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L'Anglicisme, voilà l'ennemi

L'ANGLICISME, VOILA L'ENNEMI, causerie faite au cercie catholique de Québec, le 17 décembre 1879, par J. P. TarniveL, rédacteur du Canadien. Québec, imprimerie du Canadien. 1880.

Le vent est à la critique littéraire et grammaticale. Tant mieux ! Pourvu qu’elle soit juste et bienveillante, inspirée par un véritable désir du bien, et que, sans manquer de finesse, elle ne

4 dépasse jamais les limités d’un badinage élégant et de bon aloi, la critique ne peut produire que de bons résultats.

Il y a plus. Dans notre petit monde littéraire, la critique devient une œuvre méritoire et patriotique : méritoire, parée qu’elle expose à bien des colères et à de violentes représailles ; patriotique, parce qu’elle sauve notre langue, qui est une portion, une des plus nobles portions de notre patrimoine et Fun des À principaux éléments de notre vie.

M. Tardivel vient, avec l’ardeur que tout le monde lui reconnaît, d'apporter sa part d'action à l'œuvre commencée. Nous l'en félicitons, et avec d'autant plus de raison qu’il se montre mieux disposé à combattre le bon combat, et même à partager la gloire d'un assaut général si, comme il le dit lui-même, ceux qui aiment la langue française ont un jour le courage de le tenter. Du reste, ce qu'il y a de plus admirable chez l'habile écrivain, c’est qu'il ne sépare pas son sort de celui de ses frères ; il appelle même avec candeur sur ses propres écrits la critique qu’il exerce en toute liberté sur les écr#s des autres.

En bon- croisé, qui trémbie que les fautes du soldat ne comproinétténf. lesuccés de la guerre sainte, M. Tardivel commence par mettre ordre: qüux: ‘alfa 1ps dé sd éofiscience, et s'élevant bien audessus dés ‘étroits conseils de l'amour-proprés il fait noblement sa confession publique, dans laquelle, par excès d’humilité saus doute, et pour hétire ‘s& sincérité à l'abri de tout soupçon, il sème en faësanit, à et là, un ‘certain rioimbre de fautes nouvelles

qui amie opt ‘dur ‘de rpptir à-un pénitent si convaincu.

«Il y a onze ans, dit-il, je commençais à apprendr les rudiments (os la langue fr ani \ise au collége (1) de Saint-Myacinthe. Au bout de deux années d’études foreies (2, je conversais avec assez de facilité; j'avais lu Télémaque, et je pouvais mème ri r une version sans trop craindre les mauvaises notes. En 1872, Je sortais du collége, et tout le monde me disait que je possédais bien le français. Je le croyais fermement, et je l’ai toujours cru jusqu’à l'année dernière. Après avoir parlé, lu, et écrit en français pendant dix ans (3), j'ai fini par me c onvaincre que je ne connaissais pas la langue française, que je ne l'avais jamais connue et que je ne la connaîtrais probablement jamais (4).n

Cependant, M. Tardivel ne se croit pas obligé de jouer jusqu'au bout ce rôle de publicain, et il n'hésite pas, la sienne finie, à faire aussi un peu la confession des autres.

(1) M. Tardivel n'ignore pas sans doute qu'aujourd'hui on écrit collège, de même que siège, ils siègent, mots qui portent cependant, dans son opuscule, l'accent aigu.

(2) Que veut dire M. Tardivel, par éludes forcées? Veut-il dire que ces études lui étaient imposées par punition, comme on dit travaux forcés ? Veut-il parler d'études plus rapides, plus prolongées que les études ordinaires, comme on dit marches forcées ? S'agit-il d'études faites par contrainte, dans le sens d'emprunt forcé; ou d'études inévitables, dans le sens de conséquence forcée ; ou d’études affectées, comme rire forcé? Peut-être qu'il a

voulu, par analogie, donner au mot forcé l’acception qu'il a en horticulture,

comme dans culture forcée, c'est-à-dire la culture qui, par des moyens arti ficiels, hâte l'époque de la maturité? En effet, c’est bien un peu ce qu'indiquerait le contexte, puisque le jeune Tardivel, qui n’en était encore en 1868 qu'aux premiers rudiments de la langue française, avait déjà réussi au bout de quatre ans, en 1872, non seulement à se convaincre lui-même, mais à per- -suader à «tout le monde», professeurs et autres, qu’il « possédait biens cette langue difficile, qu'il en était maitre. Aussi voit-on qu’en ce temps-là, quand l’étonnant jeune homme allait sortir du collège, «tout le monde», accourant aux bords de la rivière Yamaska, rendait témoignage au prodige qui s'élevait en Israël. ds

Et voilà ce que c'est qûë des:éludes: forcées !

(3) M. Tardivel sait également qu'on ne’ ait pas: parler en français, mais qu'on dit: parler français; parler la langue frantaise, :parier bon français, etc. en admettant que par ler bon franpais. sait. possible, Du teste, si l’on réfléchit que les dix ans dont parle ici M. ‘Tardivel cont comptés de 1868, c'est-à-dire de l'arinèe imême.où il entrait au collège, ori sera moins étonné d'apprendre qu'il ait {part fu, ét ‘écrit, “en français» si longtemps sans s’apercevoir qu'il ne connaissait pas la langnè française. ! .: !

-(4) Tous ces détails d’ intéribur, qui soinblént, äu .premier abord, frisér : la

naïveté ou la présomption, intéressent beaucoup cepénlænt, “chez les grands

hommes.

« J'étais presque découragé, s'écrie-t-il, mais avant de me laisser aller entièrement au désespoir (bigre !}, je me suis avisé de jeter un regard autour de moi afin de voir si mes voisins étaient plus favorisés que moi sous le rapport de la langue (1). Dans ce but (2), j'ai lu nos principaux auteurs, j'ai suivi avec patience les polémiques de nos journalistes les plus en renom, j'ai écouté nos Cicérons plaider en faveur de la veuve et de l'orphelin (3), nos Démosthènes enseigner au peuple ses devoirs—pardon, je veux dire ses droits, j'ai prêté une oreille attentive à nos Solons de la législature provinciale (4), et j'ai acquis la douce conviction (5) que si je ne connais guère la langue française, peu, très peu de personnes dans notre pays peuvent me jeter la pierre. »

Je ne veux pas jeter la pierre à M. Tardivel ; loin de là, je le déclare avec bonheur, son travail, sans être parfait, est bien supérieur, au point de vue de la correction grammaticale et de la pureté du style, à beaucoup d’autres que les journaux quotidiens, qui fout généralement plus de réclame que de critique, exaltent tous les jours.

Je ne lui reprocherai même pas certaines incorrections de détail, —il ne peut pas s’agir des fautes de typographie, —certaines négligences de style presque inévitables ; je ne relèverai dans son opuscule que les fautes palpables, non seulement palpables mais contagieuses. Si j'ose prendre cette liberté, n’en accusez que ses bonnes dispositiuns, qui m'y engagent (6), et l’intérêt que

(1) M. Tardivel veut dire : sous le rapport de la connaissance de la langue; car, évidemment, ce n'était pas sur la langue elle-même, mais sur la connaissance plus ou moins parfaite de la langue, que le doute pouvait planer.

(2) La locution dans ce but doit être évitée. J’y reviendrai.

(3) Dans le sens de défendre, soutenir de vive voix la cause, le droit d’une partie devant les juges, on dit : plaider pour.

(4) Après tout cela, il ne manquait plus au jeune néophyte que de s’armer du bâton de pèlerin et d'entreprendre un voyage à la façon d'Anacharsis.

(5) L'auteur veut dire ici, par douce conviction, que son amour-propre était satisfait. Pour être juste cependant, et ne laisser planer aucun doute sur

l'humilité de M. Terdivel, il faut remarquer que cette douce conviction a fini

par se changer en conviction amère, quand il a sérieusement réfléchi sur la situation (est-ce bien le mot propre?) et qu’il y a vu un grand danger pour l'avenir.

(6) M. Tardivel écrivait dans le Canadien du 17:

«“ Je désire d’abord qu’il soit bien compris que je n’ai pas la prétention de

ne jamais commettre de fautes de français. Je reconnais mon ignorance, et je:

cherche à la dissiper par tous les moyens que je possède. Chaque fois qu’un confrère m'’indiquera une faute que j'aurai commise, je l’en remercierai sincèrement.”

je porte moi-même à la noble cause pour laquelle il travaille

avec tant d'ardeur et de dévouement.

| Pour être plus court, je diviserai ce travail en deux parties.

| Dans la première, je signalerai quelques-unes des fautes de français qui déparent l’opuscule de M. Tardivel ; dans la seconde, il s'agira de réhabiliter plusieurs locutions qu'il a rangées, avec aussi peu de pitié que de raison, parmi les anglicismes, ignobile

vulgus.

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