Kant, Critique de la Raison pure, tiad. Tissot, n
2. Kant veut dire, sans doute, que la relation de b à a, condition suprême, doit être la même que celle du conditionné c à la condition b, du conditionné d à la condition c, et ainsi de suite.
tenant exclusivement à la succession, et Vêlre nécessaire doit être considéré comme Vanneau le plus élevé de la chaîne cosmique. »
Que faut-il penser d*une telle conception ? Acceptable à première vue, elle se heurte, dès qu'elle se pose, à une objection préjudicielle des plus graves. Comment croire, en effet, que l'ensemble des phénomènes constitutifs de la nature puisse être figuré par une ligne ? On suppose donc, pour expliquer l'univers, une série unique ? Elle existe comme telle, peut-être, pour chaque être pris à part et isolé de tous les autres ; mais le vaste ensemble créé par la somme de tous les actes individuels dans le monde entier est, en lui-même, autrement complexe. Le monde vrai, le monde vu de haut, est fait d'un nombre innombrables de séries qui divergent ou se rapprochent, s'accompagnent ou se pénètrent ; si bien qu'en se répétant toujours, le changement crée la série, puis qu'en se répétant partout, dans la largeur comme dans la profondeur de l'espace, la série se multiplie sans fin par elle-même et donne au monde son intégralité et sa plénitude.
D'un mot, et pour rendre notre pensée plus sensible, le monde des faits successifs est plus qu'un simple courant de phénomènes ; c'est le large mouvement d'un grand fleuve, ou mieux encore, l'agitation en sens divers de tous les flots d'un océan.
Et maintenant, si les séries cosmiques sont multiples, ne faudra-t-il pas, dans la conception de l'inconditionné qu'on nous propose, admettre à l'origine de ces séries l'existence de faits premiers, multiples à leur tour, et aussi nombreux que les séries qu'ils conditionnent?
La conséquence est rigoureuse, et cependant on ne saurait s'arrêter à une aussi étrange hypothèse. Si on la jugeait fondée, le plus simple serait de reconnaître sans plus d'examen et tout de suite, que l'inconditionné n'est pas. Dans ce cas, en effet, chacun des faits premiers ayant même droit à l'existence que l'un quelconque des autres, nous nous verrions dans l'alternative, ou de les accepter tous, ce qui est absurde, ou de n'en admettre aucun.
Oïl le voit, c'est la logique elle-même qui nous expulse du phénomène ; c'est la raison qui, mise en présence du {ait, se refuse à y reconnaître l'inconditionné. Où donc chercher alors le principe solide de ce qui passe, la raison supérieure de tout relatif et de tout sensible ? N'hésitons pas à répondre : dans traction. Ce qui est, nous l'avons dit et redit, ne peut être qu'action ou état. Or l'état est inerte, seule raction peut se poser. Il faut donc que l'inconditionné qui se pose et, en se posant, pose tout le reste, soit spontanéité pure, activité autonome et maîtresse de soi.
L'inconditionné se reconnaît à ce double signe : il est un, parce que c'est le principe suprême ; il est absolu, parce qu'il se donne l'être, et que, sans rival dans l'être, il s'y déploie librement.
Faut-il, maintenant, comme le fait Kant dans la présente thèse ; affirmer qu'un conditionné quelconque suppose l'inconditionné ainsi conçu et défini ?
Oui, sans aucun doute, répondrons-nous, sous l'expresse réserve que le conditionné, qui est phénomène, ait toute la réalité que peut comporter un phénomène.
Je m'explique.
Si, au lieu de prendre le phénomène pour ce qu'il est, et de l'affirmer tel qu'il se produit dans la réalité de la vie universelle, on le détache de ce fond de spontanéité qui le double intérieurement et le supporte, il est clair que, quelque opération que l'on fasse subir à ce qui en reste, à quelque élaboration qu'on soumette cette frêle enveloppe du fait, fioltant entre l'être et l'esprit sans appartenir absolument à l'un ou à l'autre, on n'arrivera jamais ni à l'être lui-même, ni à plus forte raison à l'inconditionné pur qui, dans le domaine de l'être, est souverain.
Ce qu'on atteindrait peut-être ainsi, et au cas seulement où pourrait finir la régression qu'on imagine, c'est un fait supérieur aux autres et qu'on pourrait appeler absolu parce qu'il occuperait la place de l'absolue réalité, mais que néanmoins nous ne pourrions jamais confondre avec elle parce qu'il serait toujours et quand même un fait, et par suite quelque jchose de produit et de passif.
On suppose volontiers, lorsqu'on a Thabitude des spéculalions scientifiques, que le phénomène nous conduit de luimême et comme tel à la réalité suprême ; mais qu'on l'analyse, ce phénomène, qu'on l'ouvre, si j'ose dire, et l'on s'apercevra bien vite que le résultat est dû, non au phénomène lui-même, mais à l'activité qu'il enveloppe et qui peut seule, de degré en degré, nous conduire par voie de régression à l'acte absolu.
Reconnaissons donc que, si, dans le milieu superficiel des faits, antécédent et conséquent sont unis, ce n'est pas que, pour s'unir, ils aient directement agi l'un sur l'autre, c'est qu'une influence indirecte et comme latérale les a rapprochés. Soit a un antécédent, b son conséquent. Ce n'est pas parce que b dépend réellement et effectivement de a qu'on voit toujours a suivi de b, c'est parce que le mode d'énergie que recouvre b dépend, dans le plan général des choses, du mode d'énergie que recouvre a.
Ainsi tout fait est conditiomié par un mode d'énergie sans lequel il ne serait pas ; mais il n'est pas, d'autre part, de mode d'énergie que ne conditionne, à son tour, l'énergie suprême, source de toute activité et de toute vive vertu dans la nature. Seule une telle énergie répond à l'idée qu'il faut se faire de l'inconditionné véritable.
La conclusion à tirer de ce qui précède, c'est qu'on ne peut pas dire que le fait, en tant que fait, soit lié directement et sans aucun intermédiaire à sa dernière raison. Entre le phénomène, effet ultime, et l'être absolu, première cause, se déploie, dans l'immensité des mondes, une activité encore relative, réelle pourtant et concrète dont nous avons, dans cette étude, reconnu et esquissé les principales formes. Spontanée, elle nous a paru se faire jour dans le jeu primitif des forces élémentaires, puis s'accuser, plus nette, à à rorigine de l'organisation et de la vie, et se marquer enfin, en un relief saisissant dans l'acte supérieur de la liberté.
C'est, on ne saurait trop y insister, ce monde de l'activité latente, ou, si l'on veut, du noumène, qui, bien que dissimulé sous le monde phénoménal, est le monde vrai. C'est lui qui,
EVBLLIN. .38
sans que nous y prenions garde, prête à Tinconditionné son plus solide, ou mieux, son unique appui.
Le conditionné réel, voilà le médiateur nécessaire entre le sensible essentiellement multiple et l'inconditionné essentiellement un. C*est la multiplicité des éléments qui, confusément aperçue, donne naissance, dans le sensible, à la continuité apparente ; mais les éléments, considérés en euxmêmes, n'en subsistent pas moins hors de nous dans leur absolue simplicité, et bien que conditionnés dans leur existence, ils sont uns comme la nature supérieure qui les conditionne.
Le monde « en soi », le monde affranchi des modes subjectifs que nous lui prêtons, est donc, par Tindivisibilité même des natures qui le constituent, de la famille de Tinconditionné, et lorsque, conformément aux exigences de la raison, le voile qui le recouvre est tombé, il ne reste plus devant nos yeux que des unités gouvernées par une Unité souveraine qui, sous le nom d'inconditionné, les domine et les explique.
Si maintenant on veut suivre un ordre inverse, si, descendant de ce sommet de l'être, on passe de l'Unité première aux unités secondes et des unités secondes à ces touts continus où il semble qu'elles se pénètrent, on remarquera qu'au terme de ce mouvement, l'unité, bien que très effacée, s'oppose encore et s'impose à la multiplicité diffuse. C'est le point sur la ligne, la ligne sur la surface, la surface dans le volume ; ainsi, avec l'unité, la détermination est toujours possible ; la lumière peut toujours pénétrer l'ombre pour y tracer un dessin précis et des formes intelligibles.
Et déjà la science le pressent, ce qu'il y a d'illusoire dans le spectacle qui s'offre à nous, c'est la continuité de la couleur et de la forme ; ce qu'il y a de réel, c'est l'indivisible inétendu qui marque l'origine de tout progrès et le terme de toute décroissance dans le mouvement de la grandeur.
Et ce que je dis de ces conceptions abstraites peut être affirmé avec non moins de certitude des réalités naturelles. Ce qui fait vivre un organisme, du plus simple au plus compliqué et au plus riche, c'est le concert des éléments qui le
composent, lorsqu'ils cherchent, pures unités d'action, à se rallier autour d'une pensée unique.
L'unité est donc partout où la multiple continuité se rencontre, et rien de plus aisément explicable, la continuité ne se concevant que par l'action d'une unité sur d'autres unités fondues en un tout et embrassées d'un seul regard.
Or, n'en doutons pas, l'unité est précisément la forme que prend l'inconditionné lorsqu'il intervient dans le phénomène et descend dans le sensible. Dire, comme le fait Kant, que le conditionné, quel qu'il soit, et où qu'il soit, le suppose, c'est trop peu dire. Il faut ajouter que, dans le conditionné, l'inconditionné met partout et à chaque instant sa marque qui est celle même de l'unité.
Cette marque, à la vérité, est, selon les cas, plus ou moins visible. C'est que l'inconditionné peut être directement ou indirectement impliqué dans le conditionné qui le nie à la fois et le rappelle.
Il l'est directement lorsque le conditionné est réel ou nouménal, parce que toute énergie réelle a sa raison d'être immédiate dans l'énergie absolue.
Il Test indirectement lorsque le conditionné, au contraire, ost phénoménal, parce que le conditionné phénoménal dépend tout d'abord, ainsi que nous venons de le voir, d'un conditionné réel qui, lui-même, sous sa forme relative, dépend ensuite de l'inconditionné absolu.
C'est pour avoir omis de tenir un compte suffisant de cette distinction que Kant, dans la thèse actuelle, paraît imprécis, et laisse le lecteur inquiet sur la portée de son argumentation. Parti du fait pur, du fait abstrait et isolé de l'énergie qui le porte, il croit aboutir à l'inconditionné ; mais c'est en vain ; il se heurte, avant d'y atteindre, à un dilemme rigoureux. Ou bien, en effet, l'inconditionné qu'on pose est un inconditionné illusoire, simple {ait premier et utile seulement à la science, et il est clair que le but alors nous échappe, puisqu'il nous faut un être et qu'au terme de notre dialectique nous n'avons qu'un fait. Ou, au contraire, l'inconditionné est l'inconditionné réel, l'être absolu et nécessaire, et, dans ce cas, la logique de Kant est en défaut,
276 LA BAISOX PURE ET LES jemNOlOES.
car on peut loi demander comment, avec la seule donnée du phénomène, il a pu, à un moment quelconque de sa régression, rencontrer sur son chemin autre chose qu'un phénomène.
Pour échapper à l'alternative, il faut sortir du phénomène appauvri qui n'ouvre devant nous qu'une double impasse ; il faut poser en principe, non plus Tétat inerte et stérile, mais l'énergie active et féconde.
Aussi bien, qu'on la pose ou non après coup par un acte de volonté réfléchie, peu importe ; elle se pose d'elle-m^ne dans la nature, et cela suffit pour que la certitude de la thèse soit absolue et défie toute objection.
Nous ne voulons donc pas savoir, pour le moment, si Kant part ou ne part pas, dans son argumentation, du phénomène pur, et nous ne rechercherons pas s'il a ou n'a pas totalement négligé le noumène dans la régression qu'il propose. Nous n'y avons, encore une fois, aucun intérêt et la question que nous nous posons est tout autre. Oui ou non, f|ue nous y prenions garde ou que nous n'y attachions qu'une pensée distraite, le phénomène, considéré objectivement et tel qu'il est donné dans la réalité de sa vie, enfermel-il d'abord et comme a priori le noumène ? On n'en doutera pas après les observations déjà faites, et, s'il en est ainsi, si, avant tout travail de la pensée, l'apparence est déjà pénétrée intérieurement de l'action qui la fait vivre, il est acquis que le phénomène, qu'on le veuille ou non, est plein du noumène et qu'on ne peut consciemment poser le premier sans avoir déjà inconsciemment posé le second.
La thèse, à ce compte, nous parait établie et si solidement qu'elle est au-dessus de toute controverse. La pensée qui croirait pouvoir la nier aurait dû, auparavant, se nier elle-même.
Antinomie relative aux rapports de l'inconditionné avec le monde.
La thèse.
Il faut entrer maintenant dans l'étude du second des problèmes que pose la quatrième antinomie, et s'il existe, comme nous croyons l'avoir établi, une nature absolument nécessaire, rechercher quel mode de relations cette nature peut et doit entretenir avec le monde.
Sur ce terrain, nous rencontrons une antinomie nouvelle. La ffoése, telle que la conçoit Kant, veut que l'inconditionné soit en rapports directs avec le sensible ; l'antithèse nie l'existence de ces rapports et affirme que du sensible, à quelque point de vue qu'on se place, l'inconditionné est nécessairement et absolument exclu.
Étudions l'un et l'autre mode d'argumentation.
Et, d'abord, que faut-il penser de la thèse ?
« L'inconditionné appartient au monde sensible. » Tel est son énoncé. Comment le justifîe-t-elle ?
L'argument décisif, l'argument qu'il faut regarder comme le plus rationnel à la fois et le plus solide, est celui qui repose sur l'acte essentiel de l'inconditionné. « Supposez, dit Kant, que le principe absolument nécessaire soit hors du sensible, alors la série des changements dans le monde en tirerait son origine sans cependant que ce principe appartînt lui-même au monde sensible, » La contradiction, dans ce cas, est évidente. Quelle est, en effet, l'hypothèse dans le problème que nous nous posons ? C'est que l'inconditionné agit sur les termes qu'il conditionne. Si donc ces termes appartiennent au monde sensible, il faut que l'inconditionné lui appartienne également.
Comment se refuser à cette conclusion ? N'est-il pas de nécessité absolue que l'être soit précisément où il agit ? Or
278 LA RAISON PURE El. LES ANTINOMIES.
c'est ce qui serait impossible si Teffel était, je ne dis pas distinct, mais séparé de sa cause, et s'il se produisait une coupure entre l'agent placé hors du sensible et son activité tenue à chaque instant de s'y déployer.
Vouloir qu'une nature se manilesle ici et existe là, c'est se heurter à riuintelligible, c'est purement et simplement vouloir l'absurde.
L'argument ainsi présenté est inattaquable ; il eût, selon nous, fallu s'y tenir, et l'on peut craindre que, pour avoir voulu y faire pénétrer l'idée auxiliaire de temps, Kant, au lieu de le fortifier, ne l'ait singulièrement affaibli.
Qu'on en juge.
La thèse, telle que l'expose le philosophe critique, admel deux moments ^. Il faut établir d'abord que l'inconditionné appartient au temps ; puis, qu'appartenant au temps, il appartient et doit appartenir au sensible.
Comment prouver la première affirmation ? Kant, poui cela, cherche à établir de façon précise ce que c'est que commencer. Un commencement, dit-il, est une existence précédée d*un temps où n'était pas encore ce qui commence.
Soit, pour rendre cette définition sensible, un commence ment a ; a, d'une part, ouvre une série de phénomènes ; a, b, c, d, e, /, g, h, etc. ; de l'autre, il succède à un temps vide où les phénomènes, simplement possibles, seraient re présentés par des points. On verra se développer alors sous la forme :
a, b, c, d, e, etc., une série
1. Voici la traduction du passage sur lequel va porter notre examen :
« Le commencement d'une série temporelle ne pouvant être dét«i miné que par ce qui précède dans le temps, la plus haute condition du commencement d'une série de changements doit exister alors que cette série n'était pas encore, parce que le commencement est une existence précédée d'un temps en qui la chose qui commence n'était pas encore. En conséquence, la causalité de la cause nécessaire des changements et par conséquent la cause elle-même appartient au temps et, par suite, aux phénomènes en qui seul le temps est possible comme leur forme. Elle ne peut donc être isolée du monde des sens comme ensemble de tous les phénomènes. Il y a donc dans le monde môme qui l'enveloppe quelque chose d'absolument nécessaire, que ce soit la série tout entière ou une partie de cette série seulement. »
mi-partie idéale, mi-partie réelle; l'une, faite de moments imaginaires ; l'autre, de changements concrets.
Appliquons celte conception à l'ensemble des événements naturels. Le point de départ des phénomènes cosmiques ne se conçoit, dirons-nous, qu'après un temps vide, un temps où le monde n'est pas encore.
Et c'est dans ce temps seulement, parce qu'on le pose antérieur au monde, que la suprême condition du monde doit rationnellement trouver sa place.
Telle est, en bref, l'argumentation kantienne ; quelques esprits pourront croire qu'en dépit du péril que l'on court à faire descendre l'absolu dans le relatif, la première partie de la thèse ainsi divisée est admissible.
Disons donc, si l'on veut, mais sous les réserves les plus expresses, et sauf étude plus approfondie de la question, que l'inconditionné appartient au temps *.
Ce premier pas fait, la plus longue part du chemin nous reste à faire. Il faut établir que, s'il appartient au temps, l'inconditionné, pour cela même et par voie de conséquence logique, appartient au sensible.
Or c'est là précisément que gît la difficulté. Qu'est-ce que le temps auquel vient d'aboutir l'argumentation précédente ? Un trait d'union, sans doute, entre l'inconditionné et le sensible. Soit, mais qu'on y regarde. Le prétendu trait d'union est absolument incapable de rien unir. Le temps, en effet, tel que l'affirme ici la thèse kantienne, est un temps vide, un temps dont nous avons pris soin nous-mêmes de détacher, en le rejetant hors des séries cosmiques, tout ce qui pouvait y laisser pénétrer une raison d'être objective. Comment donc maintenant songer à lui pour ouvrir devant l'inconditionné les voies de la réalité et de la vie ?
La vérité, c'est que le temps, destiné dans la pensée de
1. On comprendra à la réflexion, que rinconditionné échappe au temps, qui est un ordre, parce que lui-môme est un facteur indispensable de cet ordre. Et comment lui est-il indispensable ? On Ta vu ; V introduit dans ce qui est pur changement un élément d'unité purC dont la combinaison avec le changement constitue précisément la durée. Cette durée, il ne la subit donc point, il la crée, ou il contribue à la créer.
Kant, à jeler un pont entre l'absolu et le monde, n'est rien qu'une ombre de temps, enfermé, pour n'en pas sortir, dans la pensée humaine qui le crée. Réel et adhérent encore au " phénomène, il eût pu jouer le rôle d'intermédiaire ; abstrait
et imaginaire, il n'est plus pour nous qu'un obstacle.
Mais supposons que l'obstacle soit levé, admettons contre toute vraisemblance que l'idée de temps puisse, dans la discussion actuelle, prendre une valeur objective. Dirons-nous que nous tenons, cette fois, pour certaine la démonstration que nous voulions faire, et aurons-nous enfin le droit d'affirmer, sans ombre d'hésitation, que l'inconditionné appartient au phénomène ?
i Pas encore. Ce qu'il nous faut, en effet, ce n'est pas une
\ certitude quelconque, longuement peut-être et laborieuse-
l ment acquise ; c'est une vérité d'elle-même visible, c'est l'évi-
idence.
. Expliquons-nous : le problème que nous agitons, en ce
i moment, n'est pas de ceux dont la solution affirmative ou
f négative, s'impose ou puisse s'imposer à tous les esprits. On
j peut croire même que la question de savoir si le temps est
, ou n'est pas le lien nécessaire entre l'inconditionné et le
monde des sens, demeurera toujours ouverte à la discussioa S'il en est ainsi, comment faire entrer dans la structure de Tanlinomie actuelle une affirmation ou une négation qui, loin de forcer notre assentiment, n'aurait jamais, même après le plus sévère examen, que le caractère d'une hypothèse plus ou moins justifiée et probable ?
i Laissons donc hors du cadre de notre argumentation l'idée
accessoire de temps que Kant a voulu y faire entrer. Il a cru donner ainsi à sa thèse un supplément de valeur probante ; mais ce supplément paraîtra inutile, dès qu'on aura ^ compris que la probabilité n'ajoute rien à la certitude ; on
\erra même qu'il ne peut qu'embarrasser notre marche, s'il faut que cette probabilité soit longuement et laborieusement ôlablie.
' Cela seul — nous ne saurions trop le redire — peut trou-
i ver place dans une antinomie rigoureuse, dont l'évidence est
éclatante et immédiate.
Ne faut-il pas, en effet, que ce soit une évidence, celle de la thèse, qui s'oppose à une autre évidence, celle de l'antithèse, et réciproquement, pour qu'on se croie le droit d'incriminer la raison pure, et de soutenir que, sous la l'orme de propositions contradictoires et également acceptables, elle affirme à la fois le « oui » et le « non ».
En conséquence, nous faisons deux parts de la thèse posée par l'antinomie finale, et abandonnant, dans cette thèse, la question de savoir si c'est parce qu'il entre en rapport avec le temps que l'inconditionné peut pénétrer ensuite dans le phénomène, nous n'entendons retenir pour la suite de cette discussion qu'un argument simple, précis, décisif, qui se suffira à lui-même et en qui se condensera pour nous toute la preuve.
C'est cet argument qu'au début de la thèse, Kant nous avait paru entrevoir et implicitement accepter, lorsque, l'idée de temps écartée, il se contentait d'une coinparaison directe entre l'inconditionné et le sensible pour les unir l'un à l'autre.
Telle est la méthode que nous voulons suivre nous-même. C'est la seule qui nous paraisse appropriée au but et rigoureuse.
« U inconditionné appartient au sensible », voilà la thèse.
Et la preuve en est bien simple :
« Si r inconditionné doit agir sur ce qu'il conditionne, il {aut qu'il soit là où il agit. »
L'Antithèse. Gomment la poser correctement.
Passons à l'antithèse : voyons si elle est rationnellement posée et peut dès lors nous conduire à une conclusion.
« // n'existe nulle part, affirme Kant, aucun être absolument nécessaire, soit dans le monde, soit hors du monde, comme en étant la cause. »
Et l'argumentation qui a pour but de l'établir est la suivante :
« Supposez que le monde ^ soit lui-même ou qu'il enveloppe un être nécessaire, alors il y aurait, dans la série de ses changements, un commencement qui serait absolument nécessaire, par conséquent, qui serait sans cause, ce qui répugne à la loi dynamique de la détermination de tous les phénomènes dans le temps. Ou bien la série même serait sans aucun commencement, et quoique contingente et conditionnée dans toutes ses parties, elle serait cependant, dans le tout, nécessaire et inconditionnée, ce qui est contradictoire, puisque l'existence d'une multitude ne peut être nécessaire si aucune de ses parties n'a en soi une existence nécessaire. ))
« Supposé qu'il y ait, au contraire, une cause absolument nécessaire du monde hors du monde ; alors cette cause, comme premier membre dans la série des causes de changements du monde, commencerait d'abord l'existence de ces causes 2 et de leur série. Mais alors il serait nécessaire aussi qu'elle commençât à agir, et sa causalité aurait lieu dans le temps, et, par cette raison, ferait justement partie de l'ensemble des phénomènes. Par conséquent, la cause ellemême ne serait pas hors du monde, ce qui contredit l'hypothèse où l'on s'est placé. Il n'y a donc, ni dans le monde, ni hors du monde — mais avec lui en connexion causale — un être absolument nécessaire. »
1 elle est l'argumentation de Kant. On aura remarqué, au premier examen, que l'antithèse, ainsi présentée, déborde la thèse, et va, pour la contredfre, fort au delà de la négation pure et simple. Que se propose-t-on, en effet, d'établir ? Que le sensible exclut l'inconditionné ? Nul doute. Il suffit alors de montrer que l'hypothèse de l'inconditionné dans le sensible enferme une contradiction : l'antinomio n'exige rien de plus. Pourquoi donc ne pas s'en tenir là ? Et à quoi bon vouloir démontrer, par surcroît, que, hors du monde, comme dans le monde, l'inconditionné n'a point de place ?
Plus on y songe et moins paraît concevable une antithèse