LE MOMENT PRÉSENT
Décadence ou évolution.
Une grandeur intacte peut-être, mais inquiète, et qui s'interroge; telle paraît donc être F Angleterre contemporaine. Empire qui s'organise après s'être lentement constitué, elle passe de la réalité à la conscience, alors que l'Empire d'Allemagne a suivi la route inverse, <îe la conscience et du désir à la réalité.
Certes, le chemin que doit parcourir l'Angleterre est moins difficile ; mais il a aussi ses dangers. Et d'abord, ce passage de l'instinct à l'intelligence pourra-t-il s'effectuer? La souplesse d'adaptation que la race a toujours montrée y suffîra-t-elle, lorsque c'est le mode même de l'adaptation qui doit changer? Une constitution archaïque, des mœurs traditionnelles, un tempérament conservateur, devront-ils se moderniser complètement, et le pourront-ils ? Et d'autre part, pendant cette transition forcée, cette longue crise où le pays semble désormais entré, résistera-t-il sans blessure grave
aux secousses intérieures, comme aux rivalités agissantes et aux inimitiés du dehors ? Dix siècles d'histoire, et d'empirisme triomphant, ne fermentils [point' à l'espérance anglaise Fère de ciTilisation intense et scientifique où s'élance l'humanité élargie à la mesure de la terre ? Les réserves de vitalité, de force morale et d'énergie physique que porte en lui le peuple anglais, lui permettront-elles de soutenir la concurrence de peuples jeunes, mieux armés, sur le plan même d'activité industrielle et économique où triomphait son robuste génie ?
Appartenant, comme la France, au type des nations anciennes qui veulent se maintenir, et non au type des nations nouvelles qui veulent conquérir leur place, l'Angleterre voit se poser pour elle 4a question de la décadence. Ses propres inquiétudes l'ont posée. Derrière la façade d'admirable prospérité, quelques lézardes se révèlent à la vigilance des patriotes anglais. L'arrêt de l'expansion commerciale, les chiffres comparés des importations et des exportations, quelques défaites dans la production ou dans l'échange, une lutte de plus en plus âpre pour le maintien des positions acquises^ c'est là le détail; l'essentiel est la perte certaine de cette hégémonie industrielle à laquelle s'était accoutumé l'orgueil britannique; là aussi, comme en politique internationale, la conception de l'équilibre semble remplacer celle du pouvoir dominant. Dans la répar- ^ tition des tâches qui tend à s'établir, les ateliers • anglais ne paraissent devoir conserver, vis-à-vis du
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marché mondial, que le bénéfice de leur situation géographique en Europe, et Tavantage d'un soussol minier jusqu'ici inépuisable. Mais nulle qualité unique chez ses enfants, nulle supériorité d'art ou d'ingéniosité inimitable, ne réserve à l'Angleterre, contre les lois brutales de la concurrence, une place privilégiée dans le développement économique de l'avenir. Et la naissance d'impérialismes rivaux du sien, le progrès de l'ambition allemande, la nécessité qui pousse le débordement de la force germanique, contenue en Europe, vers les mers et les colonies, le duel engagé à coups de millions entre les marines des deux pays, ont fait passer la suprématie navale du peuple anglais, du plan des certitudes souveraines, à celui des réalités disputées, qui doivent lutter pour se maintenir.
Unionistes ou Libéraux mettent en chantier les « Dreadnought » formidables, et la flotte anglaise gardera sans doute, quelques années encore, l'avance jugée nécessaire à la sécurité de l'Empire. Sans faiblesse, le poids du militarisme est accepté par tine nation jadis rebelle; le service obligatoire est dans l'ordre des possibilités prochaines. L'armée territoriale est organisée, exercée ; tout ce qui peut intéresser la défense nationale parmi les inventions récentes — sous-marins, dirigeables, aéroplanes — est ardemment étudié, expérimenté, utilisé; le vif et prompt souci de son intégrité dresse et dressera de plus en plus l'Angleterre .dans une attitude d'offensive défensive contre des attaques possibles, -
que beaucoup jugent probables, beaucoup certaines. Mais le rêve sanglant d'une guerre anglo-allemande, où se jouerait la suprématie maritime et le sort de l'Empire, plane seulement comme une ombre sur les confins de Tavenir; cette contingence incalculable ne saurait entrer en compte dans le bilan du présent.
Trop réelle cependant, une crise politique s'est ouverte, dont l'issue est difficile à prévoir. Après les élections nouvelles, et la demi-victoire libérale, un compromis interviendra sans doute; mais la question posée sera-t-elle par lui résolue ? Si la démocratie croissant en force et en exigences se heurte aux cadres mêmes de la constitution anglaise, si les formes du passé ne peuvent plus assez s'assouplir à son gré, c'est l'ère des refontes radicales peut-être qui commence, après celle des adaptations. Aux menaces des libéraux contre la Chambre des Lords, répondent les hardiesses de la tactique Unioniste; d'un côté la toute-puissance des . Communes, de l'autre le référendum. Comme l'Irlande, voici que l'Ecosse, le pays de Galles, réclament une autonomie relative; les tendances séparatistes sommeillent au fond de l'unité britannique ; l'idéal fédératif qui rayonne du cœur aux extrémités de l'Empire, refluera-t-il sans danger des extrémités vers le cœur ? Dans le vieux « Royaume Uni de Grande- Bretagne », le « home rule » des parties, s'il se réalise, respectera-t-il l'harmonie du tout ? D'ailleurs, un état social où la propriété foncière est
concentrée en quelques milliers de mains, où partout s'affrontent Textrôme richesse et l'extrême misère, n'est-il pas moins stable, malgré les apparences, que celui d'un pays comme la France, où la fortune est mieux distribuée, où l'agriculture reste la première industrie?
Et le regard du sociologue, du moraliste, parcourant la vie nationale, y aperçoit des symptômes d'usure ou de fatigue. C'est la natalité, jadis surabondante, qui lentement mais régulièrement décline ; l'arrêt de cette force qu'est le nombre, l'Angleterre doit s'y préparer, en face de la fécondité allemande, que les jouissances d'une richesse récente n'ont pu limiter encore. Ce sont les signes d'un affaiblissement partiel de la race, dans les centres urbains où tout dégénère ; la baisse de la taille chez les soldats recrutés à Londres, le type émacié, rabougri, des jeunes corps dans l'Ëast End et mainte ville ouvrière ; c'est l'énervementde cette fameuse opiniâtreté lente à s'émouvoir, trait essentiel de la figure morale de John Bull; passionnées, frémissantes, les foules anglaises des music-halls, les foules dont le délire, parles rues, a célébré la journée historique deMafeking, n'ont-elles pas cessé d'être un peuple impérial en devenant un peuple impérialiste ? Alors que la leçon de la défaite, et la volonté d'énergie, ont mis le sang-froid et le calcul chez tant de Français, n'est-ce point l'excitabilité française qui a maintenant passé la Manche ? Et cette initiative inlassable, cette ardeur conquérante, cette ivresse de vie et
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^activité et d'orgueil qui a soumis aux flottes ou aux marchands anglais la moitié du monde, ne les voyons-nous pas faiblir, se laisser glisser au goût du succès facile, à la recherche du plaisir, à la routine de Feffort connu, aux lenteurs et aux inerties administratives? Comment se fait-il que le commerce anglais, vis-à-vis de- la concurrence allemande, se trouve souffrir des défauts mêmes qui ont fait longtemps, devant lui, Finfériorité du commeroe français ?
Telles sont les questions cruelles que se pose naturellement la conscience, à Theure pessimiste où elle prend la place de Tinstinct. De tels symptômes ne sont certes point négligeables ; mais quel peuple dé civilisation ancienne n'en offre de pareils ou de pires ? Et ne voit-on pas le surmenage croissant de la vie moderne répandre cette usure, comme un même niveau de fatigue, sur l'ensemble des nations, jeunes ou vieilles? En regard, comment ne point rappeler le multiple, l'universel effort de l'énergie anglaise pour s'affirmer encore, et ne point déchoir? A l'œuvre de la défense militaire, bien peu de volontés n'acceptent point de collaborer; vers l'œuvre de la défense économique, toutes les volontés se tendent unanimement. Par les instruments traditionnels, les instinctives disciplines, les hiérarchies du passé, les autorités historiques, ou parles moyens nouveaux, les ressources fraîches que peuvent donner l'intelligence et la science, conservateurs, pragmatistes et rationalistes travaillent
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également à entretenir, à grossir, le faisceau de forces morales qui soutient la grandeur anglaise.
Dans tous les ordres d'activité collective, les fruits sociaux de cette solidarité, que ne suffit point à détruire la diversité des opinions et des croyances, sont encore parmi les plus beaux, les plus riches d'espoir que nous niontre la terre. C'est une législation protectrice et philanthropique sans rivale, c'est l'institution récente des retraites ouvrières et paysannes, la lutte organisée contre lé chômage, le code des lois agraires, les expériences du socialisme municipal, l'admission des femmes À certains droits politiques, peut-être bientôt leur complet affranchissement. C'est le sentiment du devoir, le courage quotidien, l'esprit public, le dévouement aux tâches glorieuses ou obscures, qui font encore, dans la mère-patrie ou sous les cieux lointains, la vertu stoïque et fière, la résistance physique et la trempe morale de tant de serviteurs de l'Empire. Si la volonté de vivre est la source la plus sûre de la vie, la vitalité anglaise ne paraît point sérieusement atteinte.
L'Angleterre se résignera-t-elle, réussira-t-elle à subir sans dommage les transformations sociales et psychologiques que semble réclamer la concurrence internationale? Son empirisme saura-t-ilse dépasser lui-même, et s'engager résolument dans le domaine supérieur de l'adaptation réfléchie, sans perdre le bénéfice de sa tâtonnante et aveugle infaillibilité? Ou, s'obstinant dans le moule trop fort de saphysio-
nomte héréditaire, perpétuera-t-elle malgré tout dans la vieille Europe le type attardé, mais achevé, de la civilisation pré-scientifique? Entre ces deux solutions extrêmes, sans doute la sagesse anglaise trouvera un juste milieu. La nécessitéde moderniser ses institutions et son esprit ne pèse point sur elle comme une force simple et immédiate ; c'est une de ces pressions lentes, continues, vagues, éparses, que connaissent la vie et l'histoire, et dont les mille composantes se prêtent à mille réactions diverses. L'Angleterre saura sans doute y céder assez, sans y céder toujours, pour rester elle-même, et s'ouvrir de nouvelles destinées.
Fin
APPENDICE
On a pensé qu'il ne serait pas inutile de rappeler ici quelques chiffres : certaines données matérielles des problèmes qui s'imposent aujourd'hui à l'Angleterre, et certains résultats provisoires dé l'effort qu'elle accomplit pour les résoudre. Les tableaux qui suivent ne présentent guère que des ensembles, des faits réduits à leur expression la plus simplifiée; ils répondent ainsi à l'esprit de l'étude qui précède.
I. — LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE 1. — Commerce général de la Grande-Bretagne de 1850 à 1910.
ANNÉES