L\ IL\I50\ PIRE LT LL*? ANTINOMIES
Que conclure des couâidéralion^ qui prêcèdenl, sinon que, dans la préseole antiiiomie. l'antithèse est absolument solide et déOe tout a^:»uiit. Ioimjuc. au lieu de >e limiter aux |ieispectives de la science, elle prend toute l'extension ol acquiert toute la |>ortée dont elle est capable.
jilais la iLèse, nous menons de le voir, n'est pas moins certaine. Ouel étrange conflit «ridées, et dans quelle impasse nous a jetés la dialectique ! Il serait donc également vrai, et sous la garantie de la même faculté rationnelle, que Tiiieooditionné implique le sensible et que le sensible exclut rinconditionné ! S'il faut affirmer à la fois les deux propositions, la contradiction éclate. Tune ne pouvant ni supprimer l'autre ni même Tentamer.
Et nous ne pouvons pliis maintenant essayer de sauver la situation, faute d'une dualité de f»oints de vue que la présente hypolhèse nous interdit.
Tout à riieure, alors que nous n'apercevions, dans lantithèse actuelle, que le sens amoindri qu'une première analyse y démêle, nous pouvions dire que l'exclusion de rinconditionné par le sensible est sans doute une nécessité, mais une nécessité relative. Pourquoi relative ? Parce qu'au lieu d'être liée à lexislence ou à la non existence de la pensée, qui est l'intérêt suprême, l'intérêt métaphysique, elle ne s'affirmait alors qu'en vue de satisfaire à des exigences,
quelconque, absolu comme le point, relatif comme la ligne ou la surface, seiait, dans le continu, tout à fait inconcevable, si le réel qui lui sert de support et que la raison affirme, en dépit de tout, sous le sensible, n'était pas lui-même discontinu ?
Disons donc, pour ne nous attacher dans cette théorie qu'au fait le plus simple, que le savant qui trouve partout sur la ligne le point qu'il cherche ne fait que ramener à la lumière les points constitutifs de la ligne vraie recouverte par la ligne géométrique et toujours supposée au-dessous d'elle. La ligne vraie, trace du mouvement que le point dessine en se répétant lui-même, est, alors môme qu'il n'y réfléchirait pas, toujours présente à la pensée du géomètre, et c'est pour cela, nous l'avons vu, qu'il échappe à la contradiction; mais la contradiction, au contraire, est inévitable dès que disparaît ce terme moyen de la ligne vraie qui est une ligne ponctuelle, entre la pure apparence et le point. Dès qu'on affirme que le continu se suffit et est autonome, dès qu'on peut croire qu'il n'existe au monde qu'un sensible en soi, au ^elà duquel il n'y a plus rien, il est impossible de concevoir un rap-
'rt quelconque entre le pur sensible et l'unité pure.
plus spéciales et seulement hypothétiques, comme celles du physicien ou du géomètre. A présent, tout a changé de face, , et le problème, avec ses données nouvelles, appelle un nouvel l'examen. Il est vrai, cette fois, nous venons de le démontrer, il est absolument vrai que l'inconditionné ne peut pénétrer dans le continu du sensible, et cela pour des raisons décisives, absolues, indépendantes de tout point de vue particulier, affranchies de toute réserve, telles enfin qu'il faut ou renoncer à toute logique ou les accepter.
Voici, en définitive, l'état du problème : La thèse, aux deux points de vue successifs où s'est placée l'antinomie, a paru et est demeurée rationnelle ; l'antithèse, d'abord imaginative, s'est finalement inspirée d'un principe de raison pure ; et il résulte de là que maintenant les droits de l'une et de l'autre de ces propositions contradictoires sont égaux.
Comment en douter ? Prétendre, contre l'antithèse, qu'il y a place pour l'unité pure dans le continu du sensible, c'est précisément nier le continu que l'on pose, et soutenir contre la thèse que l'être n'est pas présent là où il agit, c'est supprimer l'action au moment même où l'on affirme qvi'ellc eist posée.
11 y a là — qui ne le verrait ? — deux impossibilités du même ordre, et l'on peut mettre l'esprit le plus pénétrant au défi de prouver que l'une est plus ou moins visiblement irrationnelle que l'autre.
Quelle atteinte à la pensée pure, et, après tant d'espérances, tant de moyens de conciliation aperçus ou pressentis, quelle décourageante perspective ! Quoi ! le jour aurait pu se faire, dans les précédentes antinomies, sur des problèmes du même ordre que celui qui nous arrête, et ce dernier seul, en dépit d'efforts multipliés, demeurerait réfractaire à la critique ! Encore s'il existait au monde quelque puissance supérieure à la raison pour nous tirer d'un si redoutable embarras ! Si nous pouvions faire appel à une faculté d'arbitrage qui, citant la pensée pure à son tribunal, jugerait ses jugements et lui donnerait, selon les cas, raison ou tort ? Mais il est trop clair qu'une telle faculté est étrangère à la nature de l'homme, et, si la raison
292 LA RAISON PtfRE ET LES ANTINOMIES.
devient suspecte, c'est en vain qu'on espère trouver dans une lumière plus haute un guide plus sur ; il faut craindre, au contraire, qu'en son centre et comme en son boulevard, la pensée humaine ne soit asservie à une loi de contradiction qui, s'affîrmant essentielle en dehors de toute diversité de points de vue, ne puisse plus, pour cela même, se prêter à aucun essai d'explication.
Quelle voie reste- t-il à suivre, et quelle issue nous permettra d'échapper ?
Il n'est pas dans la spéculation philosophique de problème plus inquiétant et plus grave que celui en face duquel la raison elle-même vient de nous placer. Si la pensée pure, au lieu d'ouvrir devant nous la voie du vrai, nous égare, et s'il faut croire qu'elle tend à faire passer dans la vie réelle des oppositions qui n'appartiennent qu'à l'incohérence du rêve, alors, certes, « la philosophie ne vaut pas le quart d'heure de peine que lui refusait Pascal » ; aussi bien n'est-ce plus qu'une insaisissable chimère, si l'instrument qui était le sien propre lui fait maintenant défaut. Il ne subsiste plus, à sa place, qu'une science incertaine et flottante qui, à son tour, va, dans ses plus hautes hypothèses, se heurter à la loi d'antinomie, sans pouvoir d'ailleurs par ellemême et avec ses seuls moyens l'expliquer jamais.
Mais comment croire que la raison soit irrévocablement condamnée ?
Peut-être se soustraira-t-elle à l'arrêt d'impuissance qui voudrait l'atteindre ; peut-être par des moyens dont le secret nous échappe encore, sera-t-il possible de la réconci-^ lier avec elle-même.
« In spem contra spem. » Cette pensée, qui inspira jusqu'ici toutes nos démarches, est un acte de foi sans réserve en la raison.
La raison nous conduit aux abîmes, mais c'est elle aussi qui nous en retire. Lorsque nous l'avons longtemps suivie avec confiance, lorsque nous sommes descendus, sur sa trace, en d'obscurs problèmes, la peur nous prend parfois, et nous nous sentons tout près de douter d'elle et de nous. Mais la raison, suffisamment informée, ne se trompe pas,
et plus nous pénétrerons en profondeur dans les questions qui rintéressent, plus nous nous convaincrons que c'est à elle qu'appartient toujours le dernier mot.
Faisons, une fois de plus, appel à l'analyse, et examinons avec un soin scrupuleux les termes que l'antinomie finale met en présence.
Principe d'une solution définitive.
Est-ce, oui ou non, le même inconditionné qui, placé en face du même monde sensible, se trouve être, à la fois, en rapport nécessaire et sans rapport possible avec lui ?
Voilà tout le problème.
Nous répondrons d'un mot :
U inconditionné est le même ; nul doute ; mais le monde sensible enferme une dualité qui, bien qu'invisible au regard, est nettement affirmée par la raison.
Et c'est cette dualité qui va, nous Talions voir, éclaircir tout le problème.
Notons d'abord qu'elle a toujours été ou aperçue ou pressentie.
S'il est une conception qui ait le droit de revendiquer pour elle-même, avec le caractère franchement rationnel de son énoncé, le témoignage des temps et l'accord presque complet des philosophes, c'est bien celle d'un monde qui, caché sous le phénomène, le double à la fois et l'explique par la vivante réalité de l'action.
Nous ne saurions nous attarder aux noms ni aux faits. N'est-il pas cependant digne de remarque que le contraste qui frappa le plus fortement les premiers penseurs grecs fut celui de Vêtre et du poraître, du réel et du « devenir », comme ils l'appelaient ? Les deux maîtres de génie qui, plus tard, recueillirent leur héritage, et dont les noms dominent encore toute l'histoire de la philosophie ancienne, n'eurent, à leur tour, rien de plus à coeur que de dégager le sens de cette opposition fondamentale. Leur but fut de montrer
partout le stable sous le mobile ; leur œuvre, d'assurer sur ce qui passe le triomphe de « l'idée » et de « l'acte » qui ne passent pas.
iMême préoccupation chez les modernes. Descartes, au travers de la sensation, aperçoit le mouvement ; Leibniz, plus profondément encore, la force ; Kant lui-même, Kant, si près pourtant de l'idéalisme, entend appuyer le phénomène sur le noumène. Aucun de ces puissants esprits ne crut possible, pour expliquer le monde, de se contenter du sensible pur, du sensible seul.
El leur croyance, d'accord avec la foi instinctive de l'humanité, pénétra si profondément à travers les généralions ([uï suivirent, qu'on peut l'affirmer sans crainte, s'il existe, malgré des divergences de détail, une « philosophie éternelle », un des premiers, sinon le premier de ses dogmes est celui d'une dualilé qui, en dépit de l'hypothèse idéaliste, a toujours opposé et opposera toujours, dans l'unité de Fetre, le dedans au dehors, le réel inaperçu, mais solide, au sensible éphémère et sans appui.
Que résulle-t-il de ce fait capital ? Que va nous apprendre cette dualité essentielle imprimée partout au fond des choses ? C'est que le monde est, selon le point de vue où l'on se place pour l'examiner, acti{ ou passif : actif, lorsque spontanément ses énergies se déploient ; passif, lorsqu'elles subissent le contre-coup d'énergies antagonistes. Le monde se prête ainsi à des points de vue contraires : action, c'est le pouvoir de produire ; état, c'est l'ensemble des faits produits.
Mais le monde, considéré comme état, est vu du dehors, et, vu du dehors, il faut qu'il apparaisse continu. Pourquoi ? Nous le savons. Dans un monde privé de ressort propre et créé tout entier par la pensée, la possibilité de la division et, plus généralement, d'une opération mentale quelconque. est indéfinie.
Au contraire, lorsqu'on n'y veut apercevoir que l'action. le monde se révèle discontinu. Il l'est, en effet, parce que l'activité, au lieu de s'étendre en surface et de se fixer dans le divisible, tend à se condenser en unités vives dont le pro-
grès, tout intérieur, fonde peu à peu, dans le domaine de la qualité, le règne de la spontanéité et de la personne.
D'un mot, la discontinuité est la condition de runité, et l'unité, celle de Cêtre.
Ces distinctions faites et ces éclaircissements fournis, la rasion ne saurait plus, semble-t-il, nous refuser la solution du présent problème.
Comment donc le résoudra-t-elle ?
A l'aide même de la précédente analyse.
Nous venons de faire, en effet, un pas décisif.
Tout à l'heure nous nous heurtions à l'absurde. Il fallait que l'inconditionné se trouvât en relations antinomiques avec le môme monde, le monde sensible. Maintenant ce monde s'est dédoublé. Il est, selon le point de vue, spontanéité ou phénomène, action ou état.
Et l'on peut pressentir que la contradiction va disparaître.
Il est clair, en effet, que c'est seulement lorsqu'on le considère comme phénomène ou comme état que le monde exclut l'inconditionné ; s'il est pris, au contraire, comme spontanéité ou comme action, rien ne l'empêche d'entre i avec le même inconditionné en relations aussi naturelles que parfaitement intelligibles.
C'est ce qu'il est aisé de démontrer.
Prenons, d'une part, le monde posé et donné, le monde état. Il est comme tel, au moment, quel qu'il soit, où on l'en visage, sans tendance à réaliser, puisque c'est l'accomplisse ment de la tendance qu'il réalise qui le fait, en ce moment là même, ce qu'il est. On ne saurait donc trouver en lui le moindre excédent d'activité à dépenser, et il est condamné à Tinertie. Comment concevoir, alors, qu'une nature active comme celle de l'inconditionné agisse sur lui ? Rien n'agit que sur ce qui a le pouvoir de réagir.
Ce n'est pas tout : le discret, nous venons de le voir, ne peut entrer avec le continu en rapport quelconque ; or, c*esl ce qu'il faudrait pourtant supposer, si la pure unité de Tin conditionné devait avoir action sur la divisibilité essentielle d'un monde purement phénoménal. Cette divisibilité, en effet, subsistant toujours, la place de l'unité qu'il faudrait enfin
trouver reculerait sans cesse et ne serait intelligible nulle part.
Faisons maintenant Thypothèse contraire : imaginons .que riiiconditionné soit mis en rapport avec un monde d activités vives ; il n'est rien alors, sauf Vabsence de condilion constitutive de son essence propre, qu'il ne possède en commun avec ces activités. Il se meut au sens supérieur de ce terme, et elles se meuvent ; il pense et elles pensent ; il veut et elles veulent ; rien entre elle et lui de contradictoire ; rien même de choquant ou de simplement disparate. Il y a mieux. L'inconditionné, en pénétrant de sa vertu la multiplicité des natures qu'il conditionne, ne fait, au lieu d'en troubler le développement, qu'y introduire une raison d'harmonie et d'unité.
Les conséquences de la solution proposée.
L'antinomie écartée, voici quelques-unes des conséquences que sa solution entraîne.
Notons d'abord que les deux mondes de l'état et de l'action qui, déployés parallèlement, se doublent l'un de l'autre, sont toujours distincts, jamais séparés. Il faut qu'ils soient distincts, puisqu'ils s'opposent ; ils ne sauraient cependant être séparés, puisqu'ils n'existent qu'à l'état de pointa de vue ou d'aspects dans une même nature. Le monde de l'action, en effet, c'est le monde de la spontanéité génératrice des phénomènes, et le monde de l'état, c'est le même monde, vu des phénomènes engendrés par lui.
On peut donc dire qu'à chaque instant ces deux aspects se complètent, et, s'il en est ainsi, comment supposer que l'activité qui produit le phénomène puisse être séparée du phénomène qu'elle produit ? L'effet, en ce cas, serait, on ne sait comment ni pourquoi, détaché de sa cause, ce qui entraînerait cette conséquence que ni l'effet ni la cause n'auraient plus de sens.
Remarquons, d'autre part, que l'état et l'action, bien qu'ils
soient toujours associés et répondent, dans chaque être, au rythme de révolution universelle, n'ont ni logiquement, ni métaphysiquement, la môme valeur. L'action, métaphysiquement, c'est la vie elle-même ;, l'état, c'est, à chaque élan de la vie, le moment d'arrêt qui le limite. Non moindre au point de vue logique, est la différence des deux termes : l'action engendre l'état et, pour cette raison même, l'explique ; l'état, au contraire, ne saurait de lui-même engendrer l'action, car s'il l'engendrait, ainsi que nous l'avons maintes fois fait observer, il faudrait que, détaché de sa propre nature, il fût devenu actif et par suite autre que lui.
Nous voici donc replacés en face d'un monde qui, dans sa plus haute universalité, enveloppe deux mondes qui se pénètrent. L'un, fonction de la pensée sensible, est le monde du phénomène, et pourrait, à juste titre, être appelé notre monde ; l'autre, construit par la raison et posé à la fois comme antérieur et nécessaire au monde des sens, est le monde du noumène, le monde tel qu'il est et tel qu'il doit être en dehors des formes et des couleurs que nous lui prêtons, ou, si Ton veut, le monde tout court.
Et de ces deux mondes étroitement unis, l'un se révèle tout de suite comme supérieur à l'autre.
C'est que le monde du noumène, le monde tel qu'il est, le monde enfin, se subordonne notre monde, puisqu'il l'explique, tandis que ce dernier ne saurait, par voie de réciprocité, expliquer le monde tel qu'il est ; il le modifie en le revêtant de sensations qui sont nôtres ; il l'altère en faisant de ses unités disséminées des touts compacts.
Concluons de là que l'action, ou, ce qui revient au même, le noumène i, représente, contrairement au préjugé commun, rendroit des choses ; l'état ou phénomène en serait r envers.
C'est ce que rendra plus sensible encore la suite de cette analyse. Si l'on se range, sans critique préalable, à l'opinion la plus répandue dans la science, si l'on se laisse per-
1. Nous croyons inutile de revenir sur ce point de doctrine déjà mis hors de doute que partout, dans l'acte sensible, l'action est au fond, l'état seulement à la surface.
LxV RAISON PURE ET LES ANTINOMIES.
suader sans preuve que le sensible occupe dans le monde toute la place, le problème, ne l'oublions pas demeure insoluble, et la contradiction devient la loi même de la pensée. Il faut, pour que l'accord succède à la confusion, que l'activité du pur noumène soit remplacée en son rang et leprenne toute la part d'autorité qui lui est due. Comment en faire comprendre la nécessité ?
Nous savons dès maintenant, et de science sûre, qu'à moins d'intermédiaire, l'intervalle qui sépare l'inconditionné du sensible est infranchissable. Sur ce. point, l'antithèse' de la présente antinomie échappe à tout essai de réfutation Sensible et inconditionné s'excluent donc ; mais comme il faut, d'autre part, qu'à l'inconditionné le conditionné réponde, puisque le premier de ces termes implique l'autre, l'inconditionné ne peut plus trouver de place que dans le seul milieu qui lui reste, le milieu phénoménal écarté, celui du noumène.
Et ce qui prouve que le noumène joue ici le rôle d'intermédiaire, c'est qu'à y regarder d'un peu près, il tient à la fois de l'inconditionné et du sensible. Comme le sensible, il est conditionné, puisqu'il dépend lui-même d'une nature absolue et souveraine ; mais aussi comme l'iacoiiditionné lui-même, bien qu'à un degré infiniment moindre, il possède ce pouvoir de spontanéité vive qui lui donnera, à chaque étape du progrès régulier des choses, une part de plus en plus marquée dans son acte.
Le vrai nom du noumène est, en définitive, celui de médiateur. C'est avec le noumène seul que l'inconditionné peut entretenir des rapports directs ; c'est par l'intermédiaire du noumène seul que, descendu jusqu'au phénomène, il remonte ensuite du phénomène jusqu'au point d'où il avait rayonné. Dans le multiple discret, qui est son domaine, le noumène apparaît toujours à mi-chemin entre l'absolu de l'unité pure et le continu diffus.
Ce médiateur, comme le Logos de l'Évangéliste, a été et est encore méconnu, et pourtant ne faut-il pas afiîrmer qu'il nous est partout présent ? Interrogeons sur ce point le sens
intérieur qui, voyant du dedans, ne trompe pas. Ces énergies qui, à chaque instant, se déploient en nous, ces énergies qui sont nous, ne se laissent-elles pas apercevoir, encore qu'à demi-elïacées par l'habitude, tendues et agissantes sous l'écorce rigide des sensations ?
On objectera, peut-être, que l'inconditionné doit, en vertu de sa définition même, être partout présent à son œuvre. Nous n'en doutons pas, mais Tœuvre de l'inconditionné est précisément le noumène, c'est-à-dire le monde de ces réalités actives sur lesquelles viendra s'appliquer ensuite et comme se inodeler, d'après des lois invariables, le monde symbolique de nos sensations. Ces sensations, — la science fa compris de bonne heure, — sont toutes expressives du mouvement, et, par le mouvement même, de la prce, où le mouvement trouve sa raison concrète et solide.
Le monde des phénomènes, nous ne saurions trop le rappeler, n'est pas l'œuvre de l'inconditionné, c'est la nôtre. Pourquoi donc l'inconditionné devrait-il emprunter à l'esprit de l'homme ses bornes nécessaires et la radicale imperfection de ses moyens ? Pourquoi s'appliquerait-il, non à la réalité telle qu'elle est, mais à la réalité telle qu'elle s'offre au regard, lorsque déjà l'action des sens l'a déformée? Si l'acte de connaissance sensible implique être et phénomène, réalité et apparence, quelle raison pourrait avoir l'inconditionné de se mettre en face, non de l'être lui-même, sur lequel pourtant il doit, par définition, avoir prise, mais du phénomène complexe derrière lequel l'être pur, l'être nu, échappe nécessairement à l'intuition i ?
Il faut, en dernière analyse, que l'inconditionné habite le seul milieu qu'on puisse appeler réel, et qu'il règne ainsi sans rival sur le monde invisible des pensées et des acti-
1. Peut-être fera-t-on remarquer qu'il e<?t impossible d'atteindre intuitivement le noumène. Tel est aussi notre avis, et c'est précisément pour cela que notre théorie de la Raison pure fait de l'absolu non une ])erception immédiate, mais une conclusion. Cela seul, selon nous, peut être posé comme réel et affirmé comme absolu, que requiert absolument la pensée pure pour expliquer le sensible, et qu'il serait impossible d'écarter sans toucher à ce qu'il y a de fondamental dans la pensée, savoir le principe de contradiction.
vités créatrices. Maître de toutes les énergies, capable de mettre en jeu tous les ressorts d'où dépend le mouvement dans Tunivers, n'est-il pas, par cela même, aussi près que possible du phénomène qui va traduire en langage sensible chacun de ses actes ?
Soit, dira-t-on; mais ce rapport de proximité ne peut nous suffire ; c'est un acte de pénétration qu'il faut expliquer. Si le noumène, d'ailleurs, est, entre les deux termes « extrêmes )) de l'inconditionné et du phénomène, le « moyen » indispensable, il semble bien que, dans la tâche assumée par nous, ce soit le plus difficile qui reste à faire. Certes, nous sommes passés, sans grande difficulté, de l'inconditionné au noumène ; c'est qu'une secrète parenté d'action unit ces deux termes ; mais comment mener à bien, maintenant, la seconde moitié de notre tâche ? Comment passer du noumène au phénomène ? Comment franchir l'intervalle qui sépare l'action de l'état, le discontinu du continu, le contraire, enfin, de son contraire ?
Le problème paraît d'abord insoluble, et cependant, le terrain préparé comme il l'est, sa solution on va le voir, est relativement facile. Le vrai, c'est que nous sommes dupes d'une illusion, lorsque nous nous imaginons que le continu est une nature spéciale, non seulement distincte, mais encore séparée du discontinu, et, comme le discontinu, s'appartenant à elle-même. Or le continu, à le bien prendre, n'est rien de donné à l'avance, rien de tout fait qu'on puisse considérer a priori comme une réalité objective. Lors donc que l'unité vive de l'être nous paraît agir sur la continuité phénoménale, ce n'est là qu'une erreur des sens, elle agit, en réalité, — et cela suffit, — sur chacun des termes dont le complexus, comme tel, va créer la continuité visible. On peut donc dire, en résumé, qu'il n'est rien de plus dans la nature des choses que le noumène, et que le continu, au lieu d'être un terme à part et différent du noumène, n'est rien qu'une manière de l'apercevoir.
On le voit, le fait capital dans cette analyse, celui qu'il faut dégager et mettre en pleine lumière, c'est l'existence d'un monde de noumènes entre l'absolu et nous. Si le média
leur fait défaut, si les extrêmes, entre lesquels il a sa place, demeurent seuls en présence, rien ne s* explique plus damf Vensemble des choses et Vantinomie triomphe.
Qu'on imagine, en effet, du point de vue élevé et dominant où nous sommes montés peu à peu, les hypothèses que ron peut faire sur le cosmos.
Vous écartez le facteur nouménal, il vous faut alors toul expliquer avec l'inconditionné et le phénomène, soit qu(^ vous mainteniez à la fois ces deux termes, soit que vous n'en conserviez qu'un seul.
Les deux termes sont-ils maintenus ? La contradiction éclate et nous ne la ferons pas ressortir une fois de plus. Reste que l'inconditionné ou le phénomène demeure seul. Si c'est l'inconditionné, il est clair que l'un des termes indispensables à la position du problème nous fait défaut, et ce terme n'est rien moins que le monde sensible, qu'on éli mine ; si c'est, au contraire, le phénomène que l'on garde, le monde, sans doute, subsiste, mais seulement à l'état de fantôme, faute d'un principe concret d'activité qui le fonde dans l'existence et lui donne, en le fondant, une réalité en soi.
Il faut donc, en définitive, choisir entre une énergie sans multiplicité, ou une multiplicité sans énergie ; or, ni dans l'une ni dans l'autre alternative, l'idée qu'on se fait du monde n'est adéquate à son objet ; c'est que le noumène lui manque. Qu'il apparaisse et tout aussitôt change de face. Trait d'union entre l'inconditionné et le phénomène, il réconcilie ces deux termes pour les compléter ensuite l'un par l'autre.
Certains esprits, exclusivement voués à la science, croient néanmoins pouvoir se passer du noumène dans une analyse totale des choses. Ils sont dupes. Ce qu'ils se donnent à expliquer, en effet, ce n'est pas, qu'ils le sachent ou non, le monde lui-même, mais ce qu'il y a de phénoménal danf^ le monde et, pour atteindre ce but, il n'est, en effet, nul besoin de faire appel aux sources profondes de l^nergie ; il suffit de lier entre eux et comme du dehors des états superficiels et de composer avec eux des tissus de faits.
On allègue que l'hypothèse du uoumène est loin d'avoir aujourd'hui la faveur des philosophes ; c'est que la philosophie se fait de plus en plus imaginative. Volontiers et trop facilement selon nous, elle écarte de ses spéculations tout ce qui ne tient pas de près à l'expérience, et l'on dirait que, pour elle, tout ce qui n'est pas perception directe ou intuition immédiate est pure entité.
Illusion étrange et qui fait penser à cette allégorie de la « caverne », d'une interprétation parfois malaisée et cependant d'une portée si haute ! Les prisonniers, tels que nous les dépeint l'auteur de la République, se croient libres ; ils sont enchaînés ; ils s'imaginent toucher des réalités, et ils ne font qu'effleurer des ombres ; la nuit est pour eux le jour, et le jour, la nuit ^.
C'est ainsi qu'à notre tour, nous accusons le noumène «Tdtre abstrait. Comment le serait-il, s'il est par définition l'activilé même? On nous objecte qu'il est détaché de la sensation ; il n'en est alors que plus réel, puisque la sensation fait écran entre la réalité et nous.
C'est le sensible qui nous trompe, et les philosophes qui croient que le monde des phénomènes ne fait qoe doubler celui des noumènes, ne se font ni de Fun ni de Taulre une idée nette. Le temps réel^, l'espace réel, le mouvement réel, n'ont rien ou presque rien de commun avec leurs homonymes sensibles. Dans le réel, en effet, c'est la discontinuité qui s'impose ; dans le sensible, c'est la continuité accidentellement altérée par la nécessité de commencer et de finir, c'est-à-dire par la double aflinnation de l'élément et de la limite. D'une part, donc, le fini, de l'autre, l'infini ; ici, le
1. Il importe, dans rallégorie que nous rappelons, de dégager un détail auquel on n'a pas toujours prêté assez d'importance, Le prisonnier que le philosophe nous montre en chemin vers la pure lumière, ne peut y parvenir sans avoir traversé une région où la lumière est mêlée d'ombre et la réalité de néant. N'y a-t-il pas là comme un pressentiment de ce que sera plus tard le noumène et n'aperçoit-on pas déjà assez nettement cete idée médiatrice qui se subordcmne le sensible comme elle-même est subordonnée à l'absolu 7
2. Voir sur ce point plus longuement étudié dans Infini et Quantité, le chapitre second de la deuxième partie : V Idole de Vinfini' ment Petit et les Quantités analogues à la matière, p. 63-98.
déterminé dans Tacte, là, l'indéterminé dans la puissance. Comment confondre ces points de vue opposés ?
Que résulte-t-il de tout l'ensemble des considérations qui précèdent ? On le voit à présent sans peine. C'est le noumène, et le noumène seul, qui nous permet d'introduire dans les problèmes de l'antinomie une dualité de points de vue, et cette dualité, à son tour, fonde partout la possibilité d'une solution. Supprimez le noumène et l'antinomie se montre aussitôt inévitable ; posez-le, elle disparaît.
Est-il justification plus éclatante de l'hypothèse, infiniment probable d'ailleurs, d'un monde invisible à la fois et réel ?
Tout prouve son existence, et son existence, d'autre part, explique tout jusqu'à la possibilité d'une pénétration de l'inconditionné dans les choses. On craint, parfois, que, situé hors du sensible, l'inconditionné n'apparaisse isolé du monde et comme mort. Mais le sensible, du moins le sensible pur, n'est pas le monde ; c'est quelque chose d'incomplet et de relatif ; le monde vrai^ le monde qu'habite l'inconditionné est un monde d'action, un monde de spontanéité et de vie.
Si le voile de la sensation, qui recouvre tout autour de nous, pouvait un seul moment se déchirer, et nous permettre ainsi de prendre contact avec la réalité de l'être, nous verrions au-dessous de ce qui, dans la nature, a forme et couleur, des groupements plus ou moins complexes d'unités pures ; puis, l'œil de la pensée se faisant toujours plus subtil, il nous paraîtrait que ces unités sont mobiles^, et que cette mobilité elle-même résulte en chacune d'elles de désirs constitutifs et essentiels. Ainsi se trahirait, au travers de l'inertie opaque des phénomènes, l'expansion vive de l'esprit, et, par delà encore, apparaîtrait, comme à l'infini, une Pensée génératrice et toute-puissante qui, se possédant elle-même, exercerait son action sur toutes les autres.
C'est l'étude de cette Pensée que s'était donnée pour objet la présente antinomie. L'inconditionné existe ; mais comment le concevoir et où le placer ? La raison pure, nous venons de le voir, n'hésite pas. Elle le soustrait à l'apparence pour le fixer dans la réalité même. Son milieu est
celui des énergies pensantes, le seul, en définitive, auquel avant de le faire nôtre, nous tenions par nos racines, le seul aussi où, dans Tharmonie des âmes, et le chœur des spontanéités, l'inconditionné puisse régner.