SCÈNE PREMIÈRE
LE PÈRE et ROSINE.
LE PÈRE, qui arpente la chambre, gaimeni préoccupé, tandis que Rosine écoute, distraite.
Elle embaume de loin, le sens-tu?...
(Silence.)
Tendre et grasse.
Sur la broche, en cadence, elle tourne avec grâce. Et chante..., et le mitron, aux écoutes, surprend Dans la chair musicale un beau cygne expirant. ... Je l'avais avec soin, par trois fois, soupesée... La sauce, goutte à goutte, y fixe une rosée. Et rousse, et grésillant sous les langues du feu. Elle fond en senteurs dans un nuage bleu...
ROSINE
Nos convives?... dis-moi... Claire est des nôtres?...
LE PÈRE. ^,
... Claire?
... La folle enfant ! Qu'elle entre, et sa présence éclaire ! . . .
De la lumière rit, éparse dans son nom...
C'est l'espiègle grelot que secoue un bouffon.
Elle, mon cœur joyeux, et toi, mon âme grave.
De vos deux floraisons imprégnant l'air suave.
Mêlez-moi, dans le calme adorant de Noël,
Une rose terrestre avec un lys du ciel.
Je suis l'humble sujet de votre double empire...
Ah! c'est un esclavage après quoi je soupire,
Géronte un peu Scapin par soi-même abusé.
D'être un père, un tyran, par vous tyrannisé.
., /-.i • . (Brusquement.)
Mais ] y songe ! . . . et Christine ?
ROSINE, avec un geste vers la chambre du fond.
Elle dort.
LE PÈRE. ,,
Je m échappe...
Range-moi, lestement, ces cristaux sur la nappe...
L'échoppe du traiteur n'est pas bien loin...
ROSINE
Père... '^"■'-
LE PÈRE, jelle sur ses épaules sa houppelande. Le temps s'écoule...
Et l'instant est choisi.
LE PÈRE, encourageant et paternel.
Allons!... un air joyeux... gai Noël!
ROSINE
... E>ieu t'exauce!
LE PÈRE, se dirigeant vers la sortie.
Tourne-broche trop lents et tardifs gâte-sauce. Je rendrai la souplesse à vos gestes figés. Et...
ROSINE, tristement.
Père, nos soucis vous sont donc étrangers. . . ?
LE PÈRE, interdit.
Les soucis?... mais...
ROSINE
Je vous envie et vous admire.
LE PÈRE, revenant sur ses pas.
Mais, c'est Noël, je crois, et j'ai droit de sourire!
{Avec une sorte d'amertume ;)
Oui!... du jour où Christine a franchi notre seuil. Je sens, dans notre joie, errer par trop son deuil. Ce soir encore y pèse une angoisse profonde : Les heures se chassant comme l'onde suit l'onde Au fil morne des eaux emportent ma gaîté, Et, chargeant de reproche un regard attristé. J'appelle en vain du cœur, et poursuis de la rive, Cette Ophélie en fleurs flottant à la dérive.
ROSINE
Eh quoi! c'est un reproche... et c'est donc à regret Qu'aux malheurs de Christine un asile s'offrait?
LE PÈRE
Eh non! mais c'est Noël, ce soir...
ROSINE
Son fils, peut-être.
Là-bas aussi, ce soir, dans quelque piège traître Succombe, et pour payer nos faciles bienfaits. Confond Christine et nous dans ses derniers souhaits.
LE PÈRE
Un piège? Succomber! Tendresse féminine!
Il suffit d'être aimé pour qu'on vous extermine!... Et vos doutes sont noirs, et légers ses tourments... L'absent meurt plusieurs fois. . . de vos pressentiments !
(Haussant les épaules, convaincu :) Il vit!
ROSINE
... dans un pays où Ton pille, où Ton lue... Mais demain, vivra-t-il, après l'âpre battue. Dans la chasse sanglante où l'on traque ce fils? Cher être aventureux, si plein d'espoir jadis!... Lui qui sentait, aux horizons de l'aventure. Son audace accueillir dans toute sa voilure,
Comme cingle un vaisseau vers l'appel du Levant,
La palpitation vigoureuse du vent !
Oh! fuir vers l'Orient où le ciel dort sur l'onde!
Plonger dans la jeunesse et l'arôme du monde ! . . .
On apprend assez tôt, mères, de votre amour.
Ce qu'il tient de douceur dans l'heure du retour.
Un mirage emplissait son regard nostalgique...
Il saluait déjà l'Eldorado magique.
Le pays où, sans fin, les floraisons d'Avril,
Au plus long de l'absence, embaumeraient l'exil.
Il écoutait la mer déferler dans ses rêves.
Et, sous le clair soleil, échouer sur des grèves.
Dans l'onde bleue éternisant de longs sanglots,
La nacre rayonnante éclose sous les flots!
Partout, devant ses yeux, l'obsédante Chimère
Tordait splendidement sa chevelure amère
Où la vague écumait et ruisselait encor.
Et son rire éclatait dans la lumière d'or...
Hélas!
LE PÈRE
... A tort cent fois, qui se fie aux présages !
ROSINE
La guerre a mis à sang les splendides rivages...
Villes d'émeute, ciels de meurtre, noir bûcher
Où, dans un pêle-mêle obscur, d'éclairs léché,
La bête qui sursaute au fond trouble des âmes.
D'un homme, ne fait plus qu'un hurlement en flammes!
L'absent est là... sauvé, perdu?... Nul ne sait plus...
Et nous, nous! cœurs maudits, dans le doute reclus.
Nous écoutons parfois, sous le vent des nuits pâles.
Un Calvaire lointain qui nous jette des râles.
Elle, surtout, d'un geste effroyable, effaçant.
Sur un front qu'on devine, une moiteur de sang!
Et son âme, pareille à toi. Linge mystique.
Témoigne des sueurs qu'essuya Véronique.
J'en ai pitié, j'en ai pitié, j'en ai pitié!
... L'intimité du soir berce notre amitié.
Et sous l'accueil de la clarté presque divine.
Le cœur même de l'ombre à demi s'illumine.
J'évoque alors l'absent, nous parlons tour à tour :
Mon amour attentif sent pleurer son amour.
LE* PÈRE
Ton amour de Christine est presque sacrilège De ravir à Jésus son plus doux privilège. Laisse errer sur les cœurs la tendresse de Dieu : N'est-il plus le Rayon consolateur, le Feu
Qui descend tôt ou tard sur la tête choisie. L'entoure et de lumière à jamais l'extasié? Ah! c'est mal l'adorer que l'éloigner de nous, Et le meilleur encens, âmes trop à genoux. Qu'en ses brûle-parfums allume la foi vive. C'est encore à Noël la gaîté du convive...
ROSINE
Tu dis vrai!... (A part :) Faible cœur. Dieu n'est plus ton appui. Ce ciel n'est tout rayons que d'être plein de Lui...
LE PÈRE, brusquement.
Cherche au ciel le Sauveur, et va, la tête haute... D'ailleurs, ce soir, j'ai ma surprise...
ROSINE
Ah!...
LE PÈRE
Oui... un hôte...
ROSINE
Un hôte?
LE PÈRE, avant de sortir.
Tu verras, Rosine, à mon retour.
(// sort.)
ROSINE, restée seule, murmure pensivement.
Edouard?...
(Elle revient lentement sous la clarté de la lampe, et tombe sur un siège, la tête entre les mains.) Mon cœur n'est grand que pour un seul amour.