‹ L'Angleterre moderne, son évolutionChapitre 13 sur 21 · L*ANGLETERRE MQDERNB · texte numérisé non relu

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la mesure, tel est rhumanisme ; on saisit sans peine dans Tune et l'autre doctrine la même renonciation sceptique aux espoirs de la raison abstraite, la même affirmation utilitaire et réaliste des droits de Texpérience concrète. La signification de ces idées est plus large que leur fortune apparente auprès des philosophes ; elles sont en effet la cristallisation de tendances dont la diffusion n'est pas moins vaste en Angleterre qu'en Amérique. De tous les ppints de l'horizon se rassemblent les éléments d'une atmosphère morale en harmonie avec elles ; une synthèse se constitue autour d'elles, comme centre d'opposition au rationalisme toujours menaçant. Si des hommes politiques, tels que M. Balfour ou M. Haldane, se mêlent de philosopher, leur pensée offre de singulières convergences avec celle de James et Schiller. Si l'on ouvre un traité d'apologétique chrétienne, ou si l'on interroge sur ses croyances un homme sans culture spéciale, on découvre que les bases de la foi sont aujourd'hui presque toujours des raisonnements consciemment ou inconsciemment pragmatistes. L'échelle explicitement utilitaire des valeurs intellectuelles est désormais largement vulgarisée ; et plus profondément que les influences venues du dehors, elle sort de l'instinct spontané des tempéraments.

On peut dire que le moment présent voit se répandre sur les esprits anglo-saxons la préoccupation dominante de l'énergétique et de l'efficacité. Plus averti plus souple et plus subtil aue l'ancien,

ce nouvel utilitarisme annexe aux provinces déjà soumises de l'industrie, du commerce, de la politique et du confort, le domaine intérieur des sentiments et des idées ; et aux règles intéressées de la conduite s'ajoute une hygiène morale, destinée à faire jaillir et à entretenir les sources d'énergie spirituelle. Comment diriger ses pensées pour se bien porter moralement; quelle allure imprimer à sa vie psychologique pour en accroître Tunité, la stabilité, la cohérence ; par quels moyens ranimer en soi la joie saine du labeur quotidien et de la monotonie journalière, d'où sort naturellement l'optimisme et le succès, telle est la thérapeutique nouvelle dont médecins, pasteurs, moralistes, « guérisseurs d'âme » (mind-curists) et « savants chrétiens » (Christian scientists) ont enrichi la curiosité avisée de l'homme contemporain.

Au sens des actions sur soi-même s'ajoute facilement celui des influences sur autrui ; et la culture du magnétisme personnel, du caractère et de la volonté comme instruments de conquête, est désormais partie intégrante de l'éducation pratique. S'élargissant encore, l'hygiène morale, d'individuelle, devient sociale; et le sociologue, lepoHticien, le théologien, le critique, subordonnent partout le souci de la vérité accessible à la recherche des mensonges utiles, des illusions collectives et des fictions salutaires. Le goût et la notion même de la sincérité intellectuelle vont ainsi s'émoussant dans beaucoup d'esprits, tandis que se généralise un obscur refus

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de loyauté intérieure. On aperçoit facilement le lien entre cet appétit universel d'énergie efficace, et le mouvement déjà indiqué qui oriente actuellement beaucoup d'Anglais vers la poursuite de Tefficacité nationale. Et par là les tendances pragmatistes ou néo-utilitaires rejoignent les tendances rationalistes et réformatrices qui leur sont à tant d'égards opposées.

Mais à côté de cette hygiène morale, on peut placer les manifestations connexes du même effort de pensée et d'action en d'autres régions de la vie nationale. La recherche de la santé et de la joie, sous la direction dominante du sentiment et de l'instinct, tel est bien le sens des courants artistiques et sociaux où continue à s'épancher le mysticisme esthétique de Ruskin; la régénération de l'art anglais par un rafraîchissement de l'inspiration et iln renouvellement des procédés, tel est le but de 1' « Arts and Crafts Movement », où les disciples de Morris mettent un soin pieux à parer de beauté le décor quotidien de l'existence ; leur effort a déjà mis, dans bien des intérieurs anglais, une simplicité de bon goût, une adaptation ingénieuse et sobre de l'ornement à l'utilité. Le « modem style » est un produit composite et cosmopolite où se reconnaît pourtant une origine anglaise. On peut y démêler, sous des formes parfois inattendues, un « retour à la nature » ; et ce même retour est l'influence perceptible en maint autre phénomène de psychologie collective.

Le développement des sports en Angleterre a

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précédé leur fortune sur le continent; mais, plus moderne qu'on ne le croit, il n'y a prisr Tampleur d'un fait social que dans la seconde moitié du dernier siècle; les années récentes Vy ont vu croître encore, avec les facilités infiniment accrues du tourisme. La recherche de Ténergie physique par \ l'exercice musculaire et le grand air, la culture cons- N^i ciente de la volonté par Teffort, sont aujourd'hui pratiquées par la jeunesse presque entière, dans \ presque toutes les classes de la société. Les sports ont intensifié le goût des voyages, déjà favorisé par tant de circonstances matérielles et d'influences morales ; et les voyages et les sports ont élargi considérablement le contact de l'homme et de la libre nature.

Or, ce contact était depuis longtemps cherché par les uns, appelé et désiré par les autres, comme le \ moyen nécessaire d'une guérison sociale, l'instru- 1 ment d'un équilibre que la civilisation industrielle avait détruit. Depuis un siècle, le sentiment du paysage avait repris dans la littérature et l'art anglais la place que lui avait un moment fait perdre le rationalisme de l'idéal classique; depuis un demi-siècle, la prédication de Ruskin avait exalté la nature, source de beauté, de santé et de bonheur. Plus tard, William Morris, esquissant la société fraternelle de l'avenir, la plaçait dans le décor adorable et pacifique de la verte campagne anglaise, rendue à sa fraîcheur et à sa virginité premières. D'autre part montait dans les âmes, sous l'influence du

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monisme scientifique et du scepticisme religieux, le flot instinctif à la fois et réfléchi du panthéisme vague où convergent aujourd'hui Tintelligence et la sensibilité du Vieux Monde et celles du Nouveau. Enfîn,raccroissement démesuré des villes, la ruine de l'agriculture, la dégénérescence de la race dans Thabitat urbain, et l'acuité douloureuse des problèmes ouvriers dans les grands centres, remettaient au premier plan de l'attention publique la question agraire, et guidaient Tespoir des réformateurs vers les salutaires possibilités de la terre guérisseuse et maternelle.

De toutes ces causes est né eti Angleterre, depuis une vingtaine d'années, un mouvement puissant et vaste de réaction contre le divorce sensitif que la civilisation, depuis le Moyen Age, avait aggravé sans cesse entre la nature et l'homme. Les formes de ce mouvement sont très diverses; c'est l'émigration des citadins vers les banlieues ; l'abandon des quartiers centraux aux occupations journalières et aux afliiires, alors que financiers, marchands, industriels, placent leur résidence hors des villes; c'est le « week-end », congé hebdomadaire ajouté au dimanche, et qui ouvre à la fin de chaque semaine une échappée sur la campagne, la mer, l'air pur; c'est la création des ^ cités-jardins », où s'élèvent, entre les bosquets et les pelouses, les villas fleuries d'où sont bannies la laideur, les souillures des industries, et qui semblent esquisser l'image des futurs groupements humains; ce sont toutes les œuvres

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sociales qui arrachent Tenfant souffreteux aux villes, . lui donnent pour un temps les champs ou la montagne; c'est Tensemble de ce « back-to-the-land \ movement » , dont s'inspireat aussi les législateurs nationaux ou municipaux.

Les vieux quartiers sont percés de vastes avenues, des parcs sont créés, une loi spéciale surveille le tracé des villes encore à naître; des efforts patients sont faits pour ranimer l'agriculture, reconstituer la petite propriété; en Angleterre, en Irlande, l'appui de l'État est largement accordé aux fermiers pour leur permettre d'acquérir leurs terres; des prêts à long terme leur sont consentis ; la loi favorise en certains cas l'expropriation forcée des grands propriétaires absents ou oisifs; et toute une série de mesures, où se sont rencontrés les libéraux et les conservateurs, s'est attachée, avec un succès jusqu'ici assez médiocre, à faire revivre sur le sol anglais la race disparue des « yeomen » .

Le pragmatisme, utilitarisn^e élargi et assoupli, dessine avec une netteté supérieure la ligne de force et le caractère de toute une poussée psychologique et sociale, orientée vers l'accroissement de la vie par l'énergie. Comme cette énergie où l'instinct vital veut trouver la santé et la joie est celle du corps, de la sensibilité, de l'intuition, de la foi, on peut dire qu'à travers l'hygiène morale et le retour à la nature s'exprime encore le traditionalisme anglais, plus conscient et plus réfléchi. Au contraire, c'est surtout à l'intelligence que le rationalisme

demande la meilleure efficacité de Tindividu et de la nation.

Mille transitions relient Fun à Tautre, comme toujours, les grands mouvements de la pensée anglaise contemporaine. Les doctrines, les idées et les tendances qui se réclament plus spécialement de la raison ne sont pas nécessairement hostiles à la tradition; surtout, elles ne sont pas nécessairement éloignées des fins pratiques. Il est facile de retrouver un élément conservateur et traditionnel chez presque tous Içs rationalistes anglais ; et la tendance utilitaire, larecherche de Tefficacité. est essentielle chez presque tous. Aipsi se déterminent les variétés individuelles de ces types généraux et abstraits, dont l'état pur est rarement réalisé. En particulier, le pragmatisme, s'il s'insurge contre la science et la raison, est une raison, une justification de l'empirisme; il se concilie, cela va sans dire, chez beaucoup d'esprits, avec une vigoureuse logique et une entière sincérité de pensée ; et dans la mesure où le traditionalisme anglais revêt cette forme nouvelle, il se rapproche des exigences intellectuelles de netteté et de cohérence auxquelles il avait toujours opposé une résistance passionnée.

La distinction n'en est pas moins nécessaire çntre les formes diverses que peut prendre à l'heure actuelle l'esprit de tradition, et celles que prend

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d'autre part la libre recherche de la vérité ou de Tefficacité par Fadaptation réfléchie de Thomme aux choses et des chqses à rhomme. Un trait domine en effet cette recherche : c'est la critique des opinions, des croyances et des institutions existantes. Or Teffort critique répugne essentiellement au conseryatisme anglais, pi résigné qu'il se soit montré souvent à se corriger lui-même. Depuis Burke, c'est l'instrument de ruine, l'outil destructeur, que les théoriciens de la continuité historique ont dénoncé dans la raison pure à la française; et plus encore que l'attachement à ce qui est, la crainte de ce qui peut être, l'horreur du vide où la chute de l'ordre plongerait la société entière, les corps et les âmes, est le secret de la haine dont l'instinct britannique moyen poursuit encore l'idéologie politique, morale et sociale.

Aussi le rationalisme a-t-il eu en Angleterre, depuis trois siècles, une carrière mouvementée, traversée d'éclipsés, menacée sans cesse par les retours offensifs du sentiment et de l'instinct. Pour vivre, il a dû s'adapter aux conditions imposées par le milieu ; et c'est autour de fins pratiques, sur la base solidement anglaise de l'utilité, que s'est déve* loppé au xix« siècle le mouvement le plus considérable de pensée rationnelle, la philosophie dite utilitaire. De même l'évolutâonnisme n'est point une construction métaphysique, mais une hypothèse édifiée sur les données des sciences ; le succès du positivisme en Angleterre a été facilité par ses

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intentions pratiques et réalistes. En dehors de ces doctrines générales, et des influences étrangères — allemandes, françaises — qui se sont exercées, la croissance intérieure de beaucoup d'esprits, surtout dans Télite intellectuelle, les a conduits à adopter plus ou moins systématiquement comme mesure de la vérité Taccord logique de la pensée avec les choses et avec elle-même; et cette effervescence singulière de Tesprit qui veut comprendre avant de vouloir vivre ou pour mieux vivre, et qui soumet \es idées, les institutions et les hommes à une rigoureuse investigation scientifique, s'est éveillée en des cerveaux anglais. On peut dire même qu'elle s'éveille aujourd'hui ou tend à s'éveiller dans un nombre croissant de cerveaux, sans que le jour soit encore près de paraître où, selon le vœu de Meredith, chaque Anglais saura ruminer, sa ration d'idées. Il faut accuser de cette différenciation de la race les habitudes de la nature, qui met partout la variété et détruit la règle par l'exception ; il faut en accuser aussi, on l'a vu, les circonstances générales du présent, qui entraînent de plus en plus l'originalité anglaise vers le type commun de la civilisation industrielle et moderne.

La lutte de l'esprit critique contre le dogmatisiçe religieux se poursuit eu Angleterre, comme sur le continent, sans qu'il soit possible d'en marquer nettement les phases ; la réprobation dont l'opinion frappe encore l'aveu public de la libre pensée dissimule en effet le détachement intérieur qui semble

atteindre un grand nombre de consciences. Mais on peut observer, sous la fidélité officielle de l'État, de la vie et des livres à la religion chrétienne, un fiéchissement des croyances entamées par la culture scientifique, l'indépendance nouvelle de la pensée, le besoin de sincérité morale, et aussi le sentiment exigeant de la justice sociale ; l'alliance étroite des forces de conservation politique et . de l'Église établie soulève contre celle-ci l'hostilité de la démocratie ouvrière, sans que le socialisme anglais dans son ensemble se sépare ouvertement du Christianisme; au contraire, on sait combien la tendance au socialisme chrétien reste fréquente.

Sous le nom de « sécularisme », la libre pensée fait des progrès dans toutes les classes ; elle a ses groupements et ses modes d'expression réguliers. Sa force réelle, malgré tout, reste dans l'adhésion secrète des esprits, et dans les germes de tolérance, d'agnosticisme, que l'atmosphère même de la civilisation moderne sème au fond des intelligences les moins conscientes. Préparée par les mille degrés du protestantisme déjà imprégné de libre examen, ralentie et adoucie par les habitudes de la vie publique et le tempérament de la race, l'évolution de l'àme anglaise vers des croyances purement humaines paraît s'annoncer — si elle doit se faire — comme une transition insensible et de très longue durée.

D'autre part, les diverses attitudes mentales auxquelles peut conduire la critique rationnelle du

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dogme sont représentées en Angleterre, quoique avec moins de richesse peut-être et de liberté qu'en Allemagne ou en France. Le protestantisme libéral y compte de nombreux adeptes, et ses nuances extrêmes y constituent comme ailleurs une variété religieuse difficile à distinguer de la simple morale. La foi en la vertu de Texemple donné aux hommes par la personnalité remarquable du Christ forme l'élément le plus résistant et le plus général de ces croyances aujourd'hui très largement diffuses ; elles se fondent sans peine avec les formes diverses de l'humanitarisme qui a remplacé chez beaucoup d'âmes toute religion mieux définie. Une des tentatives les plus marquantes pour épurer le Christianisme de son irrationnalité est celle de Matthev^. Arnold ; les formules auxquelles aboutit sa ciritique reconstruisent sur les ruines du dogme traditionnel une sorte de panthéisme moral, où l'effort de réa- , lisation bonne que contient l'univers et le cœur de l'homme devient la substance même de la divinité. Plus original est le panthéisme naturaliste et idéaliste de George Meredith : des lois cosmiques embrassées par la pensée, du contact avec la terre maternelle, nourricière des saines énergies, et de la culture large de ce qui est le plus humain en nous, émane une influence ennoblissante où rayonne jusqu'à nous la volonté de l'univers. Le respect ému de l'humanité, celui de la nature, et celui du devoir, soit isolés, soit combinés entre 'eux, voilà donc les principales sources d'élévation spiri-

tuelle où le rationalisme anglais accepte de puiser.

Enfin, sous sa forme la plus intransigeante, il s'arrête à la pure négation de tout surnaturel, et ne cherche pas la consolation d'une demi-foi idéaliste. Le pessimisme moderne, auquel contribue si largement la vision froide d'un monde sans finalité et sans justice, a ses disciples sur la terre classique de l'optimisme agissant ; James Thomson et Thomas Hardy, par exemple, pnt mis dans leurs poèmes ou leurs romans le désespoir tragique ou calme d'une pensée détachée de toute consolante fiction. Cette attitude reste exceptionnelle; l'équilibre persistant de la pensée et de l'émotion, facilité par une adaptation instinctive à la vie quotidienne, par le robuste vouloir de la race, et le dévouement pratique à des fins scientifiques, humaines ou sociales, marque le plus souvent, en Angleterre, ces hommes pourtant assez différenciés d'un milieu homogène et très résistant pour pouvoir ressentir, avec une force spéciale, les inquiétudes du déracinement intellectuel.

La critique rationnelle de l'ordre politique et social est faite, on l'a vu, parles divers groupements socialistes et les radicaux; mais en dehors de la vie publique et parlementaire, les hommes de pensée sont assez nombreux qui n'acceptent point les assises anciennes de l'Angleterre moderne. Le divorce entre l'intelligence et la réalité existante est certainement de plus en plus profond sur la terre anglaise; et si nul symptôme ne peut faire prévoir qu'une révolution doive en sortir, cette séparation permet

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du moins de comprendre Fétat de transition rapide et de crise où le pays est désormais entré. 11 va sans dire que les réformateurs ne s'accordent point dans leurs projets de reconstruction; mais il y a une convergence indéniable dans les lignes générales de leurs critiques. On peut ramener ces dernières à trois points principaux : elles dénoncent Tinégale distribution des richesses, et l'injuste organisation sociale; ou elles s'attaquent à cette même organisation au point de vue de son rendement, et de l'efficacité nationale; ou enfin, allant à la source même des institutions et des mœurs, elles montrent les insuffisances de l'esprit anglais traditionnel, et son adaptation imparfaite à la civilisation contemporaine. Ainsi la critique de la société s'achève et se couronne nécessairement par une critique de la pensée et de la culture.

Déjà chezW. Morris le socialisme mystique de Ruskin s'était fortifié d'un sentiment plus direct des réalités, d'une réflexion économique plus précise; son Utopie porte la marque de toute sa riche personnalité imaginative; son interprétation du présent est une étude relativement objective des conditions actuelles. Le système des classes, le jeu alternant des deux grands partis politiques, le prestige de l'aristocratie, le rôle de l'opinion et de la presse, les influences formatrices de l'opinion, et la constitution générale de la justice politique et sociale en Angleterre, ont trouvé en George Meredith un critique d'une pénétration aiguë et ironique, trop démo-

craie de tendances pour accepter l'ordre existant, trop préoccupé de l'éducation de la démocratie pour chercher un remède immédiat dans le bouleversement de cet ordre. Le socialisme intellectuel et Fabien de H. G. Wells analyse avec une lucidité cruelle le caractère irrémédiablement composite de la société anglaise ; son évolution économique avancée, sa structure à demi féodale; la force dont dispose encore Taristocratie foncière, la concentration du capital industriel et commercial entre les mains d'une ploutocratie, et le grouillement épars des multitudes sans dignité humaine, condamnées à une existence incomplète et précaire. En lui le réformateur s'attaque surtout à la routine conservatrice et empirique qui trouble le fonctionnement de presque tous les organes administratifs; son intelligence scientifique perçoit l'adaptation inachevée des institutions à leurs fins.

Le rationalisme agressif et intransigeant de Bernard Shaw ne dissout pas seulement les obscurités économiques ou les conventions à l'aide desquelles se justifie le capitalisme ; il détruit les illusions ou les sophismes sur lesquels reposent les formes historiques de la vie collective et de la mentalité sociale — la propriété, la lamille, le mariage, le patriotisme, la religion et la morale régnante. Jamais les droits exclusifs de l'instinct, de l'expérience et du sentiment, affirmés et illustrés par le développement séculaire du peuple anglais, n'ont été niés ni raillés avec une âpreté critique plus vigoureuse. Sans

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conclusion précise, sans influence précise, car l'abîme est trop grand entre les exigences moyennes de la sentimentalité britannique et cette logique impitoyable et sèche, l'œuvre de Shaw ruine toutes les valeurs anciennes, si elle ne dresse point nettement une table des valeurs nouvelles. Son succès populaire est dû surtout aux mérites extérieurs de sa forme ; sa faveur auprès de Télite tendrait à prouver que les inquiétudes philosophiques, sociales, morales, de la pensée contemporaine, ont largement pénétré dans le pays de la discipline intellectuelle et des croyances héréditaires.

Comme jadis Matthew Arnold offrait à l'Angleterre le choix entre u l'anarchie » et la (i culture », et baptisant les aristocrates des Barbares, les bourgeois des Philistins, le peuple une Populace, ne voyait le salut spirituel que dans la recherche raisonnée de la douceur et de la lumière (sweetness and light), les critiques plus récents de l'irrationnalité anglaise veulent atteindre, par delà les institutions extérieures, le fond persistant des dispositions psychologiques communes. C'est bien le procès de la culture nationale que font Meredith, Wells et Shaw; ils lui reprochent la part insuffisante qu'elle accorde à l'intelligence, sa préférence obstinée pour les solutions traditionnelles, son conservatisme routinier, son incapacité critique, sa docilité aux formules reçues et aux mensonges établis. Plus précisément, ils croient voir entre l'esprit anglais et les nécessités contemporaines de la sincérité morale, de Teffi-

cacité individuelle et collective, des incompatibilités alarmantes.

Meredith appelle de ses vœux le jour où iine pensée souple et libre se jouera autour des piliers immuables et nus que sont les croyances, les sentiments et les préjugés de John Bull. Wells montre le caractère scientifique de la civilisation moderne ; il prévoit le danger d'une concurrence internationale où les facultés intellectuelles interviendront de plus en plus; il esquisse le tableau de la société future, dirigée ' par ringénieur, Télectricien, le chimiste, et demande à l'empirisme anglais de s'adapter s'il ne veut point périr. Shaw ne se lasse pas de fustiger la ruminante satisfaction d'elle-même qu'oppose à tout progrès moral la « stupidité » britannique ; ses paradoxes cinglants harcèlent le robuste et lent animal, essayant d'éveiller en sa «masse la conscience par la colère.

Quelle influence ont ces apôtres de l'intelligence? Leur action ne peut être évidemment que limitée. Mais elle répond trop bien aux conditions mêmes de la vie présente, et à l'évolution générale de l'Angleterre moderne., pour ne pas être accompagnée, sinon suivie, d'un assez ample et profond changement psychologique. Les disciples des intellectuels sont nombreux dans la jeune génération d'hommes politiques, d'administrateurs, d'écrivains, qui donne à l'Angleterre présente sa physionomie, composite; il semble que leur nombre soit encore destiné à croître. Car déjà l'enseignement et l'éducation ont

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reçu en partie Tempreinte du nouvel esprit; ils la transmettent à leur tour. Les écoles primaires d'état (board schools) ont été créées sur un type presque laïque et résolument moderne; de tous côtés se poursuit la concentration des pouvoirs, runification des méthodes dans les écoles secondaires; une volonté claire et systématique préside à la réforme de Fempirisme inorganique qui caractérisait l'instruction publique anglaise. Les études techniques sont développées; les langues vivantes reçoivent une attention plus grande; l'humanisme formel et l'utilitarisme vulgaire qui se partageaient le domaine de l'enseignement se corrigent et se complètent l'un et l'autre et l'un par l'autre. Les vieilles Universités paraissent s'ouvrir plus librement au souffle de la vie scientifique, et les Universités récemment créées ne sont point chargées du poids écrasant d'une tradition glorieuse.

Surtout, le travail industriel, la concentration urbaine, l'intensité des sensations et l'àpreté de la lutte, la diffusion de la culture, affinent, énervent et transforment le tempérament même de la race. Le jeune Anglais des classes dirigeantes, si forte que reste sur lui la marque héréditaire, participe par bien des côtés à l'internationalisme croissant des goûts et des idées; le jeune ouvrier des métiers qualifiés, le mécanicien, le constructeur de cycles ou d'automobiles, le surveillant des machines qui filent, tissent, taillent ou façonnent les étoffes et les métaux, a naturellement des dispositions nerveuses, intellec-

tuelles, morales, autres que celles du fermier ou du paysan. Le « coming man » de Wells et des Fabîens, Thomme à qui Tavenir semble promis, sera moins anglais que ses pères; déjà son apparition éveille chez les masses instinctives et routinières un obscur sentiment de différence et de méfiance. Que le fond historique de la race résiste à celle évolution inévitable, ou se brise sans lui permettre dé s'achever, la race anglaise est dans son fond même en voie de transformation.

Cependant les activités désintéressées de Tesprit témoignent aussi de cette modification intérieure. On peut rattacher à la tendance critique et rationaliste les tentatives artistiques et littéraires qui s'éloignent des préférences traditionnelles du goût anglais — le sentimentalisme, l'intention morale, la subordination de la forme au fond. D'une façon générale, on pourrait dire que l'influence française a toujours répondu en Angleterre à une oscillation du tempérament national vers le pôle intellectualiste ; en particulier, l'influence de l'art français tend à incliner l'art anglais vers un idéal différent de celui qu'imposaient les facultés spontanées de la race. Or, la littérature anglaise, depuis une trentaine d'années, paraît suivre d'assez près les grands mouvements de la nôtre ; l'école parnassienne de l'objectivité et de l'art pour l'art, le symbolisme, le décadentisme et le néo-romantisme, ont eu en Angleterre leur faveur et leurs représentants selon le même rythme qu'en France, et comme à la suite de la France. Èxpli-

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cable aussi bien par le développement autonome du goût, et les mille actions européennes qui s'entrecroisent dans la vie artistique, que par l'influence d'un seul pays, cette coïncidence n'en précise pas moins révolution psychologique de la sensibilité anglaise vers des inquiétudes, des recherches, des curiosités et des besoins nouveaux.

La publication des premières poésies de Swinbume fut un scandale; la franche admission de l'amour sensuel parmi les thèmes et les objets d'analyse s'accompagnait chez l'auteur d'un fougueux rationalisme; malgré toutes les révoltes du goût public, il est permis d'afQrmer que cette hardiesse naturaliste et ce mépris des conventions religieuses, morales, sociales, qui liaient l'art de tous côtés, n'a cessé de courir, comme une veine révolutionnaire, à travers la littérature britannique depuis trente ans. C'est comme un lent affranchissement de la pensée et des sens, en accord avec un éveil de l'esprit critique et des audaces modernes. Autour de Swinburne s'était formée « l'école de la chair », ainsi nommée par la réprobation de l'Angleterre traditionnelle. Les perversités innocentes d'un Dante Gabriel Rossetti ont été continuées et dépassées par la lignée des esthètes, en qui le culte pieux que Ruskin avait voué au beau se mêlait de raffinements, de subtilités et d'une morbidité décadente.

Pour qui suit depuis lors le développement de la littérature anglaise, il apparaît avec certitude qu'elle

est travaillée par les mêmes hésitations que la nôtre; et ses recherches diverses dans la direction du symbole et de Tinexprimable, de la nuance délicate ou de la sensation aiguë, expriment une évolution du goût analogue à celle qui domine en Allemagne et en France. De même, la peinture impressionniste témoigne outre-Manche d'une éducation visuelle, et d'un progrès de la complexité nerveuse, qui se concilient difficilement avec les traditions simples et saines des grands portraitistes et des paysagistes de l'école classique. Tout semble suggérer que la sensibilité artistique anglaise se complique, et aussi s'internationalise.

Elle participe donc au progrès général de la conscience, de l'analyse et de la réflexion critique. Car si l'on dépasse le détail de certaines curiosités ou certaines audaces, c'est la conception même du rôle de l'art et de ses rapports avec la vie qui est dans ces mouvements divers en voie d'élargissement. La tradition nationale faisait du beau un instrument d'émotion utile; la subordination de l'esthétique à l'éthique, la notion intéressée de l'art, caractérisaient la littérature et la peinture ou l'architecture anglaise depuis le Puritanisme. La doctrine de Ruskin, en ranimant le culte de la beauté, n'avait point essentiellement modifié ce rapport : les bases de son esthétisme sont étrangères à l'art lui* même.

Au contraire, l'idée moderne de la complète indépendance de l'artiste a fait récemment en 'Angleterre

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des progrès considérables. L'œuvre littéraire d'un Meredith, si elle est toute pleine d'une forte et noble philosophie de la vie, s'adresse librement aux curiosités de la pensée, comme une ample et subtile recherche de la beauté par la sincérité. Celle <Je Hardy est une enquête artistique et morale sur les aspects pittoresques et les complexités psychologiques d'un âge de transition, qui ose ne se donner pour fin qu'elle-même. Plus significatif encore est l'admirable et souple effort de R. L. Stevenson, pur artiste, créateur d'émotions pour leur beauté intrinsèque, attaché au soin de la forme comme à l'instrument merveilleux d'une activité de l'esprit dont la vertu n'est inférieure à aucune autre. Dans la mesure où la génération présente suit l'exemple de ces aînés, on peut dire que l'Angleterre moderne naît à la conscience de sa liberté artistique, comme à une plus sûre et plus libre conscience d'elle-même.

Ainsi le mouvement contemporain de la pensée anglaise se dessine en des directions opposées ; d'un côté le conservatisme s'organise pour la résistance, et se fortifie d'un mépris raisonné de la raison ; de l'autre le rationalisme critique, servi par les besoins du temps, se répand lentement dans les réalités et dans les âmes. Si l'un et l'autre sont en progrès, c'est que leurs conquêtes se font sur le parti du

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grand nombre, et sur la simple passivité intellectuelle. Il est de moins en moins facile à un Anglais d'ignorer les motifs de l'hostilité ou de la faveur qu'il témoigne à l'esprit moderne de réforme démocratique et de liberté morale. Par là peut-être un trait général se dégage de cette situation complexe : la volonté commune d'énergie efficace réunit les deux grandes synthèses en présence dans un commun effort pour se mieux connaître elles-mêmes et se posséder. Et par là aussi l'évolution sociale favorise peut-être les doctrines de lucidité rationnelle plus que les autres; car ce que perd l'inconscient est perdu pour l'instinct, et ce que la conscience gagne est à demi gagné par la raison.

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