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CONCLUSION GÉNÉRALE

Mesurons du regard l'espace parcouru.

Nous sommes partis d'un monde livré à la contradiction et à l'anarchie, et voilà qu'après de scrupuleuses analyses les oppositions s'effacent, les idées se rapprochent et se concilient. Quelles voies avons-nous suivies ef de quelles méthodes avons-nous dû nous inspirer pour arriver à ce résultat ? Il ne sera pas inutile, si nous voulons nous en rendre compte, de résumer en les coordonnant les vues éparses dans cette étude. Nous avons tout intérêt à grouper sous des conceptions d'ensemble les conclusions partielles où chacun des débats précédents nous a conduits.

Que signifient, tout d'abord, ces quatre thèses opposées, dans l'antinomie, à des antithèses de nombre égal ? Est-ce un acte purement arbitraire de la pensée qui les sépare à la fois et les unit ? N'en croyons rien ; notons même qu'au premier regard, il se produit une séparation très nette entre les deux premières antinomies et les deux dernières. Ainsi se marquent dans l'ensemble deux groupes distincts : le premier, qui intéresse la grandeur physique et mathématique ; c'est celui des antinomies quantitatives ; le second, qui se rapporte non plus à la grandeur, mais à l'être, non plus à la quantité, mais à l'existence ; c'est celui des antinomies qu'on pourrait appeler existentielles.

Cette distinction n'est pas la seule qu'on puisse faire.

11 faut signaler, dans le second groupe, une opposition non moins visible entre les existences relatives et l'existence absolue. Les existences relatives sont Tobjet de la troisième antinomie ; l'existence absolue, celui de la quatrième.

Il ne reste plus alors, ainsi que nous l'avons fait dans l'antinomie finale, qu'à considérer les rapports que peut entretenir avec les existences dépendantes l'existence absolue et autonome.

Telle est la conception d'ensemble qui se dégage de l'antinomie vue de haut et prise dans la totalité de ses thèses. Elle répond, il est aisé de s'en rendre compte, à une métaphysique complète. Au degré inférieur, le vague et vide infini, pur indéterminé où n'apparaissent encore que les formes du temps et de l'espace ; plus haut l'unité qui, sous le nom de limite ou d'élément, se fait sa place jusque dans l'extension toujours grandissante et la divisibilité indéfinie de ces formes ; plus haut encore, le réel, dont l'unité abstraite ne pouvait être que la trace ou que le signe ; et, au terme de cette ascension, la nature supérieure qui, se possédant pleinement, peut rayonner partout sans obstacle, je veux dire l'inconditionné lui-même.

Voilà les linéaments du cosmos. Or c'est à ces grandes lignes que s'attaque l'antinomie pour faire pénétrer, s'il se peut, dans le système des choses, un élément de destruction et de mort. A chaque pas décisif que, dans la nature, le progrès nous îdii faire vers la perfection, on dirait qu'une puissance d'illusion et de ténèbres vient nier ce que Ta raison affirme et affirme ce qu'elle nie.

Il est des esprits que rien n'étonne. Peut-on cependant concevoir quelque chose de plus déconcertant que les conséquences auxquelles cet état de choses nous conduit ? Si la raison pure n'a, pour son compte, nulle raison à opposer aux suggestions du sensible ; si l'antinomie, d'un mot, est sans recours et sans appel, dans quel étrange rêve vivonsnous, et que peut valoir une telle vie ?

Maïs, nous venons de le montrer : la raison pure est indemne. Ce qu'elle affirme en son domaine propre est bien affirmé, et ce qu'elle nie, bien nié. Seule l'imagination la

contredit. En veut-on la preuve ? Nous allons la donner d'un mot, et décisive : toutes les ihèse$ ont un obiet commun, le réel; toutes les antithèses, un obiet commun, le sensible.

Prenons la première thèse, celle de la nécessité d'un monde fini. Pourquoi fini ? La raison en est bien simple : c'est qu'il est réel, et s'appartient à lui-même, en dehors de toute création de la pensée. Puis-je considérer comme s'appartenant et vivant d'une vie propre un monde livré à ma fantaisie et soumis aux caprices de mon imagination ?

Le fini est donc une forme essentielle de la réalité ; le simple ou indivisible en est une autre, et voilà ce qu'affirme la seconde thèse, non moins rationnelle que la première. Sa dialectique, d'ailleurs, est la même : le composé est donné, donc réel, et s'il est réel, ses parties ne peuvent fuir à l'infini ; elles sont réelles à leur tour ; l'élément existe.

Poursuivons. Si le fini et le simple sont les formes nécessaires du réel, l'action autonome, affirmée par la troisième llièse, est le réel lui-même. Seul, en effet, mérite le nom de réel ce qui peut agir ou réagir ; ce qui est « agi » n'est que phénomène. Comment donc poser la réalité sans la force ? Comment affirmer qu'elle existe sans ce qui lui donne droit à l'existence en la distinguant du néant ?

C*est là une vérité qui se manifeste avec la clarté de Tévidence dans l'antinomie finale. L'absolu pur est en même temps le réel suprême parce que, indépendant et autonome, il porte partout, avec la plénitude de la puissance qui le constitue, sa vivante raison d'exister.

Disons donc, pour résumer notre pensée, que les attributs exprimés par les termes (ini, élément, action, inconditionné ou absolu, sont des conceptions dont l'idée de réalité fait la base, puisque seule elle les rend intelligibles. Ce qu'on affirme du fini et des natures plus proches parentes n'est ainsi, en dernière analyse, affirmé que du réel et pour l'unique raison qu'il est réel.

Le réel, voilà, dans la pensée humaine, le pôle positif, parce que c'est de ce point de vue que la raison veut que nous considérions les choses pour en saisir l'enchaînement

et les comprendre. Au pôle opposé, il faut placer le sensible qui, groupant autour de lui les conceptions de l'entendement imaginatif, implique continuité, nécessité, relativité,

L*a{{irmation du réel se trouve être ainsi la thèse unique, la thèse commune à toutes les thèses, tandis que, de son côté, Vallirmation du sensible est Vantithèse unique, Vantithèse latente sous toutes les autres.

Il n'y a donc eu, si cette analyse est exacte, il n'y a, et il n'y aura jamais qu'une antinomie, celle qui, dans la nature comme 'dans la pensée, au dehors comme au dedans, met le réel et le sensible en perpétuelle concomitance et aussi en perpétuelle opposition.

Faisons maintenant un pas de plus, le dernier.

Faut-il croire que l'opposition d'idées à laquelle nous venons de ramener toutes les autres soit, au sens rigoureux du terme, une antinomie ? S'il en est ainsi, c'est que la philosophie et la science sont deux créations irréductibles de la pensée, deux formes de la spéculation intelligible qui ont chacune leur raison dei:nière en elles-mêmes, sans qu'il soit possible d'expliquer l'une par l'autre ou de les expliquer à la fois toutes deux par un ordre de considérations qui les domine.

Mais comment s'arrêter à une aussi étrange conception? La pensée humaine, dans cette hypothèse, enfermerait ou plutôt serait elle-même une contradiction vivante ; elle appa« raîtrait sous la forme de deux séries qui, faute de pouvoir se subordonner l'une à l'autre, auraient deux commencements simultanés, mais distincts, deux développements parallèles, mais fermés l'un à l'autre et autonomes.

Pas de milieu. Il faut que la science explique la métaphysique ou que la métaphysique explique la science. C'est sur ce point, du plus grave intérêt, que l'examen de l'antinomie va jeter une dernière clarté.

Précisons notre pensée. Si l'on charge la science d'expliquer la métaphysique, c'est qu'on croit que l'infini explique le fini, — le composé, le simple, — l'état, l'action, — le relatif enfin, l'absolu. L'antithèse alors prime la thèse parce qu'elle la justifie; or rien n'est moins conforme aux faits et moins concevable. On peut prouver, au contraire, que

toute thèse, dans ^antinomie, prime, parce qu'elle la iusUlie, Fanti thèse qui lui correspond.

S'il en est ainsi, la notion qu'affirme chaque thèse doit être, dans une construction métaphysique, toujours posée la première. Partir de la notion affirmée dans une antithèse quelconque, serait se condamner à ne pas avancer d'un pas.

Une courte analyse nous permettra de nous expliquer.

Prenons la première antinomie. La notion qu'implique l'antithèse espace, temps ou nombre, est l'infini ; or, nous l'avons vu dans nos précédentes analyses, l'infini ne se pose pas. Pour être intelligible, sans doute, il paraît toujours susceptible de s'accroître, mais c'est pour cela même qu'il n'est jamais achevé, jamais donné, et, s'il ne peut être donné, quel point d'appui nous fournira-t-il pour expliquer tout le reste ?

Le fini, au contraire, se pose de lui-même ; rien, du moins, ne l'empêche dé se poser ; c'est qu'il est déterminé et circonscrit. Comment donc, ainsi conçu, se refuserait-il à l'existence ? La meilleure raison d'être qu'il puisse avoir est précisément son essence limitée, sa nature définie et distincte des autres ; on n'est que parce qu'on est tel ou tel.

Cette simple considération entraîne comme conséquence la subordination de l'infini au fini. L'infini est négatif, parce qu'en définitive il n'est pas ; le fini est positif, parce qu'il est, et que, seul, il a le droit d'être.

Ajoutons que la notion du fini, la seule positive, est aussi, pour qui l'examine d'un peu près, la seule féconde.

Pourquoi et comment ? C'est ici que semble se dévoiler tout le plan d'une dialectique cachée au fond des choses et travaillant, dans le mélange même des contraires, à une harmonie pressentie et supérieure. L'infini pur, nous l'avons vu, ne pouvait qu'être écarté ; un infini nouveau, infini où pénètre le fînii, et que revendique la science, va se poser aussi nettement, aussi intelligiblement que le fini lui-même.

C'est que le fini a transformé l'infini ; il a fixé son

1. n nous paraît inutile de faire observer, une fois de plus, que l'infini ainsi pénétré n'est et ne peut être que le substitut phénoménal d'un fini réel.

essence mobile, et lui a donné, dans des limites et entre des points de repère créés par lui, le droit d'exister. Ainsi dans Tobscurité descend progressivement la lumière ; ainsi, dans un milieu qui paraissait fuir sous le regard, le statique se substitue au dynamique, l'acle à la virtualité, la détermination au flottement.

L'analyse appliquée à la seconde antinomie nous ferait passer par les mêmes phases : le terme négatif, cette fois, c'est le composé essentiel^ le terme positif, c'est le simple, et, pour que l'analogie soit complète, le simple rend intelligible le composé essentiel comme le {ini Vinlini,

Est-il nécessaire d'insister ? On voit du premier coup d'œil.que le composé essentiel n'est pas plus intelligible que l'infini pur. LHn{ini pur ne pouvait atteindre la limite où son déploiement doit s'achever ; le composé essentiel ne peut rencontrer le terme où sa décroissance devrait finir. Que dire maintenant dans l'une et l'autre antinomie des termes positifs ? Le simple, pas plus que le fini, n'enferme de contradiction intérieure ; il y a plus — et c'est sur ce point que notre attention doit tout particulièrement se porter — comme le fini informe Vinfini pur, le simple informe le composé essentiel ; il y crée, dans l'intérêt de la science, une ( onlinuilé nouvelle que rendront concevable, en y pénétrant, les notions d'élément et de limite.

Poursuivons. On peut craindre, à première vue, que la troisième antinomie ne se laisse pas ramener sans peine aux mêmes éléments que les deux autres. Une telle inquiétude est sans fondement, et il nous suffirait, pour l'établir, de rappeler l'analyse que nous avons faite de la spontanéité dans le cours de cette étude. Disons-le tout de suite : l'idée de nécessité est ici l'idée négative ; l'idée positive répond à la spontanéité, et c'est la pénétration de la nécessité par la spontanéité qui fait de la nécessité une conception scientifique et utile.

On le prouvera aisément. Qu'en i)remier lieu la nécessité pure et strictement enfermée dans sa définition, soit le pur inintelligible, comment en douter ? La raison d'un fait, dans une telle hypothèse, ne sera jamais que provisoire et subor-

donnée à d'autres raisons toujours fuyantes. Nul fait n'aura donc plus le droit d'être. Comment concevoir, d'ailleurs, les séries cosmiques, et que veut-on dire lorsqu'on affirme qu'un antécédent donné y déterminera partout et toujours le même conséquent ? Pour déterminer, il faut agir, et le phénomène comme tel, n'agit pas. La loi, à son tour, n^est plus alors qu'une abstraction sans vertu, et l'on se demande où lui trouver une place dans le monde qu'elle devrait expliquer et qu'elle complique.

Plus on s'attache à la conception de la pure nécessité et plus on voit clairement que la raison la répudie.

Au contraire, il est visible que la spontanéité se pose d'elle-même, et elle apparaît aussi indispensable pour fonder la réalité des choses que, dans les deux précédentes antinomies, le fini ou le simple pour en marquer le dessin. Supprimez la spontanéité dans la nature, et vous n'y laissez plus subsister que l'ombre d'elle-même. Si le monde est quelque chose de réel, s'il existe en soi, il est action.

Ce n'est pas tout : comme dans les deux précédentes anti uomies, l'idée positive explique, ici encore, l'idée négative ; la spontanéité éclaire la nécessité qui, d'elle-même, est inconcevable, et qui entre maintenant aussi aisément dans la science que l'infini pur ou le composé essentiel.

Nous ne reviendrons pas sur cette démonstration déjà faite ; qu'il nous suffise d'en rappeler les deux moments essentiels. Si l'on admet, d'une part, que la nécessité n'est (fue consiance, et, de l'autre, que la constance n'est que spontanéité consolidée, tout s'explique et les contradictions tombent ; or l'expérience ne nous fait rien connaître au delà (le concomitances régulières, et, en ce qui concerne la spontanéité, il est aisé de concevoir que toute activité vive tende d'un mouvement profond, irrésistible, non seulement à se poser, mais à s'ajuster, pour y réussir, à toutes les autres. Sans doute, pour qui demeure à la surface, il y a bien là quelque chose qui ressemble à la nécessité elle-même ; mais c'est une nécessité intérieure qui, sous la forme d'une tendance fondamentale ou simplement générique, travaille avec plus ou moins de conscience à un but voulu, et se

312 LA RAISON PURE ET LES AXTINOÎllES.

résout, dès qu'on Tanalyse, en finalité. H n'esl pas (usquà raccideni de contingence qui ne trouve sa place dans un monde ainsi conçu ; c'est que l'individu j subsiste encore et qu'il est absolument impossible qu'il ne laisse pas quelque chose de lui-même dans l'acte qu'il a posé.

Ainsi s'explique l'ininlelligible nécessité. Pour qu'elle devienne concevable, il faut, on le voit, renoncer à l'impulsion. L'impulsion n'aboutit pas ; elle nous tient toujours comme en suspens, parce qu'elle attend toujours du dehors sa définitive raison d'être. Ce n'est qu'un phénomène au delà duquel il faut chercher le noumène de la spontanéité autonome.

Et Ton ne peut affirmer que la réciproque soit vraie.

Dans ce cas, en effet, l'impulsion devrait expliquer la spontanéité, et le phénomène, le noumène. Autant vaudrait dire alors que l'état explique l'action, l'infini, le fini, le composé essentiel, l'indivisible.

Si maintenant, laissant là le relatif des trois premières antinomies, nous entrons, avec les deux dernières, dans le domaine supérieur de l'absolu, il nous sera aisé de voir que, là comme toujours, la condition explique le conditionné et non le conditionné la condition. L'inconditionné suprême, s'il en est ainsi, se pose d'abord, pour que se posent ensuite les séries de conditions descendantes constituant l'univers.

Que conclure maintenant de toutes ces conclusions partielles, sinon que c'est, en toute antinomie, le terme positif qui prête lumière et intelligibilité à son contraire ? Le terme négatif est aussi stérile que vide.

Il faut donc choisir entre deux alternatives qui s'excluent. Nous sommes tenus, pour donner des choses une explication d'ensemble, ou de partir du terme négatif et de nous trouver arrêtés au premier essai de mouvement, ou de prendre pour principe le terme positif, le seul fécond, le seul qui laisse^ la voie ouverte à la recherche et conduise aux solutions.

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous subordonnons la science à la métaphysique parce que, partout, à l'origine de la science, nous voyons la métaphysique occupée à fonder ses principes et justifier ses méthodes, mais

nous ne saurions concevoir et nul ne concevra jamais, sans doute, qu'une métaphysique, quelles que soient ses prétentions, cherche à empiéter sur la science. Comme le npumène, le phénomène existe ; on peut dire même que son existence est nécessaire s'il faut qu'en tout acte de perception, le dedans s'ajoute au dehors, le sujet à l'objet.

Redisons-le donc dans ces dernières lignes : seule la dualité latente du phénomène et du noumène, de l'état et de l'action, crée ici tout le problème; mais cette dualité ne saurait échapper à l'analyse, et dès qu'elle est reconnue, elle est sans péril ; le problème s'évanouit.

Tout s'explique alors et les antinomies elles-mêmes prennent un sens parce qu'en nous montrant de quelles contradictions intérieures la pensée humaine est assaillie, elles laissent peu à peu apparaître la seule voie à suivre pour y échapper, là seule où puisse s'engager la raison pure, lorsque, pleinement consciente de sa mission, elle voudra donner à la spéculation philosophique un objet nettement défini et une méthode.

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