‹ L'Angleterre telle qu'elle estChapitre 22 sur 29 · LE VOULOIR · texte numérisé non relu

LE VOULOIR

Entrons dans le vif du problème.

Si Ton peut prouver que le vouloir est, en même temps que le tout de l'acte spontané, le fond même de l'acte libre, la thèse que nous entendons soutenir est établie, et Tunilé originelle des deux grandes formes de l'activité dans la na ture et dans l'homme défie, semble-t-il, toute contestation.

Or une telle démonstration est non seulement possible, mais facile. Il est aisé de voir, en effet, que, placé entre l'aspiration rationnelle et l'attrait sensible, qui composent avec lui ce qu'on pourrait appeler V organisme de la liberté, le vouloir, par voie de pénétration progressive, fait peu à peu la conquête de tout ce qui n'a pas sa propre essence, de tout ce qui, près de lui, n'est pas absolument et rigoureusement lui.

Double, dans ce but, est. son action.

// tend d'abord à dominer de son autorité les tendances auxiliaires qu'il recette au second plan, puis il achève son œuvre en y faisant pénétrer sa propre unité. Là, véritablement, est son triomphe. L'organisme intérieur une fois unifié, l'unité du vouloir, en dépit d'activités étrangères, devient

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possible, et c'est cette unité même, on va le voir, qui, pré sente à la liherté comme à la spontanéité, fait de Tune et de l'autre, sur un terrain à la vérité différent, les deux modes d'une même action.

Qu'en premier lieu la volonté domine à la fois la raison et l'appétit, c'est ce dont il est aisé de s'apercevoir au premier regard.

On s'imagine quelquefois que la volonté et les pouvoirs associés à son uuvrç ont, dans Tacte total de liberté, même vrait bien vile que la difficulté créée à l'origine ,par l'opporeprésenter (ous trois sur un même plan. C'est là une erreur, et le penseur qui risquerait semblable hypothèse s'apercevrait bien vite que la difficulté créée à l'origine, par l'opposition des tendances fondamentales, ne fait que s'aggraver si l'on intro luit dans le problème un élément nouveau el sans autorit(; sur les autres ^. Conmnent, en effet, s'il ne les domine, cet «ilément pourrait-il les concilier ? Dès qu'on peut croire qu'il ne s'impose pas, dès qu'on estime que ses droits ne dépasseiil pas ceux des tendances auxquelles il se trouve associé, ce n est plus un trait d'union qu'il apporte, c'est un obtacle nouveau qu'il dresse devant tout essai de solution.

En fait, l.j simple tendance est au vouloir qui la domine, ce qu'est, en un corps organisé, une fonction particulière à la fonction dirigeante. Il faut que cette dernière soit partout maîtresse ; il faut, pour agir sur les fonctions qu'elle doit gouverner, (ju'elle les tienne toutes en sa dépendance, et se superpose^ si j'ose dire, exactement, sans vide ni lacune, à leur ensemble.

Et c'est parce qu'il se superpose ainsi à des tendances naturellement divergentes, que le vouloir les rapproche et les unifie.

Un rapide examen des faits nous en convaincra.

1. Nous a\<.ris critiqué plus haut l'hypothèse d'une simple dualité de facteurs peur expliquer l'acte Ubre ; nous voulons montrer ici qu'un troisième facfeur est nécessaire, mais serait insuffisant s'il ne se subordonnait p;is les facteurs qui coopèrent avec lui.

Analyse de l'acte libre.

Quelle est, dans Tacte libre, la fonction précise du vouloir ? Il doit, venons-nous de dire, dominer de son autorité les fonctions auxiliaires. S'il en est ainsi, c'est à lui de les embrasser d'un regard, puis de subordonner, selon les cas, l'une à l'autre. Comparaison et choix^ tels sont, à un instant quelconque, les deux éléments de son acte.

Il compare d'abord, et il faut qu'il compare, parce que chaque facteur, au moment où on l'envisage, s'est fait une place telle ou telle dans l'organisme constitutif de là liberté ; il choisit, parce que l'acte qu'on pose libre ne le serait plus s'il n'aboutissait à la préférence ou au choix.

Or comparaison et choix impliquent une unité qui compare et qui choisit, et cette unité est elle-même, dans l'acte libre aussi bien que dans l'acte spontané, celle que lui confère le vouloir.

Mais pénétrons plus avant dans l'analyse et rapprochonsnous encore des faits.

Au moment où va se poser l'acte libre, l'inclination rationnelle possède, par répétition d'actes qui lui sont conformes, et conséquemment par condensation de vouloir, un degré précis et positif d'énergie ; de même l'appétit sensible apparaît, eu égard aux circonstances, plus ou moins développé : plus, si la raison l'est moins ; moins, si la raison l'est davantage. Ces deux facteurs sont en raison inverse l'un de l'autre, et il faudrait le rappeler, si l'on nous faisait une objection de la constance de l'énergie dans le monde.

En attendant, il n'est nullement douteux que le premier souci de la volonté intelligente doive être de se rendre compte d'un état de choses qu'elle a pu contribuer elle-même à créer, et qu'elle peut modifier à son gré d'un instant à l'autre. Et rien ne lui sera plus facile. Il faut bien comprendre, en effet, que, dans l'hypothèse que nous faisons, il n'y a pas seulement action du vouloir sur les tendances, mais

pénétration intime des tendances par le vouloir. Le vouloir est donc présent tout entier à chacune des parties de l'organisme mental, et, présent, il ne peut pas ne pas prendre conscience des fonctions qu'il enveloppe et qu'il pénètre ; il aperçoit leurs limites, mesure leur degré de tension, démêle même avec une précision sufEsante l'acte que va entraîner, s'il n'intervient, le surplus d'énergie localisé dans l'un des deux grands ordres de tendances. On conçoit maintenant qu'à ce surplus réponde un déiaul dans l'ordre des tendances contraires, et il en résulte, si l'on compare les deux mouvements opposés, une di[{érence qui traduit, à elle seule, l'acte complexe soumis à notre examen. C'est cette diflérence dont le vouloir a le sentiment ; c'est du vouloir, à son tour, que la différence tient tout ce qu'elle possède d'unité. Il est donc clair qu'avant même que la volonté soit intervenue pour s'affirmer, elle a réduit à un fait unique l'ensemble des circonstances qui ont concouru à le produire. C'est qu'elle a besoin de ce fait pour se déployer elle-même, c'est qu'il faut savoir quel degré de résistance elle va rencontrer pour lui proportionner, s'il le faut, l'effort à faire.

Qu'on le comprenne bien : le besoin d'unifier dans de telles conditions n'est qu'un simple moyen pour le vouloir. Si le vouloir, en effet, se sent instinctivement porté à mesurer l'énergie du vouloir contraire, c'est qu'il doit lui opposer, le cas échéant, une énergie non seulement égale, mais, s'il se peut, supérieure.

Jusqu'ici cependant, l'unité du vouloir n'est encore que supposée ou induite, et l'on peut dire que aon opération seule a permis de l'entrevoir. Où elle s'accuse d'elle-même et se produit en pleine lumière, c'est quand l'acte d'évaluation posé, la force, cédant enfin à l'appel intérieur, entre en scène et se déploie. A ce moment précis, la liberté se fait jour; à ce moment, dis-je, et à ce moment seul, car auparavant l'acte n'est pas, et posé, il ne peut plus apparaître que nécessaire.

Voyons donc ce qui se passe quand le commandement de la volonté s'est fait entendre aux puissances sur lesquelles s'exerce son action. Celles-ci, il n'y a qu'un moment, trai-

talent avec elle d*égal à égal et, opposant la réaction à Taction, faisaient entrer leurs tendances respectives dans un équilibre commun. Tout maintenant a changé de face et des rapports inattendus ont surgi : ici, tel mouvement s'interrompt ; là tel autre commence, créé, dirait-on, de toutes pièces. Ce serait le désordre même, si Ton ne sentait au travers de ces changements l'action d'une pensée unique ou, pour mieux dire, la poussée d'un vouloir autonome à qui tout désormais est subordonné. Plus de coopération à présent, ni de concours, et, par suite aussi, plus de résultante. C'est que la résultante se calcule et qu'il vient d'entrer dans l'acte un élément imprévu et incalculable. Qu'il se montre, il suffît, tout ce qui précède est non avenu, ou devient autre. On peut donc, si l'on y regarde d'un peu près, noter ce fait indéniable à la fois et caital : dès que les désirs contraires ont reçu dans la conscience humaine l'ordre du vouloir, on les voit céder peu à peu et se rejeter comme d'eux-mêmes au second plan. D'abord intérieurs à l'acte qu'ils concouraient à produire et dont ils faisaient partie intégrante, ils en sortent maintenant comme s'ils voulaient s'exclure de sa libre essence, et n'apparaissent plus, derrière lui et dans le passé, qu'à titre de conditions, et de conditions encore inadéquates à l'explication des faits.

Tel est, en son autonomie, le pouvoir que le sens intime nous révèle. Chaque fois qu'il lui plaît de se dégager des circonstances et du milieu, il montre ce qu'il est, centre profond de la personne, énergie vive du moi. Oui, l'être qui, dans le fond de ma pensée, se nomme moi, n'est autre que le vouloir indéfectible et toujours présent qui constitue à lui seul ce qui m'appartient en propre dans l'existence. Ce vouloir, sans doute, semble souvent s'oublier lui-même, et l'on dirait que son activité est coupée de longs sommeils, mais, dès qu'il s'y résout, il sait se reprendre et imposer à la multiplicité confuse des appétits et des passions la loi de sa toute-puissante unité.

On dit souvent que la conscience pose le moi. Ce n'est là qu'une demi-vérité. Il serait plus juste de dire qu'elle le reconnaît, parce que, logiquement au moins, le moi la pré-

cède. Le moi est déjà là, en effet, lorsque la conscience l'afBrme ; il est là, en sa nature propre et son individuelle énergie ; c'est le vouloir qui ne relève que de lui-même et explique tout sans que rien l'explique.

Disons mieux : l'idée du moi, en sa généralité, paraît toujours envelopper quelque chose d'abstrait; le vouloir, lui, lorsqu'il s'afBrme, s'afïirme comme actuel et comme présent. Quel est le sens de cette distinction ? On va répétant toujours que, dans l'acte libre, la lutte est entre l'homme et l'animal. Formule bien imprécise. Sans doute, ce qui est en nous passion est purement animal, mais ce qui est pure raison, est plus qu'humain. La raison met donc devant nos yeux et propose à nos efforts, non l'homme actuel, mais l'homme idéale non l'homme d'aujourd'hui, mais celui de demain ; or cet homme-là nous domine, et l'on peut dire qu'il est autant audessus de l'homme vrai que l'appétit est au-dessous. En d'autres termes, l'homme qu'illumine la raison est \m homme transfiguré par la vision de l'avenir, car l'avenir, à certains moments, ne nous est pas moins présent que le passé. Il semble donc que nous soyons comme suspendus à chaque instant, dans la durée, entre ce qui n'est plus et ce qui sera, et, si le présent est fait de l'un et de l'autre, que ce soit, à chaque instant aussi, le vouloir et le vouloir seul qui fonde l'actualité de notre être et lui confère le degré de réalité concrète qu'il possède.

L'acte libre, en définitive, implique donc, avec l'unité de la personne, l'unité de chacun des moments où la personne s'exprime avec ce qu'elle a d'énergies vives.

Voyons où nous en sommes, et fixons, d'une part, ce qui dans la démonstration paraît acquis; de l'autre, ce qu'il reste encore à établir.

Ce qui est acquis, c'est cette vérité qu'à mesure qu'on pénètre dans l'analyse de l'acte libre, on le trouve toujours plus voisin de l'acte spontané d'où il dérive. Les deux termes se rapprochent, ou plutôt on peut dire que, l'acte spontané restant ce qu'il est, l'acte libre devient autre qu'il n'avait paru. Ce qu'il enferme de multiplicité, en effet, s'efface, et dès qu'on a compris qu'il n'est de vraiment libre, dans l'acte

libre, que ce qu*y met le vouloir autonome, les fonctions auxiliaires, réduites à l'état de moyens, ne font plus partie de son essence et, à rigoureusement parler, ne comptent plus. Leur place, dans l'organisme du vouloir, était, avant l'acte, tout accidentelle ; après Tacte, elles occupent seulement la place que le vouloir a consenti à leur hûsser.

Quoi qu'il arrive, et si faible que soit la réaction de la volonté humaine quand elle modifie le cours des choses, le ^fait de réaction, dès qu'il est posé, ne peut plus être que l'expression d'un pouvoir unique. Ni le sentiment ni la raison, fonctions d'ailleurs purement statiques, n'en sauraient fournir une explication suffisante, et, si Ton veut aboutir, il faut, de toute nécessité, en chercher la cause dans un vouloir qui les domine tous deux et où n'entre plus la division.

Tel est le point précis que nous avons atteint dans la démonstration que nous voulions faire. Il suffira maintenant d'un court effort d'attention pour comprendre que, si l'acte libre, complexe en son organisation totale, est simple dans l'activité fondamentale qui le constitue, l'acte spontané, simple aussi lui-môme, est, vu du dehors, et placé dans le cadre de circonstances où il se produit, moins étranger à la complexité qu'une première observation ne l'eût fait croirr

Pour le montrer, à quoi bon recourir aux arguments ? Les laits suffisent. Qu'on élargisse l'horizon humain, qu'on passe de la nature qui est la nôtre à celles qui l'ont précédée dans le cours des âges, et l'on se convaincra qu'il n'est pas de forme de Texistence à qui le choix puisse être étranger. Peut-on douter, en effet, qu'en une espèce quelconque, l'individu, tout en visant les fins de l'espèce, obéisse aux libres suggestions d'un vouloir qui lui soit propre ? On dirait que . tout être animé trouve devant lui deux questions vitales à résoudre ; l'une, celle du but à atteindre, toujours le même en ce qu'il a de généjral pour le même groupe ; l'autre, celle des voies multiples qui y conduisent, et parmi lesquelles chaque individu, précisément parce qu'il est tel ou tel, fera son choix.

Quoi, nous objectera-t-on, la plus simple, la plus pauvre des cellules choisirait? Si l'on parle d'un choix réfléchi, nul

ne songera à le soutenir, mais ne suffit-il pas, pour que le choix soit expliqué, ou que du moins il paraisse possible, d'une première lueur de conscience ; et comment la refuser à la vie naissante, lorsqu'on réfléchit surtout qu'en elle tout est ajustement et adaptation ?

■. Nous n'avons pas, d'ailleurs, à revenir sur une démons-

f tration déjà faite dans cette étude *. On l'a vu, ce qu'il y a

l de contingent ou, pour en parler plus exactement, de spon-

l iané, dans le réel des faits et des lois, prouve à l'évidence

Vi que l'individu, à quelque degré qu'il appartienne, est loin de

^ se décider toujours dans les mêmes circonstances pour le

i même acte ; or, si les circonstances demeurant les mêmes,

I . l'acte varie, c'est qu'il résulte d'une préférence spontanée et

^ cette préférence, à son tour, implique, en même temps que

l'unité du but, la diversité vaguement démêlée des moyens. Ici donc, comme dans l'acte libre, nous retrouvons l'évidente dualité de la matière et de la forme ; la matière n'est autre que la multiplicité idéale des actes possibles à un moment donné de la vie individuelle ; la forme, c'est précisément celui de ses actes qu'élit à son gré et appelle à l'existence le libre vouloir.

De part et d'autre, on le voit, dans la double forme d'activité soumise à notre examen, on peut dire que l'acte voulu est unique ; de part et d'autre aussi, les actes éliminés tendent à disparaître, non toutefois sans dessiner encore, dans une sorte d'arrière-plan, la pluralité d'où l'acte voulu est sorti, et qui, pour l'imagination, semble de loin encore lui faire cortège.

La partie la plus délicate de notre tâche est achevée. On oppose ordinairement ce qu'il y a de multiplicité apparente dans l'acte libre à ce qui dans l'acte spontané paraît simple et un ; c'est négliger, en chaque cas, un, point de vue, et l'on ne saurait mieux faire si l'on était décidé d'avance à créer dans le problème des oppositions factices ; le vrai, c'est qu'ici et là il y a place à la fois pour l'un et pour le multiple.

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