‹ L'angoisse; théâtreChapitre 3 sur 7 · SCENE 11. CLAIRE et ROSINE · texte numérisé non relu

SCENE 11. CLAIRE et ROSINE

Claire, du •euil de la porte restée entr'ouverte, regarde Rosine auréolée de la clarté de la lampe, et dit d'une voix ioyeuae que pénètre pourtant, déjà, l'atmoaphère myatique de la chambre.

CLAIRE

Ta chambre est pleine de mystère...

ROSINE

C'est toi, Claire?

CLAIRE

J'hésite à profaner ce discret sanctuaire. On s'y heurte au silence, et je sens, dès le seuil. L'ombre grave du soir promettre un grave accueil ; Et là, dans la clarté mystique où tu frissonnes. Tu m'évoques le charme attristé des madones. Tant les pieux rayons de ta lampe tombés Ont mêlé de douceur à tes cheveux nimbés.

ROSINE

Entre donc!... Ta gaîté, vainement méconnue. Plus que jamais, ce soir, sera la bienvenue : Nous célébrons Noël.

CLAIRE

Comment? un réveillon?

{Regardant autour d*elle :) Fleur d'un hiver charmant que féconde un rayon, Il s'entr'ouvre à nos yeux, et parfume, et chatoie. Ton calice tardif de lumière et de joie !

(Allant à la fenêtre :)

Tu nous viens du dehors : ... toute l'ombre y fleurit! Même la piété dont la nuit s'attendrit,

En mage romanesque entré par la fenêtre.

Apporte, au lieu de myrrhe et d'encens, le bien-être!

{Eblouie par le spectacle d'une lumineuse nuit de neige et de fête, — à Rosine :) Des neiges, des clartés, vois! quel féerique hymen!

ROSINE

On dirait que le soir se souvient de TEden, CXi s'attardait encor, dans l'ombre printanière. Comme un divin captif, un reste de lumière!

CLAIRE

Du profane s'y mêle à la mysticité...

Un Bergame de rêve éclôt dans la cité Où tout est vie...

ROSINE, tristement.

... OÙ tout est rire, où tout est flammes.

CLAIRE

Ce Noël parle aux yeux plus encore qu'aux âmes. Et pareil aux Pierrots de fantasques Watteaux, L'Hiver, vois! paradant sur de neigeux tréteaux,

Sous ses paillettes d'or ressuscite les pitres. Et le froid vif du soir a figé sur les vitres. Comme les folles fleurs de jardins irréels. Les caprices du givre en floraisons de; gels!

^,. , ROSINE

Chère!

CLAIRE

... Un sort indulgent nous mêle à cette fête. Et, passants attardés dans sa candeur parfaite. Nous suscitons une âme au pudique décor : La Fée aux clairs bandeaux constellés de points d'or. Celle qui, de la neige éblouissant la voie. S'en va, d'un pas léger, et qui se nomme : Joie! Et la place adorable est cherchée en tremblant, OijL la neige candide a baisé le pied blanc!

{En se retournanU elle aperçoit Rosine séchant des larmes, à la dérobée.) Pardonne! qu'as-tu donc?

ROSINE

Mais... rien!

CLAIRE. ^ , ^

Qu as-tu, Rosine ?

Tout un deuil mal celé dans tes yeux se devine.

ROSINE

Eh non!... la grâce éparse, enfant, me pénétrait 1 .. . ... Un attendrissement...

CLAIRE

... qui sent trop le regret Tout ton passé s'évoque avec ses chères heures... Ton silence est à Lui... c'est l'Absent que tu pleures.

. ROSINE, maîtrisant une faiblesse d'un instant.

Je connais mon devoir et sais me l'impHiserî

Dût l'effort d'un sourire à jamais me briser.

Tant je reste fidèle, en grave fiancée,

A l'obscur souvenir dont j'ai l'âme blessée.

Par ce soir de Noël où Jésus se pressent,

(Vois-tu? ma piété d'elle-même y consent).

Je me détourne de mon deuil et de la terre.

J'offre à Dieu le présent d'un calme volontaire.

Il serait sacrilège, aux cœurs religieux.

Quand l'aurore du Christ éveille, au fond des cieux,

Conmie un pressentiment de la clarté bannie.

D'attrister d'un sanglot la proche Epiphanie...

Crois-moi, le Christ naissant rayonne sur mes maux, Et voici que du fond des soirs orientaux. Glisse vers moi, de paix et d'extase mêlée, La céleste lueur de l'Etable étoilée!

CLAIRE

Calme menteur, vraiment... et qui naît d'un effort...

ROSINE

C'est le seul, à présent, que m'accorde le sort. D'autres que moi, d'ailleurs, brisés de lassitude. Mériteraient de Dieu plus de sollicitude; Qu'il retombe sur eux, j'y consens volontiers. Le trésor amassé des divines pitiés!...

Ainsi... Christine...

CLAIRE

Hélas!

Ah! peu digne d'envie.

Le soir, quand sous l'orage en fièvre de sa vie. Sous l'éclair que son cœur prophétique poursuit. Se fendent le temps noir et l'espace, autre nuit!

Là, sur un fond brûlé de foudre et de colère. Tu te dresses, vieux Mont du tourment séculaire. Où l'Holocauste dû par toute humanité Ne succombe jamais qu'un Vautour au côté! Mont des serres d'airain, ô cime où se consomme Depuis l'aube des temps le supplice de l'Homme, Elle surprend, fouettés vers elle dans les vents. Ton sanglot innombrable et tes râles vivants! Et sur tes pentes d'ombre où de la brume ondule. Les blessures du ciel qui saigne un crépuscule. Lui dénoncent, déchu des hautains firmaments. Son Dieu, tombé lui-même à de mortels tourments. Mais, de cette détresse où le ciel même sombre. Jaillit parfois un cri qu'elle isole du nombre. Un râle aigu, parmi les souffles expirés... C'est vers lui qu'elle tord ses bras désespérés... Une agonie est dans sa chair, et l'effarouche. Et, comme un cri muet, de l'ombre emplit sa bouche. ... Comprends-moi... vers son fils...

(Se reprenant :)

Mais pardon ! n'est-il rien Pour captiver ton cœur que les soucis du mien? Toi-même, chère enfant, dont la fière souffrance N'a que faire des mots et se vêt de silence...

CLAIRE

Moi?... souffrir?

ROSINE

... et qui veux plus folles qu'au passé, Tes lèvres où voltige un sourire blessé. Sans craindre devant moi que ton orgueil déroge, Entr'ouvre un peu ce cœur, puisque je l'interroge...

CLAIRE

Je n'ai rien...

ROSINE

Presque rien, en effet... rien profond... Qui donne le vertige à qui regarde au fond... Rien débordant les cœurs, et les plus vastes mêmes. Ce rien qu'on nomme amour, et qui fait que tu l'aimes...

CLAIRE

Edouard?.,, moi! non!

ROSINE

Edouard ! . . . l'avais-je donc nommé ? , Voilà qui te trahit, petit cœur trop fermé...

Pourquoi jalousement te cacher de Rosine?

CLAIRE

Je n'ouvre pas mon cœur, il faut que Ton devine...

ROSINE

II passe encor distrait devant ton fier amour... Mais... j'ai su deviner... n'aura-t-il pas son jour?...

CLAIRE

J'en fais mon deuil... folie! et l'espérance est morte... C'est toi qu'il a choisie...

ROSINE

Eh, Claire, que t'importe?

L'Absent fait frisonner sans cesse autour de moi

La palpitation d'un invisible émoi.

Des aveux d'un rival il saurait me défendre...

Edouard, désabusé du vain leurre d'attendre.

Et plus digne d'amour d'être désabusé.

Un jour retournera...

CLAIRE

... vers Claire... mais, brisé!

25 L'A»ttlÊm 2

ROSINE

Sais-tu rien d'aussi doux qu'alléger la détresse?

Ah! qu'il revienne un jour, l'être de ma tendresse,

La douce part de moi dont la mort est ma mort...

Je vivrais, désormais, le meilleur de mon sort...

Je n'aurais qu'à toucher de mes lèvres ses plaies,

Les ombres de leur deuil en seraient étoilées!

... Mais, pas même!... au delà des mers et des embruns.

C'est la mort qu'il respire en des ciels de parfums!

{En cet instant, des cris éclatent dans la rue.)

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