LE CHATEAU DE BIEN-ASSIS
Nous nous a Hachons aux lieux où vécut le génie, autant qu'ils le formèrent et nous aident à le comprendre. Lan dernier à pareille époque, dans un entr'acte de la tragédie nationale, j'allais de Rennes à
Gombourg où vécut le jeune René de Chateaubriand, et, parcourant la fameuse Tour du Chat, les rives de l'étang et ce ([ui fut une lande semée de pierres druidiques, je retrouvais des traits nombreux qui furent transportés par le père de René et de Velléda dans la physionomie littéraire de la France.
Sources modestes de lueurs magnifiques, comment supporterionsnous que, sous d'ignobles fascines, on vous fît disparaître ! Dans la campagne imaginaire où la gratitude d'un romantique se plairait à grouper l'École de Brienne (« Pour ma pen-
sée, disait Bonaparte, Brienne est ma patrie ; c'est là que j'ai ressenti les premières impressions de l'homme »), lesGliarmettesde Rousseau, le Saint- Point de Lamartine, le Gombourg de Chateaubriand, on voudrait aussi qu'un point du paysage évoquât la figure passionnée de Pascal. Mais qu'est-ce, dans la vie de l'auteur des Pensées, que cette maison de la rue des Gras, à Glermont ?
Il en partit à l'âge de sept ans pour n'y plus revenir. Peut-on du moins l'appeler sa maison de famille? Bien qu'il n'y ait été, dans un âge si tendre, qu'un petit animal, un véri-
table légume, à demi insensible, elle nous serait sacrée, certes, si elle avait abrité le développement de la famille Pascal, de cet arbre majestueux, la plus puissante végétation de cette Auvergne où l'un des plus beaux arbres de France, le noyer, étage et noue ses branches...
Hélas ! la maison de Glermont ne l)cut pas être dite la maison des Pascal. Ces grands bourgeois ne font qu'un moment dans ses fortunes successives. Pas plus qu'ils ne la bâtirent, ils ne la marquèrent de leurs mœurs. Elle avait déjà une centaine d'années, quand Etienne Pascal en
acheta deux corps de logis, en 1(514 ; il les revendit en 1633. Et, s'il est vrai que Biaise Pascal naquit rue des Gras, à Glermont, et qu'à trois ans, il y perdit sa mère, c'est à Paris, rue Tixeranderie, sur la paroisse de Saint- Jean-de-Grève, où sa famille vint s'installer dès 1631, que s'éveilla son 2fénie.
Et puis, pour tout dire, Pascal n'est point de ceux qui reçoivent leur génie du dehors ou qui le transportent sur les choses. Il renferme en lui-même toutes ses puissances ; il les lire de sa méditation, il les attribue à l'influence directe de l'Etre Infini, et
pour cnlrcr en coininunication avec l'auteur des Pensées, il n'y a pas de Clermont ([ui nous aide : il faut que nous nous fassions l'homme de son livre.
Pourtant, si vous lenez à situer dans un décor matériel la pensée de ce grand homme, et s'il vous faul une autre atmosphère ({ue celle (jui, se levant de son œuvre même, emplit votre cabinet, à deux pas de Paris, vous trouverez le vallon de Port-Royal-des-Champs, et, sur la berge droite de la Seine, à cinquante mètres au-dessous du pont de Neuilly, le point oii Pascal,
en carrosse , faillit être précipité.
Lieu sacré, celui-là, qui haussa la plus admirable folie à ses accents désespérés! Il vaudrait alors même que l'humanité demanderait à d'autres doctrines qu'au catholicisme un point de vue pour élever la nature humaine et une force pour se soulever, au moins de désir, hors des intelhgences obtuses et courtes, contentes d'être, satisfaitesdu monde et de la destinée.
M. Boutmy vient de consacrer à Pascal une noble étude. Livre trop apaisé pourtant, qui supprime, atténue l'âpreté, et croyant épurer ce grand malade farouche, le réduit
presque en galant homme. Il supprime, ne mentionne même pas r « accident du pont de Neuilly ».
C'est indirectement, j'en conviens, cpie l'on connaîl la portée reconnue par Madame Périer à cet accident. Et pourtant, pour ma part, je continue d'admetlre sa grande importance.
On sait par quels à-coups se décidait Pascal; on ne peut pas nier ([u'un soir de novembre 1634 il soit tombé dans une sorte de ravissement, dans une magnifique hallucination.
Sur un tel tempérament, la secousse du })onl de Xeuillydut être féconde.
Ce n'est point d'une façon incidente
que Ton peut aborder cette question, une des plus belles de la haute culture, mais nous sommes autorisés à comprendre que, sous l'influence d'un choc, des parties de nous-mêmes entrent en activité, élaborent des images et des sentiments que nous ne savions pas abriter dans nos replis profonds.
Au reste, de quelque manière que l'esprit d'humihté, d'ascétisme et de solitude soit né en Pascal, c'est à Port-Royal-des-Ghamps qu'il le satisfit. A trois lieues de Versailles, dans ce vallon légèrement marécageux, où l'on distingue une sorte de
dignité morale, des sites qui n'ont pas changé encadrèrent les impressions de Pascal, des impressions qu'ils n'avaient pas créées, certes, mais qu'ils surent ne point lroul)ler.
Il faut accepter la mort môme des choses. Par une jolie après-midi de septembre, j'ai profité de la maison de Pascal qu'on commençait à démolir. J'ai jeté mon cri d'alarme. Ayant satisfait à mon devoir de lettré, je n'avais plus qu'à goûter la volupté de A'oir ce t{ui va cesser. Plaisir approprié aux couleurs de l'automne !
Mais si quelqu'un par la suite, en se l)romenant à Clermont, veut rcvei-
de Pascal, je lui signale des vestiges où il prendra mieux son imagination qu'il n'eût fait rue des Gras.
Depuis la place d'Espagne, si l'on se tourne vers la campagne de Clermont, et si l'on parvient à orienter son regard entre des constructions toutes proches qui embarrassent le panorama, on distingue, à deux cents mètres en contre-bas, une vaste maison couverte de tuiles roses et fïanc|uée de deux pavillons. C'est Bien- Assis, à demi ruiné et qu'on traite encore de château : c'est l'antique campagne de la famille Périer.
J'y suis allé par un soir charmant.
Ces terrains, encore peu bâtis et qui furent le vaste parc du château, sont divisés entre des jardiniers, amateurs des plus beaux tournesols. Sous le soleil incliné, les têtes de ces plantes venaient par-dessus les palissades, décorer la ruelle que je suivis jusqu'à une belle entrée en demilune, flanquée de deux pavillons bas, délabrés et désaffectés. Je fis vingt mètres dans cette avenue et, franchissant des restes de fossés, je pénétrai par un joli arceau dans une cour, sur le côté de la maison. Ses deux façades régnent sur des jardins où su])siste une large fontaine en
pierre, agréable d'abondance et de vétusté.
Je visitai le tout fort indiscrètement. Je vis dans la maison un escalier de style, avec des peintures dans le ciel, puis de l'intérieur, je passai de plain-pied sur une terrasse qu'enserrent les deux ailes. Elle domine de huit marches les jardins et prend une belle vue sur Glermont qui, tout en face, s'étend et allonge sa cathédrale aur la colline.'
Ce fut assurément la plus aimable des propriétés, bien assise, comme son nom le dit, avec deux étages de sept fenêtres chacun dans le corps
principal, et de trois fenêtres dans les ailes. Elles sont grillées au rez-dechaussée. Quant au jardin, puisque c'est déjà la Limagne, vous pensez s'il dcA ait être bon fruitier.
Peut-être avez- vous eu l'occasion de visiter dans l'Ouest, près de Vitré, le château des Rochers, qui garde tout intact un des décors où vécut Mme de Sévigné. Les choses aident à comprendre les esprits. Bien-Assis n'eut jamais ce grand caractère seigneurial, mais c'était, on s'en assure dès l'abord, bien mieux qu'une maison bourgeoise ; les Pascal, les Périer étaient de condition et d'état recom-
mandables, plutôt que de qualité, et, faisaient partie du haut tiers-état.
Florent Perier, fils du propriétaire de cette maison et mari de Gilberte Pascal, était conseiller en la cour des Aides, à Clermont, où son beau-père, Etienne Pascal, le père de Biaise, avait été second président. On prend ici sur le vif les mœurs de ces ifamilles ([ui demeurent l'honneur de notre société française et d'incomparables modèles pour la modération, la dignité, l'autorité morale.
Tandis que je m'attardais dans cette maison et ces jardins, je dérangeai des jeunes filles qui jouaient au
tonneau et qui voulurent bien ne pas s'étonner immodérément de mon inventaire. Elles faisaient figure utile dans le paysage. Je pensais que le petit Biaise, malgré son sérieux précoce, avait dû, par une même soirée d'automne, jouer à des jeux analogues, sur ce même terrain, devant ce même horizon, avec ses sœurs, Gilberte, Jacqueline et avec les enfants Périer.
En vérité, peu importe qu'on jette bas la maison natale de la rue des Gras. Mille fois transformée, et déjà amputée, elle n'a rien à nous dire et n'intéresse que notre excusable féti-
chisme. C'est chez les Périer, dans cette maison fatiguée, mais toujours pareille à elle-même, que l'imagination, même la plus distraite, sentira l'enfance du génie dont la maturité demeure attachée au vallon intact de Port-Royal.