‹ L'Anglicisme, voilà l'ennemiChapitre 2 sur 3 · FAUTES DE FKANÇAIS QUI DÉPARENT L'OPUSCULE DE M. TARDIVEL · texte numérisé non relu

FAUTES DE FKANÇAIS QUI DÉPARENT L'OPUSCULE DE M. TARDIVEL

Commençons par les moins graves.

10 « Dans ce but, j'ai lu nos principanx auteurs j'ai suivi...» (P. 4)

Cette locution—dans ce but—ne se trouve ni dans Bescherelle ni dans Littré, ni dans le dictionnaire de l’Académie. C'est déjà

"une assez forte présomption contre elle.

Que signifie but ?

But signifie le point où l’on vise, le terme où l’on s'efforce de parvenir. Or, le but étant précisément ce qu’il s’agit d'atteindre, il paraît évident que l’on ne peut pas dire qu’on lit, qu’on agit dans le but.

Ilest vrai qu'au figuré but signifie la fin que l’on se propose, l'intention que l’on a; mais ici encore, le mot est employé dans un sens objectif : se proposer un but, aller à son but, atteindre | son but, etc.

Aussi vous trouverez dans les dictionnaires mentionnés cidessus : j'ai lu dans le dessein, dans la pensée, dans la vue de, car ces mots ont un sens subjectif; mais vous ne trouverez pas: j'ai lu dans ce but.

Cela m'aurait suffi pour considérer cette locution comme très risquée; mais voici que je tombe sur le passage suivant de Littré :

« Peut-on dire : il agissait ainsi dans le but de se réconcilier ? « Cette locution est très usitée présentement; mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est pas dans un but; car, si on y était, il | serait atteint. On dit bien : je suis dans l'espérance de, dans l'in-. tention de, vu que l’on peut considérer l'espérance, l'intention

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comme quelque chose où l'on est placé ; mais il n'en est pas de même du but, qui est éloigné et auquel il faut atteindre. Cette locution serait justifiée si on donnait à dans le sens de pour : mais dans n’a, en aucun autre cas, un emploi de ce genre. La locution, ne pouvaut s'expliquer ni par le sens de but dans lequel on n’est pas, ni par l'emploi de dans qui ne pre jamais quelque chose à atteindre, doit être évitée; et, en place, on se servira de: dans le dessein, dans l'intention, à l'effet de, etc. »

2 « En réfléchissant un peu sur la situation, j'y ai vu un grand danger pour l'avenir de la race canadienne-française» (P. 4.

Evidemment race ne signifie pas ici lignée, comme dans race des Carlovingiens ; ni une variété constante de l'espèce humaine : la race blanche ; ni une classe d'hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des aptitudes qui leur sont communes : /a race des pédants est insupportable. Il ne peut s'agir, par extension, que d’une multitude d'hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure. Or, dans ce sens, les Canadiens ne forment pas une race. One peut donc pas dire la race canadienne-française.

M. Tardivel lui-même a-t-il jamais entendu parler de la racr américaine-française, pour signifier les Français qui habitent l'Amérique? Que dirait-il de la race américaine-anglaise, américaine-espagnole, etc. ?

Cependant, comme on peut dire, selon certains dictionnaires, Ja race anglaise, la race française, on pourra, je crois, dire également bien: la race française au Canada, la race française en Amérique, etc.

3o« C’est parce qu'elles comprennent cette vérité que la Russie se montre si inexorable envers la langue polonaise...» (P. 4.)

On peut être inexorable à toutes les prières, comme dit l'Académie ; inexorable à des vœux, comme dit Racine :

Ab, dieux ! lorsqu’à mes vœux l'ingrat inexorable S'armait d'un œil si fier, d’un front si redoutable...

La Bruyère a dit: « Un homme ïi ‘vorable à soi-même n'est indulgent aux autres que par un exce. de raison », et Fénelon : «Aurez-vous le cœur assez dur pour être inexorable à votre roi, (Tél. XIV); mais il n’y a que M. Tardivel, je pense, qui ait dit : inexorable envers une langue.

La règle, que l’on trouve dans les dictionnaires, c'est que ineæorable, quand il ne s'emploie pas d’une manière absolue, prend la préposition à,

40 « Nous sommes loin, il est vrai, d’un aussi déplorable état de choses, et fasse le ciel qu'il n'arrive jamais. » (P. 5.)

Quant à cela, M. Tardivel, soyez sans crainte : votre souhait ne peut manquer de s’accomplir, car si un état de choses eæiste, cesse, dure, tenez pour certain qu'il n'arrive point. Seulement, il peut se produire, voilà le danger.

Quelquefois,—trop rarement, à notre avis,—le ton de M. Tardivel s'élève. On dirait même que l’ardeur du sentiment l’emporte jusqu’au point de lui faire oublier un instant les intérêts les plus chers de la cause qu'il défend. Ecoutez-le :

« On me dira que les langues meurent nécessairement, fatalement ; que l’hébreu, le grec et le latin sont morts (1), que le français s’altère, même en France, et qu’il cessera enfin d’être une langue vivante, Cela est possible. ous ne pouvons pas arrêter le cours naturel des événements. Mais s’il faut, dans la suite des temps, que la langue française disparaisse, ayons à cœur de faire enregistrer par l’histoire cette parole: Ce fut au Canada où la langue française disparut en dernier lieu. (P. 5.) »

M. Tardivel se plaît à nous faire trembler.

Oh! si le français allait disparaître ou, selon son expression, mourir en France !

S'il fallait un jour faire enregistrer par l’histoire cette douloureuse parole.

Au moins, M. Tardivel, de grâce, avant d’en arriver là... si vous voulez que la postérité y croie, au lieu de se moquer de vous... de grâce, corrigez un peu; mettez: « Ce fut au Canada QUE la langue française disparut en dernier lieu. »

Convenu, n'est-ce pas? Oui. Eh bien, faites-la enregistrer maintenant.

60 Plus loin, p. 7, M. Tardivel repassant encore, dans l’amertume de son cœur, les péchés de sa vie littéraire, s’écrie :

« Moi, le premier, j'en ai des milliers (il s’agit d’anglicismes)

sur la conscience, et bien que j'aie juré une haine éternelle

rontre ce péché littéraire, je suis certain d’y retomber encore bien des fois avant de mourir. »

(1) L’hébreu est mort, le grec est mort, le:latin est mort ! Oh! M. Tardivel, dites donc qu'ils sont des langues mortes, et ce sera déjà bien assez.

Si M. Tardivel, au lieu de jurer une haine éternelle contre. eût tout simplement juré une haine éternelle à ce péché littéraire, pent-être qu'il eñt mieux tenn son serment.

7 « Rendons-nous à la législature,» nous dit poliment M. Tardivel, p. 8.

Peut-on se rendre à la législature ? Peut-on se rendre à l’ensemble des pouvoirs qui concourent à la confection des lois, à la personne morale qui donne des lois, ou à l'exercice du mandat d'une assemblée législative, ou à la période pendant laquelle cette assemblée est appelée à exercer ce mandat. ? Or, voilà tous les sens du mot législature.

M. Tardivel voudrait-il me trouver un exemple qui justifie l'expression qu'il emploie ?

8o« J'ai le plancher de la chambre, voilà un anglicisme telle ment énorme, que je ne l’aurais pas cru possible si je ne l'avais entendu dans la bouche de députés qui se piquent de bien parler. » (P. 10.)

Sans doute, qu'un député ait le plancher de la chambre, c'est prodigieux, pour ne pas dire plus; mais ce qui m'étonne encore davantage, et me paraît physiquement impossible, c'est que M. Tardivel ait entendu cela dans la bouche d’un député. Mais quelle espèce de Gargantua était-ce donc que ce député ?.. ou M. Tardivel est sorcier. Oh ! je m'explique maintenant pourquoi le rédacteur de la Minerve crie à l’exagération et soutient que depuis tant d'années qu'il suit les débats de la chambre, jamais pareille expression n’a frappé ses oreilles. C'est tout simple : il n'aura pas pu s’introduire dans la bouche de ce député-là.

. % Page 17: «Que nous entendons souvent ces expressions incorrectes ! »

Oui, n'est-ce pas ?! Mais surtout combien nous les entendons souvent, ou combien souvent nous les entendons !

Que souvent fait un drôle d'effet.

100 « A ce propos, permettez-moi de vous raconter en deux mots une petite scène dont j'ai été témoin durant la dernière session. »

Le savant écrivain a voulu dire pendant, car autrement, il n'aurait pas dit petite scène, ni promis de la raconter en « deux mots.»

119 « Passons maintenant à la salle de lecture.» (P. 21.)

Salle de lecture, à mon avis, voudrait dire une salle où l'on

fait une lecture à haute voix, où l’on enseigne l’art de bien lire, comme on dit salle de danse pour signifier une pièce où les maitres à danser donnent publiquement des leçons. Mais quand il s'agit d’un lieu où l'on va lire des journaux et des livres, on dit : cabinet de lecture, Tous les dictionnaires contiennent cette expression, cabinet de lecture, dans le sens que je viens d'indiquer, pas un seul ne donne salle de lecture.

120 « On peut lire tous les ‘di dans les informations que M. Z. est venu à Québec... » (p. 23.)

Voilà l'ennemi, M. Tardivel, ur anglicisme !

Duns le langage ordinaire, informations veut dire rera-rches que l’on fait pour s’assurer de la vérité d’une chose, pour connaître la conduite de quelqu'un: Aller aux informations; les informalions que j'ai prises, etc. Il ne signifie nouvelle, renseignement, qu’en anglais.

130 Page 26: «Sa profession l’obligeant de parler de tous les sujets imaginables, l'homme de loi n'évite aucune des locutions vicieuses qui se rattachent à ces sujets.»

Il faut : parler sur tous les sujets. De plus, locutions vicieuses qui se rattachent à ces sujets, me paraît une manière de dire assez vicieuse elle-même, attendu qu’il s’agit «de tous les sujets imaginables.»

Voilà quelques-unes des fautes qui émaillent la causerie de M. Tardivel.

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