CHAPITRE VI
Le parlement a représenté successivement la noblesse militaire et territoriale, la grande bourgeoisie, puis la petite bourgeoisie; aujourd’hui, il représente le peuple entier. Les classes qui vivent de salaires n’y ont pas encore envoyé d’artisans; soit qu’elles croient que leurs intérêts sont assez bien défendus, soit qu’elles cèdent instinctivement au respect qui les incline encore devant l’aristocratie et la richesse ; il n’en est pas moins vrai que la politique anglaise a graduellement changé de caractère depuis cinquante ans, que les questions sociales y ont pris une place de plus en plus importante. La foule, lenombre, la multitude ne sont pas seulement flattés par les tribuns ambitieux, ils sont l’objet de la sollicitude de plus en plus inquiète des hommes d’État. Le législateur a toujours l’œil tourné vers cette grande mer d’hommes qui s’appelle le peuple, observant les moindres rides qu’y dessine le vent, cherchant à deviner quels courants en traversent les obscures pro-
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fondeurs. L'aristocratie anglaise n’a pour le peuple ni haine ni mépris : rien de ce qui appartient à l’humanité anglaise ne lui est étranger. Le lord n’hésite pas à hoxer avec l’ouvrier. Il y a une . sorte d’égalité, créée par la race, par la position insulaire de l’Angleterre, et qui perce à travers les masques et les fictions de la hiérarchie. Les révolutions, déjà anciennes, n’ont guère mis aux prises que des partis aristocratiques; les niveleurs n’ont paru un instant que soiïs Cromwell. Les grands et les petits n’ont jamais été séparés par un fleuve de sang; il n’y a pas, comme en France, des souvenirs ‘ encore récents, qui entretiennent des haines presque sacrées. L’envie n’a pas de traits aigus-, elle n’a jamais brisé le trône sous ses pieds, elle ncu s’est jamais ruée sur les terres, sur les châteaux, en conquérante; l’aristocratie, la richesse noble, se sentant fortes, protégées, hors d’atteinte, sont plus débonnaires; elles exercent leur patronage avec une grandeur plus royale, elles sont plus équitables, plus humaines; elles remplissent tranquillement leur tutelle.
L’Angleterre , gorgée et repue de richesse, fait penser à une grosse chenille qui ronge lentement des feuilles, et n’en laisse que le maigre squelette.
La belle étoffe verte, brillante, luisante au soleil, qui disparaît sans cesse sous la morsure invisible, c’est cette race forte et brave que la civilisation et l’industrie dévorent. Il ne faut point accuser
l’aristocratie ni la bourgeoisie des maux que ’ souffre le peuple anglais ; mais il faudrait s’étonner si, en face de tant de maux, elles n’étaient pas émues de pitié et tourmentées d’un perpétuel souci. Que sont les problèmes constitutionnels, auprès de ce grand problème : faire vivre le peuple? Qu’importent les partis politiques, s’il y a un parti de la faim? L’ouvrier qui mène sa rude vie, ,, sans jamais apercevoir un large pan de ciel bleu, qui voit languir, blêmir sa femme, ses enfants, souffrir les seuls êtres qu’il puisse aimer, songe peu au Conseil privé, aux changements de ministère, aux lords, aux communes, à la constitution.
On a souvent dit que les gouvernements étaient faits pour les peuples, non les peuples pour les gouvernements. L’office du gouvernement est, non sans doute de faire le bonheur des citoyens, mais de diminuer autant que possible les souffrances et les misères de la condition humaine, d’affranchir un peu les corps, les esprits, de ramasser les blessés et les morts sur le champ de bataille de la vie. Il faut toujours se souvenir que cette œuvre fragile et complexe que nous nommons l’État, ne peut se passer en dernière analyse de la vertu et de la bonne volonté de tous, d’un renoncement , d’un sacrifice perpétuel , universel. L’animal sauvage qui vit en chacun de nous, jeté sur la terre avec ses âpres désirs, ses instincts, ses appétits, se fait esclave
d’une loi, serviteur d’un idéal, d’une foi, d’un principe. Plus l’individu doit à la société, plus aussi la société doit à l’individu. L’homme n’approche de la perfection morale que quand il a cessé de penser à soi, quand il s’est donné à sa famille, à ses amitiés, à une doctrine, à une œuvre. Les maximes chrétiennes sont loin, certes, d’avoir pénétré la politique des nations réputées les plus chrétiennes; il ne peut y avoir un détachement absolu dans des classes gouvernantes, dans des partis, chez des hommes d’Etat, des souverains. Mais ceux à qui la naissance, la tradition, la richesse ont donné le gouvernement moral de l’Angleterre ont, de nos jours au moins, une notion assez sévère de leurs devoirs. Le livre, le journal, le sermon remettent sans cesse sous leurs yeux le tableau des drames obscurs de la vie populaire. Il y a dans Dickens, par exemple, une tendresse presque féminine pour tout ce qui est petit, souffreteux, misérable, honteux, pour ceux qui ont faim et soif de bonté, pour les mendiants de bonheur. La charité n’a pas toujours cette douceur, elle est plus souvent rogue, grondeuse et pédagogique; hérissée de chiffres, de statistique, ou enveloppée d’un dogmatisme pesant. Il y a une philanthropie qui n’est plus qu’un métier et qui sert de masque aux ambitions les moins généreuses ; solennelle, fâcheuse, elle cherche à tyranniser l’opinion bien plus qu’à calmer des
maux. Mais ses ridicules mêmes et ses excès démontrent la puissance que l’esprit de charité a conquise dans la société anglaise.
De tout temps cette société a distingué le malheur de la paresse ; elle a reconnu les droits de l’infortune, mais elle a été inflexible pour ceux qui sont encore capables d’un effort. Elle regarde la pauvreté avec tant d’horreur, qu’elle repousse le pauvre volontaire; elle prend à sa charge les vieillards, les infirmes-, mais le mendiant vagabond et valide est traité sans merci, comme un chien qui vague, un déserteur. On ne croit pas à la sainteté de la misère. La mendicité fut un des premiers effets de l’abolition du servage. Sous Richard II, il y a déjà assez de vagabonds pour qu’on défende â tous domestiques ou laboureurs d’aller d’une partie du royaume à l’autre. En même temps on réserve pour les pauvres une partie des fruits et profits de l’Église. L’acte de 15M (Henri VIII) enjoint aux juges de paix, aux maires, aux shérifs, aux officiers municipaux de rechercher les impotents, et de leur donner des licences de mendicité, en leur fixant des limites de parcours. Les mendiants vaillants ( Ballants ) doivent être fouettés, tout nus, jusqu’au sang : « Ils seront menés au marché le plus proche, attachés derrière une charrette, nus et battus avec des fouets à travers la ville jusqu’à ce que leur corps soit saignant par
l’effet du fouet»; (on nepermet la mendicité sans
licence qu’aux étudiants d’Oxford) ; les récidivistes ont l’oreille droite coupée et reçoivent deux fois la bastonnade; ceux qui sont arrêtés une troisième fois ont l’oreille gauche coupée et sont bétonnés. Henri VIII aggrave encore dans le statut de 4536 ces horribles pénalités. La charité privée est refrénée; on enlève les enfants vagabonds dès cinq ans, pour les forcer au travail. La troisième condamnation pour mendicité est jugée comme félonie et condamnée à mort. L’Église jusque-là avait été la grande nourricière des pauvres; en persécutant la misère, c’est elle encore qu’on persécute. Sous Édouard VI, un acte dit « que si un adulte (homme ou femme) capable de travailler refuse de le faire et reste oisif trois jours de suite,
. il sera marqué à la poitrine de la lettre V et adjugé comme esclave, pour deux ans, à quiconque informera contre lui. » Le maître peut passer un anneau de fer au cou, au bras, à la jambe de son esclave.
Cette horrible loi fut promptement révoquée; la /(3 e loi d’Élisabeth devint la base de la législation des pauvres. Cet acte établit le droit des pauvres non valides à l’assistance, confie aux paroisses le soin de la régler. Les mendiants, les vagabonds sont toujours poursuivis avec férocité. Sous Jacques, les vagabonds dangereux (ce sont les magistrats propriétaires qui les jugent) peuvent être marqués à l’épaule : en cas de récidive, on peut les condamner à mourir sans les secours du clergé.
La loi du séjour ( law of seulement) est votée en 1662; elle empêche le travailleur de chercher les marchés du travail. « 11 y a, disait Adam Smith (un siècleaprès), à peine un homme de quarante ansen Angleterre qui n’ait été cruellement opprimé par cette loi. » Les laboureurs restent en fait les serfs de la glèbe. Une loi de George II (17. George II) déclare « qu’une femme qui accouche dans une paroisse qui n’est pas la sienne peut être fouettée en public et condamnée à un emprisonnement de six mois.» Sous George III (32. George III), un acte dit : « qu’aucun juge de paix ne peut donner à un vagabond un laisser-passer, s’il n’a été fouetté ou emprisonné sept jours. » La liberté personnelle reste le privilège des classes propriétaires.
En dépit de ces mesures cruelles, le paupérisme s’étendait comme une plaie sur le pays. La paroisse repoussait les étrangers, les nouveaux venus, mais elle entretenait ses pauvres, auxquels le droit à l’assistance avait enlevé toute pudeur et toute honte. Une charité banale, sans âme, sans choix,, réglementaire, routinière, confondait la misère cynique et l’infortune. L’honneur, la fierté, l’indépendance s'éteignaient dans les classes laborieuses. La paresse recevait une sorte de prime, car l’honnête laboureur se voyait préférer celui qui était en partie payé aux frais de la paroisse. Le sol était cultivé par des pauvres que l’agriculture allait chercher dans leurs asiles. Les revenus
delà terre étaient mangés par la paroisse. En 1853, l’impôt des pauvres s’élevait à 215 millions.
Le mal était si grand qu’on chercha des remèdes : on ût une nouvelle loi des pauvres
en 1834. On essaya de distinguer la vraie misère de la misère hypocrite et volontaire ; on chercha une marque pour les reconnaître ; on obligea les assistés à quitter leur demeure, leur famille, pour entrer dans des sortes de prisons ( workhouses ). Quand une paroisse était trop pauvre pour bâtir et entretenir ces hôpitaux de la misère, on permit à plusieurs paroisses de s’associer, de faire une union. On rencontre souvent en Angleterre ces grandes demeures, en pleine campagne, bâties dans un style gothique bâtard ; ce sont les couvents où le pauvre honteux, séparé des siens, est asservi à un travail humiliant; on l’oblige à éplucher des étoupes, à casser des pierres. Chacun de ces refuges est sous la direction d’un comité de gardiens, qui rendent leurs comptes à un comité central à Londres. La nouvelle loi fut une digue élevée contre le paupérisme ; mais on se relâcha peu à peu de sa rigueur : il est impossible de ne pas donner des secours à domicile ; la charité publique ne peut parquer tous les malheureux dans des prisons ; elle ne peut pas être insensible aux misères les plus respectables, accidentelles, momentanées; déchirer toujours les liens de la famille, les plus tendres, les seuls qui retiennent
certains êtres dans l’espèce humaine. Chacune des 666 prisons charitables du pays sert en même temps d’hôpital. Mais quels hôpitaux! médecins, remèdes, pharmacies, infirmiers, tout est insuffisant. Les maladies graves ne peuvent être bien traitées par un jeune chirurgien ignorant, par une infirmière qui sait à peine lire quelquefois les prescriptions. Le mal de la misère ronge le plus riche pays du monde. On soigne les pauvres malades à domicile quand on ne peut les mettre dans les infirmeries. En 1868, en 1869, la taxe des pauvres a dépassé 250 millions *. Près des trois quarts du produit des taxes locales tombent dans ce gouffre. Il y a en gros 15,000 paroisses en Angle-
1 . Le chiffre total des taxes locales est aujourd’hui d’environ
400 millions de francs.
Taxe des pauvres livres sterling. 11,364,000
Fabriques métropolit. et comités de districts. 1,449,000
Gouvernement local 923,000
Chemins et routes. Sans compter ce qui est
déduit de la taxe des pauvres ' 770,000
Taxe des bourgs • 700,000
Commissions d’amélioration 699,000
Taxes de l’Église . 230,000
Drainage 154,000 ' .
Ville de Londres 109,000
Égouts . ; 70,000
Police des villes. 51,000
Éclairage 41,000
Livres sterling. 16,561,000
terre et dans le pays de Galles. Chacune a deux inspecteurs ( overseers ) qui fixent et reçoivent la ' taxe des pauvres. Cela fait déjà 30,000 employés. Chaque paroisse a au moins un gardien, beaucoup en ont davantage ; ces gardiens reçoivent la taxe des pauvres perçue parles inspecteurs. Ajoutons-y des collecteurs, des assistants, au nombre de 2,000 environ. Il y a au moins 55,000 individus qui sont des agents de l'assistance publique. Si l’on se rappelle que, d’après les derniers recensements, il n’y a en Angleterre que 69,000 fonctionnaires de l’État, on voit que le paupérisme a presque autant de serviteurs que le gouvernement.
La population de l’Angleterre et du pays de Galles était en 1776 de 8 millions et demi d’habitants. Elle est aujourd’hui d’environ 22 millions.. En 1777, la taxe des pauvres était de â3 millions de francs. La population n’a pas tout à fait triplé en un siècle ; le budget de la misère, dans la même période, est devenu six fois plus considérable.
Le 1 er janvier 1872, il y avait dans l’Angleterre et le pays de Galles 981 ,0f»2 pauvres inscrits sur les registres de l’assistance publique; 16 p. 100 des pauvres recevaient les secours dans les établissements charitables, 8à p. 100 à domicile. La liste comprenait : 1° mâles adultes, 39,512 ( able bodiecï) valides, et 150,787 invalides; 2° femmes adultes, lU,2àl valides et 283,616 invalides: 3° enfants au-dessous de 16 ans, 255, (i 04 enfants de parents
bien portants et 84,474 enfants de parents malades; 4° vagabonds, ~3, 378 ; 5° fous, 21,494 hommes, 27,427 femmes, 1,063 enfants. Au 1 er janvier 1871, il y avait 104,619 pauvres de plus que le l ef janvier 1872. Le paupérisme avait donc diminué dans le pays entier dans la proportion d’un dixième.
Rien qu’à Londres, sur une population de 3,250,000 âmes (cens de 1871), il y avait en 1871 en moyenne, suivant les époques de l’année, de 100,000 à 150,000 personnes reçevant des secours à domicile ou dans les asiles de la charité. (A Londres, il n’y a guère qu’un tiers des malheureux qui ne reçoivent pas les secours à domicile; le nombre des adultes y est un peu supérieur au nombre des enfants.) On a signalé une diminution assez graduelle du paupérisme de 1869 à 1872; en comparant le chiffre des pauvres secourus pendant les mêmes semaines de l’année, en 1869 et en 1872, on trouve en 1872 des chiffres moindres de près d’un quart. Ainsi, dans la quatrième semaine d’octobre, on a secouru, en 1869, 133,611 pauvres; enl871, 131,200 pauvres; en 1871, 115, 474pauvres, et en 1872 seulement, 103,208. Les quartiers les plus misérables de Londres sont ceux du district du Sud, Southwark, Lambeth, Greenwich, etc.; puis viennent dans l’échelle de la misère: 1° le district du Nord, Saint-Pancras, Saint-Marylebone, Hackney, Islington ; 2° le district de l’Est, Shoredith, Poplar, Bethnal-Green ; 3° le district du
Centre, Holborn, la Cité, le Strand; 4°le district de l’Ouest, où il n’y a qu’un quartier très-misérable, . Saint-Georges. La marée de la misère est aujourd’hui dans son reflux. Les hommes d’État cherchent dans la statistique des pauvres la plus heureuse confirmation de cette politique de la paix et de la liberté commerciale qui triomphe depuis quelques années.
On peut affirmer qu’à Londres, sur cent habitants, il y a souvent cinq pauvres qui vivent de la charité publique ; il y a dix ans, il n’y en avait que trois. Les sociétés particulières, qui sont innombrables, sociétés hospitalières, religieuses, sociétés pour l’instruction du peuple, etc., dépensent, dans la capitale seulement, 125 millions par an; en y ajoutant l’impôt des pauvres, on arrive pour la capitale à une somme de 175 à 200 millions. En supposant que chaque malheureux, enfant, femme, infirme, vieillard, coûtât 500 francs par an, Londres pourrait donc nourrir ou élever jusqu’à 400,000 misé- - râbles. Mais son immense budget de la charité * est mal administré, passe entre trop de mains et demeure en grande partie stérile. Imaginez cependant une ville où la misère impose à la richesse d’aussi lourds sacrifices ! et Londres est moins une ville qu’une province de briques. Trois millions d’hommes y remuent. Les courbes du grand fleuve boueux, les interminables rues, le réseau des ruelles, des allées, dessinent comme
un grand cancer qui s’étend tous les ans et ronge les jardins, les prés, la verte campagne. Que de voyages ne peut-on pas faire dans ces immenses quartiers populaires, sans jamais les bien connaître ! Partout on revoit les petites maisons de briques noirâtres, monotones, basses, alignées : partout on retrouve, sur le seuil des maisons, dans les rues, des enfants déguenillés; sur ces visages, quelquefois encore frais et parfois déjà flétris, se lit encore une sorte d’insouciance, mais le masque des adultes a pris quelque chose de fatal ; ils portent le poids de la vie d’un air sombre et presque farouche. Leur misère n’est pas un purgatoire, c’est un enfer dont ils ne songent plus à sortir.
Toute capitale est comme un étau qui presse des êtres vivants et en exprime la souffrance. Londres pourtant n’est pas celle où la mortalité soit la plus grande; loin de là. La mer salubre vient chaque jour balayer ses immondices. Mais l’ouvrier , le pauvre n’a pas de logis décent : le home , dont l’Angleterre se fait une gloire, l’oasis domestique, le doux asile de la famille, il ne le connaît point. L’enfant vit dehors, il joue dans la boue noire, il a pour spectacles les rixes, les batailles de l’ivresse ; la nuit, on lui fait un coin dans un lit commun, il se chauffe contre ses frères, ses sœurs. Il grandit : il apprend la politique sur les placards des journaux ; il reçoit l’écho des grands procès,
des crimes, des catastrophes, des guerres, des batailles. Le soleil intérieur de la jeunesse l’échauffe; s’il aime, s’il ramasse une fleur éclose près de lui sur son fumier humain, où vont aller les nouveaux époux ? dans quelque maison déjà gorgée d’habitants; on payera fort cher pour une chambre nue, un vieux lit. Là s’abriteront les tristes amours, les joies d’un jour et les longu.es douleurs ; viennent les enfants, et il n’y aura bientôt plus de place. 11 faudra chercher quelque autre asile-, il y a une hiérarchie dans la misère. La présence des enfants discrédite une maison ; quand les agents des propriétaires expulsent les familles trop nombreuses, il faut qu’elles émigrent dans des quartiers plus mal famés.
Au plus bas degré, on trouve le quartier irlandais : une fois conquise par les Celtes, une rue leur appartient pour toujours ; elle sera évitée par tous ceux que n’y jette pas l’inexorable nécessité ; l’Irlandais seul se jette gaiement dans ces repaires, où retentissent les gaietés bestiales, les fureurs de l’ivresse, indécente, cynique, drapée de haillons. Il payera deux schellings et demi par semaine le droit d’y occuper une chambre avec sa femme et ses enfants; le plancher pourri pose sur la terre humide ; les vitres brisées sont closes avec du papier; la pluie filtre partout; la petite cour, commune à cinq ou six familles, est un fumier; mais la paresse s’ébat à l’aise dans cette atmosphère
fétide et ce communisme hideux ; on dirait que l'Irlandais ne sait pas souffrir.
La majorité des familles d’artisans de la métropole n’a qu’une chambre ; un petit nombre en a deux ; l’aristocratie ouvrière en a trois. Les loyers sont de trois à huit schellings par semaine. On fait rarement crédit au delà de deux semaines. Une promenade dans Londres ouvre à tout moment des perspectives sur des cours, des allées sombres où grouillent, surtout le soir, des foules déguenillées et lugubres. La jaune lumière du gaz qui remue au vent d’ouest humide éclaire des visages rêveurs et touchés de je ne sais quelle indélébile tristesse. Çà et là, quelles fleurs charmantes dans cette sombre végétation humaine, quels traits purs, nobles et doux, empreints de grâce enfantine et chrétienne ! Quels sombres visages aussi, flétris, usés, sculptés par la rude main du destin 1 Les maisons sinistres ressemblent à des tombeaux qui seraient remplis de vivants. Le logement des ouvriers est devenu, dans une aussi vaste capitale, une question d’importance suprême. Si l’on ne * trouve à la résoudre, l’artisan risque de retomber, en pleine civilisation, dans la barbarie. A Londres, la loi gêne l’industrie. Comment construire de bonnes maisons, quand on ne peut acheter le terrain en nue propriété et quand la maison bâtie appartient, à l’expiration du bail, au propriétaire? Les maisons ne sont que des tentes. En Écosse, on
a depuis longtemps obligé les lords de manoir à abdiquer leurs privilèges et les villes s’y sont bâties à la faveur de baux qui créent en réalité des freeholds, soumis seulement à une rente. La philanthropie ne peut seule résoudre un tel problème. Il faut changer le milieu si l’on veut changer les hommes. Ce n’est pas assez de bâtir des écoles, car toute l’éducation ne s’y fait pas. Il y a un enseignement de chaque instant dans les sensations qui entourent l’enfance. Les briques noircies, les murs ne suintent pas seulement l’humidité, ils suintent des idées, une morale, une religion.
En dépit de tout, l’homme du peuple aime Londres ; la fourmilière vivante, le grand fleuve fier, couvert de mâts, le dôme immense de Saint- Paul trônant sur la Cité, l’oubli que donnent les yeux, les flambantes lumières du gaz, les cris, la foule pressée, les spectacles, les visions fugitives de la richesse, de la beauté, qui embellissent les capitales. On ne l’attire pas facilement loin de ce pôle. Il donnera pour une place en ce grand monde bruyant le cinquième, le quart de son salaire. Avec la même somme il aurait, dans le Lancashire, le Yorkshire, un petit cottage. Il est encore la victime du détaillant, du logeur ; les idées nouvelles d’association, de coopération, qui ont amélioré le sort des ouvriers dans les districts manufacturiers, n’ont pas encore transformé Londres. Le peuple y est matériellement moins
le Peuple, questions sociales. 295
heureux, mais il vit d’une vie plus intense, par l’esprit, par l’imagination, dans ce noir infini de Londres.
L’industrie tire sa puissance de l’organisation, de la division du travail ; elle cherche toujours à diminuer les frais généraux, à concentrer, à agglomérer ses forces. Aussi est-ce dans les districts industriels qu’il faut chercher le type du véritable ouvrier. Les régiments du travail sont organisés en brigades, en divisions, en armées. L’individu disparaît, l’âme étouffe, les mœurs s'avilissent. Le capital s’empare de l’enfant lui-même. Avant l’acte de sir Robert Peel sur l’apprentissage, les manu- . facturiers demandaient des enfants aux paroisses, à la maison des pauvres, à la métropole. Pour sept ans, ils devenaient esclaves ; on ne les corrigeait qu’avec le fouet. Sur cent femmes, dans les districts ouvriers, on en trouvera quatre-vingts qui ne savent pas tenir une aiguille ; les vêtements tombent en lambeaux, car il n’y a personne qui puisse les raccommoder. Tel ouvrier qui reçoit un gros salaire n’a pas honte de traîner la livrée crasseuse, béante, d’une misère sordide. La moitié des enfants ne porte pas de bas. 11 y a une multi-
m ANGLETERRE POLITIQUE ET SOCIALE,
tude d’ouvriers qui ne possèdent que deux chemises. Les tempêtes les plus violentes et les assauts les plus frénétiques du vent n’agitent pas la mer au-dessous d'une certaine profondeur : c’est ainsi qu’il y a une Angleterre souterraine où ne passe aucun courant moral, aucune brise religieuse. Au milieu de l’Angleterre protestante, de conscience morbide, tourmentée de piété, l’ouvrier du Nord, celui de Sheffield, par exemple, est un vrai païen ; non pas un païen sceptique, aimable, sensuel, mais sauvage, grossier. Son idéal est un salaire élevé, qui lui permette de boire, de manger davantage, de rester en repos trois jours de la semaine. Ileslintelligentpourtant, hardi, dur, sans remords, bestial. Les femmes de Sheffield jurent sans cesse. Elles ne connaissent pas la prostitution ; celle-ci est remplacée par la débauche universelle, sans pudeur, sans vergogne. Le mariage débute souvent par le concubinage. Des jeunes ûlles accouchent à quatorze ans. Les mâles, les femelles se prennent, s’abandonnent, se cherchent après les lourds repas dans les rêves fatigués de l’ivresse.
Les ouvriers du Lancashire ont quelque culture, quelque humanité; dans le StalTordshire vit une race plus rude ; à Newcastle, dans toutes les mines du Nord, on sent je ne sais quel esprit sauvage. Les caractères ont la trempe du fer.
Errez le soir dans les rues de Glasgow, et vous aurez sous les yeux les maux que traîne après soi
l’industrie moderne. Ce qu’on voit semble un rêve! partout des enfants demi couverts de haillons traînants, sans couleur, des femmes aux pieds nus, aux jambes nues. La beauté naturelle de la race est effacée, et comme salie. Les traits sont avilis, usés-, les yeux hardis, impudiques. Partout s’ouvrent les portes des palais du gin où, sous le gaz flamboyant, hommes, femmes se pressent debout devant les comptoirs où sans cesse on verse les liqueurs spiritueuses. On s’enivre sans se reposer. Cà et là, des spectacles grossiers attirent la foule mouvante, noire, hébétée ; figures de cire, enluminures criardes. La prostitution est maîtresse des rues, une prostitution qui a des haillons pour oripeaux, du charbon pour fard. Sur les grandes rues s’ouvrent de distance en distance des allées, des couloirs obscurs. On y voit remuer, si loin que perce le regard, des formes humaines. Que se passe-t-il en ces repaires? Nulle part, même dans les quartiers les plus pauvres de Liverpool, je n’ai vu la race plus abâtardie; parmi les enfants du pavé, que de figures livides, de petits corps maigres, pliés, tordus; que de femelles horribles, aux fronts bas, aux yeux ternes, flétries, desséchées! Glasgow, qui reçoit les eaux pures et abondantes du lac Katrine, essaye de nettoyer ses étables humaines; mais quelles sources morales pourraient purifier les âmes? Faut-il donc que la civilisation reproduise la barbarie! Faut-il que le nuage de charbon
soit un voile opaque de misère et d’ignorance pour des millions d’êtres humains! Aux anciens serfs de la glèbe restait le ciel, la vue des collines, des forêts, des champs, l’air frais et pur, cette nature qui parle si doucement au cœur de l’homme que ceux mêmes que la fortune a comblés y reviennent toujours comme à la maîtresse la plus tendre. Aux serfs de l’industrie, que restet-il entre les murs de brique et de pierre de leur prison? Les hommes jeunes, énergiques, peuvent fuir, émigrer, défier l’univers; les enfants, les jeunes filles, restent livrés au monstre, victimes sans force et sans volonté. Aussi rien n’est plus pitoyable que le sort de l'enfance dans les grandes villes manufacturières; l’État leur doit une incessante protection et il faut rendre cette justice à l’Angleterre qu’elle a triomphé, en faveur de l’enfance, de ses instincts, si contraires à toute législation qui règle le travail.
Le système industriel produit des maux auxquels un cœur généreux ne peut rester insensible; l’industrie est devenue une bataille entre les nations. Il faut produire, produire beaucoup, à bon marché. Il faut diminuer les frais généraux, ce qui oblige à réunir de grandes fourmilières d’hommes, où l’individu disparaît, où il n’est plus qu’un mécanisme, un rouage. La vie entière s’use dans une terrible monotonie; la grandeur, la richesse de la nation ne doivent pas éblouir les
yeux au point qu’ils ne puissent plus apercevoir l’humble instrument de cette grandeur et de cette richesse.
Il n’y a point de maux sans remède dans les pays où souffle un vent de liberté, où l’àme chrétienne sort des liens grossiers de la chair, et ne se repaît pas uniquement d’orgueil terrestre. La pitié, la bonté sont un dernier luxe, une jouissance raffinée, mêlée de remords, de doutes terribles. La charité devient une sorte d’excitant pour des esprits qui ont goûté et usé toutes les émotions. L’Anglais, riche, tout-puissant, heureux ou qui semble heureux, ne craint pas le contact salissant de la misère, il ne fuit pas la vue de la mort ou de tant de vies qui ressemblent à des supplices. On pourrait presque dire que le mal, le vice, le crime, l’impur, l’horrible, l’attirent. Il ne veut rien ignorer-, il sait que l’acier ne perd pas sa trempe dans la boue. 11 ne vit pas seulement de fictions, à des étages inaccessibles; il vit sur terre et « rien d’humain ne lui est étranger 1 ».
La charité n’est pas seulement mise en action par la foi chrétienne et par une curiosité presque morbide. L’économie politique, après avoir fait la
I. C’est chose remarquable que l’art, en Angleterre, ne dédaigne pas l’ouvrier, la pauvreté. Les romanciers (madame Gaskell, George Elliott, Dickens, Charles Read) s’intéressent aux amours du pauvre ; ils savent peindre les idylles de la mine, de l’usine et de l’atelier.
théorie de la production, a fini par découvrir que de tous les produils, le plus important, c’est encore l’homme; que l’instrument de travaille plus pfécieux, c’est l’ouvrier. Les questions sociales, celles qui touchent au salaire, à l’organisation et à l’emploi de l’épargne, à l’éducation du peuple, aux logements des ouvriers, à leur hygiène, à leur bien-être, sont devenues les grandes questions qui occupent le plus ses hommes d’État; ce seront sans doute celles qui dans toute l’Europe rempliront la fin du dix-neuvième siècle. Celui-là n’a plus le droit de se dire un politique, qui en méconnaît la redoutable importance.
Comme on fait toujours en Angleterre, on procède sans parti pris, sans système. L’action législative ne porte jamais que sur des questions limitées. Le sort des jeunes apprentis soulève -t- il l'indignation générale? le parlement vote une loi pour régler le travail des enfants dans les manufactures. Un autre jour, on s’occupera des maisons où l’on loge la nuit; de la salubrité des maisons ouvrières; des caisses d’épargne annexes aux bureaux de postes, où l’ouvrier porte ses petites économies. Le pouvoir législatif ne touche jamais que d’une main timide et discrète aux transactions privées ; il ne se mêle point d’organiser le travail, il se contente de réformer des abus criants. L’industrie, aveugle souvent et rapace, élude volontiers ses actes, elle repousse toute in-
quisition; se débat contre toute ingérence, en matières de mines, de machines à vapeur, etc. Mais l’industrie intelligente finit par ouvrir l’oreille à ceux qui lui conseillent d’assurer la sécurité et le bien-être de l’ouvrier, d’obtenir une main-d’œuvre plus intelligente par l’éducation, par un repos suffisant, par la création d’institutions qui attachent le travailleur à un groupe, à un centre, à un foyer. Ce que l’humanité conseille, l’intérêt de l’ordre l’exigera d’autant plus impérieusement, que le peuple sera armé de droits plus étendus.
Deux principes se sont glissés presque en même temps dans la législation, contradictoires en apparence : la liberté absolue du commerce et la protection donnée au travail. L’école économique n’a pas protesté moins vivement, au début, contre l’ingérence du parlement dans les conditions du travail, que les tories n’ont lutté contre la suppression des lois protectionnistes. Aujourd’hui pourtant, les plus endurcis sont obligés de reconnaître que la réforme de Cobden et de ses amis a versé en Angleterre une masse incroyable de capitaux. L’industrie se résigne aussi à voir le parlement légiférer sur les heures du travail, sur le travail des enfants, créer des inspecteurs des mines, des machines, etc. Elle se contente de ne pas laisser l’inspection dégénérer en tyrannie *.
I. Il n’y avait en 1871 que 12 inspecteurs pour 3,162 mines de charbon, occupant 360,874 ouvriers, adultes et enfants, qui
L’enfance surtout est prQtégée. En 1832, des commissaires pouvaient écrire que « les enfants employés dans les principales branches de l’industrie dans Je royaume travaillaient le même nombre d’heures que les adultes »; enfants et adultes donnaient alors de quatorze à quinze heures, de nuit ou de jour. L’enfant devenait, de fait, esclave à six ans, quelquefois à cinq. L’acte de 1833 mit ûn à ce régime barbare; il fut interdit d’employer des enfants au-dessous de neuf ans. En 18/j7, on fit un pas de plus, on fixa un maximum de dix heures de travail par jour pour les enfants et les femmes. Cette loi, depuis 1867, s’applique à toutes les usines sans exception. Le commerce, l’industrie ont-ils souffert de ces restrictions? Depuis vingt-cinq ans la population ouvrière est devenue plus saine, plus robuste, partant plus intelligente. On ne se souvientplusque Robert Peel, alors encore tory, que des amis du peuple, comme Joseph Hume, que beaucoup de radicaux, ont fait opposition au bill a des dix heures ».
Pendant qu’on cessait de protéger le travail agricole, on commençait à protéger le travail industriel; inconséquence seulement apparente, car
ont extrait, pendant l’année, 112,875,725 tonnes de charbon. Le chiffre des accidents dans ces mines est, en moyenne, de 1,000. L’utilité des inspecteurs est démontrée par le fait que ce chiffre n’est pas accru depuis quelques années, bien que le rendement des mines ait doublé.
en donnant le pain à bon marché à l’enfant de l’ouvrier, on lui permettait aussi de grandir, de respirer, de devenir un homme.
Il n’y a pas de loi sur le travail des adultes ; mais de fait et en usant de la liberté de coalition, les ouvriers ont partout réduit leur journée à dix heures; tout travail supplémentaire doit se payer à part. En ce moment, on se remue, on s’efforce de limiter la journée de travail au chiffre de neuf heures. On veut aussi empêcher que les enfants entrent dans les usines avant l’âge de treize ans. Le parlement protège l’enfant, la femme ; les hommes se protègent eux-mêmes. Ils ont trouvé une arme, en dehors de la loi, dans l’exercice du droit d’association.
Le parlement avait déchiré les vieux statuts qui réglaient les conditions de l’apprentissage dans les divers métiers, qui permettaient aux villes de renvoyer les ouvriers qui n’avaient pas été apprentis dans l’enceinte de leurs murailles, qui autorisaient les magistrats locaux à fixer pendant leur session des échelles de salaire. Le travail est affranchi de ces entraves; mais les associations ouvrières sont revenues par des détours au principe abandonné de la protection; seulement, elles cherchent à conférer aux salariés les privilèges autrefois possédés par les patrons. Elles aspirent à régler les salaires, les conditions du travail et de l’apprentissage. Leur esprit étroit et jaloux s’est
porté, dans beaucoup de cas, à d’horribles extrémités. Les comités des unions, gouvernements tyranniques, irresponsables, ont eu constamment recours à l’intimidation, à la menace envers les ouvriers réfractaires ; ils n’ont pas toujours reculé devant le crime 1 .
L’enquête parlementaire ouverte en 1 867 à Sheffield a révélé des faits épouvantables; elle a montré un monde inconnu, où régnent la terreur et la vengeance. On a vu Broadhead, le secrétaire d’une petite union de cent cinquante membres, défendant pendant vingt ans le monopole de son association par les crimes les plus odieux.
Mais la liberté des coalitions n’a pas souffert de ces révélations. On a pensé, avec raison, qu’il valait mieux que les unions ouvrières fussent des sociétés libres que des sociétés secrètes. Non-seulement les ouvriers peuvent se coaliser pour obtenir de meilleurs salaires, mais ils peuvent confier leurs intérêts à des comités permanents, créer un budget pour les grèves; ils donnent une partie de leur épargne à l’union, trois, quatre pence, jusqu’à un schelling par semaine. Ce n’est pas seulement le terrorisme qui grossit le chiffre des unions. L’expérience démontre que ces associations sont d’autant plus nombreuses dans un métier, que ce rnétierest plus prospère. L’ouvrier sent instinctivement
1. Lire les Associations ouvrières, par M. le comte do Paris.
qpe, seul, il n'est rien : son travail lui donne le pain quotidien; l’union lui donne autre chose, l’espérance, le sentiment qu’il fait partie d’une force sociale, quelque chose de l’esprit qui anime le soldat dans une armée. Sa fierté est relevée; il ne se sent plus retenu par un poids invincible aux profondeurs où il passe sa vie.
Rendons cette justice à l’ouvrier anglais : il n’abuse pas trop de ses droits nouveaux. Il sait attendre. Il n’a jamais, nouveau Samson, dans un ■ jour de féroce désespoir, ébranlé les colonnes f du temple pour le faire écrouler sur ses propres épaules. Il ne sépare. poinCson sort de la destinée nationale, ses intérêts des intérêts du pays. 11 conserve, dans ses souffrances, je ne sais quel respect touchant pour tout^ce qui représente à ses yeux la patrie. Il n’est pas soldat; mais s’il ne paye pas au pays l’impôt du sang, il lui donne sa longue patience, son obéissance aux lois, sa résignation. v 11 fait penser à ces mineurs contents d’aller chercher au fond de la terre les métaux qui doivent briller au ciel, ou à ces spectateurs candides qui, aux plus mauvaises places d’un théâtre, jouissent pourtant des splendeurs de la scène. Pour quel’An-
gleterre soit riche et libre, il donnera sa vie. Toute révolution est une sorte d’usurpation; l’Anglais déteste les usurpateurs, les grandeurs de hasard, les idoles creuses; l’ouvrier, plus qu’un autre, est accoutumé à une certaine proportion entre l’effort et le résultat accompli; il ne connaît pas le hasard; son existence est réglée, monotone, sans écarts. 11 y a une certaine lenteur jusque dans ses plaisirs. On l’observe, les jours de fêle, dans les grands parcs ouverts au peuple; le plaisir, alourdi par l’ivresse, célèbre dans ces Arcadies une kermesse indolente et paisible. L’ouvrier, seul, couché par terre, souvent fixe le sol pendant des heures entières. Le repos lui tient lieu de bonheur.
Une grande passion peut remuer les foules :
mais dans les réunions publiques, même en plein vent, dans les carrefours, sur les places, l’enthousiasme, la colère, se règlent, se disciplinent. 11 y a de l’ordre dans le désordre. La corde qui vibre le plus vite est celle de la justice : tout ce qui ressemble à l’oppression touche la multitude; mais on ne l’émeut pas beaucoup quand on ne parle qu’à son envie; l’ôme populaire n’est pas hantée par le souvenir de triomphes récents, de victoires sanglantes remportées par la force et la terreur sur les lois, d’outrages mortels faits à toutes les grandeurs terrestres. L’ouvrier n’a point de Marseillaise, de chant d’insulte à l’Europe, à la royauté, à l’Église; point de symboles, de bonnet
phrygien, de drapeau rouge. Il ne voit des ennemis, des étrangers, ni dans dans le noble, ni dans le prêtre. Il gronde quelquefois, rarement il menace. II est resté assez près de la nature ; n’ayant jamais été soldat, il ne connaît d’autre arme que ses robustes mains. Il est brutal, sans être cruel. Ses instincts sont naturellement droits : ils n’ont pas encore été aiguisés, affinés, pervertis par les sophismes et les flatteries démagogiques, par une littérature menteuse. Ceux qui se font ses apôtres, ses guides, ont été jusqu’ici moins poussés vers lui par l’ambition que par l’esprit de charité. Les souffrances des malheureux, des pauvres, des humbles, leur sont un remords et non pas un thème de révolte. Ils cherchent à servir le peuple plus qu’à en faire leur serviteur.
Si l’on cherchait à résumer les principes de la législation sociale de l’Angleterre moderne, on verrait que l’État a, dans une certaine mesure, rompu avec les théories qui veulent faire sortir tout progrès du principe d’utilité, et de l’intérêt bien entendu. Les parlements n’ont pas eu autant de foi que les économistes dans la clairvoyance des chefs d’industrie, des capitalistes ; ils n’ont pas attendu que la protection des enfants, des femmes, que la santé des ouvriers, qu’une meilleure hygiène sortissent, comme un fruit mûr, de la prévoyance et de l’intelligence des producteurs. Ils ont fait comme ces ennemis de la mendicité qui ne peu-
If
vent-fermer leur main en face d’un visage éploré.
Personne aujourd’hui ne conteste plus que l’État doive une protection active, incessante, à l’enfance ; qu’il faut la disputer à l’ignorance, au vice, à une industrie âpre, avide. La nation a des droits sur l’enfant. On aménage les forêts; on peut bien aménager l’humanité, ne pas couper les forces, les intelligences grandissantes, par le pied. L’État civilisé doit chercher à donner à l’enfant autre chose quecequiest nécessaire à sa fibre musculaire, que l’eau, l’air et le pain ; il doit l’élçver, si le père ne peut le faire; lui donner le premier, le plus précieux instrument de travail, le moyen de s’instruire. Ce grand problème de l’éducation populaire, longtemps oublié et méprisé par les parlements, ne l’a jamais été par les Églises. Plus de la moitié des enfants qui apprennent à lire doivent encore ce bienfait à la vieille Église nationale; les sectes ont aussi leurs écoles. L’État ne s’est pas encore fait lui-même pédagogue : il arrive dans les écoles comme un inspecteur, la bourse à la main, prêt à donner des subventions à ceux qui ont les meilleurs méthodes, qui font le plus d’efforts.
Pour ce qui est des adultes, l’État croit faire assez en leur laissant, pleine et entière, la liberté redoutable des coalitions. Il n’intervient dans le domaine de l’industrie que pour défendre la vie humaine contre l’imprudence et l’incurie ; il ne
protège pas le travail, il n’en règle point les rapports avec le capital. Les classes ouvrières ont obtenu de l’État tout ce qu’il peut donner : le libre échange, qui leur permet de se nourrir au meilleur marché possible; la liberté de coalition, qui leur permet de régler leurs salaires sur les bénéfices du capital. L’esprit d’association, la science, doivent faire le reste. Les machines, que les ouvriers ignorants ont longtemps regardées comme des ennemis, sont des auxiliaires muets. A Nottingham, les machines qui font les dentelles sont conduites par des ouvriers qui gagnent de 50 à 60 schellings par semaine; malgré ces salaires élevés, Nottingham chasse du marché les pauvres dentellières des Flandres. A tout progrès mécanique correspond une augmentation de salaire ; car la machine plus savante a besoin d’un guide » plus intelligent. Dans les filatures de coton , une machine qui employait deux hommes payés
18 schellings la semaine a été remplacée par une autre qui n’emploie qu’un ouvrier, qui se paye de 25 à 30 schellings. Au commencement du siècle, un ouvrier de filature ordinaire gagnait en moyenne 4 schellings et demi par semaine; aujourd’hui, dans le travail plein, il gagne au moins 10 schellings ej, demi, mais il arrive aisément à
19 schellings; la femme a 10 schellings; un garçon reçoit 7 schellings, une fille 5.
Dans les districts où l’ouvrier n’est pas nomade,
l'association rend la vie plus facile. On est arrivé à fournir au ûlateur une nourriture substantielle et saine pour cinq ou six schetlings par semaine: ajoutez-en deux pour le loyer, deux pour le blanchissage et le vêtement, il ne donne ainsi que 10 à 12 schellings pour le nécessaire; il reste aux bons ouvriers 10, 12, 15 schellings par semaine pour l’épargne. Il ne faut pas dédaigner ces menus détails, ces chiffres si humbles. Le taux du salaire, l’emploi de ce salaire, c’est toute la vie du travailleur, c’est aussi la ruine ou la grandeur d’une civilisation. L’esprit d’organisation, qui s’est épuisé d’abord dans la production des richesses, doit s’ingénier maintenant à améliorer le sort des producteurs. Il faut que la ville ouvrière soit bâtie, chauffée, éélairée, nettoyée, drainée comme une usine. La vie devient forcément presque conventuelle. La cuisine se fait chimie; le budget domestique devient une part d’un grand budget. La famille disparaitra-t-elle dans cette grande communauté d’efforts? Un peu de bien-être, la décence des vêtements et des demeures, l’épargne modeste qui grossit entre des mains protectrices, serviront au contraire de ciment à la famille. Un pâle rayon d’humble bonheur suffit à une race imaginative, « the mind is its own place ; » l’esprit se sert à luimême de théâtre, a dit Milton. Les passions qui font la famille n’ont tant de profondeur et d’empire que parce qu’elles nous dérobent par
moment le monde extérieur et nous cachent la pauvreté de nos destinées.
Le plus terrible ennemi de l’ouvrier anglais, c’est l’ivresse. Il est difficile de prêcher la tempérance à des hommes dont la vie est si rude, qu’ils sont sans cesse enclins à chercher l’oubli. L’Anglais n’a pas besoin d’une ivresse complète : il n’a pas les boissons qui la procurent, légère, folle, ou terrible ; sa bière le nourrit en même temps qu’elle le stimule; elle lui donne une sorte de torpeur étrange, qui lui enlève rarement toute sa raison; elle enveloppe son cerveau d’un brouillard, que traversent les rêves, les fantômes.
L’Angleterre a consommé annuellement en moyenne, depuis 1869, pour 112 millions sterling de stimulants, boissons alcooliques, thé, café (les boissons alcooliques entrent pour la plus large proportion dans ce chiffre). Elle a bu pour h 50 millions st. en quatre ans, et n’a dépensé que 51 millions st. pouracheter du coton. Mettons à 85 livres par an (33 schellings par semaine) le salaire d’un ouvrier, voici en gros son budget : 40 livres pour la nourriture, 7 pour le logement, 20 pour le feu, la lumière, le vêtement, les récréations, 18 pour la boisson et le tabac.
Les taxes sur les stimulants rendent 39 mill.st. par an; c’est presque la moitié du budget. Les ouvriers payent sans le savoir, sous cette forme, une taxe du revenu bien plus élevée que les capitalistes.
On sent bien je ne sais quoi d’artificiel dans ce nouveau inonde industriel que le temps moderne voit naître. N’y a-t-il pas quelque chose d’étrange et presque de monstrueux dans les nouvelles ambitions que la science a déchaînées? C’est en Angleterre que se tissent les étoffes que portent des millions d’hommes dans la Chine et au Japon ; ce pays s’est fait l’usine de l’univers; il a une fièvre, une furie de travail. Il ne peut conquérir tout le monde, mais il veut le rendre tributaire; il souffle aux peuples les plus lointains des besoins, des appétences qu'ils ne connaissaient pas. Il apprend à l’Indou rêveur le prix du temps ; sa pensée parcourt toutes les longitudes en quelques instants.
Il s’impose mille tâches inutiles. Ce labeur insatiable n’est-il qu’une forme nouvelle de la lutte fatale et perpétuelle des nations ? ou quelque idéal nouveau de société doit-il sortir quelque jour de tant d’efforts, de peines et d’entreprises? L’homme asservit aujourd’hui la matière, mais en môme temps il lui est trop asservi. Peut-être il réussira quelque jour à faire la part plus égale entre le labeur et le bonheur, entre le devoir et la liberté.
Le paysan, le travailleur des champs n’est qu’un ouvrier en Angleterre. Il n’est jamais propriétaire; il n’a ni champs, ni maison; il loue ses r bras aux fermiers, au tenancier. Le vrai servage a disparu en Angleterre dès la fin du xvi e siècle; le seigneur alors vivait sur son domaine ( demesne land ) entouré de tenanciers libres et de vilains, inscrits au rôle de la cour du manoir, qui, avec le temps, devinrent eux-mêmes des propriétaires, assujettis seulement aux règles de cette cour. Audessous des tenanciers ou des propriétaires, il y eut toujours des paysans, vivant sur des terres, dans des maisons qui ne leur appartenaient pas. On peut douter que le paysan qu’on rencontre aujourd’hui diffère beaucoup de celui des siècles der^ niers. Son corps est robuste, épais, carré; ses mouvements sont lents, ses yeux rêveurs, vagues, et doux comme ceux des grands bœufs ; ses pieds semblent tenir à la terre. Fouetté de la pluie fine et du vent, il grandit sur les sillons, comme un arbre. On ne lit point de pensée, d’inquiétude, d’agitation sur son visage sans expression. Le gros fermier, qui est un industriel et qui traite la terre en chimiste, regarde ses paysans comme des ma-
chines, plus maladroites, plus coûteuses que les machines de bois et de fer-, il les appelle des mains (hands); il s’occupe peu de leur tête, de leur cœur. La vie du paysan commence dans les prés, entre les haies, au milieu des animaux; elle s’écoule, monotone et régulière comme le retour des saisons; il meurt d’ordinaire dans le refuge des < pauvres. Sous le ciel humide et doux de l’Angleterre,' vivant au grand air, vêtu de laine, il contracte peu de maladies; mais la pluie lui donne des rhumatismes, et pendant la vieillesse il en souffre cruellement. De bonne heure, ses membres se roidissent, se nouent.
D’un comté à l’autre, les salaires agricoles varient : dans le Nord, dans le Lancashire, le Yorkshire, les salaires élevés de l’industrie ont fait hausser ceux de l’agriculture. Le paysan de ces comtés, né sur une terre de batailles, énergique, intelligent, d’esprit plus aigu, plus indépendant, ne subirait point un sort aussi misérable que le lourd habitant du Devonshire. Dans le Yorkshire, les salaires sont de 13 schellings par semaine, et pendant la moisson, les fenaisons, ils montent à 15, 20 schellings et au delà. Le fermier loue aux ouvriers agricoles un cottage, avec un petit carré de terre pour quatre livres par an. Dans beaucoup de comtés, on trouve une moyenne de 12 schellings par semaine ; mais ce chiffre ne donne pas une idée suffisamment exacte de la condition du paysan;
* il faut, pour établir son budget, ajouter à quarante cinq semaines à 1 2 scheHings quatre semaines de moisson à 20schellings, troissemaines de fenaison au même prix, la bière donnée en nature ou représentée par de l’argent. La femme peut donner aussi quelques semaines de travail à la ferme ou dans les champs pendant huit à douze semaines; le garçon donne quarante-cinq semaines à 2 schellings et demi, quatre semaines de moisson à 5 schellings, trois semaines de fenaison à 3 schellings. Si l'homme est un charretier ou un vacher, il a 2 schellings de plus par semaine. Pour compléter le budget, il faut tenir compte de ce que l’on nomme les « privilèges de la paroisse» ; un coin de terre ( allotment ) est alloti au paysan; la moitié du produit de ce champ en paye le loyer; Fautre moilié lui reste en nature ou en argent. Le droit de glanage apporte aussi une petite part dans ce budget qui monte en somme environ à 56 livres (lti 00 francs) *.
11 y a une raison puissante qui empêche l’élévation des salaires agricoles, c’est la loi sur les pauvres et le droit à l’assistance mis en pratique depuis des siècles dans les campagnes. Les paysans
1. Un famille, composée d’un homme, une femme, six enfants non adultes, dépense environ 15 schellings par semaine pour le pain, le fromage, le beurre, l’école, le blanchissage, le thé, le sucre; vienneut, en outre, les vêtements, la boisson, les dépenses accessoires.
se sont habitués à être des pauvres ; quand leur salaire devient insuffisant, quand ils ont une trop nombreuse famille, ils mendient les secours des paroisses, des unions; plus les salaires sont bas, plus la taxe des pauvres s’élève, et réciproquement. Les propriétaires, obéissant à d’égoïstes instincts, aiment mieux ajouter, sous forme de secours, un supplément indirect aux salaires, que de payer le travail plus cher. L’ouvrier agricole n’est pas à proprement parler libre de porter ses bras où il lui plaît, de marchander, de traiter avec le maître du sol : il est retenu par une force secrète, il a toujours peur de la misère et il sait que c’est le maître du sol qui distribue les secours. L’ouvrier industriel, à la faveur des coalitions, arrive à traiter d’égal à égal avec les manufacturiers , et il débat les conditions de son travail monotone et défini. Mais que peuvent les paysans? Récemment, dans quelques comtés, on les a vus pour la première fois tenter de se coaliser. Ils vivent toutefois isolés, les uns loin des autres. Vont-ils se réunir, comme les anciens huguenots, dans le désert, entendre des discours aux carrefours des routes, aux rayons delà lune? Ces vies humbles, éparses, tiennent de trop près à la terre ; les passions, les ardeurs qui suivent les grandes foules, ne sortent point des champs silencieux. Et que demanderont les paysans? Comment formuleront-ils leurs prétentions ? Parleront-ils des heures de travail? leur tra-
vail a l’incertitude môme dep saisons; il s’arrête, s’accélère, sans cesse varie. Après les jours de hâte, de peine, de travail interrompu, viennent les jours indolents, qui n’amènent aucune fatigue. Les salaires aussi sont variables d’un bout à l’autre de l’année. Il semble donc bien plus difficile aux ouvriers agricoles qu’aux ouvriers ordinaires de se coaliser, de faire avec le capital des traités de paix, bien nets, bien clairs.
Par la force des choses, dès que le paysan n’est pas propriétaire du champ qu’il cultive, il devient une sorte de domestique, presque de serf. Son vrai maître n’est plus le propriétaire du sol ; c’est le simple tenancier. Sa place est-elle meilleure que dans l’organisation patriarcale des temps passés? Le fermier est un maître pressé, âpre, inquiet, souvent un étranger, un nomade. Le paysan ne connaît plus, ne -voit plus que de loin le propriétaire ; il subit la loi d’un homme que l’intérêt seul attache à la terre. Il est le serf d’un domaine plutôt que d’une famille. La pauvreté l’enchaîne aussi puissamment que la reconnaissance, l’affection héréditaire pour une race, l’admiration naïve et féodale. Son foyer est étroit, triste, sombre l’hiver, trop éloigné souvent des champs où il travaille. Il ne faut pas s’étonner si les campagnes se dépeuplent au profit des villes; tout centre industriel ou minier agit comme une pompe aspirante sur la population. Dans le Lan-
cashire et le Yorkshiçe, on manque souvent de bras. C’est dans les comtés du Sud, où il y a le moins d’industrie, que les paysans sont le plus malheureux. Les salaires n’augmentent dans les campagnes que lorsque l’industrie fait concurrence à l’agriculture. Le fermier est lui-méme contraint de devenir industriel, la vapeur remplaçant les vieilles charrues, les semeurs, les faucilles. Le paysage anglais, dans certains comtés, commence à s’altérer; les champs sont immenses ; il faut abattre une partie de ces haies qui formaient un long réseau fleuri sur la campagne. Les grands ormes séculaires tombent avec les haies. Le charmant désordre des enclos, des longues murailles vertes, qui à tout pas forme un tableau, est - menacé par la monotonie. On n’aperçoit presque plus d’hommes, de maisons ; il semble qu’on erre dans un désert cultivé ; -la terre est comme un jardin sans jardinier.
L’émigration menace aussi la terre anglaise. Il ''est surprenant qu’elle soit aujourd’hui si lente dans les campagnes; le paysan anglais, qui ne possède rien, deviendrait aisément nomade; son ignorance seule l’enchaîne. On a vu en Allemagne que le mouvement de l’émigration ne s’accélère que lorsqu’il est activé par les sollicitations extérieures, les secours, les avances de parents, d’amis déjà prospères sur la terre étrangère. L’Allemand, menacé du service militaire, sobre, économe, s’em-
barque à Hambourg ; il va en Pensylvanie, dans l’Illinois, le Missouri, au Brésil, partout où on l’appelle, où il trouve une sorte de petite patrie. Il ne paraît pas que rien de semblable se passe encore pour les familles de paysans anglais. La terre les tient; elle les possède, s’ils ne la possèdent pas. Ils sont trop pauvres pour aisément émigrer, trop ignorants même pour connaître toutes ces Angteterres lointaines où vont seulement les ouvriers les plus intelligents, les fermiers les plus hardis. Ils n’ont pas assez de besoins, de désirs, d’ambition. On se demande ce que deviendrait l’Angleterre si la fièvre de l’émigration gagnait les campagnes. N’est-elle pas faite par la nature pour porter des prés plutôt que des champs ? Les vents la mouillent sans cesse ; les bœufs au dos allongé, les chevaux en liberté aiment à errer dans ses herbages. La vigne n’y peut venir, ni lesplantesqui demandent les longues chaleurs. Terre de pâtres, plutôt que de laboureurs, elle peut donner de la viande, elle doit acheter des céréales. Elle a besoin de la paix, d’une longue paix qui favorise ces libres échanges. La verte Irlande, que l’Océan baigne de ses vapeurs, ne peut redevenir heureuse qu’en se dépeuplant encore. La froide Écosse a des landes sans fin, que nulle patience ne peut rendre fertiles. On peut faire violence à la nature; mais à la longue elle reprend toujours ses , droits.
L’Angleterre n’est pas naturellement un pays de petite propriété. A côté des grands herbages, elle doit porter de vastes champs, fertilisés par la culture intensive. Le paysan, qui dans la Gaule est l’habitant-type, ne le sera jamais dans la Grande- Bretagne ; il ne met pas sa marque sur la législation, sur l’histoire nationale. L’esprit des grandes villes, des grands ports, reste l’esprit dominant. Les progrès de l’instruction publique dans les campagnes auront sans doute pour effet de dégoûter de son sort le paysan, aujourd’hui résigné; le Saxon musculeux, lourd et patient, deviendra plus semblable à l’ouvrier bilieux ; il fuira la destinée qu’il subit aujourd’hui comme on subit le vent ou la pluie. Il fera payer ses services plus cher aux riches possesseurs de la terre. On ne peut guère supposer qu’il en devienne jamais propriétaire. On peut changer les lois de succession et les impôts, mais on ne voit pas comment on peut empêcher le capital anglais, toujours grandissant, enflé sans cesse par les conquêtes de l’industrie, par les tributs du monde entier, de se jeter sur la terre anglaise ; ce sera toujours sa proie la plus chère, la parure la plus enviée de la richesse. Les ouvriers des villes, devenus une puissance redoutable dans l’État, peuvent, dans un moment de ferveur révolutionnaire, porter des coups violents à la constitution anglaise, à l’aristocratie, au capital; mais ils n’ont aucun intérêt à confisquer la terre. Ils
vivent loin d’elle, leur âme est ailleurs. Ils ont des passions citadines, ils restent serrés les uns contre les autres, ne connaissent pas les jouissances de la possession solitaire, de l’isolement; ils ont besoin de vie commune, de bruit.
Il y a sans doute entre le sol et les limitations , ' de la propriété une relation* secrète que les lois peuvent gêner, mais qui tôt ou tard se révèle. En France même, où les lois favorisent si puissamment la constitution de la petite propriété, on voit sans cesse se refaire, se ressouder en quelque sorte la grande propriété, partout où elle se prête le mieux à la grande culture. L’agriculture ne saurait échapper.aux lois de l’industrie ; elle n’est pas soustraite aux règles qui gouvernent les capitaux, la production et la circulation des richesses.
On ne comprend pas la petite propriété dans les forêts, ni la grande dans les vignobles. La législation ne peut pas changer grand’chose à certaines harmonies naturelles.
Il n’y a plus, pour ainsi dire, de problèmes poli* tiques à résoudre en Angleterre. Le gouvernement parlementaire y a été établi depuis si longtemps, qu’il fonctionne^comme^une machine bien graissée qui ne faitjjpresque pas de bruit. Les problèmes sociaux sont aujourd’hui les plus importants. L’esprit anglais, si novateur en même temps que si conservateur, ne les nie, ni ne les méprise.
Il les aborde sans parti pris. Il n’y a personne
qui méconnaisse les droits du travail, qui refuse aux salariés la faculté de chercher à hausser le salaire.
Que ces salariés unissent leurs efforts, quoi de plus naturel 1 Le moyen âge avait les guildes-, pourquoi les ouvriers n’auraient-t-ils pas leurs unions? Ces associations sont-elles devenues assez puissantes pour fixer le taux des salaires? non : ce chiffre est réglé par la concurrence de ceux qui mettent le capital en œuvre. Tout ce que font les unions, c’est de précipiter un peu la hausse des salaires, quand cette hausse est dans la nature des choses, de retarder un peu la baisse, quand la baisse est nécessaire. Ce petit avantage est compensé par les frais d’organisation des unions et par ceux des grèves. L’ouvrier paye une sorte d’impôt permanent en échange duquel il obtient un peu plus tôt une élévation de salaire, que l’état général du commerce rendait inévitable, ou il retarde une diminution également fatale.
Beaucoup d’ouvriers espèrent que les unions auront pour résultat de créer l’uniformité des salaires. C’est une erreur. Dans l’industrie du bâtiment, 90,000 ouvriers étaient membres des unions en 1 870, et pourtant les salaires des maçons variaient de h pence 1/2 à 7 pence 3/8 par heure, ceux des poseurs de brique fie l\ pence 1/2 à 8 pence, ceux des charpentiers de h pence 5/8 à 8 pence 1/2. L’union ouvrière, en réalité, n’opère que comme
ces volants qui, dans les usines, s’opposent aux changements trop prompts de vitesse.
L’industrie anglaise, qui a des ambitions grandioses, ne vit pas de maigres profits, elle ne cherche pas à tirer ses bénéfices d’une rémunération insuffisante du producteur. Le capital vise surtout le consommateur, il prend plutôt parti pour le travailleur; pendant les crises, il s’impose souvent de grands sacrifices ; il traverse sans murmurer les années maigres, espérant le retour des années grasses. Les grèves agricoles ne deviendront donc sans doute jamais bien redoutables, et les grèves industrielles elles-mêmes n’ont pas encore pris le caractère révolutionnaire. Elles ne sont qu’un mécanisme grossier qui opère maladroitement et au prix de grandes douleurs, ce que l’industrie éclairée «doit tendre à faire spontanément.