Dialectique transcendantale, § 531, trad. Tissot
« Si on la pose, dit-il, tout ce qui arrive suppose un état antérieur auquel il succède inévitablement suivant une règle. Mais cet état antérieur doit lui-même être quelque chose qui soit arrivé (survenu dans le temps, puisqu'il n'était pas auparavant), parce que, s'il avait toujours été, sa conséquence aussi n'aurait pas un jour commencé d'être, mais aurait toujours été. Par conséquent, la causalité de la cause par laquelle quelque chose arrive suppose elle-même quelque chose d'arriré, qui suppose, à son tour, suivant la loi de la nature, un état précédent et sa causalité ; mais cet état en suppose de même un autre antérieur et ainsi de suite. »
Que répondre à cette argumentation ? Faut-il donc croire (ju'en toute rigueur la nécessité soit le vrai ? Tout autre est notre pensée. Pas plus que rinfini mathématique, entouré de tant de réserves et amoindri par tant de limitations, n*esl rinfini pur, la nécessité physique, comme lui relative, n*est la nécessité véritable,
— Cependant, va-t-on penser, il n'est plus pour un partisan de la spontanéité d'issue visible.
— Dans le phénomène, oui, si l'on y reste ; mais pourquoi vouloir y rester ? Pourquoi se priver d'une distinction nécessaire entre la réalité et l'apparence, quand cette distinction, surtout, nous a déjà fourni la claire solution de problèmes semblables ?
Expliquons-nous :
Que tout apparaisse déterminé dans une série naturelle au moment où, achevée, on l'observe du dehors, nul ne saurait y contredire, et sur ce point la thèse déterministe est sans réplique ; mais qu'on veuille bien y réfléchir. Il est dans la série, ainsi observée, deux modes de détermination possibles pour chaque terme ; un terme quelconque, en ^//^^ p^uiy ou avoir été déterminé du dehors, ou s'être déterminé lui-même^, et il est clair que dans le second cas toutes les (ois qu'il se produit, cest une spontanéité réelle qui se cache sous le voile d'une nécessité apparente.
1. Voir le chapitre intitulé : « Les notions Indispensables au problème », p. 164 et suiv.
En d'autres termes, si l'on suppose que, dans le déroulement d'une série naturelle, se soit glissé un terme spontané, on suppose, en même temps, qu'il s'y est fait luimême sa place, et que la dépense de l'énergie déployée est toute à son compte. De là une coupure, semble-t-il, dans le nécessaire ; mais, ne nous y trompons pas, cette coupure se trouve, à chaque instant, aussitôt masquée que produite, parce que tout degré d'énergie a son expression et que c'est cette expression seule qui apparaît. Nous avions déjà fait pressentir dans les prolégomènes de ce chapitre la solution que nous croyons pouvoir proposer ici. Libre ou déterminé, disiohs-nous, l'acte, dès qu'il est posé, appartient au mécanisme ; posé, en effet, il est achevé, et achevé, il s'immobilise, pour devenir, sans plus ni moins, tel ou tel.
Cette distinction peut paraît subtile, mais tant que le réel devra différer de l'apparence, elle sera, nous ne craignons pas de l'affirmer, fondée sur un principe inexpugnable.
Rendons cette vérité sensible à l'aide du théorème suivant :
Soit, dans la série a, b, c, d, c,... r, s, i, u, v, x, y, z, un phénomène s, et posons que ce phénomène soit le conséquent de r.
Si la série est nécessaire, r suffit à la position de s, et lorsque r paraîtra, s devra paraître également.
Mais il peut se faire qu'au moment où paraît r, une faculté non sensible, désir peut-être ou vouloir, avec ce que l'un ou l'autre enveloppe d'énergie, produise ou concoure à produire un phénomène qui sera dès lors autre que s, et qu'on pourra désigner par la lettre s\ En ce cas, s' résultera partiellement ou tout entier du facteur nouveau, et ses conséquents ou effets se prolongeront, non plus en f, u, u, x, y, z, mais en f, u*, v\ x\ y\ z*.
En fait, s', lié maintenant à V u* v\.. comme un antécédent à la suite naturelle de ses conséquents, n'est plus lié comme il Tétait tout à l'heure à son antécédent r. Entre r et s\ il existe maintenant une marge ; l'intervalle, en quelque sorte, s'est dilaté.
Et rien ne s'explique mieux : r devrait appeler s ; s'il
appelle s', c'est parce qu'un nouveau facteur invisible est intervenu pour le former.
Mais, du dehors, que puis-je voir de ce qui vient de se passer ? r m'apparaît suivi de s\ et, comme je n'aperçois pas le surcroît d'énergie qui explique tout, je ne puis croire, au premier abord, qu'une chose, c'est que r a tout ce qu'il faut pour produire s'.
Et à supposer qu'une invisij:)le énergie doive se tendre pour produire un acte s', différent de s, je me dis à moimême, avant d'y avoir regardé de plus près, qu'il faut que cette tension soit un fait acquis dès que r est posé, et que, par suite, elle fasse partie intégrante de r lorsque se produit son acte. Il semble, dans ces conditions, que r plus la tension de l'énergie additionnelle n'est en définitive que r tout court, r possédant, lorsqu'il fait passer un conséquent dans les faits, une énergie qui lui appartient déjà en propre, et qu'on ne saurait arbitrairement détacher de lui.
On le voit, toute l'argumentation des partisans de la nécessité tient dans cette formule : Si r a produit s\ c'est que r se trouvait monté au niveau nécessaire pour Je produire.
Mais voilà précisément où est Terreur ; r n'est pas, ainsi que le ferait croire une observation de surface, monté d'avance au niveau de son conséquent ; il se monte luimême, il se hausse tout seul à ce niveau, grâce à l'addition d'être qui lui est prêtée du dedans et qui le meut i.
Il est clair, si cette analyse est exacte, que l'objection envisage tout à un point de vue purement statique. Pour elle, la poussée complémentaire d'énergie qu'a produite l'action d'un désir ou d'une volonté est escomptée à l'avance et posée, pour ainsi dire, a priori.
Une telle conception est-elle exacte, et peut-on dire qu'elle répond à la vérité des faits ? L'observation la moins atten-
1. A chaque moment, objecte-t-on, je ne puis être que ce que je suis. Soit, mais je ûe suis pas seulement ce que m'ont fait les circonstances ; je suis ce que je me suis fait moi-même, ce que l'elïort mVa donné, ce qu'il me donne encore au moment précis où l'acte qui le fixe apparaît dans le temps.
C'est ce que nous essayerons d'établir plus tard à propos de la liijerté.
tive, si elle est impartiale, la dément. On parle de quantum acquis d'embjée. Formule inexacte et purement illusoire î Le quantum dont on parle est si peu inhérent à Tessence du terme auquel il s'ajoute, qu'il risque de ne jamais voir le jour. Il est imprévisible, en effet, et, jusqu'au dernier instant, il peut ou se. refuser ou se doimer. On ne saurait donc compter sur lui, parce que c'est instantanément qu'il s'insère dans la chaîne des phénomènes, et qu'il n'est posé enfin qu'au moment précis où il se pose.
Il est aisé de voir, à présent, où est le vice de l'argument déterministe cité plus haut. Pour expliquer un état quelconque, on croit nécessaire de l'attribuer toulours et tout entier à un état prédéterminé du dehors. Or, c'est cette attribution, due à une analyse incomplète, que nous nous refuserons toujours à accepter.
Voici, on s'en souvient, l'argument de la Critique : Si le fait que je constate en ce moment vient d'arriver, il faul qu'il soit arrivé avant lui, pour l'expliquer, un fait qui auparavant n'était pas, parce que, s'il avait toujours été. sa conséquence n'eût pas, comme le veut l'hypothèse même, commencé d'ôtre.
Nous n'y contredisons pas assurément ; mais quel est donc l'antécédent dont on parle et qu'on suppose pour expliquer le conséquent d'où l*on est parti ? Une raison extérieure à ce conséquent ? Soit ; on peut très bien et très naturellement l'imaginer ; mais n'esf-il donc, au delà de cette hypothèse, rien de possible ? et n'avons-nous pas établi, dès le début de ce chapitre, qu'un état peut résulter aussi bien du dedans que du dehors ? La détermination de soi par soi, redisons-le, est encore une détermination, et. du dehors cette détermination nest qu*un fait. S'il en est ainsi, un fait a toujours pour s'expliquer deux raisons possibles : la poussée des circonstances, ou l'appel intérieur du désir ; et, dans ce dernier cas, plus fréquent qu'on ne l'imaiîine, il est bien inutile de poursuivre à l'infini la raison du fait ; cette raison est sous la main ; elle se suffit ; elle suffît même au commencement d'une série.