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L'Angleterre politique et sociale

Les grandes nations naissent du mariage de plusieurs races , elles sont comme ces beaux bronzes où entrent beaucoup de métaux. L’Angleterre ne fut jamais pour Rome qu’une conquête précaire et méprisée : elle ne fut point latinisée, comme la Gaule. Les pirates Scandinaves, venus par petites bandes, s’y établirent plus solidement. Saxons, Jutes, Angles, eurent grand’peine pourtant à trouver de la place. Pendant quatre siècles, les deux races celtique et leutonique, les aborigènes et les conquérants, se pressent, se poussent, se font une guerre opiniâtre. L’histoire a laissé dans la nuit ces luttes féroces. L’invasion suivait l’invasion ; après les Saxons, les Normands ou Danes. Entre eux, la fusion était facile ; l’origine était presque

commune, la langue analogue, la barbarie égale. Dans ces perpétuels combats grandissait la race . qui devait devenir la .race anglaise ; le sang des Celtes se mêlait ù celui des Teutons : la poétique figure d’Arthur représente le vieux passé celtique.

Sa gloire et son nom finissent par émigrer dans la Bretagne française ; car les conquérants avaient réussi à les étouffer, et son souvenir ne revint en

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a* w Angleterre qu’avec les Normands de la conquête.

La féroçité teutonique et Scandinave était venue à bout de la douceur et de la légèreté celtiques. Elle avait effacé les dernières traces de Rome; le latin avait été relégué dans les cloîtres ; la langue qui se formait repoussait les racines latines ; les noms de villes, de villages sont presque tous encore saxons. Après bien des siècles, l’Angleterre h triomphe toujours secrètement d’une victoire de l’esprit germanique sur l’esprit celtique ou sur l’esprit latin.

Le fond de son caractère est resté germanique; de la matrice teutonique sortent sa lenteur, sa patience, sa froideur, son courage entêté; cette origine explique la résignation de tant de vies sans émotions, ternes, banales, privées d’essor et d’espérance, cet acharnement pénible non vers ce qui est parfait, mais vers ce qui est meilleur, cet esprit d’observation dans les sciences ou physiques ou sociales, cette religion raisonnante, mécontente, mais toujours captive des formes, du

passé. Pour le courage, il a une double source, car sur ce point Celtes et Germains se valent ; mais il semble qu’il ait plus gardé de la brutalité germanique que de la folle témérité des Bretons.

Il y reste pourtant je ne sais quel mépris joyeux de la mort et quel enivrement devant le danger qui sont bien bretons. Voilà ce qu’en disait Commines :

« Il eût été besoin que pour toute une saison il ne les eût perdus de vue, pour les aider à dresser et à logier et à conduire ès choses nécessaires selon nos guerres de deçà ; car il n’est rien plus sot, plus maladroit, que quant ils passent premièrement; mais en bien peu d’espace, ils sont très-bonnes gens de guerre, saiges et hardis»; et Froissart : « C’est le plus périlleux peuple qui soit au monde , le plus outrageux et périlleux. »

Le courage et la férocité de la race éclatent assez dans les guerres si inutiles des deux Roses. Benvenuto Cellini parle des « bêtes sauvages anglaises. » Chaque homme , au moyen âge, est soldat ; le grand Statut de Winchester (Edouard I er ) contraint tout Anglais à s’équiper militairement. L’exercice de l’arc est obligatoire ; on donne des arcs et des flèches aux enfants de sept ans; chaque village est tenu d’avoir une paire de cibles. Il est défendu de tirer à une distance moindre que 200 yards. Sous un ciel pluvieux, dans une atmosphère toujours saturée d’humidité, les exercices

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violents deviennent un besoin physique ; les muscles endormis, alourdis se réveillent par la lutte et le danger. Les chirurgiens reconnaissent que les opérations sont bien moins dangereuses sur les Anglais que sur les Français ; le système nerveux est dominé par le système vasculaire. Ces corps puissants, de fibre blanche et molle, sont des réservoirs de force cachée. « Le courage indomptable des Bretons, dit Macaulay, n’est jamais plus posé ni plus têtu qu’à la fin d’une journée douteuse ou meurtrière.» Ils aiment le combat, la violence, la force ; il y a une sorte de férocité Scandinave dans ces invectives des ministres puritains : « Changez vos charrues en épées pour combattre le combat du Seigneur. Maudit soit celui qui détourne son glaive ! 11 vaut mieux voir un peuple se vautrer dans le sang qu’embrasser l'idolâtrie et la superstition ». (Southey, Thebookof lhe Cliurch.)

La qualité qu’on prise le plus chez l’homme, c’est une virilité presque brutale. La jeunesse cherche la force et dédaigne la grâce. L’Anglais des écoles et des universités est un athlète; il rame, lutte, s 'entraîne de mille façons. 11 cherche la pluie, le froid, la mer, le vent, toutes les fatigues, tous les dangers. Les femmes sont viriles; elles rament, suivent les hommes à la chasse, par les champs labourés, par-dessus les grandes haies, les murs, les fossés. La beauté la plus par-

faite garde quelque chose de sauvage, d’un peu gauche et farouche. Elle fait penser à Diane plutôt qu’à Vénus.

Le père de Robert Walpole disait à son fils , à Norfolk Manor, en buvant après dîner : « Viens, Robert, tu boiras deux fois pour moi une ; car il ne faut pas qu’un fils sobre soit témoin de l’ivresse de son père. » On a longtemps admiré les hommes (fioe bollle men) qui pouvaient sans perdre toute leur raison avaler cinq bouteilles de vin. Fox perdait deux milles guinées au club, allait se laver la figure, courir au Parlement et faire un discours sur les trente-neuf articles. (Recollections of thc life of Fox.)

La conquête saxonne n’écrasa pas tous les germes perpétués dans la race dont les restes se retrouvent en Irlande, dans le pays de Galles, dans la haute Écosse : race étrange, rêveuse , impressionnable, capable d’élan et incapable de suite, sentimentale et religieuse, sans mesure. Survivant aux siècles , l’élément celtique perce toujours à travers le lourd germanisme saxon; il semble qu’on en voie quelque chose dans Y humour anglais, dans le goût universel du jeu et des paris, dans ce grain de folie mêlé à tant de sagesse. Le génie antique est comme un remords ou une moquerie ; il soulève par instants l’Anglais au-dessus de l’horizon uni de sa vie; lui fait honte de ce dont il est le plus fier; donne à l’assurance

l'enveloppe de la gaucherie, à l’orgueil le masque de la timidité. La religion qui essaye de se dégager des superstitions et des enfantillages, s’y trouve toujours secrètement ramenée.

Que n’a-t-on écrit sur Shakspeare ! Les professeurs allemands le revendiquent volontiers comme un Germain et ses drames se jouent sur toutes les scènes d’Allemagne. On irait presque jusqu’à dire, de l’autre côté du Rhin, que Shakspeare est mieux compris à Munich , à Dresde et à Berlin qu’à Londres. Mais ne peut-on reconnaître le génie celtique dans l’imagination effrénée de Shakspeare, dans son étrangeté, dans sa fantaisie en même temps que dans une acuité, une clarté, une agilité qui n’ont rien de germanique? L’atavisme ramène sans cesse des caractères antiques dans les familles humaines. On retrouve le filon celtique dans la poésie de Shelley, issu d’une vieille famille anglaise ; de nature rebelle, presque perverse, raidi contreles loissociales, contre lesréalités, Shelley vivait comme dans un rêve, ignorant et dédaignant l’homme, composant une nature nouvelle avec les traits accumulés, grandis, démesurés, de la nature véritable. N’y a-t-il pas une folie semblable dans le paysage outré de Turner, qui joue avec la mer, les montagnes, les plaines, avec les nuées, avec la lumière, comme un créa- , teur nouveau? Quelles vies étranges et troubles, que celles de ces poètes, Savage, Collins, Chatter-

ton! Cet amour de l’inconnu, de l’impossible, cette secrète déraison qui fait les poètes se retrouvent chez l’homme privé : les plus sages, les plus graves ont un goût secret pour l’extraordinaire, le monstrueux ; ils ne goûtent pas volontiers du fruit défendu, mais ils aiment à le voir, à le toucher, à en respirer l’odeur. Ils ont besoin d’être excités ; il faut une proie à leur imagination. Ces esprits si pondérés, si froids en apparence, si réglés, sont presque toujours travaillés par une inquiétude secrète ; sous la pesanteur germanique , coule et remue comme une lave impatiente. Les labeurs quotidiens, le respect des bienséances, la loi tyrannique du monde, enveloppent et souvent étouffent cette âme, pour ainsi dire intérieure; mais on la devine souvent sous le calme mesuré des discours et la menteuse froideur des actions. Parfois elle fait saillie, s’échappe comme un feu follet. Des jeunes gens, repus de plaisirs, de richesse, de grandeur factice, perdent volontairement leur nom, se rejettent dans le gouffre de l’humanité active et souffrante, se font ouvriers, matelots. Des nobles rechercheront la canaille, des riches la misère. La vertu se sentira attirée par le vice, par l'impudicité. Les privilégiés, les dieux de l’Olympe aristocratique hanteront les rôdeurs de révolution, les aventuriers, les bandits politiques. Une curiosité morbide poussera ce qu’il y a de plus grand, dirai-je de

plus pur? dans les prisons, dans les hôpitaux fétides, sous les échafauds, au pied des potences, partout où il y a des larmes, des soupirs, du sang, des grincements de dents, sur les marchés d’esclaves, dans les harems, chez les Mormons, dans les petites sectes ténébreuses de tout pays.

Ce déréglement de l’esprit s’allie souvent à la régularité, à l’austérité de la conduite : l’ennui, l’excès de la richesse , la torpeur d’une société réglée, la langueur du climat, ne suffisent pas à rendre raison de ce je ne sais quoi d’inassouvi, d’excentrique (le mot est, je crois, d’origine anglaise), de morbide qu’on retrouve sous les surfaces unies des caractères. L’histoire nationale, prise en bloc, est une sorte de défi hautain à l’humanité entière, à la nature, à toutes les forces terrestres.

La trace normande est plus visible, mais bien moins profonde. Quand les Normands conquirent l’Angleterre, ils n’étaient plus les pirates du Nord; ils avaient déjà reçu la forte empreinte de la civilisation latine ; ils apportèrent dans la Grande- Bretagne l’orgueil patricien, l’esprit politique, le goût de la domination et de l’ostentation , leur esprit avide et positif, le génie oratoire, bien différent du génie poétique. Ils lui donnèrent aussi sa grande architecture ; mais en Angleterre , comme en Sicile , l’art normand , grandi un moment par l’orgueil de la conquête, s’épuisa

vite, comme une plante exotique, qui meijrt après avoir donné des fleurs magnifiques.

Les Normands étaient les moins nombreux, mais ils étaient et ils restèrent les maîtres : aussi la marque normande s’aperçoit-elle mieux dans la politique que dans les mœurs , dans la littérature, dans le caractère national. L’aristocratie a eu longtemps d’autres instincts que le, peuple ; le sang normand n’a subi que lentement et par minces filets le mélange du sang celtique et du sang des Saxons: la race dominante, âpre au gain, prosaïque, méfiante, querelleuse, amoureuse de la force, habile sans être rusée, sans finesse mais non sans clairvoyance, a conduit, pour ainsi dire, la fortune du pays ; elle a regardé l’Angleterre comme sa proie et le monde entier comme la proie de l’Angleterre ; elle n’a jamais connu la politique de sentiment ; elle s’est battue pour des intérêts, et non pour des idées. Animée d’une foi robuste dans sa propre excellence, elle n’a jamais vu dans ses alliés que des instruments, elle a méprisé ses amis autant que ses ennemis. Son égoïsme tantôt hardi, tantôt patient, sans distraction, sans faiblesse, sans remords, lui a tenu lieu de vertu. La brutalité des pirates est devenue à travers les siècles la sagesse des hommes d’État.

On se sent touché malgré soi par cette foi robuste d’une race patricienne dans sa propre grandeur et dans ses destinées. « Qui osera dire,

dit Cobbett ep Amérique, et soupirant après son pays, qu’un Anglais ne doive pas mépriser toutes les nations de la terre ? Pour ma part, je le fais et de tout mon cœur. » Quelle intensité d’orgueil dans les paroles que prononçait Canning, quand

11 annonça au Parlement qu’il avait reconnu les colonies espagnoles: «La France occupe l’Espagne, je cherche Jes matériaux de l’occupation dans un autre hémisphère. Regardant l’Espagne, telle que l’ont connue nos ancêtres, je résolus que si la France tenait l’Espagne, ce ne serait pas l’Espagne avec les Indes. J’ai appelé le nouveau monde à l’existence pour redresser la balance de l’ancien. » Quelle dureté romaine dans le châtiment que l’Angleterre infligea à l’Afghanistan , après la désastreuse retraite de son armée en 18^2! Istalif, une ville de 15,000 âmes, dans le Kohistan, fut prise d’assaut , pillée, brûlée. Pas un homme n'y fut épargné. Caboul devint un monceau de ruines. Tous les forts des montagnes furent rasés. Cela fait, l’armée anglaise se retira, se croyant à peine vengée.

L’Angleterre a toujours regardé de très-haut les politiques, les souverains, les princes du continent. Un jour, une flotte anglaise arrive dans la baie de Naples. Un capitaine débarque, va au palais du roi (qui devint Charles III d’Espagne), met une montre sur la table et annonce que si dans une heure un traité de neutralité n’est pas

signé le bombardement commencera. Le traité fut signé et l’escadre sortit du port vingt-quatre heures après y être entrée. L’Espagne, le Portugal, la Grèce, Naples, le Danemark ont appris tour à tour à connaître le poids de l’amitié anglaise.

Le bombardement de Copenhague, en pleine paix, apprit au gouvernement danois, en 1807, que l’Angleterre ne recule devant aucune extrémité quand elle se sent menacée. Voici comme un poète anglais, Campbell, célèbre cet exploit :

« Ainsi parla le vainqueur , en appelant les Danois par-dessus la vague : « Vous êtes des frères, vous êtes des hommes et nous ne triomphons que pour sauver. Mais, fier ennemi, mets ta flotte et ses équipages aux pieds de l’Angleterre et fais ta soumission à notre Roi. »

Quelle étrange naïveté dans l’orgueil! le Danois doit être fier de livrer ses vaisseaux à l’Angleterre; dès qu’on les a pris, on lui tend la main : cela doit suffire pour le consoler.

Le mariage de tant de races a produit, en somme, un génie des plus complexes; ce n’est plus le génie germanique, en sa pureté barbare; on y trouve mêlé je ne sais quoi de vague et de tranchant: le goût des affaires s’y confond avec celui de la rêverie, la dextérité avec l’embarras, l’amour de la responsabilité avec de perpétuels scrupules, l’obéissance avec l’indépendance, la profondeur avec la platitude, la vanité avec la gaucherie. La

vie^ bien qu’elle soit surtout intérieure et en esprit, s’encombre d’ostentation, d’un luxe lourd, d’un formalisme ruineux.

La classe aristocratique doit ses qualités à son origine autant qu’à ses privilèges : elle a plus de souplesse, de fertilité d’esprit que les classes laborieuses, courbées sur un étroit sillon. On y trouve plus de simplicité, d’assurance, de bonhomie; et l’on n’y sent pas je ne sais quelle tension perpétuelle qui tient les esprits bourgeois à la gène. L’insouciance celtique se retrouve surtout parmi les classes les plus humbles ; elle se voit aux gaîtés champêtres et grossières qui ont fait donner à l’Angleterre le nom de « Merry England » (la joyeuse Angleterre). Vrai Saxon aux heures de travail, lent, patient, fort, l’ouvrier redevient celte aux heures bruyantes ou mélancoliques de ses loisirs, dans ses amours demi-animales, demipoétiques, dans son ivresse traversée de visions. Le sang des derniers conquérants n’est pas descendu dans ses veines, il ne connaît pas l’ambition. Ses fortes épaules soutiennent tout l’édifice de la richesse et de la gloire britanniques ; n’ayant pas de longs désirs, il n’a pas de haines. II assiste à la politique comme à une sorte de drame. Il est brutal ; il aime la lutte sans aimer le sang.

La race anglaise ne s’est point rajeunie depuis la conquête normande : la sélection naturelle, opérant comme dans une enceinte fermée, a créé

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une sorte de variété humaine dont les traits particuliers se sont de plus en plus accentués. Mais l’atavisme tend incessamment à la ramener à ses traits primitifs. Comme tout ce qui est très-artificiel, elle dégénère très-vite. Il faut que l’éduca- 1 tion, la loi, la religion, l’opinion, la redressent sans cesse. On retrouve aisément les racines des sentiments et des passions barbares, rudesse brutale, cupidité, naïve adoration de la grandeur, de l’éclat, de l’argent, de la puissance : l’esprit empirique, emprisonné de mille liens, illogique, rejette les abstractions, les idées générales ; il admire, il aime la médiocrité laborieuse. Dans quel autre pays un lord Liverpool aurait-il gardé le pouvoir pendant une guerre terrible et pendant douze années d’une paix sans cesse troublée? Homme d’État sans vues, sans idées, il distança Grenville, Wellesley, Canning, parce qu’il leur était inférieur.

Au dernier siècle, sous un mince voile français, les mœurs de l’Angleterre conservent une extrême grossièreté ; la cour de George I er , celle de George II ont une brutalité germanique. Charles II couvrait ses vices d’élégance, George II les étale cyniquement. Lisez les lettres de lady Mary Montagu. Le nom de rake (débauché) est porté aussi élégamment par les dames que par les hommes de qualité. La prin- v cesse douairière (1754 *) parle de « l’universelle

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