; elle avait besoin de libres échanges, pour que les denrées alimentaires fussent à bas prix, les salaires bon marché, pour que le commerce anglais ne rencontrât point à l'étranger de tarifs hostiles : l'esprit de • la vieille législation était protectionniste, et après 1815 les droits d'entrée sur les céréales renchéHssent le prix du pain au profit des maîtres du sol.
Sans doute ces obstacles n'étaient pas invincibles : la loi pouvait défaire ce qu'avait fait la loi. Mais ici la bourgeoisie nouvelle se heurtait aux cadres politiques de l'ancienne société. La constitution anglaise verg la fin du xviJi* siècle n'est rien moins que démocratique. Seule la^volonté des classes dominantes intervient dans le choix de la représentation nationale; les députés des Communes sont désignés par de grands seigneurs, des corporations, ou un petit nombre d'électeurs presque tous influents et riches. Les centres les plus importants de l'industrie et du commerce, les grandes cités nouvelles, ne participent pas au droit électoral; les circonscriptions restent
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distribuées comme par le passé ; et la décadence des campagnes, la ruine des vieux bourgs, ne leur retirent point leurs privilèges devenus exorbitants. Telle fermi^ nomme un député, telle ville, affairée, populeuse, n'en nomme point/ Enfin, l'esprit de la nation est encore imprégné .par les préjugés féodaux; la considération va seulement aux fortunes immobilières; la propriété foncière donne les honneurs, les charges, les emplois, si elle ne donne déjà plus toute rinfluence; au contraire, le commerce et l'industrie sont entachés d'une souillure : la noblesse, la gentry, les professions libérales méprisent manufacturiers et marchands.
A la lutte nécessaire, ceux-ci apportent la vigueur des classes jeui^s et des appétits non satisfaits. Ils ont^raudace, le goût de l'effort, le sens de rinitiative ; ils appliqueront aux problèmes politiques les procédés qui ont assuré leur victoire sur les difficultés matérielles. Leur besoin d'indépendance, leur volonté développée, leur donnent un caractère individualiste ; la conscience des réalités, l'habitude des affaires, fortifient en eux les instincts utilitaires de la race. En eux s'épanouissent les tendances les plus générales peut-être, les plus constantes du génie anglais : les tendances pratiques, concrètes, posi' tives, réalistes. Ils mettront leur empreinte morale sur la nouvelle société qui naîtra de leur victoire, sur l'Angleterre moderne; et l'action contraire et complémentaire d'autres besoins, d'autres instincts, atténuera cette empreinte sans l'effacer.
tES FAITS <X>
Surtout, la bourgeoisie industrielle et commerçante porte en elle le ressort des réformes; elle aie besoin, elle a le goût des organisations efficaces — non point par système, mais par expérience ; elle souffre des routines anciennes, et est destinée à les modifier. C*est en elle que la révolution économique a concentré sa force d'innovation et d'audace ; c'est elle qui a reçu du machinisme le sens des méthodes meilleures. Résolue à se faire jour dans la société où elle étouffe, elle ne craindra pas, pour y conquérir sa place, de lui imposer un ordre plus rationnel. Aussi attachée que toute autre classe aux habitudes concrètes de la pensée anglaise, aussi hostile au jeu désintéressé des idées, mais plus avertie des nécessités modernes de l'action, elle saura s'élever au-dessus du provisoire pour coordonner l'empirisme. C'est d'elle que naît en Angleterre, directement ou par l'intermédiaire des théoriciens, le premier courant de rationalisme politique et social} elle est la source de l'adaptation réfléchie»