‹ L'Angleterre telle qu'elle estChapitre 16 sur 29 · Voir p. 164 et suiv · texte numérisé non relu

Voir p. 164 et suiv

Tel est le théorème que nous opposons à rargumenl déterministe. S'il est fondé, l'antinomie est virtuellement résolue, parce que, dans le domaine du fait accompli, toujours déterminé, rien ne gêne plus la science, et que, dans celui de l'action, toujours souple, rien ne s'oppose plus au libre déploiement de l'énergie.

On se demandera peut-être, si nous ne nous flattons pas d'espérances trop hautes, et si nous ne sommes pas dupes < l'une illusion. Il se peut, dira-t-on, que les énergies qu'on croit apercevoir multiples à travers des séries phénoménales, ne soient, en définitive, que des produits, et ne représentent que ce que peut donner mécaniquement la rencontre de divers courants de phénomènes. Ces courants, en se rencontrant, s'additionnent ; et ils produisent, en s'aditionnant un surcroît d*e{{et dont la cause partiellement nous échappe. 11 n'en faut pas davantage pour que, sans plus de réflexion, nous en fassions honneur à un pouvoir de spontanéité autonome.

Le schème suivant rendra plus sensible et plus précise l'objection qui nous est faite.

Soit une série A B formée des termes successifs r, s, f, u, v, x, etc., et déviée en V de la direction qu'elle eût dû suivre sans l'accident qui a infléchi son cours. Quel est donc cet accident, et comment l'expliquer? Pour le déterministe, comme pour nous, il résulte de l'action combinée de deux facteurs ; pour tous deux aussi, l'un de ces facteurs est l'antécédent u ; mais comment déterminer l'autre ? Sur ce point les divergences s'accusent, et l'on se sépare.

C'est la spontanéité, croyons-noùs, qui, dans ce cas, comme dans les cas innombrables de déviations analogues, descend dans le nécessaire et vient modifier l'œuvre de la

nature. Pour le déterministe, au contraire, tout s'explique par des mouvements de phénomènes, tout se règle par les principes d'une géométrie intérieure qui fait penser au parallélogramme des forces. Il y a déviation au point v ; c'est qu'au point v aboutit toute une file d'antécédents et de conséquents invisibles i, en qui se résout l'acte que, tout à l'heure, nous appelions spontané. Cet acte, sans doute, apparaît dans le champ de la conscience, mais ce n'est qu'à la façon d'un résultat, et les raisons de ce résultat vont s'échelonnant sans fin dans un passé où elles plongent, de plus en plus indistinctes, et où elles s'effacent enfin d'un effacement absolu.

Est-il besoin de faire observer qu'une telle conception est pleine de contradictions latentes ?• Elle n'a d'appui, en vérité, ni dans la conscience, dont elle suspecte le clair témoignage, ni dans la raison, dont elle méconnaît les lois essentielles. Et puis, que de complications n'engendre4-elle pas ? A quel inextricable écheveau de causes n'a-t-elle pas recours pour expliquer les moindres effets ? Le principe dont s'inspire le déterminisme est, on l'avouera, tout le contraire du principe d'économie. Quoi, ce geste rapide, que je me commande et que je crois mien, vient de l'infini ! Alais, en même temps que lui, combien d'autres se produisent ! Autant d'actes semblables, autant de séries, et, autant de séries, autant d'impossibilités, puisque leurs commencements sont inconcevables. Veut-on que ces séries soient parallèles ? Alors, plus de rencontre, plus de groupement ; le monde s'échappe à lui-môme en sa multiplicité éparse et rigide. Préfère-t-on qu'elles déclinent comme les atomes, et se rejoignent? L'imagination maintenant s'effraie du nombre des combinaisons nécessaires à l'effet qu'on vise. Ne faudra-t-il pas, pour aboutir, multiplier l'infinité des séries par l'infinité des déviations ?

Un écrivain de l'ancienne Rome, homme d'esprit, et railleur agréable des astrologues de son temps, s'étonnait, en une de ses plus jolies pages, qu'il suffît « de la vie d'un

1. Ce sont ces termes problématiques que nous avons représentés, dans la figure ci-dessus, sous la forme de la ligne pointillée A'r.

mortel pour mettre en mouvement tous les Dieux ^ ». Les spéculations que nous critiquons sont plus graves sans doute, les théories plus rigoureuses ; raison de plus pour leur demander comment elles s'accommodent d'une telle disproportion de moyens à fin. Se peut-il, par exemple, que tant de mouvements précis et concertés aient eu lieu dès les premiers jours de l'humanité ou même du monde pour amener quoi ? Des actes sans signification et sans portée : quelque signe de tête, quelque clignement d'yeux, un pas en avant ou en arrière, tous mouvements que je crois pourtant vouloir, et que, malgré tout, je m'attribue. Il était donc écrit et décidé d'une décision qui a traversé les âges, qu'à date fixe et en une portion prédéterminée de l'espace, se produiraient ces faits minuscules. Quelle extraordinaire dépense de moyens ! Quelle étonnante longueur de parturition, pourrait-on dire, et quel pauvre enfantement !

On pense bien que notre intention n'est point ici de condamner ou même de déprécier la poursuite méthodique des causes, et nous ne saurions faire fi de ces longues « chaînes de raisons » dont s'éprenait, dès les années de sa jeunesse, le génie tout géométrique de notre Descartes. Mais autre chose est la science, et autre chose la spéculation dans le réel. L'entendement veut et doit vouloir qu'en ses recherches nul antécédent sensible ne soit négligé ; c'est qu'il im porte au plus haut point qu'avant toute vue d'ensemble, aucune lacune ne subsiste dans le recensement des raisons phénoménales ; mais la raison, qui se meut dans l'absolu et se donne pour objet l'action elle-même, ne saurait se satisfaire des antécédents ; elle va droit à l'invisible spontanéité : et n'admettra, en aucun cas, qu'une série puisse équivaloir, ainsi que le veut le déterminisme, à la plus petite parcelle fie force ou de vie, à la moindre manifestation du désir ou du vouloir.

Une fois de plus, la comparaison ne s'impose-t-elle pas entre l'antinomie actuelle et les antinomies qui précèdent? .^ous le règne de la nécessité, comme dans le milieu de

Page 1