CHAPITRE VII
Toute grande race a besoin de domination :
elle y trouve le témoignage même de sa grandeur et de son excellence. En dehors de l’Angleterre, fermée par les mers, si petite qu’on s’en dispute les moindres parcelles, il y a une autre Angleterre, éparse sur le monde entier; si nie anglaise devenait un jour une sorte de terre d’oubli, si son aristocratie, sa monarchie devenues bourgeoises n’aspiraient plus qu’au repos, si cette terre longtemps redoutée semblait demander grâce à l’Europe et n’en réclamait plus que le droit d’applaudir tranquillement aux triomphes des plus forts, il resterait encore sur la surface entière du monde des témoins de l’ambition de la Grande-Bretagne.
J’ai dit qu’une sélection naturelle humaine s’était produite dans cette lie depuis si longtemps vierge des invasions; mais cette sélection ne s’est pas faite dans des conditions ordinaires. La race n’est jamais restée emprisonnée; elle a sans eesse rejeté, expulsé au dehors une partie de ses
enfants : elle ne recevait rien, elle donnait toujours; plus elle devenait pure, singulière, originale, plus elle restait féconde. On peut se demander si une continuelle émigration améliore ou détériore une race; elle lui prend ce qu’il y a de plus misérable, de plus corrompu, mais souvent aussi ce qu’il y a de plus énergique et de plus vivace. Quoi qu’il en soit, l’Angleterre, en face de l’Europe menaçante, forcée de rester maîtresse de la mer, sous peine de périr, devenait la puissance la plus expansive en même temps que la plus insulaire. Comme la Grèce, comme Venise, comme Carthage, comme toutes les puissances maritimes, elle ne se défendait jamais mieux qu’en se défendant au loin.
Une île est une citadelle entourée d’un fossé; pour . ■ la bien protéger il faut des ouvrages extérieurs. L’océan Atlantique n’est qu’un fossé un peu plus large que la Manche ou le canal Saint-Georges. Comme une grande puissance militaire est condamnée aux conquêtes, une puissance maritime est condamnée à la colonisation. Si elle trouve des terres sans habitants, elle y fondera des sociétés nouvelles qui, libres, sans entraves, sans rivales , se développeront avec une surprenante rapidité; si elle rencontre devant elle des races inférieures, elle les détruira ou les asservira ; sa civilisation prendra racine sur les civilisations en ruine. Le droit des gens est une application des maximes de la justice qui n’a cours qu’entre les
nations vivant sur un fonds d’idées et de notions communes; les Européens vont, au mépris du droit des gens qu’ils ont inventé, s’établir dans des pays lointains, et sitôt que les indigènes commettent la moindre infraction à un droit qu'ils ignorent, on les punit avec la plus extrême rigueur.
L’histoire des colonies a été rarement écrite, et n’a jamais été lue. Nos sociétés hautaines, pharisaïques, fièresdeleur prétendue moralité, nourries de belles maximes et de mots trompeurs, ferment volontairement les yeux sur ces luttes obscures où l’homme civilisé redevient voleur, pirate, animal de proie. Les combats entre les peuples'clirétiens sont réglés par certaines conventions et entrepris au nom d’intérôts élevés ; la force prend la peine de se couvrir du masque du droit. Elle veut faire croire qu’elle est la protection du faible, de l’opprimé, qu’elle répare les erreurs séculaires, qu’elle est l’arme souveraine de la justice. Même quand elle opprime, elle cherche à convaincre; elle voudrait faire violence aux âmes en même temps qu’aux corps.
En face des races que nous nommons inférieures, ces scrupules s’évanouissent; il semble que la force n’ait plus besoin alors de justification. Bien des vaincus la subissent, comme un fléau divin, comme quelque chose d’incompréhensible et de nécessaire. Certaines races commencent à se flétrir sitôt qu’elles ne savent plus vaincre; elles ab-
cliquent, se livrent, trop heureuses de désarmer la colère d’un maître et d’obtenir ses faveurs.
Il y a peu de nations dont la puissance n’ait été pourtant troublée par les agitations de quelque race vaincue, attachée à leur flanc comme un remords, trop vivace pour être détruite, trop hostile pour être convertie. L’Irlande a été la perpétuelle blessure de l’Angleterre ; elle a été à la fois une dépendance et une colonie, elle n’est jamais devenue semblable à la mère patrie. Le génie celtique y a trouvé refuge et y a conservé sa pureté haineuse, superstitieuse et farouche.
L’Irlande est à l’Angleterre ce que l’Angleterre est à l’Europe; une île. C’est presque un autre monde, tant la mer est une barrière difficile à franchir; les montagnes sont peu de chose auprès de ces grands abîmes creusés par l’Océan et traversés de tempêtes. Une voix éternelle tantôt’ y hurle et tantôt y soupire, disant toujours à l’étranger : « Va-t’en. »
Où. la conquête a-t-elle jamais été plus cruelle et plus insolente? Ses effets, qu’ailleurs le temps a effacés, durent toujours. La guerre entre le Saxon et le Celte n’a jamais eu de fin. Mille circonstances ont donné à la haine entre les deux races une ténacité sans pareille. Les vainqueurs n’ont pas été contraints de se mêler aux vaincus; ils n’ont pas brûlé leurs vaisseaux en abordant sur la terre étrangère. On n’a jamais coupé le cordon ombili-
cal qui attache les conquérants à l’Angleterre, et les fils des vainqueurs et ceux des vaincus étaient encore, il y a un siècle, aussi loin les uns des autres qu’il y a six cents ans les Saxons et les Normands en Angleterre.
Depuis Henri II, l’histoire d’Irlande n’est qu’un long martyre. Les Celtes repoussèrent la réforme, dès qu’elle se fit purement anglicane. Henri VIII, d’un seul coup, confisqua tous les biens des absents et les donna à des résidents. II essaya de Kildare comme gouverneur, puis le trouvant trop Irlandais, l'envoya à la Tour; le fils de Kildare, lord Thomas Fitzgerald, se révolta, brisa luimême, d’un coup de hache, la tête du vieil archevêque de Dublin, qui voulait se sauver de l’île. Fitzgerald fut exécuté. Le roi distribua en vain les biens des couvents et des abbayes à des chefs irlandais. Il se fit reconnaître comme roi d’Irlande, et cessa d’être une sorte de vice-roi du pape. Mais le peuple, blessé dans ses fibres secrètes, aimait ses autels, le culte antique, les vieux rites. Il commença à chercher des alliés au dehors. 11 devint le sujet de Rome : il a toujours confondu ces deux causes, l’indépendance irlandaise et la religion catholique. Élisabeth étendit à l’Irlande les nouvelles lois religieuses faites pour l’Angleterre, elles y restèrent une lettre morte. Elle n’avait ni armée pour la soumettre complètement, ni clergé pour la convertir. On s’étonne qu’une nation
n’ait pas jeté à la mer la petite garnison anglaise, quinze cents hommesau plus! Maisles chefs irlandais se livraient une guerre perpétuelle ; Élisabeth n’avait rien à faire qu’à fomenter leurs divisions et qu’à perpétuer la sanglante anarchie. Jacques profita d’une insurrection pour faire une confiscation en masse; il envoya dans les comtés du Nord dix mille fermiers, ouvriers, avec leurs femmes et leurs enfants. Depuis ce temps il y a eu deux peuples dans nie : les clans catholiques, demi-barbares; les calvinistes d’Ulster, fanatiques, mais industrieux. Strafford tenta un moment de pacifier l’Irlande;. en 1639, il convoqua un parlement irlandais à Dublin ; les catholiques étaient maîtres de la chambre haute ; les communes étaient divisées presque également entre protestants et catholiques. Ce parlement vota des fonds pour lever une armée royale de neuf mille hommes. Mais Strafford fut rappelé avant de pouvoir l’organiser.
En 1641, la population de l’Irlande était ainsi composée , d’après sir William Petty ; sur 1,500,000 habitants, il y avait 1,200,000 catholiques, 300,000 protestants (dont 200,000 dans Ulster, non conformistes, et 100,000 anglicans, cavaliers et tories, du parti du roi). Les catholiques n’étaient pas tous anti-anglais : car les barons anglo-normands établis dans nie ne s’étaient point unis aux chefs irlandais, de race celtique. Le 15 hovembre 1641, l’insurrection éclata; ce fut comme
une longue Saint-Barthélemy. Les massacres furent affreux ; on se vanta d’avoir égorgé 150,000 hérétiques (le nombre ne dépassa probablement pas 60,000). Les rebelles se divisèrent bientôt et la guerre civile dura neuf ans; en 1650, la population de l’ile était réduite d’un tiers, à 900,000. Ormond finit par triompher de toutes les résistances et par réunir une belle armée; il semblait que l’Irlande s’appartenait enfin. Mais Cromwell débarque en 1649,avecquatorze mille hommes; il joint à son armée la garnison de Dublin, de quatre mille hommes, prend de vive force Drogheda, passe trois mille hommes au fil de l’épée-, Wexford est pris de môme; au bout d’un an, l’armée d’Ormond était évanouie et la paix de la mort régnait en Irlande. Cromwell rendit ülster aux colons anglais, il confisqua toutes les terres des rebelles, ne leur laissa qu’une province sur quatre, Connaught, où ils furent parqués, isolés; il donna des terres à tous ses soldats, appela des Flamands, des huguenots. Il abolit le parlement irlandais et incorpora sa conquête dans l’Angleterre. Il organisait la sujétion et méditait la destruction d’une race.
Les Stuarts revenus, leur générosité rendit aux Irlandais assez de force pour lutter contre leurs vainqueurs, sans leur en donner assez pour s’en débarrasser. Connaught cessa d’être une prison ; on rendit beaucoup de terres aux anciens proprié-
taires. L’Église épiscopale fut rétablie, en même temps que l’Eglise catholique. Les puritains furent à leur tour confinés dans une province, dans Ulster. Aussi l’Irlande fut, on le sait, la dernière citadelle de Jacques II ; mais avec lui elle fut vaincue A la Boyne. Guillaume, plus généreux que Gropnwell, laissa vivre la religion catholique et se contenta de distribuer quelques terres à ses favoris. Il stipula que les catholiques jouiraient pour l’exercice de leur religion de tous les privilèges qu’ils avaient sous le règne de Charles II. Mais ils ne furent pas déclarés aptes à remplir des fonctions politiques, à servir dans l’armée, à être admis dans, les corporations. La loi resta vindicative et haineuse. L’Irlande fut persécutée jusque dans son commerce et son industrie. On avait dès 1683 interdit l’entrée du bétail irlandais en Angleterre. En 1698, l’exportation des lainages irlandais fut défendue, sous peine de la transportation. On défendit d’envoyer les laines brutes ailleurs qu’en Angleterre. En 170/j, l’Irlande, pour obtenir la parité commerciale, demanda l’union avec l’Angleterre et cette union lui fut refusée.
L’archevêque Boulter, qui fut le vrai gouverneur de l’ile, de 172 à à 17A2, écrivait à Newcastle : « Je prie Votre Grâce d’user de son influence pour qu’on ne mette plus à l’avenir ici dans les grands emplois que des Anglais. » Il y avait des prêtres anglicans qui réunissaient jusqu’à seize bénéfices.
Les évêchés étaient donnés à des gens corrompus. Swift dit plaisamment « que les ministres anglais ont toujours soin de choisir pour les évêchés d’Irlande des hommes irréprochables, mais que, par une singulière fatalité, ces saints prêtres sont toujours assassinés sur la lande de Hounslow par des voleurs qui s’emparent de leurs papiers, de leurs robes et passent en Irlande à leur place ».
Les famines sont déjà périodiques. Que peut devenir un pays livré à une aristocratie qui se gorge sans rien rendre, à une multitude oisive d’agents, de fermiers, sous-fermiers de tous degrés qui pressuraient le paysan?
• Pendant le xvm® siècle, l’Irlande avait bien un parlement. Mais quel parlement! On lui envoie des lois toutes faites; les pairs sont toujours absents, ils dépensent en Angleterre l’argent que leurs agents arraehent aux petits tenanciers; la chambre haute était composée presque entièrement des évêques d’une religion détestée par les catholiques et les presbytériens; les communes étaient l’instrument de l’oligarchie des conquérants. La réforme électorale eût été peut-être le meilleur remède à tant de maux, mais les patriotes voulaient une indépendance complète. L’Irlande, demi-morte, ne bougea ni en 1715, ni en 1765, pour le prétendant, mais la révolte des colonies américaines et la révolution française préparèrent une nouvelle rébellion. Les presbytériens et les
catholiques s'insurgèrent ensemble ; puis la révolte prit promptement le caractère d’un soulèvement catholique, les protestants du Nord désarmèrent 1 et cinquante mille victimes furent encore sacrifiées à la chimère de l’indépendance.
Ce fut le dernier grand effort : comme toujours, l’Irlande avait voulu briser sa chaîne; comme toujours, ses propres enfants s’étaient divisés; la trahison s’était glissée dans leurs rangs : il n’y a pas d’histoire plus lamentable, dans sa sanglante monotonie, que celle de cette nation martyre, incapable d’aimer ou de chasser ses vainqueurs. La seule excuse de la force est la paix ; et l’Angleterre n’a jamais su donner la paix à l’Irlande. Elle s’est contentée de frapper d’âge en âge des coups terribles; elle se montre un moment, terrible, cruelle, puis disparaît. Élisabeth, Cromwell, Guillaume en ont fait trop ou trop peu. Ils ont importé le protestantisme en Irlande, mais ils ne lui ont pas tout asservi. Les historiens anglais s’excusent en disant que l’Angleterre libre, parlementaire, jalouse de ses rois, ne voulait point leur donner de grandes armées permanentes, et qu’une armée permanente eût seule pu réduire d’Irlande, étouffer l’hydre des souvenirs, des haines, des traditions. 11 y a toujours eu dans l’île malheureuse ou trop de catholiques, ou trop de protestants. Unis un moment contre l’Anglais, ils se divisèrent toujours quand • , ils se crurent près de la victoire. Pouvait-on faire
une réforme électorale en Irlande, avant de la faire en Angleterre? Le parlement irlandais, qui ne représentait pas le peuple irlandais, pouvait-il quelque chose pour ce peuple ? L’Angleterre devait -elle pratiquer la tolérance vis-à-vis d'une nation toujours rebelle, avant d’éma nciper ses propres catholiques? Elle était condamnée à la fois à garder et à irriter sa conquête, à passer de la générosité à la fureur. L’Angleterre eût volontiers dit aux Irlandais r « Rendez-vous libres ou restez soumis. » Elle dénonçait les divisions, les perfidies, les lâchetés dont elle profitait toujours; mais elle n’osait se demander si cette corruption, si cet incurable mépris des lois, si cette déraison qui déroutait sa sagesse, n’étaient point son propre ouvrage. Elle sentait sans cesse remuer autour d’elle des ennemis invisibles, des forces d’imagination presque invincibles. L’Irlande ne cherchait pas seulement des alliés chez tous les ennemis de l’Angleterre, en Espagne, en France, à Rome, plus tard aux États-Unis; elle en avait de muets dans le souvenir de tq^ut de victimes et de martyrs, dans ses sillons abreuvés de sang, et jusque dans le ciel. Elle resta longtemps ce que fut la Gaule conquise par Rome et par les barbares ; les prêtres furent ses véritables conducteurs. Il n’y pas longtemps que les paysans disaient encore aux voyageurs : « Ici nous sortons du pays du Père **, nous entrons dans celui du Père **. » Le pape
est le roi lointain; la foi catholique est nourrie par tout ce qu’il y a de plus sacré dans l’àme humaine, par l’horreur de l’injustice, par le respect des ancêtres; l’Irlandais cherche d’une égale ferveur la patrie céleste et la patrie terrestre. Quelle âme pourrait n’être pas émue de ce long et stérile effort d’une race poétique, ardente, inconsolable ?
La révolte de 17S8, comme toujours, avait été étouffée dans le sang. Cornwallis, qui la réprima, fut épouvanté de la férocité des vainqueurs ; Castelreagh, qui était Irlandais, tenta de réconcilier les deux pays et acheta au parlement irlandais sa propre abdication, au prix de 1,260,000 livres sterling. Dans sa pensée, ce marché fait à ciel ouvert devait être suivi de l’émancipation des catholiques. Pitt avait épousé cette pensée, mais il la sacrifia aux scrupules religieux de George III, et cet acte de réparation ne fut accompli que beaucoup trop tard. L’Irlande n’avait, en réalité, pas perdu beaucoup en perdant son parlement, mais il sembla que la mesure de l’iniquité fût comble, quand on ne lui donna rien de suite en échange de ce sacrifice. Une chambre composée de propriétaires irlandais n’aurait peut-être pas fait d’aussi bonnes lois que la loi des pauvres d’Irlande, la loi foncière, la loi des corporations irlandaises, la loi sur l’Église anglicane d’Irlande, la loi sur l’éducation, votées de noire temps à Wesmins-
ter. Mais ces lois ne sont venues qu’après l’horrible famine, après l’exode, comme une expiation et un remords. Les députés irlandais forment dans le parlement impérial une petite armée qui ne peut montrer sa force qu’en se jetant d’un côté ou de l’autre, mais l’Irlande n’a guère le droit de se plaindre de sa représentation. La constitution anglaise n'admet pas de pouvoir politique simplement issu du nombre; cependant on peut observer qu’il y a quarante ans la population de l’Irlande était le tiers de celle de l’Empire uni , qu’aujourd’huielle n’est plus qu’un sixième, etque pourtant l’Irlande a toujours autant de députés. Le mal de l’Irlande est à peine de ceux qu’une législation plus équitable et plus humaine puisse guérir. Son cœur est encore en révolte quand sa raison est à demi satisfaite. Elle déteste le médecin plus que la maladie et repousserait volontiers tous les remèdes. Gardant fièrement le souvenir de sa longue humiliation, elle se sait toujours méprisée, et derrière la sagesse des hommes d’État qui travaillent pour elle, elle aperçoit d’involontaires dédains. Quel serait le vrai remède à ses misères? un peu d’amour; mais c’est une triste loi de l’histoire que deux races, deux peuples, ne puissent jamais s’aimer. L’Angleterre, aujourd’hui si forte, contrainte, il faut bien l’avouer, à conserver l’Irlande dans l’orbite de sa puissance, voudrait être équitable, généreuse même ; mais le châtiment des longues
persécutions, c’est qu’elles semblent durer encore bien longtemps après qu’elles ont cessé : pourrat-on d’ailleurs jamais accorder à l’Irlande tout ce qu’elle réclame? comment lui donner des satisfactions qui ne soient pas incomplètes? Si la majorité catholique avait la toute-puissance, elle confisquerait tous les revenus de l’Église anglicane à son profit; elle donnerait la terre en nue propriété à ceux qui n’en sont que les tenanciers, elle livrerait l’éducation au clergé catholique. En quoi le sort de l’Irlande diffère-t-il aujourd’hui de celui de l’Écosse? Elle a, comme celle-ci, ses pairs représentatifs, ses députés. Pourtant l’une est contente, l’autre toujours irritée. C’est que l’une est surtout catholique et l’autre protestante.
La question agraire est grave; mais elle n’est pas insoluble : l’Irlandais tient moins qu’on ne croit à la propriété absolue du sol. Son rêve, c’est l’occupation assurée, avec un faible loyer. L’idée de propriété n’est pas une idée celtique. La race bretonne ignorait jadis la propriété personnelle, individuelle; la terre appartenait au clan; le chef prenait seulement la plus grosse part, comme Achille au festin d’Homère. L’Irlandais, d’une part, ne comprend pas bien la tenure légale, définie, un peu artificielle du fermier temporaire lié par un bail librement débattu ; de l’autre, son ambition s’élève à peine jusqu’à la nue propriété; ses espérances flottent dans l’intervalle. 11 estatta-
ché au sol, à la terre, et voudrait un « bon maître » généreux, prodigue, patriarcal, avant tout irlandais.
L’esprit de famille, si puissant chez les Celtes, est une entrave pour les paysans. Le petit fermier se marie jeune, les prêtres catholiques poussent au mariage pour conserver la pureté des mœurs. Il a beaucoup d’enfants. Toute une famille vit bientôt sur une petite terre qui se subdivise en champs de trois ou quatre acres. Ou le propriétaire devient une sorte de patriarche, de patron d’une famille de plus en plus nombreuse et misérable, ou il est contraint de faire de cruelles évictions.
Dans la province protestante d’Ulster, il y a un droit particulier. Le propriétaire est tenu d’accepter comme son fermier quiconque a acheté les « droits » du fermier sortant. Dans cette partie de l’Irlande, la terre n’est pas morcelée en misérables parcelles ; elle se divise en petites fermes de quinze à trente acres. On y fabrique la toile, on y tisse le lin , et les manufactures y ont de tout temps prospéré, même à l’époque où l'Angleterre jalouse avait réussi à étouffer l’industrie dans le reste du pays.
Le temps guérira les plaies de l’Irlande. L’Église anglicane vient d’y être dépouillée de ses privilèges ; la législation a facilité la vente des propriétés encombrées d’hypothèques : on repoussera les plans chimériques de ceux qui veulent exproprier
l’Irlande entière, pour la revendre aux occupants du sol; mais le sort des tenanciers deviendra moins précaire. Cette lie, verte, toujours mouillée par les vapeurs et les pluies, a été trop morcelée; une lie de bergers était devenue une terre de laboureurs; les paysans s’en disputaient les parcelles et ne pouvaient y trouver leur nourriture. Le grand exode de l’Irlande a été peut-être son salut : l’émigration continuera jusqu’à ce que l’Irlande soit riche, prospère, heureuse, que ses haines séculaires soient calmées et qu’elle soit enfin devenue anglaise.
Hors des îles Britanniques, dont l’unité politique est aujourd’hui à l’abri de toute atteinte, l’Angleterre a deux sortes de possessions; les Grecs distinguaient déjà les colonies, qui n’étaient que des garnisons permanentes de celles qui étaient des républiques semblables à la mère patrie. On pourrait aussi distinguer deux ères dans l’histoire du gouvernement colonial : 1° l’ère du monopole et de la protection ; 2° l’ère de la liberté commerciale. Jusqu’à ce siècle, l’Angleterre, imitant les exemples donnés par l’Espagne, par la France, par la Hollande, asservissait le commerce de ses
colonies; seule, elle prétendait satisfaire à leurs besoins, elle conservait autant que possible leurs produits, elle défendait au dehors toute industrie ; elle demandait des matières premières, et donnait en échange des produits fabriqués. Les colonies mômes, qui jouissaient de pleines libertés politiques, n’eurent longtemps aucune liberté commerciale ; en revanche , l’Angleterre ne demandait aucun tribut, comme faisaient Rome ou les cités grecques. Elles le payaient en réalité sous forme d’un impôt indirect, mais elles ne payaient point d’impôt direct. Quand l'Angleterre essaya de lever dans ses colonies américaines des taxes régaliennes sans l’assentiment de leurs chambres, elle les poussa à la révolte. Le principe, qui est l’essence môme de la vie parlementaire, en vertu duquel la nation ne doit payer au souverain que des taxes votées par les communes librement élues, pouvait-il s’affaiblir en traversant les mers et parmi des sociétés qui, hors des rayons de la royauté et de l’aristocratie, étaient devenues de véritables républiques?
L’Angleterre a bien compris aujourd’hui que la fidélité de ses colonies est d’autant plus assurée que leur liberté est plus complète. Il lui suffit que toutes ces républiques lointaines acceptent ses gouverneurs. Ceux-ci jouent le rôle salutaire d’arbitres au milieu des partis. Ils sont comme des rois constitutionnels, tombés du ciel pour quelques
années, sans enfante, sans ambitions, sans intérêts.
Un des caractères spéciaux de ces colonies qui forment autant d’États indépendante, c’est une tendance naturelle à former des confédérations. Les colonies américaines sont devenues les États- Unis; les colonies canadiennes,, restées soumises à l’Angleterre, se sont récemment confédérées; les colonies australiennes sont les embryons d’un puissant empire fédératif; les colonies du Cap cherchent h se coudre ensemble. De petits établissements, humbles refuges inconnus à leurs débuts, deviennent des provinces ; ces provinces deviennent des États. Il n’y a plus qu’un lien d’imagination en quelque sorte entre ces républiques et la petite monarchie anglaise ; mais les puissances d’imagination sont les plus subtiles et les plus tenaces. L’amour que le colon, le résident du Cap, de l’Australie, de la Nouvelle- Zélande, a pour la mère patrie, est quelque chose de semblable à la passion de l’exilé pour sa patrie ; la vue du drapeau anglais réveille dans tous ces exilés de l’Europe tout un monde de pensées tristes et douces ; ce signe est pour eux ce que la croix est pour le chrétien, le croissant pour le musulman. On ne veut pas être seul dans le monde, méprisé, oublié ; ce n’est pas assez d’être riche, opulent, d’avoir d’immenses troupeaux, d’être roi des solitudes ; l’âme a besoin des instincts nationaux, de l’orgueil de race. L’Allemand,
enrichi dans l’Illinois, aime à revenir omnipotent au pays d’où il est parti misérable. L’Australien triomphe en entrant sa lettre de crédit à la main dans les vieilles banques de la Cité. La vapeur a rapetissé la terre ; on trouve dans les colonnes du Times le résumé des discussions parlementaires de Sydney, de Melbourne, de Victoria; on veut savoir au Cap, à Montréal, avec qui dîne la reine d’Angleterre. La presse porte quelque chose de l'Angleterre à tous les coins du monde, partout où l’on parle la langue anglaise. Y a-t-il une différence essentielle entre le colon qui vit aux antipodes et le paysan de Leicestershire qui n’a jamais vu la reine et le lord-chancelier? Qu’importe qu’on soit à 3,000 ou à 100 lieues de la capitale?
Il y a donc une sorte d’Angleterre idéale, dont les vastes océans, les continents, les montagnes, ne peuvent interrompre la continuité ; ainsi que Rome, Londres est un pôle du monde, moral.
Il y a heureusement des forces mystiques qui luttent sans cesse contre le bas égoïsme. Les peuples ont besoin d’un idéal, d’une histoire, ils aiment à vivre dans le passé autant que dans le présent; les souvenirs glorieux, les grands noms entrent dans l’esprit de l’enfance presque avec les premières impressions. Un pays comme la Grèce se console d’être petit parce qu’il a une histoire; il représente un grand art, une grande littérature. Les États-Unis, si jaloux de leur indépen-
dance, maîtres d’un immense continent, sont toujours ramenés par de secrètes affinités vers la vieille Angleterre ; leur haine môme, quand elle éclate, contient de l’amour.
Les colonies de l’Angleterre sont autant de comtés lointains, plus libres, plus vastes que les comtés anglais; elles ont leur propre gouvernement et leur propre administration. L’indépendance serait-elle plus complète, si elles inventaient quelque nouveau drapeau, et mettaient un roi ou un président à la place d’un gouverneur?
Le lien qui relie ces nouvelles sociétés à celles d’où elles sont issues n’est pourtant pas seulement un lien idéal. La subordination politique a été aussi atténuée que possible; mais il y a d’autres dépendances : le besoin le plus impérieux des sociétés naissantes, c’est le crédit; ce qui leur manque le plus, c’est l’argent. L’Angleterre est restée le banquier de ses colonies ; elle les commandite, elle en escompte les efforts, l’avenir; elle souscrit tous leurs emprunts, fournit les moyens de faire des chemins de fer, des ports, de tirer parti de toutes les ressources naturelles. La cote de la Bourse de Londres a trois colonnes remplies de noms que les géographes seuls connaissent hors de l’Angleterre. On achète et l’on vend tous les jours les fonds de la Nouvelle-Galles du Sud, de la Nouvelle-Zélande, du Queensland, du sud de l’Australie, de Victoria , les actions des
chemins canadiens, des chemins de fer de Melbourne, de la Tasmanie, des mines les plus lointaines. Toutes les colonies subissent le patronage industriel et commercial de l’Angleterre; toute entreprise sérieuse est encouragée ; l’or, qui reçoit une très-faible rémunération en Angleterre (les consolidés rapportent 3 p. 100), peut toujours se faire payer ses services plus chèrement dans les dépendances anglaises. Sur une terre nouvelle, le capital s’accroît avec une merveilleuse rapidité, mais l’argent est toujours rare ; il ne peut rester un instant inactif, il a trop de tentations , il y a toujours quelque chose à acheter. L’or californien, l’or australien, ne peuvent rester en Californie, en Australie; c’est une marchandise qui s’échange très-vite contre d’autres marchandises plus nécessaires. Sans aucun doute, les rapports commerciaux, réglés par l’offre et par la demande, pourraient survivre et survivraient aux rapports politiques; mais le lien politique, aujourd’hui si léger, si souple, s’entremêle aux liens sociaux, à tous ceux que nouent la communauté de la langue, de la race, des affections, des souvenirs; et qui affirmera que le commerce ne profite point de tant d’alliances intimes?
L’école économique a supputé ce que les colonies coûtent à la métropole ; elle ne veut plus que l’Angleterre construise leurs forteresses, leur fournisse des armées ; elles sont libres, qu’elles appren-
nent à se défendre elles-mêmes! Une guerre prolongée mettrait, il n’en faut pas douter, à une rude épreuve la fidélité des colonies. Si les États-Unis avaient une guerre avec l’Angleterre, le Canada deviendrait forcément un champ de bataille.
L’Australie, qui ne peut jeter le moindre poids dans la balance des ambitions européennes, souffrirait-elle que son commerce, sa prospérité, son avenir soient à la merci de ces ambitions? L’Angleterre a, pour ainsi dire, charge d’âmes dans le monde entier. Elle se sent partout vulnérable ; elle a détendu elle-même les liens qui l’attachaient à tant d’États lointains ; elle a renoncé à ses privilèges commerciaux; ellea cessé d’envoyer ses transportés dans les colonies qui ne voulaient plus les recevoir; elle a livré son droit de patronage, ses droits régaliens sur les terres inoccupées; sa souveraineté n’est plus guère que nominale; mais elle existe toujours. Le jour où une puissance maritime ou une coalition de puissances maritimes lui déclarerait la guerre, il serait avantageux pour l’Angleterre que ses colonies puissent être comptées au rang des puissances neutres, et celles-ci seront désireuses, si la lutte se prolonge longtemps, d’obtenir les avantages de la neutralité. Mais les belligérants ne traiteront pas les colonies autrement que comme des ennemis, et plus ils seraient impuissants à frapper l’Angleterre au cœur, plus ils chercheront à la blesser aux extrémités de son
empire. Entraînées dans une lutte qu’elles n’auront pu ni prévoir, ni empêcher, victimes de fautes qu’elles n’auront pas commises, ces grandes confédérations, pacifiques, laborieuses, presque libres, seront tentées de le devenir tout à fait. On ne sent plus le joug de l’Angleterre ; sitôt qu’on devra de nouveau le sentir, il sera presque intolérable. Il ne faut pas croire cependant que l’empire anglais soit de ceux qui peuvent se dissoudre en un jour; c’est mal connaître l’humanité que de la supposer seulement capable de suivre ses instincts et ses intérêts. Les États-Unis étaient, si l’on peut se servir de ce mot, plus loin de l’Europe au siècle dernier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Ni les descendants des puritains, ni les fils des cavaliers n’étaient contents de l’Angleterre; ils lui restèrent pourtant fidèles contre la France. Pendant sept ans, les colonies armèrent 25,000 hommes à leurs frais. Pendant une longue guerre, elle ne coûtèrent à l’Angleterre, suivant le mot de Franklin, que « des plumes, de l’encre et du papier ».
Les colonies américaines aidèrent l’Angleterre à s’emparer du Canada; elles ne cherchèrent l’indépendance que lorsqu’elles se sentirent ellesmêmes outragées par la métropole. L’Angleterre * évite aujourd’hui, avec un soin extrême, de porter le moindre ombrage à la jalouse fierté de ses colonies. Elle ne leur impose aucun système politique.
En 1850, on révisa les constitutions des colonies australiennes. On accorda à chacune d’elles une chambre, où les députés étaient nommés pour un tiers par la couronne, et pour deux tiers par des électeurs soumis à un cens (2,500 francs en biensfonds ou 250 francs de loyer). Le budget colonial était grevé d’une somme fixe pour les administrations civiles, les juges, et l’Église officielle. Mais on concéda au gouverneur, assisté de son conseil législatif, le droit d’amender la constitution. En l’absence d’une aristocratie et d’une chambre haute, les gouvernements coloniaux étaient portés naturellement vers la démocratie; aussi le cens électoral fut-il bientôt aboli et le vote secret fut adopté en Australie longtemps avant de l’être en Angleterre. L’Angleterre ne chercha pas à interposer le veto royal entre la volonté des Australiens et des constitutions plus démocratiques que celles des États-Unis. Elle laissa, au contraire, le gouvernement représentatif s’établir dans la Nouvelle-Zélande, au cap de Bonne-Espérance. Les hommes d’État ne pouvaient ressentir aucune admiration pour des constitutions qui, en fait, donnaient un pouvoir sans contrôle à des assemblées uniques, nommées par le suffrage universel. Dans les sociétés démocratiques, on ne peut constituer une chambre haute qu’en unissant des États divers par une confédération et en assemblant dans un sénat, semblable au sénat américain,
les ambassadeurs de ces États. L’Angleterre, pour cette raison, devra encourager partout l’esprit de confédération parmi ses colonies : elle ne doit pas les tenir divisées pour y régner ; elle montrera plus de véritable sagesse en leur permettant de se fédérer. Elle a déjà favorisé la fédération canadienne, par crainte des États-Unis; elle ne pourra pas empêcher les coloniesaustraliennesdes’unirun jour, pour fonder le grand empire d’un continent.
Si longtemps que le jour de la séparation soit reculé, il viendra; l’Angleterre assistera un jour de loin aux triomphes de ces civilisations dont elle aura semé les premiers germes. Elle sera comme une mère que ses enfants ne connaîtront plus, ou comme ces inventeurs qui voient d’immenses for- * tunes se faire avec quelque machine qu’ils ont laborieusement construite les premiers. La vapeur et l’électricité transforment le monde bien plus vite qu’il ne pouvait se transformer autrefois. Les coups du destin semblent aussi devenus plus prompts, plus décisifs. L’histoire bat d’une aile plus prompte. L’humanité est comme haletante. Si nous pouvions nous endormir pour un siècle, pour cinquante ans seulement, reconnaîtrionsnous l’Europeà notre réveil? L’Angleterre, qui vit, pour ainsi dire, du passé, qui présente au continent la seule image de la stabilité qu’il connaisse encore, ne peut échapper aux lois universelles des choses humaines.
Les races nobles ne peuvent se passer d’un état militaire. La décrépitude atteint plus promptement celles qui sont vouées à une paix éternelle. Le mépris de la mort est cette preuve suprême que l’homme se donne à lui-même de sa propre excellence. Les dangers sont nécessaires aux nations comme aux individus. Ils leur donnent la trempe. Il n’y a pas de race plus naturellement brave que l’anglaise. Elle court au-devant de tous les dangers. Elle a inventé des jeux, des plaisirs où la mort est toujours invitée. Sa jeunesse est * virile, elle aime et cherche l’effort, la lutte, le péril. Mais ni le peuple, ni l’aristocratie ne recherchent plus cette épreuve redoutable de laguerre, la plus terrible, la plus solennelle, celle qui seule assure et conserve la primauté aux nations et aux races. Qu’on le trouve bon ou mauvais, toute l’histoire de la civilisation peut s’écrire dans les dates de quelques journées sanglantes. Il faut savoir donner, savoir recevoir la mort. L’homme n’a pas de plus grand sacrifice à faire que sa vie. Et les nations ne grandissent que par le sacrifice et l’immolation des particuliers.
Mais l’Angleterre a trouvé hors de l’Europe de
nouveaux théâtres où elle peut exercer sa vertu militaire. On pourrait dire presque sans exagération qu’elle est toujours en guerre sur quelque partie du globe. Elle n’a pas seulement des colonies, elle a des dépendances, elle fait des conquêtes, elle règne par la force de ses armes sur des régions immenses du globe. Il est rare que, dans les grandes fêtes à Londres, on n’aperçoive pas, au milieu des représentants des souverains de l’Europe et de l’aristocratie britannique, quelque figure qui rappelle ces grands empires lointains sur lesquels règne aujourd’hui la race saxonne. L’Anglais roux, vêtu de noir, sans ornements, sans armes, sans grâce, peut sembler le vrai barbare à ces Orientaux rêveurs, aux traits fins et purs, qui étincellent de diamants et de pierres précieuses; mais ces rois étrangers sont des esclaves, leurs armes ne sont plus que des jouets et leur splendeur riiême vient rendre hommage à des vainqueurs.
Les vastes conquêtes de l'Angleterre se sont faites sans dessein, sans parti pris. Crescit eundo. L’ardeur commerciale a ouvert des carrières aux instincts dominateurs et impériaux de la race. La conquête de l’Inde commença par la querelle de quelques marchands français et de quelques marchands anglais. Mais la France du xvm® siècle, oublieuse, épouvantée et dédaigneuse, abandonna ses traitants, au lieu que l’Angleterre protégea les
siens, vint à leur secours et entrevit de bonne heure à quoi ils pourraient lui servir.
A la mort d’Aurungzebe, qui ajouta le Deccan aux territoires du Grand Mogol, l’empire commença à se décomposer. Il s'y établit un état un peu analogue ù l’état féodal. La terrible invasion de Nadir Shah (1739) mit à nu la faiblesse de l’antique monarchie. Un royaume s’était constitué, avec Hyderabad pour capitale, qui renfermait une grande partie du Deccan; au nord et au nordouest, était la confédération des Mahrattes; au sud, le royaume de Mysore. Le gouverneur d’Oude s’était rendu indépendant; les Rajpoots au nord, les princes de Coimbatore, de Travancore, de Tanjore, de Cochin, de la Carnatie, l’étaient à peu près aussi; comme les Affghans, les Sicks du Punjaub, les Goorkas, les Rohillas.
La compagnie anglaise, qui n’était au début qu’une association de trafiquants, devint forcément une puissance politique dès la fin du xvn e siècle. Ses agents commencèrent à faire des acquisitions territoriales, à demander des concessions. La guerre éclata en 17 kh entre la France et l’Angleterre. Deux poignées d’hommes se disputèrent un empire. La Bourdonnais, Dupleix et Bussy entrèrent en lutte contre Clive. Des soldats français battirent les premiers les armées du Grand Mogol. Dupleix fit voir la vanité, l’inanité des grandes puissances asiatiques. Si la France l’avait appuyé,
ou ne l’avait seulement pas contrecarré, il devenait le maître du Deccan et repoussait les Anglais dans quelques misérables comptoirs. Si les Français de Chandernagor n’avaient conservé la neutralité entre Clive et Surajah Dowlah, Clive était perdu et ne pouvait reprendre Calcutta. Mais l’Anglais n’eut pas plutôt fait sa paix avec le lâche asiatique, qu’il attaqua et prit Chandernagor. Le Nabab vit alors le danger, mais il était trop tard.
C’est à ces événements et à ceux qui suivirent, où la trahison la plus odieuse joua le rôle principal, où le droit des gens fut violé de la manière la plus audacieuse, que remonte l’origine de la domination anglaise dans l’Inde. Clive avait compris qu’il fallait mettre sur les trônes les créatures de l’Angleterre; se faire des princes des instruments de servitude ; son armée jeta partout la terreur et mit le pays au pillage. Clive, pour sa part, prit entre 200,000 et 300,000 livres sterling et se crut encore modéré. Le Mogol essaya de revendiquer ses droits de suzeraineté sur le Bengale; Clive alors jeta le masque : il défendit le vassal contre le suzerain nominal. On vendit, on revendit le trône du Bengale; les rançons princières, les lacs de roupies furent envoyés dans les noires boutiques de la cité de Londres. L’Angleterre trouvait un pays mûr pour toutes les luttes civiles, politiques, religieuses; la guerre devint le pourvoyeur de sordides avarices; guerre facile,
car il ne s’agissait jamais que de prendre parti pour l’un contre l’autre : guerre sans trêve, car l’immense empire du Mogol était long à dépecer, et la conquête montait lentement vers l’Himalaya, comme une marée qui n’a pas de reflux.
Il n’y a pour ainsi dire aucune puissance humaine dont l’origine ne soit impure. Les règles de la justice ne lient véritablement que ceux qui se croient égaux. Toute race européenne, mise en contact avec des races qu’elle regarde comme inférieures, use sans pitié, sans remords de tous les avantages que lui donne la civilisation : la race anglaise, trouvant plusieurs races, plusieurs religions aux prises dans l’Inde, se vit d’autant plus puissante qu’elle était plus étrangère; par un monstrueux abus de la justice, elle se fit la grande juslicière de la péninsule ; elle se mit partout à la place du souverain, arrachant par les armes ou obtenant à prix d’or les titres de la souveraineté; enfin, elle garantit aujourd’hui l’ordre et la paix dans des contrées immenses, qui, si elle disparaissait, seraient certainement livrées à d’épouvantables guerres civiles. Elle y représente cette chose indéfinissable qui se nomme le progrès; elle joue le rôle que remplirait quelque race nouvelle qui ferait la police de l’Europe, dont la suprématie serait reconnue des Français, des Allemands, des Russes, qui prendrait leurs armées à ses gages, et calmerait des haines et des jalousies
séculaires par ses dédains et par son autorité.
De telles entreprises, si on pouvait d’un seul coup en apercevoir les extrémités, ne seraient jamais tentées. Si on eût dit à Clive, ou môme à Warren Hastings, qu’ils travaillaient à soumettre deux cents millions d’ôtres humains à l’Angleterre, leur audace fût devenue plus hésitante, U ne sorte de fatalité a poussé les armes de l’Angleterre de province en province; elle n’a pu s’arrêter dans son œuvre de conquête. Son empire étant un empire d’imagination aussi bien qu’une conquête de la force, il faut sans cesse frapper l’esprit des peuples déjà soumis, des peuples encore frémissants et non résignés, enfin des voisins. La conquête appelle la conquête , l’intervention une autre intervention, il faut que, dans tout l’Orient, le nom de l’Angleterre devienne un objet de terreur. Les Européens pénètrent en ce moment dans l’Empire chinois et dans le Japon; une fatalité pareille à celle qui entraîna l’Angleterre dans l’Inde les a déjà amenés sous les murs de Pékin. Le temps viendra certainement où les grands peuples qui remplissent l’Asie et les lies .du Japon regarderont les Anglais ou les Américains comme leurs vrais maîtres. Les Hollandais, à Java, gardent vingt millions d’insulaires avec une arméededeux mille cinq cents hommes, bien organisée, recrutée parmi les natifs, mais commandée par des Européens.
La révolte des cipayes faillit mettre fin à la do-
mination anglaise dans l’Inde ; mais l’énergie de la répression dut singulièrement frapper ces races qui se soumettent si volontiers aux coups du destin. L’Angleterre devint plus prudente, elle ménagea davantage les préjugés religieux de ses soldats natifs. Ce n’est pas qu’elle eût jamais été oppressive au point de vue religieux; elle était plutôt ignorante. Toute conquête, si brutale qu’elle soit, cherche à se légitimer à ses propres yeux ;
mais l’Angleterre, si religieuse, n’a jamais cherché à faire regarder ses entreprises asiatiques comme des croisades protestantes. Les premières conquêtes dans l’Inde se firent à une époque où la philosophie avait un peu éteint la ferveur théologique. La Compagnie ne défendait que son monopole commercial, elle ne prétendait point-établir un monopole religieux. Elle ne fit point de propagande; elle fut tolérante, ou plutôt indifférente, couvrant de sa protection tous les rites, toutes les superstitions; reconnaissant toutes les fondations religieuses, et administrant les revenus des Indous, des musulmans, des parsis. Des chrétiens qui succédaient au gouvernement absolu du Grand Mogol laissèrent des églises chrétiennes mourir de faim; il y avait des nestoriens à Travancore; ils devinrent des ilotes comme les catholiques d’Angleterre.
Ce fut seulement en 18U qu’on nomma le premier évêque à Calcutta; la présidence du Bengale
n’eut que dix-neuf chapelains; on ne permit qu’un seul ministre écossais par présidence. Les chrétiens indigènes étaient obligés de traîner le char des idoles, condamnés à des corvées impies. Les honneurs militaires étaient rendus aux images, aux asiles sacrés des Indous; la Compagnie administrait les revenus des pagodes. Jusqu’en 1829, on toléra l’usage qui enjoignait de brûler les veuves. Le christianisme ne s’humiliait pas ; il avait pris le parti de disparaître. Jusqu’en 1830, les chrétiens nés dans l’Inde furent exclus, dans la présidence de Madras, de tous les emplois publics, du barreau, de l’armée, de la magistrature; leur état personnel n’était pas même défini. L’Orient ne comprend ni la tolérance, ni la séparation de l’Église et de l’État; comment le souverain y renoncerait-il aux grandes richesses des Églises? L’Angleterre pourtant, quand la Compagnie cessa d’être libre et devint un instrument du parlement, voulut retirer sa main de l’administration des Églises. En 18i6, le Conseil de l’Inde tenta de transférer à des fidéicommissaires les vastes possessions qui depuis des générations étaient le patrimoine des sectes. On ne comprit pas ce détachement, on crut y voir une sorte d’abdication du souverain. Ou offrit des terres au temple de Jaggernath, à qui l’on payait depuis longtemps une rente considérable. Les catholiques indigènes furent émancipés. Ces réformes produisirent un grand trouble dans la
péninsule; les natifs virent leur religion en péril, et ces terreurs ne furent pas étrangères à la grande révolte de 1857. Combien de prisonniers, sur le point d’être exécutés, offrirent de se convertir et furent consternés en voyant que cette offre ne les pouvait sauver ! La conversion forcée n’a rien qui répugne aux races encore à demi barbares; la force leur semble toujours la meilleure sanction du droit. Aussi c'est le mahométisme qui seul fait des progrès lents dans l’Inde, car c’est une religion conquérante et militante; elle ne triomphe pas en ce moment, mais elle rêve vaguement de nouveaux triomphes. Elle excite un peuple que le bouddhisme énerve, endort, et que le christia nisme offusque. L’État, de plus en plus étranger aux sectes, se croit obligé de modérer l’ardeur maladroite des missionnaires, et s’est enfermé dans une sorte de nihilisme religieux. Il ne revendique pas le droit de diriger les consciences; la foi musulmane, nourrie de souvenirs glorieux et d’espérances, se propage à la faveur de cette inertie. Elle a une vitalité, un ressort qui manquent à la vieille religion. Le monde musulman n’est pas subdivisé en castes, et le Coran est plus dangereux que ne sont les Védas. La Bible reste une lettre morte devant ces livres sacrés. Les natifs qui abandonnent leur antique religion, ceux qui se civilisent, deviennent des déistes, des libertins.
Jamais domination ne fut plus matérielle que celle de la race anglaise dans l’Inde; la force morale, celle du moins qui ressort des doctrines religieuses, n’y a pour ainsi dire aucune part. L’Anglais ne se donne pas môme la peine de discuter avec les natifs, il ne leur montre pas sa vie intérieure, il ne tient pas à les convertir, il les domine. Au milieu de races hypocrites et menteuses, il ne ment pas, mais cette vertu même ne leur semble sans doute qu’une forme suprême du mépris. Le natif n’est pas moralement beaucoup plus rapproché de lui que le tigre ou le léopard qu’il chasse dans les jongles. Le soldat écossais, irlandais ou anglais, de race noble, dédaigne de tou- . cher autre chose que ses armes; les coolies font ses corvées, sa cuisine. L’officier n’a qu’un objet: vivre assez longtemps pour retourner, avec une pension, en Angleterre. On ménage sa santé; s’il commence à souffrir du climat, on l’envoie respirer l’air froid des montagnes. Une poignée d’étrangers commande à deux cent mille soldats, qui commandent à deux cents millions d’hommes. Le conquérant a une sorte de rude équité, qui lui permet d’administrer les races les plus diverses. Des hommes qui dans leur pays sont si timorés, si soucieux de l’opinion publique, qui discutent sans relâche les nuances les plus délicates de la justice politique, qui savent se faire humbles avec les humbles, qui ont une sorte de respect morbide
des droits individuels, se trouvent tout d’un coup omnipotents, juges, généraux, législateurs, souverains. 11 y a je ne sais quoi de monotone, de fermé, d’étroit dans la race anglaise, et pourtant elle se trouve mêlée aux drames les plus variés, aux acteurs les plus dissemblables. Elle se laisse mener par son courage en même temps que par un dédain universel qui finit par lui tenir lieu de science et d’équité. Elle traite aussi volontiers avec les représentants les plus subtils des religions les plus antiques qu’avec les chefs de tribu les plus farouches. Dans son œuvre de colonisation, l’Angleterre dépouille toutes ses notions parlementaires et ses préjugés constitutionnels; elle ne croit pas que les règles par lesquelles elle se gouverne puissent être bien appliquées hors de chez elle; mais elle reste fidèle à ses grands principes économiques, et c’est par là peut-être qu’elle garantit le mieux la durée de son pouvoir. Elle a renoncé au vieil idéal colonial, tel que longtemps l’ont conservé l’Espagne et la France; elle ne considère pas le gouvernement comme un instrument destiné à tirer le plus de richesses possible âes colonies pour les engloutir dans la métropole. Il lui suffit que ses agents soient assez généreusement rétribués pour consentir à quitter quelque temps leur pays; elle ne demande pas de tributs, de rançons, de sacrifices continuels à ses possessions lointaines. Elle en administre les
finances d’après les règles les plus sages qu’elle puisse trouver el ne vise point à écraser le peuple d’impôts; elle recherche les meilleurs, ceux qui gênent le moins la production et la circulation des richesses. Elle a, en un mot, inventé un nouvel idéal colonial qui consiste à regarder le commerce et non pas le payement d’un tribut comme le lien naturel entre une dépendance et la métropole. Plus ce commerce est prospère, plus la métropole s’enrichira, et pour que ce commerce soit prospère, il faut que la colonie ellemême le soit.
On a dit que, si l’Angleterre était expulsée de l’Inde, elle n’y laisserait d’autre trace de sa conquête que des fragments de bouteilles. On oublie ce réseau de chemins de fer qui relie les diverses parties de la péninsule; on oublie surtout ce souvenir de la plus longue paix que l’Orient ait jamais connue, les bienfaits d’un ordre durable, qui règne au milieu de peuples longtemps condamnés à la plus cruelle oppression, aux guerres continuelles, à la misère, à la famine. Les réformateurs qui ont obtenu l’abolition des lois sur les céréales, des lois sur la navigation, qui ont donné à l’Angleterre les bienfaits de la liberté commerciale, n’ont pas seulement préservé leur pays de sanglantes révolutions; ils ont, sans le savoir et presque sans le vouloir, assuré pour un temps indéfini la suprématie commerciale de l’Angleterre.
POLITIQUE COLONIALE. 3fil
On a découvert que, pour retenir les hommes dans l’obéissance, il n’y a rien de mieux à faire que de ne pas les traiter en ennemis. Le commerce est une école de morale plus pure que la diplomatie; le crédit repose sur le respect des engagements, et le crédit de l’Angleterre est devenu sa véritable force.
L’Orient, livré à l’usure depuis des siècles, apprend à connaître des taux d’intérêt meilleurs-, sur toutes les côtes et dans les îles de cette nouvelle Méditerranée qui se nomme l’océan Pacifique, les peuples civilisés s’essayent à des luttes d’un ordre nouveau ; l’avenir n’est plus à qui sera le plus redoutable, le plus impitoyable, mais à celui qui inspirera le plus de confiance. Dans cette conquête du monde par le crédit et le commerce, l’Angleterre aura longtemps d’immenses avantages. Elle est à la fois hardie et prudente, active, aventureuse; le monde asiatique est assez vaste et pour elle et pour les États-Unis, etjpour la Russie, qui sont ses seuls rivaux redoutables. Mais les États-Unis vont à l’Asie par la mer, la Russie y pénètre de toutes parts. La route la plus directe de l’Angleterre est barrée par l’isthme de Suez. Ce lambeau de terre la gêne ; il ne lui suffit pas d’avoir Gibraltar, Malte, il lui faudrait un pied en Égypte. Elle ne peut du moins y souffrir la suprématie d’aucune autre puissance européenne et y veut une espèce de vassal.
Il y eut un temps où la France aurait pu rêver la conquête de l’Égypte-, sa fortune présente ne lui permet pas d’aussi vastes desseins. L’Angleterre se sent plus rassurée de son côté; c’est avec les capitaux français qu’on a creusé le canal qui unit les deux mers, mais l’œuvre accomplie, d’autres en profiteront. L’Angleterre envahit l’Égypte, avec ses armes nouvelles, ses banques, son crédit, ses capitaux; elle s’y fait une place dominante. Elle a été jusque dans les montagnes de l’Abyssinie punir un monarque qui avait osé la défier. Ses voyageurs pénètrent au cœur même de l’Afrique et la traversent en tout sens. .
Trois continents immenses restent ouverts à l’ambition anglaise : l’Asie, l’Australie, l’Afrique ; elle est plus tentée d’y rétrécir ses conquêtes que de les élargir. Elle se sent comme épouvantée par moments de sa propre grandeur, des efforts qu’elle lui impose. Elle fait trop grande figure dans le monde et peut-être trop petite figure en Europe, et ce contraste ne laisse pas que de l’irriter. Son activité se décourage; ne doit-elle pas tout savoir, être informée de tout, fouiller du regard l’Asie centrale, y suivre les pas de la Russie, connaître
• le secret des sérails, tenir les fils de cent politiques , réprimer des insurrections au bout du monde, courir au secours de tout Anglais qui crie : « Civis romanus sum », apprendre toutes les langues, rendre la justice du Coran comme celle de l’Évangile? Elle exerce une sorte de tutelle, dont les devoirs semblent chaque jour plus écrasants, parce qu’ils sontcliaque jour mieux compris.
Le respect de la vie humaine, de la propriété, est l’objet élémentaire du gouvernement; la force seule peut assurer ce bienfait aux sociétés humaines , qu’elle s’appelle police , ou- qu’elle se nomme armée. L’État, dans un pays donné, a le droit incontestable de réprimer les entreprises faites contre les droits des particuliers; et si un pays se trouve dans un état d’anarchie si misérable que la vie humaine cesse pour ainsi dire d’y avoir aucun prix, on ne sait si l’on peut condamner la nation qui s’en empare et lui donne la paix. L’Angleterre a du moins bien compris les devoirs de ce patronage qu’elle exerce sur tant de races inférieures; elle protège des civilisations renaissantes aussi bien que des civilisations en ruine; si son ingérence parmi tant de races et de peuples divers est considérée comme une injus lice, on peut affirmer que sa grandeur ne peut se passer d’injustice, qu’elle en vit, qu’elle s’en nourrit sans cesse. Tout l’édifice de sa puissance tomberait le jour où elle voudrait appliquer partout
les principes de la pure morale chrétienne; elle apaise sa conscience en se souvenant de ce qu’elle a fait pour l’affranchissement de la race noire. Elle réprimait encore la traite pendant qu’elle faisait des vœux pour le triomphe de la confédération du Sud, dont l’esclavage était la base angulaire. Elle a pour ainsi dire deux génies : l’un qui lui souffle la conquête, la rapine, l’envie, le mépris de tout ce qui n’est pas anglais, la dureté inflexible envers les faibles, les vaincus; l’autre qui lui inspire le respect de la justice, un certain amour de l’humanité, bien plus religieux que tendre, moins inspiré par la compassion que par l’équité.
Ce n’est pas seulement par la force, avec soixante mille soldats anglais, que l’Angleterre aurait pu dans l’Inde retenir sous son empire pendant plus d'un siècle une population de deux cents millions d’habitants. La race anglo-saxonne est une race impériale, une race de commandement. Elle sait remplir toutes les fonctions du gouvernement, approprier partout les moyens au but. Elle n’importe point dans ses dépendances les mœurs politiques et administratives de la métropole. Les lords qui, à Westminster, s’enferment dans le cercle étroit que trace la constitution, deviennent, à Calcutta, comme gouverneurs de l’Inde, des empereurs administratifs, des initiateurs de toutes les réformes; le gouvernement qui, en Angleterre,
s’efface, se réduit autant que possible, qui ne fait que le strict nécessaire et abandonne le plus qu’il peut à l’initiative individuelle, devient dans l’Inde le moteur suprême et universel. Nous trouvons dans celte grande conquête asiatique le type d’un gouvernement paternel, qui ne représente pas un parti arrivé au pouvoir et jouissant d’une puissance éphémère et toujours contestée, mais la force conlinue du progrès administratif et social. Le gouvernement de l’Inde est devenu le type d’une monarchie administrative; la politique, ou du moins ce qu’on entend généralement par ce mot, les luttes parlementaires, les résistances sans cesse opposées à l’action de l’État, l’action de l’éloquence, la propagande de la parole humaine y disparaissent. Ce grand pays est gouverné comme le serait une usine; il est conduit à l’avenir par un despotisme qui n’est point fantasque, personnel, arbitraire, par un despotisme intelligent qui ne se sert de sa force que pour briser les barrières inutiles, les entraves du travail et de la circulation des richesses. L’expérience colossale que le génie européen poursuit en Asie, qu’il a d’abord conduite sans méthode, mais qu’il suit avec des règles de plus en plus sûres, n’a pas encore porté tous ses fruits; on peut à peine deviner quels en seront les résultats; comment se transformeront tant de races armées, comme par une divinité venue d’en haut, des instruments les plus parfaits de la civilisation,
presque au sortir de la barbarie. Rien dans l’histoire ne peut se comparer à ces métamorphoses, ni la conquête d’Alexandre, ni les conquêtes plus solides de Rome, ni les invasions des barbares. L’Asie est un corps trop puissant pour se dissoudre au contact de la civilisation européenne; ses myriades humaines ne disparaîtront pas, comme quelques tribus de Peaux-Rouges ou d’Australiens. Mais ses religions s’ébranleront, ses idées se modifieront, ses races mêmes s’altéreront. L’Angleterre joue aujourd’hui ce grand rôle de perturbateur du monde barbare, qui est échu si longtemps à Rome; elle fait le rebours de l’invasion des barbares; elle est entrée dans un monde barbare et y a introduit son organisation militaire, ses habitudes sociales, ses pratiques commerciales, sa religion, sa hiérarchie aristocratique, tout ce qui constitue sa force et son idéal.
La théorie du gouvernement paternel, du roi tel que le définissaient Bossuet et Fénelon, tel que le souhaitait encore Voltaire, semble aujourd’hui une chimère aux États européens; l’utilité est de plus en plus regardée comme l’excuse et comme la raison d’êtredes gouvernements. Les fidélités à une race, à unefamille,àune personne, à une forme particulière de gouvernement, à une charte écrite et séculaire, tous ces liens antiques se détendent. On rêve une sorte d’État où il n’y ait plus de politique, au sens actuel de ce mot, plus de partis, plus de camps
opposés, enflammés de passions rivales, mais où l’administration devienne la besogne principale d’un gouvernement de raison, protecteur, paisible, fort, qui, n’étant plus occupé à se défendre, puisse s’appliquer entièrement à la solution de tous les problèmes sociaux. Un tel gouvernement peut être indifféremment une monarchie ou une république. Un roi, de même qu’un président, peut n’être plus qu’un rouage suprême dans une puissante machine administrative. La science, le travail patient et muet, l’action, l’esprit novateur, la statistique, l’hygiène, prendront dans ces grands empires administratifs la place tenue aujourd’hui par l’éloquence et par l’intrigue parlementaire. Nous ne comparons pas ici les deux systèmes, le gouvernement des hommes par la parole, et le gouvernement des hommes par la hiérarchie. Ces systèmes s’approprient à des états de civilisation tout différents; mais il est assurément singulier que l’Angleterre puisse les appliquer tous deux, qu’elle les ait poussés, pour ainsi dire, tous deux à leur plus grande perfection. Au fond, elle est toujours fidèle à elle-même , sur les bords du Gange comme sur ceux de la Tamise. La race anglaise est profondément imbue et convaincue de son droit de patronage. Dans l’Inde, l’Anglais patronnedes races, des peuples entiers; il les mène devant lui comme des troupeaux humains, les protégeant contre leurs propres discordes. En An-
gleterre, la classe gouvernante et impériale exerce aussi un droit de patronage. Le mandat du lord, du député des communes, n’a rien de commun avec le mandat impératif des sociétés démagogiques; il n’a pas le caractère étroit du mandat donné à un homme de loi; c’est une mission conférée non-seulement par le hasard de la naissance, ou par celui de l’élection, mais imposée par la fortune, par l’éducation, par toutes les forces accumulées qui élèvent une civilisation. On voit toujours deux partis aux prises; mais les altercations de ces partis ne sont que l’expression des hésitations, des doutes d’une conscience qui cherche son chemin. On n’aperçoit pas l’autorité, parce qu’elle se fait toujours précéder par la persuasion ; mais sous les voiles enchevêtrés des partis, il y a une volonté, une autorité inflexible, multiple, à mille bras, qui entraîne tout le pays.
Tant que l’Angleterre aura en elle-même cette foi robuste, elle continuera à grandir, ou du moins elle saura protéger sa grandeur. Elle n’a presque rien à craindre de l’Europe ; elle s’exagère son péril, quand elle regarde du côté de la Russie ou des États-Unis. Son véritable ennemi est plus près : tout l’édifice de sa puissance est soutenu par quelques idées qui commencent à être menacées; et, l’ajouterai-je? par certaines fictions. Or la démocratie moderne repousse toutes les fictions ou ce qu’elle croit être des fictions : la fiction royale,
la fiction de l’aristocratie héréditaire; elle ne veut plus rien accorder au passé, aux souvenirs; elle mobilise l’humanité, rabaisse tout ce qui s’élève et élève tout ce qui est rabaissé. Elle donne au nombre une souveraineté remuante, impatiente et jalouse ; elle briserait volontiers tous les cadres politiques, consacrés par l’expérience des républiques môme les plus florissantes, pour se délivrer de toute règle, de tout frein. Il n’y.a aucun doute que l’esprit démocratique ne fasse de grands progrès en Angleterre, le nombre y devient à son tour une force politique; mais par une étrange fortune, les passions du plus grand nombre ne sont pas encorq hostiles à ces puissances qui sortent du temps, du passé, qui tiennent la scène politique. Le peuple est comme le chœur qui pleure ou qui triomphe avec les héros de théâtre, qui leur fait sans cesse écho et qui ne songe pas â remplir tout seul la scène. Il croit encore à ses dieux et à ses demi-dieux : il n’est pas égoïste, il laisse vivre quelque chose à côté de lui ; il a besoin d’admiration, d’adoration; il s’oublie dans cette grande apothéose où figure tout ce qu’il s’est accoutumé à vénérer, à aimer, à servir. 11 pourrait prendre la devise des princes de Galles : « Jch dien » ; il sert, non pas certes un homme, une famille, ni quelques hommes ou quelques familles, mais l’invisible, l’universelle Angleterre; il a foi en elle, il admire ce qui ajoute quelque chose à
sa puissance; il l’a faite libre à force d’obéissance, grande à force d’humilité. Jusqu’ici l’aristocratie anglaise a réussi à entretenir ces sentiments ; elle a sans cesse nourri l’imagination populaire de grandeur visible et de grandeur d’imagination; le mot de gentilhomme, qui en France n’a plus qu’un sens matériel, a conservé en Angleterre un sens idéal, et là est peut-être le secret de la permanence étonnante de l’unité anglaise. Comment cette unité si profonde sera-t-elle un jour menacée? L’aristocratie d’argent, qui a commencé à se mêler à l’aristocratie de naissance et qui sans doute finira par la détrôner, sera-t-elle aussi habile, aussi populaire que l’anciennq? Il est permis d’en douter; quand le vrai souverain sera le plus riche, quand les vieilles races seront devenues les vassales des spéculateurs, quand ceux qui donnent leur vie seront remplacés par ceux qui achètent la vie d'aulrui, l’idéal anglais s’obscurcira et finira par s’éteindre. Il n’y aura dans cette île trop peuplée que des producteurs et des consommateurs, des salariés et des salariants; et la religion dés temps nouveaux, le socialisme y trouvera peut-être le plus de martyrs, de fanatiques et de bourreaux. Les niveleurs ne trouveront nulle part autant à détruire. Plus haut l’édifice aura été élevé, plus les ruines tomberont avec fracas. 11 y a tant d’artifice, ou plutôt tant d’art dans la puissance anglaise qu’elle ne peut se sou-
tenir que par une sorte de miracle perpétuel d’abnégation chez les gouvernés, de sagesse, de labeur et de clairvoyance chez les gouvernants. Donnez aux derniers un peu de cette démence que Jupiter envoie à ceux qu’il veut perdre, arrachez les autres à leur lenteur, à leur patience, et les catastrophes suivront les catastrophes. La constitution anglaise est comme une machine savante, où on ne peut briser un seul organe sans que tout soit arrêté. Tout est suspendu à quelques opinions séculaires, enchevêtrées comme les filaments d’une corde; que quelques filaments se déchirent, la corde entière peut rompre et tout se briser à la fois.